Nightmare City

Chapitre 2 : Le mouton noir de la haie

4930 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 07/03/2026 13:44

“Toi, tu t’occupes de dévorer le Voyageur, toi, tu t’occupes du rat, et nous, on se fait l’araignée. Je vous garantis que nous avons tous rendez-vous avec un petit-déjeuner à notre réveil. 

La veille, Théo se battait dans le royaume arachnéen, affrontant Tarentula, un des sous-officiers du seigneur araignée. Depuis près de six mois, le jeune homme se baladait dans les royaumes cauchemars les plus dangereux de Dreamland dans le but de devenir plus fort. Il n’avait pas revu Tarek depuis qu’il était devenu Voyageur. Pourtant, il s’était hissé au sommet de la Baby League et faisait régulièrement la une du Dream’Mag, la gazette qui se faisait un plaisir d’informer le monde onirique de toutes les informations croustillantes de la nuit. 

Pourtant, le Voyageur de roche n’avait pas montré le bout de son nez. Théo s’entrainait donc en attendant avec impatience le jour où il passerait en Major.  

“Tu es mignon, fit Tarentula. J’aimerai bien savoir quel goût tu as. 

Tarentula était comme un centaure avec un torse de femme et, au niveau du nombril, ce qui aurait dû être des jambes était remplacé par une araignée au poil orange et aux yeux menaçants. Cette dernière ouvrit la gueule et cracha un filet de toile que Théo évita sans problème. A toute vitesse, il fonça sur son adversaire et sauta, se trouvant au niveau de son buste. 

“Ne le prend pas mal, répondit-il, mais je n’aime pas me sentir prisonnier d’une femme. 

Il la frappa, et elle disparut. Il se réceptionna parfaitement sur ses pieds et se redressa en se passant une main dans les cheveux. 

“C’est trop facile, dit-il en ricanant. J’espère que Tarek ne m’a pas menti et que Nightmare City vaut mieux que ça. 

Il se mit à déambuler dans le royaume cauchemar. Comme on pouvait s’y attendre de ce territoire, on y trouvait des arbres morts recouverts d’un voile blanc. Les toiles étaient si fines que par endroit, on se demandait si ce n’était pas simplement un brouillard que l’on traversait. Quand on avait la réponse, il était déjà trop tard, comme en attestait les centaines de squelettes qui jonchaient le sol. Si on pouvait dire quelque chose des araignées, c’était qu’elles savaient faire le ménage. 

Les toiles captaient tous, même le bruit et la lumière, et Théo se déplaçait avec une extrême prudence. Durant ces quelques mois, il avait appris à se méfier de l’environnement. Les seules défaites qu’il avait subies, c’était face à cet ennemi changeant et intangible. 

Il continua d’avancer, s’arrêtant de temps à autre pour voir un rêveur se faire courser par l’objet de sa phobie. C’était de la curiosité mais elle n’avait rien de malsaine. Il se demandait juste si cette personne, femme, homme ou enfant, allait vaincre le cauchemar qu’elle vivait et s’éveiller en tant que Voyageur. Des fois, il croisait un regard. Comment le percevait-il ? Lui en voulait-il de ne pas être intervenu ? Se souvenait-elle seulement de lui ? Le voyait-il vraiment, plongé dans sa peur ? 

Dreamland avait ce côté troublant qui faisait une partie de son charme. Vivre ainsi les cauchemars des autres, c’était pénétrer dans leur intimité à un point qui dépassait tout ce qu’ils pouvaient partager avec leurs proches les plus proches. Pourtant, il ne rêvait de cela qu’avec des inconnus. Il se refusait à vivre les rêves de ses proches, par pudeur. Avec des étrangers, c’était différent. 

Tout à ses réflexions, il passa devant une femme qui s’était faite emprisonnée dans une toile épaisse. Il capta son regard et il comprit tout de suite. 

“Toi, tu passes une mauvaise nuit. 

-Tu ne peux même pas t’imaginer à quel point... 

Sa voix était fatiguée et elle avait d’immenses cernes. Etrange pour quelqu’un en plein sommeil profond. Théo regarda à droite et à gauche. Aucune créature cauchemar dans les parages. 

“Je n’ai pas grand-chose à faire en ce moment. Je te libère et tu me racontes ton histoire ? 

-J’accepte, répondit-elle avec une telle lassitude qu’il se demanda si ce n’était pas de l’ironie à prendre au second degré. 

