Tevinter Slave - Tome 2
La Première Serre n’était pas encore sortie que Caius vérifiait déjà, pour la troisième fois, le nœud qui retenait son voile. Il le trouva trop serré. Le desserra. Le resserra presque aussitôt.
Accroupi derrière les cheminées d’une demeure voisine, il observait l’entrée du Diamant Cantori. La pluie avait cessé, mais l’eau continuait de tomber des ornements de cuivre, goutte après goutte, sur la pierre près de sa botte. Il avait fini par déplacer le pied pour ne plus entendre ce bruit. Cela n’avait rien changé. Il l’entendait encore.
Les portes du casino s’ouvrirent enfin. La Première Serre descendit les marches au milieu de son escorte. Caius compta les Corbeaux qui l’accompagnaient, puis ceux qui demeuraient sous le porche. L’un de ces derniers leva la tête vers les façades opposées. Le jeune mage se tassa derrière la cheminée, sans mouvement brusque. Il attendit plusieurs respirations avant de regarder de nouveau.
Au bas de l’escalier, Ivenci accueillait la délégation avec toute la courtoisie qu’exigeait une détestation soigneusement entretenue. Les gardes du corps s’étaient écartés pour laisser passer les assassins. Un échange trop bref pour être entendu précéda le départ du groupe vers les bâtiments du gouvernement.
La cloche de la place achevait de sonner. Une heure. Ivenci lui avait promis de retenir la Première Serre pendant une heure.
Caius suivit l’escorte jusqu’à ce qu’elle disparaisse au coin de la rue. Il avait voulu croire à cette promesse lorsqu’elle lui avait été faite. De là-haut, devant les gardes restés en place, il lui était plus difficile d’oublier qu’une réunion pouvait s’interrompre. Qu’un messager pouvait courir. Qu’Ivenci aurait tout intérêt à nier leur accord si les Corbeaux découvraient un mage tévintide dans leurs archives. Un Mercar, surtout.
Il porta la main à son doigt nu. Sa chevalière était restée à l’abri, avec tout ce qui aurait permis de le nommer sans qu’il ouvre la bouche. Cela ne lui parut soudain qu’une précaution dérisoire. Dans la doublure de son manteau, le parchemin plié qu’il avait préparé froissa contre ses côtes.
Il était encore temps de descendre. Cette possibilité se présenta avec une netteté désagréable. Rejoindre la rue, reprendre sa chambre, attendre une autre occasion. Il pouvait encore le faire. Mais il n’avait aucun moyen de savoir où se trouvait l’assassin envoyé après Leda, ni combien de nuits il lui restait avant de la rejoindre. À supposer qu’il ne l’avait pas déjà trouvé.
Caius vérifia ses attaches une dernière fois, puis quitta l’abri des cheminées.
Le premier saut était le plus court. Il l’avait mesuré des yeux pendant son attente et avait repéré, sur le bâtiment voisin, une bande de tuiles moins luisante que les autres. Il prit son élan.
Sa réception fut trop lourde.
Une semelle glissa. Son genou heurta le toit et, pendant une fraction de seconde, il sentit tout son poids continuer vers la gouttière. Il plaqua une main contre les tuiles, agrippa le rebord d’une lucarne de l’autre et s’immobilisa avec un souffle arraché à travers les dents. Une douleur sourde lui remonta dans l’épaule.
Il resta là, le ventre presque collé au toit, à écouter. Une gondole passait dans le canal. Quelqu’un riait sous un auvent. Aucun appel ne lui parvint. Il attendit encore.
La voix de Leda lui revint avec une précision agaçante : regarde où tu vas mettre ton poids avant de le déplacer.
Elle le lui avait répété assez souvent pour qu’il ait fini par lui répondre qu’il connaissait la différence entre eux deux. Elle traversait une corniche comme un couloir. Lui devait composer avec ses épaules, sa taille, des bottes qui semblaient toujours chercher quelque chose à heurter. Leda n’avait jamais accepté qu’il en fasse une excuse. Elle lui avait fait recommencer, plus lentement, jusqu’à ce qu’il cesse d’essayer de bouger comme elle.
