Tevinter Slave - Tome 2
La plume du Magister Charon Mercar s’immobilisa au-dessus du rapport. Une goutte d’encre noire s’accumula lentement à sa pointe avant de tomber sur le parchemin, juste à côté d’une estimation des pertes militaires dans les faubourgs orientaux de Minrathie. Charon observa la tache s’étendre entre deux lignes d’écriture serrée, puis expira par le nez.
— Venhedis! jura-t-il, exaspéré.
Il posa la plume dans son encrier. Il allait devoir recopier la page. Encore.
Les rapports militaires n’avaient jamais été la partie de son travail qu’il préférait. Charon aimait les décisions claires, les cartes déployées sur une table, les mouvements de troupes, les stratégies capables de transformer une position désespérée en victoire. Il aimait pouvoir observer un problème dans son ensemble, identifier les points faibles et agir avant que l’ennemi comprenne seulement qu’il avait été découvert.
Les rapports, eux, réduisaient chaque affrontement à une succession de chiffres. Dix-sept soldats blessés. Quatre morts. Deux disparus. Trois entrepôts incendiés. Une cache Venatori découverte sous une ancienne résidence abandonnée du quartier nord. Chaque ligne exigeait une signature, une recommandation, une copie destinée aux archives du Magisterium et une autre à transmettre aux officiers concernés. Le moindre mot pouvait être contesté par un collègue cherchant à détourner des ressources vers son propre district, à protéger un allié ou à dissimuler les activités douteuses de sa maison.
Charon ne pouvait donc pas se contenter d’écrire que les Venatori avaient attaqué une patrouille. Il devait préciser l’heure, le lieu, le nombre d’assaillants, la nature des sortilèges employés, l’identité du commandant responsable, l’état des équipements récupérés et la raison pour laquelle aucun prisonnier n’avait survécu assez longtemps pour être interrogé.
Il récupéra la feuille tachée, la froissa avec une irritation mesurée et la jeta dans le brasier qui chauffait son bureau. Les flammes dévorèrent le parchemin avec une efficacité que Charon enviait.
Son bureau occupait l’une des ailes supérieures du Magisterium, loin des grandes salles d’audience où les Magisters se donnaient en spectacle sous des plafonds couverts d’or et de fresques triomphales. La pièce était vaste sans être ostentatoire. Les murs de pierre sombre étaient recouverts de cartes militaires, de plans de fortifications et de tableaux indiquant les mouvements des différentes légions. Une immense carte de l’Imperium occupait presque tout le mur derrière son bureau. Des marqueurs rouges indiquaient les dernières activités Venatori connues. Ils étaient beaucoup trop nombreux. Certains formaient des grappes inquiétantes autour de Minrathie. Et Mercar en avait ajouté trois ce matin-là.
Il prit un nouveau parchemin et recommença le rapport depuis le début.
« Activités hostiles confirmées dans le secteur oriental. Présence probable de deux cellules Venatori distinctes… »
Trois coups résonnèrent contre la porte. Charon ne releva pas immédiatement la tête.
— Entrez.
La porte s’ouvrit, mais ce ne fut pas sa secrétaire qui apparut sur le seuil. Magister Bataris entra, puis referma derrière lui. Charon garda les yeux sur son parchemin quelques secondes supplémentaires. Il acheva le mot qu’il avait commencé, déposa sa plume avec soin et leva enfin le regard.
Bataris était un homme grand et mince, dont la posture rigide semblait conçue pour rappeler constamment son rang à ceux qui l’entouraient. Ses vêtements étaient d’une élégance austère, taillés dans des étoffes sombres aux lignes anguleuses. Un col rouge, haut et parfaitement ajusté, soulignait la pâleur de son visage. De fines broderies dorées couraient le long de sa veste sans jamais devenir assez voyantes pour paraître frivoles.
Tout chez lui évoquait une richesse calculée. Sous des sourcils sombres, ses yeux gris observaient avec une attention que Charon connaissait bien. Bataris écoutait jusqu’au bout. Il lui arrivait de revenir, des mois plus tard, sur un mot que son interlocuteur avait oublié avoir prononcé.
