Tevinter Slave - Tome 2

Chapitre 12 : La fin

5866 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 26/10/2026 02:43

Le sang avait atteint la couture de sa manche.

Neve replia le foulard autour de la lame, chercha une épaisseur encore sèche et appuya. Le rouge traversa l’étoffe presque aussitôt. Elle déplaça ses doigts de quelques millimètres, comme si toute la différence pouvait se trouver là, dans un geste qu’elle n’avait pas encore exécuté correctement.

— Un guérisseur!

Sa voix heurta les poutres de la taverne. Elle écouta, le regard fixé sur la porte ouverte, jusqu’à ce que le souffle de Leda accroche contre son bras.

— J’ai besoin d’un guérisseur! reprit-elle, plus fort.

Personne ne répondit.

L’elfe reposait de biais sur ses genoux, la nuque au creux de son coude. Neve lui maintenait le dos à distance du plancher : les pointes des poignards avaient traversé son armure et accroché sa manche lorsqu’elle l’avait rattrapée. Depuis, elle n’osait presque plus bouger. Sa jambe gauche était repliée sous elle ; le pied de sa prothèse butait contre les débris d’une chaise.

Trois poignées dépassaient du corps de Leda. L’épaule droite. Le ventre, sous sa main. La poitrine, à gauche.

Neve évita la dernière et revint au visage.

— Regarde-moi.

Les yeux argentés se levèrent vers elle. Encore nets. Encore capables de la trouver sans hésiter.

— Voilà. Tu restes avec moi.

Sa voix avait retrouvé un peu de cette assurance qui faisait obéir les témoins paniqués. D’abord contenir le sang. Évaluer les blessures. Trouver de l’aide. Il fallait s’en tenir aux choses qu’elle pouvait faire, dans cet ordre, et ne pas laisser la peur décider à sa place.

Leda inspira avec précaution. La poignée plantée dans sa poitrine remua.

Neve sentit sa méthode se défaire.

Elle savait refermer une plaie. Elle avait soigné des entailles, ralenti des saignements assez longtemps pour gagner un lit et les mains de quelqu’un de plus compétent. Ce qu’elle sentait sous sa paume n’avait rien de comparable. L’acier avait déchiré trop profondément, en plusieurs endroits. Le sang qu’elle retenait au-dehors n’était qu’une partie de celui que Leda perdait.

Elle chercha pourtant sa magie.

Une faible chaleur se rassembla dans ses doigts, distincte du froid auquel ils étaient habitués. Elle la dirigea vers la blessure au ventre, tenta de réunir ce qui pouvait l’être autour du métal. Leda se raidit. Neve ralentit, ajusta le sort, recommença avec une précision fébrile.

Le sang continua de couler.

Elle poussa davantage. Un point douloureux s’alluma derrière son œil ; ses doigts devinrent presque insensibles. Sous eux, la chair ne pouvait se refermer autour d’une arme qui la maintenait ouverte. Et retirer les lames, elle le savait, risquait d’emporter les quelques instants qu’il leur restait.

La lumière s’éteignit dans sa main.

— Neve…

— Ça va aller.

Le mensonge lui était venu sans effort. Elle le reconnut à la façon dont Leda la regarda.

Alors Neve tira le pan libre de son manteau sur les jambes de l’elfe. Voilà une chose qui obéissait encore. Le tissu couvrait ce qu’elle lui demandait de couvrir. Elle s’y attarda une seconde de trop, puis ramena sa main contre la blessure.

La taverne avait été pleine quelques minutes auparavant. Une soupe fumait encore près du comptoir renversé. Les clients avaient fui lorsque les mercenaires avaient tiré leurs armes ; Neve avait dégagé la porte pour leur permettre de sortir. À présent, les seuls hommes restés dans la salle gisaient au milieu des chaises brisées.

Elle aurait donné n’importe quoi pour entendre un pas revenir.

— Tu t’es sortie de d’autres situations, dit-elle.

Leda entrouvrit les lèvres, puis les referma.

— Tu vas me trouver une solution. Une de ces idées qui me font regretter de t’avoir posé la question.

Elle attendit malgré elle. Cette légère inclinaison de tête. Le regard qui évaluait les distances, repérait un défaut, voyait une possibilité là où Neve ne trouvait plus que des obstacles. Leda l’avait habituée à cela. À survivre là où personne n’aurait dû survivre. Neve avait fini par appeler cela de la confiance pour ne pas voir ce qu’elle y mettait de foi.