Caius ramena un pied sous lui et se releva avec précaution. Cette fois, il prit le temps de choisir son appui.
Il longea les toits en utilisant les lucarnes et les passages d’entretien, renonça à une traverse dont les fixations lui parurent trop rongées et fit un détour qui lui coûta de longues minutes. À chaque changement de hauteur, il cherchait les fenêtres éclairées avant de s’exposer. Des hommes surveillaient les rues devant le casino. Il aurait été stupide de supposer que personne ne surveillait les toits.
Le Diamant Cantori dominait le canal, chargé de sculptures et de balcons dorés. Caius avait admiré son architecture en arrivant à Treviso. À présent, il évaluait surtout la profondeur des corniches, la solidité des corbeaux de pierre et la distance qui séparait les fenêtres.
Il trouva la prise qu’il avait repérée depuis la rue. De près, elle était moins large qu’il l’avait cru. Il retira un gant pour mieux sentir la pierre et commença à monter.
L’humidité lui glaçait les doigts. Son épaule protestait lorsqu’il tirait dessus et l’effort le contraignit bientôt à respirer par la bouche. Arrivé sous le dernier balcon, il dut s’arrêter, les avant-bras tremblants, pour chercher une prise à son pied gauche. Il la trouva sans parvenir à y placer la botte.
Plus bas, une fenêtre s’ouvrit. Caius se figea contre le mur. Des voix montèrent jusqu’à lui, suivies du tintement d’un verre. Il distingua un rire de femme, quelques mots qu’il ne comprit pas. Ses doigts commencèrent à glisser. Il déplaça le pied d’un pouce. Puis d’un autre. La semelle accrocha enfin.
Il se hissa sur le balcon pendant que les clients continuaient de parler sous lui. Lorsqu’il atteignit le toit, il dut rester à genoux derrière une statue, les mains posées sur les cuisses, avant de pouvoir les refermer normalement.
Le premier quart d’heure sonna. Il n’était même pas entré.
La verrière se trouvait à quelques pas. Selon Ivenci, les Corbeaux utilisaient l’un de ses panneaux pour accéder aux toits. Une commande dissimulée dans l’encadrement permettait de l’ouvrir de l’extérieur. La description s’arrêtait là.
Caius essuya sa paume et examina le cuivre. Il repéra de fines éraflures près du bord inférieur, passa les doigts sous une moulure, pressa les rivets un à un. Le troisième céda légèrement. Il le maintint enfoncé, tira sur le cadre. Rien. Il recommença avec le rivet voisin. Puis avec les deux à la fois. Toujours rien. Il était en train de parcourir une seconde fois la même rangée lorsqu’il s’en aperçut. Il retira la main.
— Tu l’as déjà fait, souffla-t-il.
Sa voix lui sembla beaucoup trop forte. Une corneille perchée sur le faîte de la verrière inclina la tête vers lui. Caius la regarda un instant. Il aurait presque préféré qu’elle s’envole.
À travers le verre, il apercevait un palier de bois et le départ d’une passerelle. Un rideau sombre masquait le reste. Aucun mouvement. Il se pencha pour chercher un verrou intérieur, mais l’angle et les reflets l’empêchaient de voir sous le cadre.
Briser un carreau attirerait quelqu’un. Il le savait. Il savait aussi qu’il venait de perdre plusieurs minutes à espérer qu’un renseignement incomplet devienne soudain précis.
Il recula derrière la statue pour vérifier la place dont il disposait, revint près du panneau et prépara son sort avant de sortir sa dague.
Le premier coup fendit le verre. Au second, un fragment tomba sur le palier avec un claquement sec. La corneille s’envola. Caius avait déjà regagné son abri lorsque des pas répondirent sous la verrière. Au moins deux personnes.