Ses cheveux noirs, striés de gris aux tempes, étaient ramenés vers l’arrière et attachés par un lien de cuir sombre. La coiffure dégageait entièrement son front et accentuait la longueur de ses traits. Il était impeccablement rasé, impeccablement vêtu. Charon baissa un instant les yeux vers ses mains.
Magister Mercar n’avait jamais eu beaucoup d’estime pour son collègue. Bataris était l’incarnation de tout ce que l’Imperium refusait de remettre en question. Un homme convaincu que la tradition justifiait chaque cruauté, pourvu que celle-ci fût commise par une personne suffisamment puissante. Il parlait des esclaves comme de ressources et des Soporati comme d’une masse nécessaire à la prospérité de l’Empire. Quant aux elfes, il ne leur reconnaissait d’utilité que sous l’autorité d’un maître. Ces convictions ne l’avaient jamais empêché d’obtenir des voix au Magisterium. Elles lui en procuraient.
Sa maison avait servi plusieurs Archontes ; Bataris trouvait toujours l’occasion de le rappeler. Il attendait de ses pairs qu’ils accordent à cette ancienneté le poids d’un argument. À l’entendre, l’Imperium retrouverait sa grandeur lorsque chacun cesserait de contester la place que sa naissance lui avait assignée.
Charon le méprisait déjà pour tout cela. Mais depuis que Bataris avait enfermé sa fille dans une cellule d’isolement magique, le mépris ne suffisait plus. Quatorze jours de captivité. La faim, le manque d’eau, les interrogatoires. Des protections conçues pour ne laisser passer ni son ni lumière. Et cet homme se tenait maintenant devant lui, dans son bureau, à portée de main.
Charon avait vu les marques laissées sur la peau de Leda. Certaines étaient demeurées visibles des semaines après son retour. Les deux longues balafres sur sa joue droite, elles, resteraient. Bataris les lui avait infligées parce qu’une elfe à l’accent tévintide avait osé se présenter en femme libre. Aucun renseignement ne nécessitait qu’on lui ouvre ainsi le visage. Charon connaissait pourtant le mot sous lequel ces gestes avaient été consignés : interrogatoire.
À son retour, sa fille n’avait jamais utilisé le mot peur. Elle parlait peu de sa détention, et Charon se gardait de décider à sa place de ce qu’elle en ressentait. Une chose, cependant, ne souffrait aucun doute : Leda n’oubliait rien. Ni les gestes, ni les voix. Bataris pouvait sortir de ce bureau ; il ne sortirait jamais tout à fait de sa mémoire.
Il cherchait depuis lors un moyen de faire payer Bataris. Pas une accusation précipitée. Pas une attaque née de la colère qui aurait attiré l’attention sur sa famille et risqué de révéler l’existence de sa fille. Une vengeance ouverte aurait condamné Leda aussi sûrement que son collègue Magister lui-même. Il lui fallait quelque chose de propre. De légal, si possible. D’irréfutable, dans tous les cas. Une faute assez importante pour que même les alliés de Bataris refusent de le protéger.
Mais Charon savait attendre. Il avait bâti des campagnes militaires entières autour de cette aptitude.
— Magister Mercar, salua Bataris.
— Magister Bataris.
Aucun des deux hommes ne sourit. Bataris avança dans la pièce, les mains croisées derrière le dos. Son regard parcourut les cartes couvrant les murs, puis les rapports empilés sur le bureau.
— Toujours absorbé par les activités de nos ennemis, à ce que je vois.
— C’est généralement ce que l’on attend du chef militaire de l’Imperium.
Le ton de Charon resta parfaitement neutre. Bataris inclina légèrement la tête.
— Naturellement.
Bataris ne s’assit pas et Mercar ne l’y invita pas. Il laissa passer un silence, assez long pour qu’une invitation devienne improbable, puis posa les yeux sur le parchemin encore humide. Charon joignit les mains devant le rapport.
— Que puis-je faire pour vous?
Bataris s’approcha encore d’un pas.
— Je souhaite reparler de l’évasion.
Charon ne bougea pas. Il n’avait pas besoin de demander laquelle. Sous la table, il posa les deux pieds à plat sur le sol.
— Cette affaire a été examinée il y a plusieurs semaines.
— Examinée, peut-être, répondit Bataris. Résolue, certainement pas.