Mais les yeux de Leda ne quittèrent pas les siens.

— Je t’ai interdit de mourir aujourd’hui.

— J’ai promis… de faire de mon mieux.

Neve se souvenait. Dans l’escalier, avant les armes, avant ce mouvement trop rapide vers son flanc découvert. Elle avait accepté cette réponse parce que Leda ne mentait pas. Et parce qu’elle avait cru, avec une assurance qu’elle aurait méprisée chez n’importe qui d’autre, que le mieux de Leda suffirait toujours.

— Alors fais mieux, putain.

Elle regretta les mots avant de les avoir tout à fait prononcés.

Leda eut un petit mouvement de tête.

— Je sais.

Cette douceur fut pire qu’un reproche. Neve baissa le front contre le sien, le temps de remettre de l’ordre dans sa bouche, de retenir ce qui cherchait à en sortir. La peau de Leda était humide. Elle avait toujours été fraîche ; Neve connaissait cette fraîcheur contre elle, sous les draps. Elle ne ressemblait pas à celle-ci.

Ce matin, pourtant, elle avait retenu cette même femme par la taille. Encore un peu. Leda avait souri avant de se recoucher.

Un craquement, près de l’entrée, redressa Neve d’un coup. Lucanis Dellamorte se tenait sur le seuil. Elles ne connaissaient pas son nom, bien sûr. Mais elles n’en avaient pas besoin.

Le givre blanchit le bord d’une flaque. Neve sentit sa magie jaillir avant d’avoir décidé de l’appeler ; elle la détourna de Leda avec un effort si brutal qu’une douleur lui traversa la mâchoire. Le froid gagna le plancher en direction de la porte.

— Ne la touchez pas.

Le Corbeau s’arrêta.

Son regard passa sur les trois poignées, puis sur le foulard devenu rouge dans la main de Neve. Il n’eut pas besoin de s’approcher. Elle reconnut cette certitude professionnelle et la haït avec une violence qui lui coupa le souffle.

Elle aurait voulu un doute. Un sourcil qui se fronce. Le moindre geste pour vérifier que ses lames avaient atteint leur but. Mais il regarda seulement la tête argentée au creux de son bras.

Neve avait assez de force pour l’attaquer. Peut-être même pour le tuer, s’il lui accordait une ouverture. Mais Leda s’affaissa un peu contre elle, et tout ce qui aurait pu devenir de la vengeance se rabattit sur ce poids qu’il fallait soutenir.

Elle réajusta son coude sans quitter l’assassin des yeux.

— Sortez.

Une seconde passa.

— Les Corbeaux vous saluent.

Il recula, puis disparut dans la rue. Neve entendit ses pas s’éloigner. Il ne courait pas. Pour lui, il n’y avait plus rien à attendre. Il était inhabituel pour un assassin de son rang de quitter avant de confirmer la mort de sa cible. Mais même lui n’avait pas le cœur d’arracher ce dernier moment intime.

Leda essaya de prendre appui contre son bras. Elle n’y parvint pas. Neve recueillit davantage de son poids, veillant à ne pas appuyer sur les pointes qui dépassaient de son dos.

— Ne bouge pas. Je te tiens.

L’elfe avait été si légère lorsqu’elle l’avait attirée contre elle, le matin même. Maintenant, chaque relâchement de ses muscles rendait à Neve une part de son corps qu’elle ne pouvait plus porter seule.

— Il attendait… que tu sois exposée, souffla Leda.

Neve revit le piège avec une netteté atroce : les mercenaires trop bruyants, les civils entre les armes, l’espace laissé ouvert sur son flanc. Puis Leda dans cet espace.

— Tu n’aurais pas dû te mettre devant moi.

— Il allait… te toucher.

— Je l’aurais vu.

Leda ne répondit pas. Son silence lui ôta jusqu’au réconfort de cette contre-vérité.

Neve baissa les yeux vers sa main. Les bords de ses ongles avaient disparu sous le sang.

— J’aurais dû le voir.

— C’est lui… qui a lancé les lames.

Elle dut s’arrêter. Sa respiration, jusque-là douloureuse mais régulière, venait de perdre son rythme. Neve compta deux inspirations courtes avant que Leda puisse poursuivre.

— Pas toi.

Neve voulut répondre qu’elle aurait dû comprendre plus tôt, retenir Leda, prévoir cet angle. Elle avait bâti sa vie sur la conviction qu’un détail remarqué à temps pouvait empêcher le pire. Il devait bien y en avoir un qu’elle avait manqué.