— Mierda.
Une femme venait d’écarter le rideau. L’arme qu’elle tenait était basse, presque invisible contre sa cuisse. Derrière elle, une seconde silhouette s’arrêta à l’entrée de la passerelle.
— Le verre est cassé, dit la première.
Elle ne s’approcha pas davantage. Son regard remonta aussitôt vers le toit. Caius lança le sort.
Les filaments pâles se refermèrent sur elle avant qu’elle ait pu reculer, mais la seconde assassine bougeait déjà. Il dut se découvrir pour la voir et étendre l’entrave jusqu’à ses jambes. Sa main atteignit sa bouche. Un sifflet y brilla.
Il serra les doigts si fort que ses ongles lui entrèrent dans la paume. Le bras s’arrêta à mi-hauteur.
Pendant un instant, Caius ne put rien faire d’autre que maintenir la pression. La femme luttait de tout son corps. Le sort tirait sur son attention avec une violence qui lui fit manquer une inspiration.
Il raffermit les liens autour des deux silhouettes. Leurs poitrines continuaient de se soulever. Un son étouffé passa entre les lèvres de la première, trop bas pour dominer la musique qui montait du casino.
Il avait réussi. Cette pensée lui traversa l’esprit trop tôt. Derrière le rideau, une voix d’homme demanda ce qui se passait. Le silence des deux femmes venait de lui donner une raison de venir voir.
Caius revint à la verrière. Il dégagea les éclats encore pris dans le cadre avec la garde de sa dague, sans pouvoir empêcher plusieurs morceaux de tomber. Le passage restait étroit pour lui. Il s’y engagea de côté, retint son manteau lorsqu’une pointe de verre accrocha le tissu et chercha la poutre avec sa botte.
— Ne montez pas seuls, dit la voix derrière le rideau.
Les pas se rapprochèrent. Caius se laissa glisser sur le palier. Son épaule heurta le montant. La douleur lui fit perdre une seconde de concentration et la femme au sifflet remua les doigts. Il referma l’entrave avant qu’elle ait pu porter l’objet à ses lèvres. Elle le regardait avec une attention nouvelle. Elle avait compris.
Le mage lui arracha le sifflet, puis recula derrière les caisses bordant le passage au moment où le rideau s’écartait.
L’homme aperçut sa compagne immobilisée. Sa main fila vers sa ceinture. Caius projeta son sort à travers l’intervalle entre les caisses. L’assassin pivota assez vite pour éviter que l’entrave se referme sur son torse, mais les liens prirent sa jambe. Il tomba contre le garde-corps dans un choc qui résonna à travers le bois.
— Ciro?
Une seconde voix. Plus loin. Le Corbeau à terre prit appui sur un coude pour se dégager. Caius se jeta sur lui. Une lame apparut entre eux ; le mage rabattit l’avant-bras qui la tenait et reçut un coup de genou sous les côtes. Tout l’air quitta sa poitrine.
L’homme tira sur son bras. La pointe remonta. Caius écrasa sa paume contre le cuir de son plastron et libéra le reste du sort au contact. Le corps se raidit sous lui. La dague s’arrêta contre son manteau, à quelques doigts de son ventre. Il n’eut pas le temps de vérifier si elle l’avait touché.
À l’autre extrémité du passage, un Corbeau venait de mettre une arbalète en joue. Caius leva la main. Le carreau heurta la barrière dans un éclat blanchâtre. Le choc lui remonta jusqu’au coude ; il sentit, en même temps, les liens des deux femmes se distendre. Un bruit étranglé monta derrière lui.
L’arbalétrier abandonnait déjà son arme pour se replier vers l’escalier. Caius étendit les doigts. Il ne chercha pas son torse. La magie se déploya au ras du plancher et se referma sur ses chevilles. L’homme tomba sur les genoux, se rattrapa à la rampe et ouvrit la bouche. Le mage renforça le sort jusqu’à lui verrouiller les épaules et la mâchoire. Cette fois, la douleur lui traversa le front.
