Tevinter Slave - Tome 2
À Minrathie, les rumeurs valaient rarement quelque chose. Elles naissaient dans les tavernes de Dock Town, remontaient les rues en s’accrochant aux semelles des domestiques, puis entraient dans les palais par les cuisines. Une fois arrivées jusqu’aux salons des Altus, elles avaient changé de forme assez souvent pour ne plus ressembler à la vérité. Mais même un mensonge déformé conservait parfois un os solide sous sa chair.
Lucanis avait donc écouté. Sans poser trop de questions. Sans montrer trop d’intérêt. Il avait laissé les autres parler à sa place, aidés par quelques pièces glissées au bon moment, une bouteille déposée devant un garde qui terminait son service ou une remarque volontairement imprécise qu’un interlocuteur empressé s’empressait de corriger.
Au bout de plusieurs jours, les fragments avaient fini par former une silhouette. Une elfe. Des cheveux argentés. Pas plus d’un mètre cinquante, selon ceux qui prétendaient l’avoir aperçue. Certains la disaient presque enfantine de stature, mais aucun ne semblait l’avoir prise pour une enfant. Elle ne portait apparemment ni collier ni tatouage, et personne n’avait pu lui associer le nom d’un propriétaire. Une elfe libre, donc. Ou une esclave assez bien protégée pour que personne n’ose la revendiquer.
Le Corbeau avait écarté cette seconde possibilité. Une protection de cette nature aurait laissé des traces : un sceau de Maison, un garde discret, un serviteur chargé de marcher quelques pas derrière elle. À Tevinter, la possession était une démonstration de pouvoir. Les nobles ne cachaient leurs biens que lorsqu’ils craignaient qu’on les leur prenne.
La dernière information était la plus intéressante. Elle avait été vue au Magisterium. Pas dans les galeries ouvertes aux fonctionnaires ni dans une antichambre réservée aux serviteurs. Non, elle y avait été escortée sous la garde d’un magister nommé Bataris.
Prisonnière. Probablement condamnée, mais pas immédiatement.
La nuance avait son importance. Si le Magisterium avait déjà décidé de l’exécuter, personne n’aurait payé une somme aussi extravagante pour engager les Corbeaux. On ne commandait pas la mort de quelqu’un dont le sort était scellé. Pas à ce prix. Pas en mobilisant un assassin venu d’Antiva. Quelqu’un avait payé parce que la prisonnière était encore en vie. Ou parce qu’elle ne se trouvait plus là où elle aurait dû être.
Lucanis se tenait sur le toit plat d’un ancien bureau administratif, à quelques rues seulement des quartiers supérieurs. Sous lui, Minrathie étalait ses lumières froides et ses silhouettes impossibles. Des tours traversaient la brume. Des passerelles reliaient des bâtiments que la distance aurait dû séparer. Plus loin, les statues monumentales des anciens dirigeants dominaient la ville comme si elles attendaient encore que quelqu’un leur demande la permission de respirer.
Le Magisterium se dressait derrière plusieurs lignes de protections. Des murs renforcés. Des gardes. Des glyphes d’alarme. Des passages contrôlés jour et nuit. Il aurait peut-être pu entrer, avec suffisamment de préparation, mais une infiltration de cette ampleur aurait nécessité du temps, du matériel et surtout une raison valable de courir un tel risque. Il n’en avait aucune. Pas encore. Entrer au Magisterium pour découvrir que sa cible n’y était plus aurait été une faute. Et le Démon de Vyrante ne commettait pas ce genre de faute.
Il observa un instant les tours de la forteresse, puis leur tourna le dos. Il n’avait pas besoin de franchir ses murs. Il devait seulement suivre l’argent. La somme offerte pour le contrat aurait suffi à acheter une propriété confortable dans les quartiers supérieurs de Treviso. Elle dépassait largement les tarifs habituels, même pour une cible protégée par des mages ou des soldats.
L’Assassin avait d’abord supposé qu’une famille Altus particulièrement puissante cherchait à effacer un problème embarrassant. Ce n’aurait pas été inhabituel. À Tevinter, les familles nobles entretenaient leur réputation avec la même vigilance que leurs domaines. Un enfant illégitime, un héritier compromis ou un témoin devenu gênant pouvait justifier des dépenses considérables. Mais une elfe ne correspondait à aucun de ces scénarios. Pas au premier regard.