Magister Bataris soutint son regard.
— Vous avez reçu une copie de mon rapport sur l’incident. Vous connaissez mes conclusions.
Bataris inclina la tête avec une courtoisie précise.
— En effet.
Charon attendit. Il avait appris depuis longtemps à ne pas remplir les silences qu’on lui tendait.
— Disposez-vous d’un élément nouveau?
Bataris se plaça devant le bureau.
— Je dispose de vos conclusions. C’est précisément ce qui m’amène.
Charon écarta lentement le rapport militaire pour dégager le centre du bureau.
— Indiquez-moi celle que les faits contredisent.
— Vous écartez l’existence de complices.
— Je constate qu’aucun n’a pu être identifié. Vous avez lu le rapport.
Bataris ne parut nullement embarrassé par la correction.
— Une nuance qui vous permet de clore l’enquête tout en vous réservant de l’avoir laissée ouverte.
— Une nuance qui m’empêche de signer une accusation sans preuve, rétorqua Charon.
— Voilà une prudence que vos subordonnés doivent apprécier.
Mercar s’adossa à son fauteuil. Bataris venait de déplacer la question.
L’évasion lui permettait désormais d’examiner la manière dont Charon exerçait son commandement. S’il obtenait l’aveu d’une négligence, il pourrait le porter devant leurs pairs. S’il n’obtenait rien, il lui resterait à suggérer que le chef militaire protégeait les siens. Charon connaissait ce procédé. Il l’avait déjà vu coûter son siège à un homme.
Il n’avait effacé aucune preuve. Il n’en avait pas eu besoin. Les relevés établissaient une serrure forcée depuis l’intérieur, quelques gouttes de sang et une sortie que personne n’avait su empêcher. Les faits étaient exacts. Charon avait veillé à ce que son rapport n’affirme rien de plus.
— Si vous souhaitez mettre en cause un officier, donnez-moi son nom.
Bataris contourna lentement l’un des fauteuils placés devant le bureau et posa les doigts sur son dossier.
— Le Magisterium est une forteresse. Ses cellules d’isolement sont protégées par des runes, des barrières et des gardes entraînés. Vous en répondez.
— Cela figure dans mon rapport, dit Mercar.
— Et pourtant, une prisonnière a traversé ces défenses sans donner l’alarme.
— C’est la raison pour laquelle elles ont été réexaminées.
Bataris s’immobilisa.
— Et vous retenez qu’une vulgaire oreille pointue, une esclave à peine capable de tenir debout après quatorze jours de détention, a pu les déjouer seule?
Le mot frappa Charon plus durement qu’il ne s’y était préparé. Leda n’avait jamais été un esclave. Elle n’avait jamais appartenu à personne. Il laissa passer une respiration avant de répondre.
— Elle n’était pas esclave, corrigea-t-il. Elle n’en portait aucune marque.
— Une elfe sans maître, dans l’Imperium. Vous m’accorderez que la distinction est fragile.
— Votre propre rapport indique qu’elle n’appartenait à aucune maison et qu’aucun titre de propriété n’a été produit. Je reprends vos termes.
Le regard de Bataris s’attarda sur lui.
— Elle parlait notre langue, connaissait nos rues et se battait pour notre ville. Vous conviendrez qu’elle ne venait pas des Marches Libres.
Il prononça la suite plus doucement, comme s’il rappelait à un collègue une évidence qu’il aurait dû partager.
— Il est regrettable que sa participation à la défense de Minrathie ait pu entretenir cette confusion. Servir l’Imperium ne confère pas le droit de s’affranchir de son ordre.
Charon ne détourna pas les yeux. La colère grondait sous ses côtes, lourde et brûlante. Il aurait voulu lui dire que cette elfe avait un père, et que ce père se tenait devant lui. Il mesura ce qu’il en coûterait à Claudia, à Caius, à Leda, s’il cédait au besoin de la défendre. Il ramena la conversation vers ce qu’il pouvait discuter sans les trahir.
— Comme l’indique le rapport, la porte n’a pas été ouverte par les gardes. Elle n’a pas non plus été déverrouillée à distance avec un sort.
— C’est votre interprétation?
— C’est la conclusion de trois spécialistes indépendants.