Il regarda sa main recouverte de pierres de cauchemar, réfléchit un instant, puis l’approcha de la toile sans la toucher. Une flamme en jaillit, goûta le piège nacré et, le trouvant délectable, se mit à le dévorer. Théo en profita pour arracher la femme du piège. Voyant qu’elle tenait à peine sur ses jambes, il la plaça sur son épaule et s’éloigna rapidement alors que l’incendie se propageait, attirant d’autres araignées. 

Quand il jugea la distance entre eux et le royaume cauchemar suffisante, il la déposa près d’un arbre. Son cou semblait trop faible pour soutenir sa tête, comme si elle allait sombrer en léthargie, et pourtant, elle restait éveillée. Elle portait un marcel rouge, un short jaune, et ses cheveux mi-long était vert. C’est un style, pensa Théo, essayant de ne pas juger. Sur son biceps droit se trouvait la trace d’une morsure assez ancienne, datant de deux ou trois jours sûrement. Cette dernière était noire et pulsait de manière inquiétante. 

Il s’agenouilla et lui saisit le menton. 

“Tu me racontes ? Demanda-t-il en la regardant dans les yeux, chose compliquée avec ses paupières battant à un rythme bien trop élevé. 

Elle fronça les sourcils – ou du moins elle tenta – donnant l’impression qu’elle se concentrait. Son comportement devenait de plus en plus bizarre. 

“Il y a trois jours, j’étais avec les deux autres membres de mon groupe dans le royaume des maladies. Le seigneur de l’insomnie nous avait engagé pour protéger un objet de rang A, presque S, lors d’un transfert. Il a bien fait puisque la mafia était au courant pour l’opération et a attaqué le convoi. On les a affrontés mais ils ont eu le dessus et sont partis avec l’objet en question. 

-C’est eux qui t’ont fait cette blessure ? 

-En effet, avec l’objet qu’ils ont volé. 

-C’était quoi cet objet ? 

-Le mouton noir de la haie. 

Théo resta incrédule. Cette morsure avait été faite par un mouton ? Un instant, il se demanda si elle n’avait pas perdu la tête puis, se souvenant qu’il était dans Dreamland, il l’invita à expliquer ce qu’était l’objet. 

“C’est une mitaine qui s’enfile sur une main et qui a la forme d’une tête de mouton noir. Quand elle mord quelqu’un - car elle est équipée d’un dentier – elle répand un poison puissant dans le corps de sa victime pour qu’elle s’endorme profondément. Le seigneur de l’insomnie l’a mise au point pour soigner certains puissants seigneurs.  

-Tu m’as pourtant l’air bien éveillé, commenta Théo. 

-C’est bien là le hic. Le poison fonctionne différemment sur les Voyageurs, et à l’inverse, il les empêche de s’endormir. Plus précisément, il les empêche de se réveiller dans le monde réel, les forçant à rester dans Dreamland. 

Théo voulut faire une blague mais il se retint. L’horreur venait de le saisir et la femme la lut sur son visage. 

“Je vois que tu as compris... Actuellement, je suis dans le coma, toute seule chez moi. Cela va faire trois jours que je ne me suis pas réveillée. Je ne sais même pas si quelqu’un est au courant de ma situation dans le monde réel. Si ça continue ainsi, je vais mourir.  

-Il n’y a pas de remède ? 

-Pour réveiller ses patients, le seigneur de l’insomnie les mord une seconde fois avec le mouton. C’est soit ça, soit je me tue ici pour réveiller et redevenir une simple rêveuse... 

-Si tu en es là, je suppose que c’est parce que tu refuses cette seconde solution. 

Elle ricana. 

“Ne sois pas idiot. Même si abandonner Dreamland me déchire le cœur, je préfère vivre. Je me suis donnée quatre jours pour retrouver la mafia et me faire soigner tout en leur faisant payer. C’est d’ailleurs pour cela que j’étais au royaume des arachnéens. Je poursuivais l’une de leurs lieutenantes qui tire son pouvoir de son royaume. Malheureusement, elle a réussi à me piéger. La seule chose qui me rassure, c’est que la mitaine ne peut affecter qu’une seule personne à la fois. Tant que je suis vivante, elle ne pourra mordre personne d’autre. 

Elle reprit sa respiration. Dans sa situation, cette discussion l’avait épuisée. Théo se demanda si elle survivrait une nuit de plus. 