Il resta un instant courbé au-dessus de Ciro, incapable de reprendre une inspiration complète. Le genou lui avait laissé une brûlure sous les côtes. Il toucha son ventre à travers le manteau déchiré. Le tissu était sec.
La musique continuait en contrebas. Il essaya d’entendre autre chose. Des pas. Un ordre. Il n’entendait que son propre souffle et, derrière, un violon qui reprenait obstinément la même phrase.
Quatre. Il tenait quatre personnes. Une fois nouées, les entraves pouvaient résister sans qu’il les alimente constamment, mais chaque lutte les usait, et les renforcer lui coûtait de nouvelles forces. À l’entraînement, il aurait su prévoir leur durée. Ici, son bras tremblait, son épaule le lançait et une douleur sous ses côtes gênait chacune de ses respirations. Il ne pouvait plus se fier à ses habitudes.
Caius retira les armes qu’il voyait et les repoussa hors de portée. Puis il déplaça Ciro derrière les caisses, en allégeant les liens juste assez pour le tirer par les épaules. Il dut s’interrompre lorsque l’homme tenta de ramener un genou sous lui.
— N’essayez pas, murmura-t-il.
Le Corbeau fixa sa main tremblante. Caius détourna les yeux et raffermit le sort. Il ne pouvait pas recommencer cela à chaque étage.
Au-delà du rideau, l’entretoit s’ouvrait sur un réseau de passerelles suspendues entre les grandes arches du casino. Des tentures masquaient les plateformes depuis les galeries inférieures. Par les intervalles, Caius distinguait les tables de jeu, les chandeliers, les épaules nues d’une cliente penchée au-dessus de ses cartes.
Des dizaines de personnes se trouvaient sous lui. Le fracas de la verrière et des corps avait pu se perdre dans la musique, mais une chute à travers un garde-corps aurait suffi à faire lever toute la salle. Il se força à quitter le bord.
Des armes occupaient les râteliers. Les caisses ouvertes contenaient des pièces d’armure et du matériel d’entretien. Un escalier de pierre descendait vers les étages du casino, près du garde qu’il venait d’arrêter. Caius le traîna à l’écart de son débouché. Aucun bureau, aucune porte n’apparaissait dans le mur courbe. Pourtant, Ivenci avait été catégorique : les pièces relatives aux contrats en cours étaient conservées ici.
Il avait imaginé une serrure, un coffre. Quelque chose sur quoi agir une fois les gardes neutralisés. Il n’avait pas imaginé se tenir au milieu d’une réserve sans savoir par où commencer.
Caius ouvrit une caisse. Des manteaux. La suivante contenait des cordes, soigneusement lovées autour de leurs grappins. Il souleva un paquet enveloppé de toile et le reposa trop vite lorsqu’un cliquetis de fioles lui répondit. Il avait les mains humides. Il les essuya sur son pantalon.
Au pied d’une statue, une rainure attira son regard. Le socle renfermait quelques billets pliés, des pièces, une petite clef. Il déplia le premier message, n’y trouva qu’une succession de chiffres, passa au second. Même chose.
Une piste, peut-être. Il pouvait consacrer le temps qui lui restait à la suivre et découvrir qu’elle concernait une livraison de vin. Il remit les billets en place.
La demi-heure sonna au-dehors. Il n’en perçut les coups qu’à la faveur d’une pause de l’orchestre. Caius s’arrêta, un couvercle entre les mains. Déjà.
Le silence entre deux morceaux lui permit d’entendre la semelle d’une prisonnière racler le palier. Il posa le couvercle et resserra les entraves, les yeux fermés. La pression derrière son front s’accentua.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, la même caisse se trouvait devant lui. Il ne se rappelait plus ce qu’elle contenait. Il l’avait pourtant ouverte quelques instants auparavant.