— Bien sûr. Des spécialistes sous votre autorité.
Mercar soutint son regard.
— Dont les relevés portent leur sceau. Vous êtes libre de demander une contre-expertise.
Bataris ne répondit pas immédiatement. Charon ouvrit un tiroir et en sortit une copie du rapport d’évasion. Il connaissait chaque page par cœur. Il l’avait rédigé avec une précision presque obsessionnelle, parce que la moindre erreur pouvait attirer l’attention sur ce qu’il ne disait pas. Il ouvrit le dossier à la section consacrée à la cellule et le tourna vers son visiteur.
— Les traces relevées sur le mécanisme intérieur démontrent qu’une pression a été exercée sur la lame de retenue, ici.
Il posa l’index sur un schéma détaillé de la serrure.
— L’outil utilisé était extrêmement fin. Une aiguille, une tige métallique ou un fragment de fil rigide. La pression a été appliquée selon un angle précis, ce qui a libéré le premier verrou sans déclencher la rune d’alerte. La prisonnière a ensuite utilisé la tension naturelle du mécanisme pour dégager le second point d’ancrage.
Bataris regarda le schéma sans se pencher.
— Ce système ne peut pas être manipulé par une personne qui en ignore la conception.
— Il exige une connaissance suffisante du mécanisme, oui, répondit Charon.
— Une connaissance qu’elle aurait acquise où?
— L’origine de ses compétences n’a pas été établie. La faille, en revanche, l’a été.
Bataris releva les yeux. Charon maintint l’index sur le dessin.
— Mon devoir était de faire examiner cette faille et de la supprimer.
— Votre devoir était d’empêcher qu’on l’exploite.
— J’en répondrai devant le Magisterium. Les horaires de garde ont été corrigés et les ingénieurs d’Orzammar sollicités pour revoir les serrures. Si vous avez d’autres mesures à proposer, je vous écoute.
Bataris le regarda sans répondre. Puis son attention revint au dessin de la serrure.
— Vous faites venir des ingénieurs étrangers pour réparer ce qu’une elfe aurait compris en quelques jours. Il faudra présenter cela avec soin à nos collègues.
— Elle a pu observer la porte pendant sa détention. Vos interrogatoires exigeaient qu’on la sorte de la cellule, puis qu’on l’y ramène. Le mécanisme a été actionné devant elle.
Bataris releva légèrement le menton.
— Elle était attachée. Blessée. Faible.
— Ses yeux ne l’étaient pas.
Bataris retira lentement sa main du dossier du fauteuil.
— Vous estimez donc que ces quelques observations suffisaient à reproduire les gestes d’un serrurier ?
— J’estime qu’elles lui en donnaient la possibilité. L’écarter d’office nous laisserait avec la même faiblesse.
Bataris considéra de nouveau le schéma. Cette fois, il se pencha suffisamment pour examiner le tracé des verrous.
— Admettons. Cela explique l’observation. Pas l’outil.
Charon garda le dossier ouvert. Il aurait préféré que Bataris s’obstine à contester la serrure. Son collègue venait de choisir la question la plus dangereuse.
— Son origine n’a pas été établie.
— Elle a été fouillée à son arrivée. Rien de métallique ne lui a été laissé. Pourtant, vous décrivez une tige suffisamment fine et résistante pour forcer ce mécanisme.
— Vous utilisez des aiguilles lors de vos interrogatoires, si je ne m’abuse.
Le regard de Bataris quitta le schéma. Charon ne baissa pas les yeux. Il poursuivit du même ton professionnel, en s’interdisant de regarder les mains de son collègue.
— Vous vous êtes chargé de lui retirer ses effets, puis de l’interroger. L’un de vos instruments a pu rester accroché à ses vêtements ou tomber à sa portée.
Bataris redressa lentement le dos.
— Mes instruments sont comptés, Mercar. Avant et après leur usage.
— Disposez-vous d’un inventaire pour les séances concernées?
— Si vous entendez examiner mes pratiques, faites-en la demande par écrit.
La proposition était faite sans éclat. Charon en mesura aussitôt le prix : il devrait justifier cet intérêt, exposer les motifs de ses questions, laisser Bataris choisir devant qui les contester. Il pouvait exiger des comptes. Il ne pouvait pas être certain de ce que son collègue chercherait à obtenir en retour.