Sous ses yeux, une goutte de sang glissa du menton de Leda. Elle n’était pas là un instant auparavant. Neve l’essuya, puis contempla la trace sur son pouce. La poitrine. Cette lame qu’elle refusait de regarder. Ses yeux y revinrent malgré elle, suivirent l’angle de l’acier, s’arrêtèrent sur le cuir qui se soulevait à peine.

Elle connaissait ce bruit dans une respiration. Elle avait attendu des secours auprès de blessés qui faisaient ce bruit-là.

— Quelqu’un! cria-t-elle vers la porte. S’il vous plaît!

Leda tressaillit contre elle.

Neve se pencha aussitôt.

— Pardon. Je ne voulais pas…

Les mots se défirent. Une larme tomba sur la tempe de Leda.

Neve resta immobile, surprise par cette eau sur une peau qu’elle essayait de garder propre. Sa mâchoire tenait encore. Sa voix, lorsqu’elle le voulait assez fort, pouvait presque lui obéir. Les larmes passaient sans lui demander la permission.

— On va rentrer, dit-elle.

Leda la regarda avec une attention qui lui fit mal.

— Tu vas recommencer à chercher une logique dans mes dossiers. Et je vais encore devoir t’expliquer que je sais où tout se trouve.

— Sous… la tasse.

Neve se tut.

— Le rapport… que tu cherchais, poursuivit l’elfe.

Un papier plié en deux, sur le bureau. Neve se revit soulever les mêmes dossiers pendant que Leda l’observait, adossée au chambranle.

— Quoi? Tu m’as laissée chercher?

Un peu de son amusement habituel passa dans les yeux argentés.

— Tu savais… où tout était.

Neve eut un rire brisé qui se transforma avant qu’elle puisse le retenir. Elle voulut rapprocher Leda, enfouir le visage dans son cou ; les poignées des lames l’arrêtèrent. Même cela lui était interdit.

— Demain, on va se reposer. Tu pourras te moquer de moi autant que tu voudras.

Même elle n’y croyait pas.

— Neve… Écoute-moi… maintenant.

La demande fut si faible que Neve aurait pu prétendre ne pas l’avoir entendue.

Elle la regarda. Leda avala avec peine. Ses lèvres avaient perdu leur couleur.

— Ne te referme pas… après…

— Non.

Le mot sortit sec, immédiat. Une réponse de femme à qui l’on présentait une hypothèse absurde.

— Neve…

— Ne me parle pas comme si c’était déjà arrivé.

Leda baissa les yeux vers le foulard. Neve suivit son regard malgré elle. Tout ce rouge. Aucune partie sèche à replier, désormais.

Elle appuya de nouveau.

— Je ne peux pas te perdre, avoua-t-elle.

Sa voix avait changé. Elle n’essayait plus de donner un ordre.

— Pas toi.

Elle en avait perdu, des gens. Des noms qu’elle ne prononçait plus sans précaution, des visages qu’une rue ou une odeur lui rendait à l’improviste. Elle avait appris à continuer. Se lever, travailler, aider quelqu’un d’autre. Ne pas laisser les morts prendre aussi ce qu’elle pouvait encore offrir aux vivants.

Avec Leda, elle avait cru pouvoir cesser de se préparer.

Elle avait laissé une place dans son lit sans penser à ce qui arriverait quand elle serait vide. Elle avait attendu des retours. Fait des projets minuscules avec le sérieux inconscient de ceux qui pensent disposer d’un lendemain.

Leda n’était pas quelqu’un qu’elle rentrerait pleurer chez elle. Elle était celle auprès de qui Neve aurait voulu rentrer pour pleurer.

— Je savais ce que ce monde faisait aux gens, souffla-t-elle. Je n’attendais plus de fin heureuse. Et puis toi…

Elle dégagea une mèche collée à la joue de Leda. Ses doigts tremblaient tellement qu’elle dut s’y reprendre.

— Tu étais censée être l’exception.

Une larme glissa au coin de l’œil de l’elfe.

— J’aurais voulu, commença faiblement Leda.

Sa voix s’interrompit. Neve attendit la suite avec elle.

— Plus de temps.

La simplicité de l’aveu lui arracha un sanglot. Leda ne voulait pas partir. Toute sa douceur ne changeait rien à cela. Elle voulait encore la chambre, le bureau encombré, les matins où Neve la retenait.