Un mouvement dans l’escalier lui fit tourner la tête. Il ne vit personne. Il fixa les marches assez longtemps pour comprendre qu’une tenture avait simplement bougé dans le courant d’air.
Il fallait ralentir. Tout en lui refusait cette idée. Il voulait arracher les panneaux, renverser les caisses, forcer le bâtiment à lui livrer ce qu’il était venu chercher. Mais il avait déjà inspecté deux fois le même coin, et les contrats pouvaient se trouver derrière son dos.
Caius s’appuya contre un pilier. Il inspira jusqu’à ce que la douleur sous ses côtes l’arrête, puis souffla lentement. Regarder avant de bouger. Il leva les yeux sur la pièce, en s’interdisant cette fois de toucher quoi que ce soit.
Les caisses lourdes étaient rangées près des murs porteurs. Les armes utilisées régulièrement se trouvaient à hauteur de main. Une étagère basse, encombrée d’ouvrages de botanique et d’histoire, occupait un renfoncement près des cordages. Le sol devant elle portait de larges marques d’usure.
Il avait déjà vu ces livres. Leur présence n’avait rien d’étrange dans une réserve contenant des poisons et du matériel d’assassin. Ce fut le vide à côté du meuble qui retint son attention.
Partout ailleurs, on avait utilisé les renfoncements pour empiler quelque chose. Celui-ci demeurait dégagé. Les caisses voisines s’arrêtaient toutes à la même distance de l’étagère.
Caius s’agenouilla. Un arc très pâle rayait les planches devant le pied du meuble. Il en suivit la courbe du regard jusqu’au montant. Un pivot. Il sentit son cœur repartir plus vite. Il tira sur le montant. Rien ne bougea.
Les livres sortirent normalement de leurs rayons, à l’exception d’un groupe de cinq volumes près du bord gauche. Leurs dos représentaient une plume, une coupe, une couronne, une lame et un masque. Caius saisit celui de la couronne. Il bascula de quelques degrés, puis s’arrêta avec un petit choc métallique.
Le mage le repoussa aussitôt. Une commande. Ou un piège.
Il examina les montants sans poser les doigts dessus. Des roses sculptées couraient autour des rayons. Sous l’une d’elles, le bois était plus lisse, poli par des contacts répétés. Le pétale bougea lorsqu’il y appliqua la pointe de sa dague.
Un déclic répondit à l’intérieur du meuble. Caius attendit, penché de côté, la gorge serrée. Rien d’autre ne se produisit.
Il maintint le pétale enfoncé et essaya de nouveau la couronne. Elle résista. La lame également. En revanche, le volume marqué d’une plume vint jusqu’à lui et resta incliné.
Il relâcha le pétale. La plume reprit sa place avec un claquement. Il avait trouvé quelque chose. Il ne savait pas encore quoi.
La cloche annonça le troisième quart. Il avait perdu tout le précédent à fouiller les caisses et à chercher cette cache. Caius examina encore le jeu des faux volumes, testa leur résistance, s’efforça de sentir à travers le bois quelle pièce retenait les autres. Les bruits du casino lui parvenaient à peine. Il était penché depuis plusieurs minutes sur le mécanisme lorsqu’un appel le fit sursauter.
La voix venait de l’escalier.
— Ciro?
Caius se redressa trop vite. Sa vue se troubla une seconde. Il tendit la main vers les caisses pour se soutenir, les heurta du coude. Les voix se turent.
Deux silhouettes apparurent au sommet des marches. La première vit le garde étendu près du mur. Son compagnon recula immédiatement.
Caius lança l’entrave. Il la lança trop haut. Le premier Corbeau plongea derrière le garde-corps ; les filaments heurtèrent la pierre et s’y dissipèrent. Le second avait déjà disparu sous le niveau du palier.