— Ce sera nécessaire si vous demandez la réouverture de l’enquête.
Pour la première fois depuis son arrivée, Bataris regarda la porte fermée. Lorsqu’il revint à Charon, sa voix avait encore baissé.
— Vous souhaitez donc faire de moi le responsable de cette évasion.
— J’évalue une faille de sécurité. Votre titre ne modifie pas les traces laissées sur une serrure.
Bataris posa une main sur le dossier du fauteuil. Ses doigts longs se refermèrent sur le bois, puis s’immobilisèrent.
— Je connais les elfes, Mercar. Ils apprennent ce qu’on leur enseigne et exécutent ce qu’on attend d’eux. Accordons à celle-ci l’habileté dont vous la gratifiez. Quelqu’un l’a formée. Quelqu’un a jugé utile qu’elle sache ouvrir les portes de notre forteresse.
Charon se souvint de Leda, encore enfant, assise devant une serrure d’entraînement dans la bibliothèque du domaine. Elle avait écouté ses explications une seule fois avant de reproduire chaque mouvement avec une précision parfaite. Il revit sa petite main, l’application de ses doigts. Bataris n’imaginait un elfe instruit que pour servir les intentions d’un maître. Ce préjugé le conduisait pourtant dangereusement près de la vérité.
Mercar glissa une main sous le bord du bureau et pressa les doigts contre sa paume.
— Vous ne trouverez pas son éventuel instructeur en décrétant ce qu’une elfe peut ou ne peut pas apprendre.
Bataris le dévisagea sans répondre. Charon comprit, au temps qu’il prit, que sa dernière phrase serait retenue.
Il se leva lentement, la main droite posée sur le dossier ouvert. Debout, il retrouvait la hauteur de son interlocuteur. Des années de commandement lui avaient appris à terminer un entretien sans avoir à hausser la voix. Bataris, toutefois, ne recula pas.
— Prenez garde à l’impression que vous donnez, Magister Mercar. Nos collègues pourraient trouver singulier qu’un homme de votre rang mette tant de soin à établir les talents d’une fugitive.
Charon ramena sa main gauche le long de sa cuisse, à l’abri du plateau.
— Est-ce une objection au rapport ou une menace contre son auteur ?
— Un conseil. Entre collègues.
— Dans ce cas, je vous conseille de relire le rapport avant de le porter devant eux. Il décrit aussi les conditions de détention, les accès à la cellule et les instruments susceptibles d’y avoir été introduits. L’ensemble devra être examiné.
Le visage de Bataris se ferma.
Il ne pouvait obtenir une enquête plus large sans l’autoriser à remonter jusqu’à ses propres gestes. Mais Charon voyait déjà le danger inverse : pour se défendre, son collègue chercherait avec plus d’acharnement encore ce qui rendait cette affaire si sensible.
— Vous vous montrez étonnamment disposé à défendre cette créature.
— Je refuse qu’on transforme une supposition en conclusion officielle.
— Et moi, je refuse que l’on appelle prudence une enquête qui s’arrête à la porte d’une cellule.
Bataris avança d’un demi-pas.
— Votre serrure, je vous l’accorde. Supposons même qu’elle ait trouvé de quoi l’ouvrir. Il lui restait les rondes, les couloirs, le passage vers les égouts. Je l’ai vue avant sa fuite, Mercar. Je sais dans quel état elle était. Vous décrivez une évasion dont chaque étape était possible. Vous ne m’avez pas expliqué comment elle les aurait toutes franchies seule.
Les ongles de Charon s’enfoncèrent davantage. « Je sais dans quel état elle était. » Bataris avait prononcé cela sans le moindre embarras. Charon l’avait vu entrer, l’avait salué, l’avait laissé parler. Il devait encore lui répondre.
— Quelqu’un l’a aidée.
Charon ne broncha pas.
— C’est possible. Cela ne suffit pas à désigner un complice.
— Je découvrirai qui.
— Alors soumettez-moi les faits qui le permettront. L’enquête sera rouverte. D’ici là, les mesures de sécurité ont été prises, et le Magisterium a confié un contrat aux Corbeaux antivans. Le sort de la fugitive ne dépend plus de ce bureau.