“Tu sais tout. Au fait, je m’appelle Lilia. 

-Théo, se présenta le jeune homme. Et les autres membres de ton groupe ? 

-Ils étaient avec moi mais se sont réveillés peu avant ton arrivée. 

Théo la contempla un instant. Il n’était pas du genre altruiste, et sauver un Voyageur n’était pas dans ses activités favorites, mais la situation était différente. S’il n’intervenait pas, elle risquait de mourir, purement et simplement. Cet argument était suffisant pour le faire changer d’avis.  

“Très bien, voici ce qu’on va faire. Je ne devrais pas tarder à me réveiller, moi aussi. Je fais faire mon possible pour m’endormir le plus tôt possible demain soir. Toi, fait ton possible pour retrouver cette lieutenante de la mafia. Tes compagnons te rejoindront sans doute, et je te promets qu’à nous quatre, on va te ramener à la réalité. 

Lilia le regarda et tenta de sourire, même si les muscles de son visage peinaient à fonctionner. 

“Merci. 

-C’est tout à fait normal de venir aider une femme en détresse quand on est le numéro un, dit-il avec un rictus crâneur. 

Sa journée de travail avait été harassante puisque, affecté à la logistique, il avait passé la journée à charger et décharger des camions. Quand il rentra chez lui, il ne prit même pas le temps de se déshabiller avant de s’effondrer sur son lit. Le temps de fermer les paupières et il se retrouva sur un énorme nuage rose bonbon. Il se pencha, arracha une petite portion et la mit dans sa bouche. Un goût sucré et fruité se répandit dans sa bouche alors que le nuage y fondait. Il marchait sur de la barbe à papa. 

“Théo !!! 

Il se tourna vers l’origine du cri et vit Lilia à une centaine de mètres. Tandis qu’il couvrait la distance qui les séparait, il vit à ses côtés un homme aussi fin qu’un phasme et une femme en tenue de surf. Quand il les eut rejoints, cette dernière se précipita vers lui et lui saisit les mains. 

“Je n’y croyais pas quand Lilia m’a annoncé que le numéro de la Baby League viendrait nous aider mais elle ne se trompait pas !! Je suis Carla, et le squelette c’est Matthiews. 

Elle avait les yeux pleins d’étoiles et débordait d’enthousiasme, à l’inverse de son compagnon qui affichait une mine sombre. 

“On n’a pas le temps de bavarder, râla-t-il. On signera des autographes plus tard. Je te rappelle que pour Lilia, chaque minute compte !! 

La nommée était accroupie, dévorant comme une boulimique le nuage sur lequel ils étaient. C’était comme si un météore avait heurté cet endroit uniquement, créant ainsi un vaste cratère. Elle avait les pupilles dilatées et était prise de tics nerveux. Tout le sucre qu’elle avait avalé lui donnait une meilleure mine que la veille mais Matthiews avait raison, ils ne devaient pas tarder. Théo la regarda droit dans les yeux. 

“Tu les as trouvés ?  

 Trop occupée à mâchouiller, elle pointa derrière elle. Théo la dépassa. Ils étaient sur le sommet d’une colline rose et les membres de la mafia se trouvaient en contrebas. D’après ce qu’il pouvait voir, ils n’étaient que trois, dont une créature des rêves, rat humanoïde, bien caractérisée par ses oreilles pointues. Théo sourit. Ils avaient l’avantage du nombre, de la surprise, et lui. Il se tourna vers son groupe. 

“Les choses se présentent bien. Avant d’attaquer, j’aimerai connaitre vos pouvoirs. 

-Je peux me transformer en requin, répondit Carla du tac-au-tac, bien trop heureuse de répondre à la question. 

-Je suis un homme-insomnie, répondit Matthiews. Quand un ennemi se trouve dans la zone d’action de mon pouvoir, il subit de plus en plus les effets du manque de sommeil. Cela va se traduire par de la fatigue, un manque de concentration, des pertes de reflexes, etc.  

Il saisit le collier qu’il portait au cou et le montra à Théo. 

“Mon pouvoir peut être long à se déclarer, or je ne suis pas un très bon combattant. J’ai donc ce collier de titan qui me permet de mieux encaisser les coups. 

Théo hocha la tête et se tourna vers Lilia. Cette dernière avait enfin fini de s’empiffrer. 