— Intrus dans les combles!
Caius se rua vers l’escalier. L’assassin resté en haut se releva à sa rencontre, une dague dans chaque main. Le mage projeta une poussée devant lui. Trop large, trop brutale. Elle plaqua l’homme contre le mur et arracha un éclat à la rampe. Le bruit couvrit celui de sa propre course.
Il atteignit les marches juste à temps pour voir le second Corbeau approcher de la porte qui fermait l’escalier en contrebas. Caius étendit le sort dans la descente, sans chercher cette fois à le restreindre à un corps.
La magie blanchit les murs. L’homme s’arrêta à une marche de la poignée. Celui du palier resta affaissé contre la pierre. Caius maintint la pression jusqu’à ce que leurs bras cessent de bouger, puis s’agrippa à la rampe. Un goût de métal lui remplit la bouche. Il ne parvenait plus à distinguer les liens les uns des autres. Il savait seulement qu’il devait les tenir, et que cette pensée occupait presque toute la place.
En bas, quelqu’un tira sur la porte. Caius descendit trois marches, puis les autres, trop vite. Il rabattit la lourde barre intérieure sur ses supports au moment où le battant commençait à s’ouvrir. Un choc répondit de l’autre côté.
— Ouvrez.
Le mage demeura penché sur la barre. Le bois vibra sous sa paume.
— Ciro. Réponds.
Il fallait partir. La pensée fut immédiate, parfaitement claire. Ils avaient entendu. La porte les retiendrait, mais le casino possédait d’autres accès. Bientôt, quelqu’un chercherait à passer par le toit.
Caius leva les yeux vers le palier. De là, il ne voyait pas l’étagère. Il voyait en revanche le rideau qui menait à la verrière et à sa sortie. Il pouvait encore la rejoindre.
Un second coup ébranla la porte.
Leda était revenue au domaine une fois. Après deux semaines de torture. Il s’accrochait à cette phrase depuis qu’on la poursuivait. Elle était revenue, malgré ce qu’on lui avait fait. Il voulait croire que cela prouvait quelque chose, qu’elle possédait une manière à elle de survivre et qu’il pouvait s’y fier.
Mais il se souvenait aussi de sa mère penchée sur elle, de ses mains qui ne savaient plus où se poser sans lui faire mal.
Caius remonta. Il vérifia en passant que l’homme projeté contre le mur respirait encore. Puis il retourna à l’étagère.
Il s’agenouilla devant les faux livres en essayant d’estimer combien de temps il restait avant l’heure promise. La pensée lui parut aussitôt absurde. La Première Serre n’avait pas besoin d’être revenue pour qu’il se fasse tuer ici.
Il enfonça le pétale. Tira sur la plume. Cette fois, il conserva la commande sous son pouce et essaya les autres dos un à un, sans forcer. La coupe demeura bloquée. La couronne céda presque aussitôt. Un déclic plus profond suivit. Il passa à la lame, qui bascula à son tour.
Un choc monta de l’escalier. Son pouce glissa. Les volumes reprirent tous leur place. Caius resta une seconde sans bouger, la main ouverte contre le bois.
— Non. Non, recommence.
Il essuya son pouce. Il connaissait les premiers gestes. Il devait seulement les refaire. Le pétale, puis la plume. La couronne. La lame. Il garda le pétale enfoncé de la main gauche et tira le masque de l’autre. Le mécanisme répondit. La coupe fut la dernière à céder.
Un pêne rentra dans le montant. Ce bruit lui fit presque mal tant il l’avait attendu.
Caius tira. Le meuble pivota lourdement sur l’arc usé du plancher, révélant une cavité garnie de compartiments. Il y avait des enveloppes, des liasses ficelées, un registre étroit posé à plat.
Il faillit en rire. L’air sortit de sa bouche sans produire de son. Puis il aperçut les marques qui figuraient sur les enveloppes. Des dates. Des chiffres. Des signes de couleur. Aucun nom.