— Ne me demande pas de recommencer avec quelqu’un d’autre. Je ne veux pas apprendre à dormir contre une autre personne. Je ne veux pas attendre une autre voix derrière ma porte et me demander quand on va me l’enlever aussi.

Elle dut reprendre de l’air.

— Mon cœur n’en peut plus, Pépin.

Leda la regarda un moment. Ce qu’elle cherchait à dire lui coûtait déjà trop ; Neve aurait voulu lui retirer cette peine et ne pouvait se résoudre à lui offrir un mensonge de plus.

— Je sais, murmura l’elfe. Mais tu… a le droit d’être heureuse.

Neve secoua la tête.

— C’est toi qui me rends heureuse.

— Moi aussi.

Les mots furent à peine audibles. Leda ferma les yeux un instant, puis les rouvrit avec effort.

— Mais je ne veux pas… devenir ce qui t’empêche de vivre.

Neve aurait voulu lui promettre. Elle aurait donné tout le reste sans réfléchir. Mais elle voyait déjà l’appartement, la tasse sur le rapport, la place dans les draps. Elle ne savait même pas comment elle franchirait la porte.

Leda inspira. L’air entra mal, repartit dans une toux qui souleva les poignées des lames. Neve la soutint aussitôt, l’inclina juste assez pour que le sang ne reste pas dans sa bouche. La quinte dura peu. Leda n’avait plus la force de la prolonger.

Quand elle retomba contre son bras, ses yeux mirent trop longtemps à retrouver les siens.

— Pépin?

Un souffle humide lui répondit.

Neve sentit toute la salle basculer autour d’elles.

— Non, non. Pitié, appela-t-elle vers la porte. J’ai besoin d’aide. Elle est blessée.

Elle n’avait plus essayé de rendre sa voix ferme. Elle n’y arrivait plus.

« Je peux. »

Le soulagement la traversa si violemment qu’elle releva la tête, la bouche ouverte pour remercier. Mais la porte était vide.

Elle chercha près du comptoir, de l’escalier. Personne. La voix n’avait pas déplacé l’air. Elle se tenait tout près de ses pensées, à cette extrémité du Voile où les présences de l’Immatériel devenaient perceptibles aux mages.

Neve la reconnut avant qu’elle reprenne.

« Tu n’as plus besoin d’appeler. »

Elle ramena brusquement sa magie vers elle. Le givre craqua sur les lattes. Une pression suivit le mouvement, attentive, pareille à une main qui cherche l’ouverture d’une porte avant qu’on la referme.

— Dégage, ordonna la mage.

Les yeux de Leda se levèrent vers son visage.

Neve fixa le bois du comptoir. Une fente. Un clou tordu. Des choses présentes, matérielles. Elle remit en place les défenses qu’elle avait appris à tenir jusque dans son sommeil, tenta de couper le lien que ses appels de magie avaient laissé trop exposé. La voix recula un peu. Mais pas assez.

Leda eut un frisson, et du sang chaud atteignit le poignet de Neve.

« Tu vas vraiment te contenter de la tenir? »

L’ouverture revint avec cette seule pensée : et s’il pouvait?

Neve sentit la présence s’y presser. Elle serra les dents, tenta de reprendre le mouvement interrompu. Il suffisait de ne pas lui répondre. Elle le savait. Ne rien accepter, ne rien demander, ne pas commencer à marchander.

« Je peux lui rendre ce que ses blessures emportent. »

Puis Leda inspira librement.

Neve le sentit sous son bras : une poitrine qui se soulevait sans obstacle, un corps qui reprenait de la force. Les lèvres pâles retrouvèrent leur couleur. La main appuyée sur le foulard devint sèche.

Pendant une seconde, elle y crut avec une joie qui lui fit presque perdre connaissance. Puis ses doigts glissèrent dans le sang. Leda était toujours blême. Elle peinait à respirer. La main sèche n’avait jamais existé.

Neve eut un haut-le-cœur.

— Ne fais pas ça, souffla-t-elle tout bas.

« Tu l’as sentie. C’est encore possible. »

Elle connaissait cette manière de négocier. Offrir une certitude qu’on ne prouvait pas, imposer l’urgence, laisser la victime fournir elle-même les raisons de céder. Elle avait fait avouer des hommes qui utilisaient les mêmes procédés pour voler les économies de familles entières. Elle avait toujours su distinguer un espoir d’une preuve.

— Alors arrête le sang.