Le nom des Corbeaux passa ses lèvres sans hésitation.
Charon referma le dossier, le rangea, puis se rassit. Il dut s’appliquer à accomplir ces gestes dans l’ordre. Bataris, lui, ne le quittait pas des yeux.
Trois coups rapides frappèrent à la porte. La secrétaire attendit de l’autre côté.
— Magister Mercar? appela-t-elle depuis le couloir.
Charon posa la main droite près de l’encrier. L’autre resta fermée sur sa cuisse.
— Oui?
— Pardonnez-moi de vous interrompre. Votre courrier vient d’arriver. Il contient plusieurs plis militaires portant le sceau prioritaire.
Bataris recula d’un pas. Ses épaules se détendirent, ses traits reprirent leur masque de courtoisie et sa main vint lisser le devant de sa veste. Lorsque la porte s’ouvrirait, mademoiselle Hillis ne verrait que deux Magisters au terme d’un entretien.
— Je vais vous laisser à vos rapports, déclara-t-il.
Mercar inclina la tête. Bataris se dirigea vers la porte. La main sur la poignée, il s’arrêta et tourna légèrement le visage.
— Les Corbeaux régleront le sort de l’elfe. Il restera à savoir qui l’a aidée. Vous serez naturellement tenu informé.
Il ouvrit la porte. La secrétaire se tenait dans le couloir, plusieurs enveloppes pressées contre sa poitrine. Elle s’écarta pour le laisser passer. Bataris répondit à son salut d’une inclinaison distraite, puis s’éloigna d’un pas mesuré. Le claquement de ses bottes se répercuta contre les murs de pierre jusqu’à disparaître au détour du corridor. Mademoiselle Hillis entra prudemment.
— Dois-je revenir plus tard?
— Non, mademoiselle Hillis. Vous tombez à point.
Charon lui désigna un coin libre de son bureau. Elle y déposa le courrier, puis hésita.
— Tout va bien, Magister?
Charon releva les yeux vers elle. Il avait laissé sa main gauche sous le bureau.
— Parfaitement.
Elle n’eut pas l’air convaincue, mais savait ne pas insister. Elle referma doucement la porte derrière elle.
Pendant plusieurs secondes, il ne bougea pas. Puis il ramena lentement sa main à la lumière. Il dut s’y reprendre pour desserrer les doigts. Quatre entailles courtes marquaient sa paume. Il les regarda un moment. La brûlure ne lui vint qu’après.
Il récupéra un mouchoir et l’enroula autour de sa main. Bataris avait des soupçons. Charon aurait aimé croire qu’ils ne le visaient pas encore personnellement ; il ne pouvait plus se permettre cette certitude. Son collègue avait observé ses réactions, essayé plusieurs accusations, abandonné les plus faibles. Il repartait sans preuve. Il avait aussi entendu Charon corriger le statut de l’elfe et défendre la possibilité de ses talents.
Il regarda le tiroir contenant le rapport. Bataris avait raison : quelqu’un avait aidé Leda. Charon lui avait enseigné l’art des serrures, les plans du Magisterium et le fonctionnement de sa garde depuis son plus jeune âge. Il lui avait ensuite fourni l’aiguille. Neve Gallus l’avait soutenue dans les égouts lorsque son corps n’avait plus suffi à la porter, tandis que Caius veillait à leurs alibis. L’instrument que Charon venait d’attribuer à une négligence possible de Bataris était passé par ses propres mains.
Il reprit sa plume, mais ne la plongea pas immédiatement dans l’encrier. Depuis des semaines, il cherchait une faiblesse chez Bataris. Son orgueil en était une ; Charon venait de voir jusqu’où il était prêt à aller pour effacer l’humiliation de cette évasion. Il lui faudrait le laisser chercher, surveiller ses démarches, attendre la faute sans lui donner l’occasion d’en découvrir une chez les Mercar. Sur sa paume, le sang commençait à traverser le mouchoir. Charon le replia, puis ramena vers lui le rapport militaire. Il avait encore à signer des ordres, à recevoir des officiers, à répondre du sort de l’Imperium. Demain, il pourrait retrouver Bataris dans une salle du Magisterium. Il lui faudrait le saluer de nouveau.