Il ouvrit le registre. Ses doigts tournèrent deux pages ensemble ; il dut revenir en arrière. Une liste de lieux occupait la marge et renvoyait à des séries de références. Les dossiers étaient classés selon le lieu d’ouverture du contrat, à en juger par les premières entrées. Il chercha Minrathie. La trouva. Suivit la ligne avec l’ongle pour ne pas la perdre.
Sept références encore marquées comme actives. Il les répéta à mi-voix et sortit les enveloppes correspondantes. Au troisième numéro, il dut consulter le registre de nouveau.
Leda les aurait retenus. L’irritation lui vint avant qu’il puisse l’empêcher. Une colère absurde contre lui-même, contre ces chiffres trop semblables et le tremblement de sa main. Il souffla, posa le registre ouvert devant lui et reprit à la bonne ligne.
Le premier dossier concernait un humain. Le deuxième, une femme qui vivait en Rivain. Il les écarta. Les feuillets donnaient une référence de paiement, un intermédiaire, un signalement abrégé. Les instructions détaillées devaient avoir été transmises autrement. Rien ne lui livrait d’emblée le nom de la personne qui avait payé.
Il ouvrit la troisième enveloppe.
Elfe. Minrathie. Tevinter.
Ses doigts cessèrent de bouger.
Sur le parchemin, sous son signalement, trois lignes détaillaient les sommes versées et celles qui restaient dues. Caius les parcourut sans réussir à additionner les montants.
La chaleur monta dans sa paume. Il dut rouvrir les doigts, éloigner le feuillet des autres dossiers et poser sa main libre contre la pierre pour se reprendre. Il était entouré de bois sec et de tentures. Des clients se trouvaient sous ses pieds. Six personnes ne pouvaient même pas se lever pour fuir.
Il resta ainsi jusqu’à ce que la flamme qu’il appelait soit assez petite pour tenir entre deux doigts. Puis il approcha le bord du contrat.
Le parchemin se recroquevilla lentement. Une tache brune traversa la première ligne ; le feu gagna le signalement. Caius suivit des yeux les mots qui disparaissaient. Lorsqu’il ne resta qu’un fragment trop court pour être tenu, il le déposa sur la tablette de pierre et attendit qu’il finisse de brûler.
Le soulagement qu’il avait imaginé ne vint pas.
L’assassin avait déjà reçu ses ordres. Il l’avait peut-être déjà retrouvée. Il connaissait peut-être son visage. Et elle était à Arlathann. Le temps que ses supérieurs le rappel il sera peut-être trop tard.
Caius le savait avant d’entrer. Il le savait aussi lorsqu’il avait rédigé le message caché dans son manteau. Pourtant, une part de lui avait attendu de voir brûler ces lignes comme si cela devait changer immédiatement quelque chose pour Leda.
Il sortit le parchemin plié. Ses mains tremblaient assez pour lui faire manquer le premier pli. L’écriture était ferme. Il eut du mal à reconnaître la sienne.
« Le contrat correspondant à cette référence a été détruit. Rappelez l’assassin chargé de l’elfe de Minrathie. »
Il posa la note sur l’enveloppe vide, dont le numéro permettrait d’identifier le contrat. Il remit les autres feuillets dans leurs enveloppes et les repoussa dans la cavité. Le registre resta ouvert. La note devait être trouvée tout de suite. Il n’avait plus rien à faire ici.
Un choc différent lui parvint depuis l’escalier. Du métal contre le bois, suivi d’une voix qui donnait un ordre. Plus près de la verrière, un pied racla brusquement le plancher. Une entrave venait de céder.
Caius se releva et gagna le rideau en retenant l’envie de courir. Il n’avait plus assez de souffle pour renouveler tous les liens. Il força seulement ceux de la femme qui avait porté le sifflet à sa bouche. Son bras s’immobilisa de nouveau. L’autre assassine remuait déjà la tête.