Les mots sortirent à voix haute. La présence se rapprocha aussitôt. Neve sentit une douleur sourde se former derrière ses tempes.

« Laisse-moi entrer. »

Voilà le prix.

Elle aurait dû refermer ses défenses sur-le-champ. Au lieu de cela, elle regarda la bouche de Leda, le sang qu’elle n’avait pas fini d’essuyer.

— Tu la sauverais?

— Neve?

La petite voix réelle fut presque couverte par l’autre.

« Elle se relèverait. Vous pourriez rentrer. »

L’appartement apparut avec une précision insupportable. La lumière sur le bureau. Un dossier glissé sous une tasse. Leda debout près du lit, assez vivante pour tirer sur la manche de Neve et lui demander de cesser de travailler.

Elle savait d’où venaient ces détails. Elle venait de les offrir elle-même, à voix haute, à tout ce qui pouvait l’entendre. Cela ne l’empêcha pas de vouloir tendre la main.

— Pour combien de temps? demanda-t-elle.

Elle était en train de négocier.

La détective en elle le constata avec une lucidité atroce. Chaque question supposait qu’une réponse pourrait rendre le marché acceptable. Elle cherchait déjà laquelle.

« Assez pour ne plus avoir à compter ses respirations. »

Neve faillit céder sur ces mots-là.

Pas pour une éternité. Pour n’avoir plus à attendre, le ventre noué, que la poitrine contre son bras consente à se soulever encore. Elle ne s’était pas aperçue qu’elle comptait. Le démon, lui, l’avait remarqué.

Les doigts de Leda tirèrent sur sa manche.

— Ne l’écoute… pas.

Neve baissa les yeux. Le regard argenté passa de son visage au givre qui remontait le long de son poignet. Leda avait évidemment comprit. Neve vit la peur apparaître, plus vive que celle des blessures.

— Il ment, murmura l’elfe.

— Il dit qu’il peut te sauver.

Elle eut honte du soulagement qu’elle entendit encore dans sa propre voix.

— Je sais ce que c’est. Je sais. Mais si…

Sa gorge se ferma sur la suite.

Leda voulut lever la main. Son coude quitta à peine les genoux de Neve avant de retomber. L’effort lui arracha un souffle cassé.

Neve la retint.

— Ne bouge pas. Garde tes forces.

« Elle a peur pour toi. Épargne-lui au moins cela. Elle n’a pas besoin de savoir. »

La voix prit une douceur presque complice. Elle offrait déjà à Neve les mots qu’elle pourrait dire, les choses qu’elle pourrait taire. Une dernière décision à prendre seule pour protéger Leda.

— Qu’est-ce qu’il… demande? demanda l’elfe.

Neve regarda leurs mains.

— Moi.

Le mot resta entre elles. Leda eut un faible mouvement de tête.

— Hors de… question.

— Et moi, je ne veux pas te regarder mourir!

Sa voix claqua dans la salle. Neve la sentit se briser à la fin, trop forte, étrangère. Elle se pencha aussitôt, affolée de voir Leda lutter pour reprendre de l’air.

— Pardon. Je… Venhedis, je ne sais plus quoi faire.

Elle le disait enfin. Sans ironie, sans cette sécheresse dont elle se servait pour rendre l’impuissance supportable. Il n’y avait plus de plan. Leda allait mourir dans ses bras et Neve était prête à écouter une chose qui se nourrissait de sa détresse, simplement parce que cette chose était la seule à ne pas lui demander d’accepter.

« Tu t’es mise à découvert. Elle a pris les lames. Tu peux encore payer ta part. »

Neve ferma les yeux.

Cela, elle pouvait le comprendre. Un prix. Une dette dont elle ne laisserait pas Leda s’acquitter seule. Elle aurait donné sa vie sans hésiter si la transaction avait été aussi simple. Mais elle n’avait aucune garantie que le démon s’arrêterait à sa vie. Aucune certitude que les mains autour de Leda continueraient à la protéger une fois qu’il les posséderait.

Elle essaya de se servir de cette peur-là contre l’autre. Le froid se retira de sa manche, puis revint d’un coup lorsque Leda manqua une inspiration. Neve attendit, incapable de fermer quoi que ce soit tant que l’air ne revenait pas.

« Maintenant. »

Elle chercha le souffle contre sa peau. Rien.

« Dis oui. »

Ses lèvres s’entrouvrirent.