“Quand je touche un adversaire, je l’emmène dans le “chapiteau”. C’est une dimension à part, et pour en sortir, il n’y a qu’une solution. Il doit réussir le numéro. S’il échoue, il doit affronter la colère de monsieur Loyal, et crois-moi, ce n’est pas beau à voir.  

-Ce sont des pouvoirs intéressants. Avec ça, je pense que la victoire nous est assurée. 

“Stacy, pourquoi n’as-tu pas déjà remis le mouton noir de la haie à nos chefs ? Ils vont commencer à s’impatienter. 

-A cause de ça !! Rétorqua la Voyageuse en tirant sur le gant. 

Elle avait beau y mettre de la force, il restait solidement cramponné à sa main. 

“Il ne s’enlèvera pas tant que la Voyageuse que j’ai mordue n’aura pas disparu de Dreamland.  

-Nous voilà bien avancés, répondit son compagnon humain d’un air agacé. Tu ne pouvais pas y penser avant de la mordre ? 

-Je n’étais pas au courant avant, espèce d’imbécile !! Ce genre d’objet n’est pas livré avec un mode d’emploi. 

-En tout cas, on peut dire qu’elle est tenace, commenta la créature du nom de Biloet. Quatre jours, ça fait une paye. 

-Ça me fait une belle jambe ça !! S’énerva Stacy. Si elle pouvait se dépêcher de clamser, ça ferait bien mes affaires !! Elle ne fait que me poursuivre depuis notre casse !! 

-Tu n’avais qu’à pas la mordre !! 

-Ferme-là, Stuck. 

Trop occupés à se disputer, ils ne virent pas l’aileron dépassant de la mer de barba à papa qui dévalait la colline en fonçant droit sur eux. 

“Si tu avais eu la sagesse d’esprit de ne pas activer ton pouvoir pendant que nous volions le gant, ils ne nous auraient jamais repéré et nous n’en serions pas là actuellement. 

-Je t’ai dit que j’avais vu quelque chose dans l’ombre. Je devais bien m’assurer qu’on n’était pas... 

Stuck ne finit jamais sa phrase. Sa jambe se fit happée par une gueule de grand blanc qui l’emmena sous le sol rose et sucré.  

“Un requin ? S’étonna Stacy. 

-On est attaqué !! Cria Biloet avant de se prendre un coup de poing dans la face de la part de Matthiews. 

-Toi, le vilain rat, tu viens avec moi. 

Et il s’éloigna rapidement, attrapant la créature par la queue. Sous le choc, Stacy ne réagit que trop tard en apercevant enfin Théo et Lilia. Cette dernière fit une grande et large révérence et une toile jaillit de son corps vers le ciel avant de recouvrir le trio. Ils furent un instant plongé dans le noir puis des projecteurs illuminèrent ce qui était une piste de cirque. Au centre se tenait un gros monsieur avec un costume rouge et noir et un chapeau haut-de-forme. Il s’agissait sans nul doute de Monsieur Loyal, avec un visage rond et débonnaire, affublé d’une belle et grande moustache. Au-dessus de lui se tenait une série de trapèzes, chacun placés à différentes hauteurs. 

“Oh non la poisse, marmonna Lilia en se prenant la tête entre les mains. 

-Il y a un problème ? Demanda Théo. 

Les deux individus étaient assis dans un public composé de silhouettes en carton. Elles étaient immobiles, pourtant on pouvait entendre comme un murmure de foule. 

“Le problème, c’est qu’avec son pouvoir, cette fille ne va avoir aucun mal à réussir parfaitement le numéro... On manque de chance. 

-Mmmhhh, c’est dommage. Tu m’as dit ce qu’il se passait si elle échouait. Que va-t-il arriver si elle réussit ? 

-Rien de spécial, le chapiteau va simplement s’ouvrir et elle pourra s’en extraire. 

-Et tu pourrais l’en empêcher ? 

-J’ai les capacités suffisantes pour réussir tous les numéros que peut demander Mr. Loyal. Cependant, je ne sais pas si ce sera suffisant. 

-Dans le doute, je suis là. En attendant, profitons du spectacle. 

Comme à son appel, un projecteur se braqua sur une plateforme surélevée, dévoila la lieutenante de la mafia. Dans le même temps, la voix grandiloquente du présentateur du cirque se fit entendre sous les applaudissements du public factice. 