Il atteignit le palier et leva la jambe vers la poutre. Son épaule ne suivit pas. Il retomba sur sa botte avec un bruit lourd, la main crispée contre le cadre. Derrière lui, la prisonnière prit une inspiration saccadée. Sa mâchoire se desserrait.
Caius chercha un autre appui, trouva un montant dans la pénombre et y plaça le pied. Il poussa de toute la jambe au lieu de tirer sur son bras. Le rebord lui entra dans le ventre. Il se hissa encore, racla son manteau contre le cuivre et bascula enfin sur le toit.
— Au-dessus!
Le cri le suivit dans l’air froid. Il laissa les derniers liens se défaire. La pression quitta son front, mais il vacilla en se redressant, comme si son corps avait continué à résister à un poids soudain disparu. La cloche commença à sonner l’heure.
Caius gagna la corniche. Une voix s’éleva déjà depuis la verrière. Il se mit à plat ventre, passa les jambes dans le vide et chercha du bout de la botte le rebord du balcon. Trop bas.
Il dut glisser davantage. La pierre humide passa sous ses doigts jusqu’à ce qu’il ne la tienne plus que par les premières phalanges. Sa semelle toucha enfin quelque chose. Il transféra son poids avec une lenteur qui lui donna envie de hurler, retrouva la prise utilisée à l’aller et descendit. L’ombre d’une tête apparut au-dessus de lui. Caius se plaqua sous l’avancée du balcon.
— La façade du canal!
Il n’attendit pas de savoir si on l’avait vu. Il atteignit la corniche inférieure et sauta vers le bâtiment voisin. Son genou céda à la réception. Il roula sur le flanc, heurta une cheminée et étouffa un cri contre son avant-bras. Il dut s’aider du mur pour se relever. Derrière lui, les Corbeaux arrivaient sur le toit du casino.
Caius passa entre deux conduits, descendit sur une toiture plus basse et gagna l’étroit renfoncement qu’il avait repéré avant d’entrer. De là, une échelle d’entretien permettait de rejoindre une cour. Il s’y engagea en écoutant les pas au-dessus de lui. Il manqua un barreau et se rattrapa des deux mains. Son épaule lui arracha un gémissement.
Une fois en bas, il traversa la cour, franchit une porte de service restée entrouverte et déboucha dans une ruelle. Il marcha. Quelques pas seulement, mais il marcha, le visage baissé, avant de tourner à l’abri d’une arcade.
Personne n’apparut derrière lui. Cela ne voulait pas dire qu’on avait perdu sa trace.
Il changea encore de rue et s’arrêta enfin sous un porche désert. Ses jambes tremblaient. Lorsqu’il essaya de dénouer le voile pour respirer, ses doigts ne parvinrent pas à saisir l’attache. Il dut simplement écarter le tissu de sa bouche.
Il avait trouvé le bon contrat. Il l’avait détruit. Les Corbeaux liraient son message. Il répéta ces faits en silence, en cherchant ce qui pouvait lui permettre de rentrer.
Leda était encore quelque part, avec un assassin à ses trousses. Il ignorait s’il venait de lui gagner du temps ou de rendre sa situation pire. Cette possibilité lui souleva le cœur. Il se pencha, les mains sur les genoux, et attendit que la nausée passe.
Puis il se remit en marche.
L’heure promise par lae Gouverneur-e s’était écoulée. Caius ignorait si la Première Serre avait été prévenue, si la réunion avait pu se poursuivre jusqu’au bout. Il savait en revanche qu’iel apprendrait bientôt ce qui s’était passé et viendrait réclamer ce qu’il avait promis.
Il porta de nouveau la main à l’endroit où sa chevalière aurait dû se trouver. Le contrat brûlé ne lui avait donné aucune certitude sur le sort de sa sœur.
Mais sa dette envers Ivenci, elle, l’attendait déjà.