La pression, au bord de sa conscience, devint presque un soulagement. Il suffisait de cesser de résister. Elle sentait exactement où céder, quelle défense laisser tomber. Elle avait passé des années à craindre de perdre la maîtrise de sa magie ; à cet instant, garder cette maîtrise lui semblait d’une obscénité insupportable.

À quoi lui servirait-elle quand Leda serait morte ?

— Neve.

Le prénom arriva avec un souffle humide. Leda avait réussi à inspirer.

Neve se raccrocha à ce son si brutalement qu’une douleur lui traversa le crâne.

— Regarde-moi.

Elle croyait déjà la regarder. Mais la Leda qu’elle voyait se tenait debout, dans leur chambre, et celle qui venait de parler avait du sang au coin de la bouche.

L’image résista lorsqu’elle voulut s’en détourner. La présence avait trouvé ce qu’elle désirait ; elle le lui maintenait devant les yeux avec une patience féroce.

— Je suis… encore là.

Neve revint au poids dans ses bras.

Leda avait usé presque tout un souffle pour ces mots. Ses paupières vacillaient. Pendant que Neve essayait de lui arracher des années, elle venait de la laisser seule pendant quelques-unes de ses dernières secondes.

— Je suis là, dit-elle, trop vite. Pépin, je suis là.

La main de Leda essaya de remonter.

Cette fois, Neve comprit. Elle quitta un instant le foulard pour recueillir les doigts, les porta à sa joue et les y maintint. Ils ne tenaient presque plus leur courbe. Sans sa propre paume, ils auraient glissé.

Le pouce de Leda bougea contre sa peau.

— Reste… avec moi.

Neve se plia sur ces trois mots. Un sanglot lui secoua la poitrine ; elle l’arrêta de force pour ne pas déplacer Leda. Sa bouche heurta les doigts qu’elle soutenait.

« Tu pourrais lui offrir mieux qu’une main. »

Elle ne répondit pas.

Elle essaya de reprendre ses défenses là où elle les avait abandonnées. La première céda presque aussitôt sous une vision de Leda étendue dans leur lit. La seconde se referma assez longtemps pour que le feu de la taverne retrouve son crépitement.

Puis la voix revint, plus près.

« Quand elle te demandera de l’aider, tu lui expliqueras que tu as préféré te garder intacte. »

Neve laissa échapper une plainte entre ses dents.

Tout en elle voulait argumenter. Prouver qu’elle n’abandonnait pas Leda, demander une assurance, obtenir une dernière précision qui rendrait enfin possible ce qui ne l’était pas. Le démon n’avait besoin que de cela : qu’elle reprenne la conversation.

Elle mordit l’intérieur de sa joue jusqu’à sentir le sang.

Sous sa paume, les doigts de Leda étaient réels. Froids, presque immobiles. Neve fixa la petite callosité à la base de son index. Elle connaissait cette main. Elle l’avait sentie chercher la sienne dans l’obscurité, défaire les attaches de sa prothèse, se poser sur sa nuque sans rien exiger.

Elle n’avait pas le droit de lui répondre avec une main qui pourrait cesser d’être la sienne.

Neve retira sa magie, peu à peu, de tout ce qu’elle avait laissé ouvert. La pression devint douloureuse. Son bras trembla sous la nuque de Leda ; elle le cala davantage contre son propre corps, se força à le maintenir pendant qu’elle refermait ce qui lui appartenait.

« Elle meurt. »

Elle le savait.

« Tu peux m’arrêter, mais tu ne peux pas arrêter cela. »

La certitude lui arracha presque la réponse que la chose attendait.

Neve regarda la bouche de Leda. Attendit un souffle. Le suivant tarda, et elle sentit sa résolution se déchirer avec cette attente. Elle ne voulait pas réussir à chasser le démon si réussir signifiait revenir à cette salle où personne ne viendrait.

Ses défenses fléchirent. La présence s’y jeta aussitôt.

Neve ramena de force son attention sur les doigts contre sa joue. Elle sentit leurs os fins sous sa paume, l’humidité de ses larmes. Elle s’y agrippa sans les serrer, rassembla ce qui lui restait de volonté et tint malgré le vertige, malgré l’envie atroce de tout rouvrir.

— Tu ne me prendras pas.

Les mots sortirent bas, hachés par son souffle.

« Alors tu la laisses mourir. »

Elle ne trouva rien à répondre qui ne lui fasse pas mal. Elle ferma quand même. La voix se rompit. La douleur persista quelques battements derrière ses yeux, puis l’espace autour de ses pensées redevint le sien.