“Damoiselle, damoiseau, bienvenue à notre représentation de ce soir. Notre nouvelle recrue, que vous pouvez voir là-haut, va, devant vos yeux ébahis, effectuer une série de figures acrobatiques en se balançant sur ses trapèzes. Vous serez seuls juges de sa prestation et... 

Un sourire terrifiant s’afficha sur le visage de Mr. Loyal, dévoilant une rangée de dents pointues. 

“Gare à elle si elle vous déçoit. 

Théo aperçut alors un applaudimètre situé au bord de la piste. La partie droite, où se trouvait actuellement l‘aiguille, était rouge. Il en déduisit que si l’aiguille restait dans cette zone, il verrait Mr. Loyal en action. C’était un pouvoir bien étrange que possédait Lilia mais, sachant que la peur des clowns était une peur assez fréquente, il devait être puissant.  

“En piste !! Cria le présentateur. 

Stacy regardait le décor qui l’entourait avec un regard stupéfait. Ce n’était pas tous les jours que l’on devenait intermittente du spectacle. Pourtant, elle ne se laissa pas décontenancée pour autant. 

“Vous voulez du spectacle ? Très bien, je vais vous en offrir.  

Elle tendit sa main libre et de la toile jaillit de son poignet, comme Spider-man. Cette dernière s’accrocha au barreau et elle s’élança. Avec grâce, elle sauta en l’air, effectua un arc-de-cercle et, alors qu’elle atteignait son apogée, elle sectionna le fil. Elle fit un trois cent soixante sur elle et relança une toile. Elle enchaina ainsi les trapèzes et les figures toutes plus compliquée les unes que les autres pour enfin atterrir sur la plateforme comme un véritable gymnaste. 

“C’est foutu, murmura Lilia. 

Confirmant son avis, une horde d’applaudissements se fit entendre et l’aiguille de l’applaudimètre passa en une seconde du minimum au maximum, quittant sans mal la partie rouge.  

“Excellent !! S’écria l’animateur. Voici un spectacle qui fait honneur au Chapiteau du Levant !! Nous espérons vous revoir nombreux pour notre prochaine représentation, alors ne la manquez surtout pas !! 

Sous ses mots, les pans du chapiteau s’ouvrir et deux par deux les pancartes s’animèrent pour quitter les gradins alors que Mr. Loyal regagnait son bureau. Bientôt, il ne resta plus que les trois humains. Stacy les remarqua enfin. 

“Je vois qu’on n’est pas décidé à mourir. Tu as besoin d’un peu d’aide pour ça ? Je serai ravi de t’en donner. 

Elle leva sa main libre dans leur direction et des fils foncèrent sur eux. Lilia plongea sur le côté mais Théo se contenta de bouger la tête pour esquiver. Ils se plantèrent dans son siège au niveau de sa tête, et l’un d’eux lui entailla le visage. 

Alors qu’elle plongeait vers eux, Lilia sortit une bouteille de son pantalon bouffant, en but une gorgée puis cracha une gerbe de feu sur la lieutenante qui peina à éviter l’assaut.  

“Tu craches du feu maintenant ? La dernière fois, tu m’avais envoyé un tigre et un lion. Il n’y a pas à dire, tu es vraiment une bête de foire. 

-Et tu n’as encore rien vu, rétorqua Lilia. 

Elle sortit une dizaine de quilles – cinq par main – et commença à jongler. Stacy lança une attaque circulaire que la clown évita en se baissant. Elle fit une grimace de colère. 

“Tu as de la chance que ce gant m’empêche d’utiliser mes deux mains, sinon je t’aurai déjà réduit à l’état de carpaccio humain. 

-De la chance ? Je ne suis pas sûre que tu réalises dans quel état je suis... 

Si Lilia avait été en forme, cette phrase aurait été prononcée avec rage et colère, mais dans son état de fatigue, il n’y avait que lassitude dans sa voix. Elle jonglait cependant de plus en plus vite et les quilles s’étaient changées en tronçonneuses. Dès que l’une d’entre elle arrivait près de ses paumes, elle la lançait sur son adversaire, mais ces tirs étaient trop peu précis pour pouvoir inquiéter Stacy. Elle saisit la dernière et para la toile qui lui fonçait dessus. Cependant, cette dernière se colla à la chaine et, après quelques tours, la tronçonneuse devint inutilisable.  