Neve resta penchée sur Leda, les dents serrées pour contenir le tremblement de sa mâchoire. Elle avait réussi. Le sang coulait toujours. Pendant une seconde abjecte, elle eut envie de rappeler.

Elle embrassa les doigts dans sa main jusqu’à ce que cette seconde passe.

— Il est… parti?

Neve hocha la tête.

Elle attendit que Leda la regarde avec déception. Cette attente la traversa malgré elle, honteuse, laissée là par la voix.

Le visage de l’elfe se détendit.

— Voilà.

Neve voulut répondre. Un sanglot l’en empêcha. Leda le sentit contre les doigts qu’elle ne pouvait plus bouger.

— Ce n’est pas… ta faute.

Leda avait fermé les yeux sous l’effort de l’écouter. Même maintenant, Neve allait lui demander de la défendre contre elle-même. Elle posa sa bouche contre sa tempe.

— Ça va. Je t’ai entendue.

Elle n’y croyait pas encore. Mais elle n’exigerait pas que Leda dépense ce qui lui restait à le répéter.

La main qu’elle tenait contre sa joue avait cessé de répondre. Neve la redescendit lentement, la posa sur le manteau qui couvrait les jambes de l’elfe. Ses propres doigts revinrent au foulard par habitude. Elle n’avait rien trouvé de plus utile à en faire.

Leda cherchait son visage. Ses yeux passèrent un peu à côté avant de s’arrêter sur elle. Neve se pencha dans son regard.

— Je suis avec toi.

— Je sais…

La voix était devenue si mince qu’elle devait presque approcher son oreille des lèvres pour l’entendre.

— Je te sens.

Neve rapprocha sa joue de la sienne. Elle aurait voulu l’envelopper tout entière, lui épargner le plancher, les corps, la porte par laquelle personne n’était revenue. Elle ne pouvait lui offrir que ce contact et la chaleur de son souffle.

— J’ai peur, avoua Leda.

Les derniers restes de contenance de Neve cédèrent. Elle aurait su quoi dire à quelqu’un d’autre. Ou elle aurait trouvé une manière de ne pas mentir tout en laissant un peu d’espoir. À Leda, elle ne parvint qu’à donner une réponse nue, tremblante.

— Moi aussi, Pépin.

L’elfe tourna imperceptiblement la tête vers elle.

Neve embrassa sa tempe, puis le bord de sa joue. Les deux longues cicatrices étaient là, sous ses lèvres. Elle les connaissait si bien. Elle avait eu tout ce temps pour les embrasser sans pleurer.

— Mais je ne te lâche pas. Tu m’entends?

Un souffle effleura sa peau.

— Je suis bien… avec toi.

Neve ferma les yeux. Elle comprenait ce que Leda lui donnait. Elle avait peur, elle souffrait, elle aurait voulu vivre ; pourtant, elle ne cherchait pas d’autres bras. Il restait cet endroit où elle pouvait abandonner le poids de sa tête en sachant qu’on le porterait jusqu’au bout. Elle dut attendre avant de pouvoir parler sans que sa voix se déchire.

— Ce matin, commença Neve.

Le regard argenté se leva faiblement.

— Je t’ai demandé de me rejoindre parce que j’avais froid.

Le coin de la bouche de Leda remua à peine.

— Ce n’était pas vrai. Je voulais juste que tu restes.

— Je… savais.

Neve eut un sourire bouleversé. Bien sûr qu’elle savait. Leda lui avait toujours laissé ses prétextes, même lorsqu’elle les voyait pour ce qu’ils étaient. Il n’y avait plus de raison d’en chercher.

— Je t’aime.

Elle le dit en la regardant. Sans baisser la voix pour en cacher l’importance, sans attendre de ne plus trembler.

Leda ferma brièvement les yeux. Une larme glissa le long d’une cicatrice.

— Encore.

Neve sentit sa poitrine se serrer si fort qu’elle eut du mal à reprendre de l’air.

— Je t’aime, Leda.

L’elfe essaya de se rapprocher. Son corps ne suivit pas le mouvement, mais Neve comprit. Elle se pencha avec précaution, maintenant la nuque dans son coude, et posa les lèvres sur les siennes.

Leda répondit.