Théo comprit alors une chose. Lilia ne pourrait pas gagner ce combat. 

“Ce n’est pas avec tes quelques tours de passe-passe que tu vas pouvoir me vaincre, rigola Stacy en lançant une toile qui captura Lilia et la colla contre la toile du chapiteau. Tu aurais dû intégrer la mafia. Là, au moins, tu aurais appris correctement à faire disparaitre des gens. 

Elle leva sa main libre et la pointa sur le front de Lilia. 

“Je vais te montrer comment on fait. Tâche de t’en souvenir. 

-La seule qui va disparaitre, c’est toi. 

Avant qu’elle ne puisse faire l’étonnée, la main de Théo se posa sur sa bouche. Les pierres cauchemars qui l’habillaient clignotèrent un instant, et Stacy se sentit bizarre. Son assurance l’avait quittée et la peur commençait à gagner le creux de son ventre, une peur sourde, inqualifiable, incontrôlable. Quelque chose lui touchait la joue droite. C’était différent de la main qui la tenait immobilisée.  

Elle savait ce que c’était. Elle ne voulait pas le voir, et en même temps, une curiosité suicidaire ne demandait qu’à être assouvie. Elle devait savoir si c’était ça ou non. De manière saccadée, ses yeux glissèrent sur le côté.  

Lentement...  

Jusqu’à voir...  

Ce qu’elle ne voulait...  

Plus jamais...  

Voir...  

Des pattes velues d’araignée sortaient de la main de Théo et lui caressaient tendrement le visage.  

Elle voulut hurler.  

Elle voulut se dégager. 

Rien de tout cela n’était possible, et la peur, ainsi emprisonnée, se transforma en une indescriptible terreur.  

Ses muscles se contractèrent. 

Son cœur accéléra. 

Ses poumons se vidèrent. 

Sa vessie les imita. 

Ses yeux pleurèrent.  

Son nez saigna. 

Sa nuque craqua sous la force de Théo et elle s’effondra à ses pieds, avant de disparaitre de Dreamland. Ce soir, Stacy viendrait gonfler la rubrique nécrologique du Dream’Mag.  

Théo ramassa le mouton et mordit Lilia à la jambe.  

“Merci, lâcha-t-elle dans un souffle. J’espère que l’on se reverra pour que je puisse payer ma dette. 

Puis elle disparut. Après quatre jours de coma dans le monde réel, elle venait enfin de se réveiller. Théo se demanda ce qu’elle allait faire en premier. Se laver ? Manger ? Prévenir les gens qui s’inquiétaient pour elle ? 

Alors qu’il se posait ses questions, le chapiteau, à l’instar de son invocatrice, se volatilisa, dévoilant Matthiews et Carla. Celle-ci avait repris son apparence humaine mais du sang coulait toujours de sa bouche, et Théo aurait parié que ce n’était pas le sien. 

“Où est Lilia ? Demanda Matthiews, inquiet de ne pas voir sa partenaire. 

Théo lui lança le mouton noir de la haie qu’il attrapa au vol. 

“Lilia est retournée dans le monde réel, vous la reverrez demain. En attendant, rapporte ça à ton seigneur. Un objet pareil doit être mis sous scellé. 

L’homme insomniaque acquiesça. Maintenant que sa partenaire de groupe ne risquait plus la mort, il était bien plus serein. Ses yeux étaient plein de respect.  

“Merci beaucoup !! Fit Carla en le prenant dans ses bras. Dit, si t’es en solo, ça ne te dirait pas de rejoindre notre groupe ? Lilia serait d’accord et c’est plus fun de parcourir Dreamland en équipe.  On est les Sleep Smile. Ça te dit ? Ça te dit ? Ça te dit ? 

Il se dégagea amicalement de son étreinte. 

“Je dois décliner votre offre. J’ai autre chose qui m’attends. 

Il quitta le duo, saluant une Carla boudeuse, puis s’éloigna sur la mer de barbe à papa. Il avança quand enfin, il fit la rencontre qu’il attendait depuis six mois. 

“Premier de la Baby League, dit Tarek en applaudissant, je n’en attendais pas moins de toi. Tu es prêt à ce que je tienne ma promesse ? 

Théo avait mal au visage à force de sourire. 

“Ça fait six mois que je n’attends que ça !! 

-Alors c’est décidé !! Demain, je t’emmène à Nightmare City !!! 


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