Faiblement. Assez pour que Neve reconnaisse, sous le goût du sang, la femme qui l’embrassait dans l’embrasure de son bureau. Son corps eut cet élan familier vers elle, cette envie d’approfondir le baiser, de ramener Leda contre sa poitrine. Elle dut se retenir, garder assez de distance pour ne pas toucher l’acier, s’écarter avant de lui prendre l’air qui lui manquait.

Leurs fronts restèrent appuyés l’un contre l’autre.

— Moi aussi, souffla Leda.

Neve pleura sans parvenir à faire de bruit. Elle avait enfin cessé de cacher tout ce que cette femme était pour elle, et il ne leur restait presque plus de temps pour le partager.

Sous son bras, la respiration changea encore.

Leda ne cherchait plus à éviter la douleur. Sa bouche s’était détendue, ses épaules aussi. Neve vit disparaître cette résistance qui lui avait paru si pénible quelques minutes plus tôt, et aurait tout donné pour la retrouver.

— Pépin?

Les yeux s’ouvrirent avec retard.

— J’ai moins… mal.

Neve sentit un froid profond lui traverser le ventre.

Elle glissa les doigts du bras qui soutenait Leda jusqu’à la naissance de sa gorge. Le battement était encore là, difficile à distinguer, puis absent pendant un instant qui lui coupa le souffle. Elle le chercha un peu plus haut et le retrouva, ténu.

Son autre main quitta le foulard. Le geste lui donna la nausée, comme si elle venait de reconnaître quelque chose qu’elle pourrait encore démentir en continuant d’appuyer.

Elle recueillit la main de Leda et la posa contre sa propre poitrine.

— Tu sens? Je suis là.

Les doigts restèrent ouverts sous les siens.

— Après…

Neve secoua la tête avant de pouvoir s’en empêcher.

Leda n’avait plus la force d’achever sa demande. Elle la regardait seulement, avec ce dernier souci que Neve ne pouvait supporter de lui laisser.

— Je ne sais pas comment, dit-elle. Je ne vais pas te promettre que je saurai.

Elle aurait voulu prononcer quelque chose de grand, quelque chose qui permette à Leda de partir sans emporter cette inquiétude. Elle ne possédait qu’une vérité insuffisante.

— Mais je ferai de mon mieux.

Les mots lui firent mal lorsqu’elle les reconnut. Ils ne promettaient ni un autre amour, ni une douleur qui finirait. Seulement qu’elle essaierait de ne pas consacrer le reste de sa vie à se punir d’avoir gardé la sienne.

Un pli s’effaça entre les sourcils de Leda. Elle ne lui demanda pas de faire mieux. Ses paupières descendirent. Neve se redressa aussitôt.

— Non, reste avec moi.

Un mince éclat d’argent reparut.

— Encore un peu, Pépin. Juste une respiration.

Leda essaya. Neve vit l’effort dans le mouvement minuscule de sa bouche, dans ses sourcils qui se rapprochèrent. Elle attendit, incapable de respirer elle-même, jusqu’à ce qu’un peu d’air entre.

— Voilà. Comme ça.

Elle avait retrouvé cette voix qui guidait les gens à travers la panique, mais elle n’avait plus personne derrière qui cacher la sienne. Les mots se désagrégeaient dès qu’elle les prononçait.

— Encore une fois. S’il te plaît.

Leda la regardait encore.

Neve voulut lui sourire. Lui donner au moins cela à voir. Elle n’y parvint pas ; sa bouche trembla et ses larmes tombèrent sur leurs mains jointes.

— Je suis là, répéta-t-elle.

Le souffle quitta doucement les lèvres de Leda. Neve attendit qu’il revienne.

La tête s’alourdit au creux de son coude. Les yeux se fermèrent. Sous les doigts posés à sa gorge, le battement disparut. Elle les déplaça. Chercha encore.

— Leda?

Elle prononça le prénom tout près de son oreille, comme lorsqu’elle voulait la réveiller sans la brusquer.

La poitrine ne se souleva pas.

Neve baissa les yeux vers la lame, le cuir immobile, la main dans la sienne. Elle connaissait les signes. Elle les avait déjà vus sur d’autres corps. Pendant quelques secondes, elle les examina avec une application terrible, cherchant l’erreur qui lui permettrait de ne pas comprendre.

Il n’y en avait pas.

Le cœur de Neve se brisa, et cette fois elle ne trouva en elle aucun endroit où reculer pour supporter la douleur. Elle ouvrit la bouche. Le son qui en sortit n’avait presque rien d’une voix.

Leda était morte dans ses bras.

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