Il commença par les Maisons les plus riches. Les registres financiers officiels ne révélaient presque rien. Les Altus savaient cacher leurs dépenses, et leurs comptes publics ne servaient qu’à présenter une version respectable de leur fortune. Les véritables transactions circulaient par l’intermédiaire de sociétés commerciales, de prête-noms et de gestionnaires qui ignoraient parfois eux-mêmes à qui appartenait l’argent qu’ils déplaçaient.
Il remonta les chaînes une par une. Un comptable des quartiers supérieurs possédait une habitude déplorable : il conservait des copies de ses registres chez lui afin de vérifier le travail de ses assistants. Une greffière du Magisterium utilisait toujours le même code pour verrouiller ses documents privés, simplement parce qu’elle considérait son anniversaire comme un nombre de bon augure. Le responsable d’une banque impériale changeait de trajet chaque soir, mais visitait la même maîtresse tous les vendredis.
Les gens prudents avaient souvent des faiblesses très prévisibles. Pendant plusieurs nuits, Lucanis traversa Minrathie sans laisser davantage de traces qu’une ombre projetée par les lumières de la ville. Il entra dans des bureaux fermés, consulta des livres de comptes, mémorisa des colonnes de chiffres, puis remit chaque objet exactement à sa place. Il ne vola rien. Une page disparue éveillait les soupçons. Une information mémorisée n’existait que dans l’esprit de celui qui l’avait prise.
Les premières Maisons ne révélèrent rien d’utile. Des dépenses militaires, des paiements à des mercenaires, des achats de lyrium et plusieurs transferts vers des domaines privés. Il trouva aussi assez de pots-de-vin pour faire tomber la moitié des fonctionnaires de la ville, mais rien qui corresponde au contrat.
Il élargit ses recherches. Aux comptes des magisters. Aux fonds associés aux ordres religieux. Aux réserves du palais de l’Archonte. Même aux finances de la Divine Noire. L’argent ne se trouvait nulle part.
Du moins, pas sous une forme unique.
La compréhension lui vint dans un bureau étroit appartenant à un administrateur secondaire du Magisterium. L’homme n’était ni assez puissant pour attirer l’attention ni assez riche pour éveiller les soupçons. Il gérait cependant plusieurs fonds communs utilisés pour financer des projets approuvés par différents membres du gouvernement.
Lucanis parcourut une série de transactions effectuées sur une période de huit jours. Aucune n’était particulièrement importante. Un versement depuis le compte privé d’un magister. Un autre provenant d’un fonds religieux. Une somme transférée par une Maison Altus à une société d’importation Orlésienne. Deux retraits issus de comptes administratifs associés au Magisterium.
Pris séparément, les montants ne signifiaient rien. Ils ressemblaient à des dépenses ordinaires, suffisamment modestes pour ne pas nécessiter d’explication immédiate.
Ensemble, ils formaient presque exactement la somme du contrat.
Le Corbeau resta immobile devant le registre. Il reprit les chiffres depuis le début. Une fois. Puis une seconde. Le résultat ne changea pas. Le contrat n’avait pas été financé par une seule personne. Plusieurs signataires avaient contribué. Des magisters, bien que le transfert ait été suffisamment indirect pour ne pas le confirmer. Ce n’était donc pas une vengeance privée. C’était une décision collective.
Il referma le livre et remit le ruban qui le maintenait fermé. Il effaça la fine marque laissée par son gant sur le bois du bureau, puis quitta la pièce par la fenêtre. Sur le toit voisin, il s’accroupit derrière une statue décorative tandis qu’une patrouille passait dans la rue.
Le Magisterium ne payait pas pour tuer sa propre prisonnière. Il payait pour retrouver quelqu’un qui lui avait échappé. La conclusion était simple.
L’elfe s’était enfuie.
L’Assassin contempla les hauteurs de la forteresse au loin. Un brin de respect se glissa dans son jugement. S’échapper d’une cellule ordinaire était une chose. S’échapper d’une prison sous le contrôle direct d’un magister en était une autre. Sortir du Magisterium sans être reprise immédiatement relevait d’un exploit que peu de professionnels auraient pu accomplir. Et sa cible n’était même pas mage. Du moins, aucune rumeur ne faisait état de magie.
À Tevinter, personne n’aurait oublié de mentionner un tel détail chez une elfe.
Elle n’avait donc probablement pas agi seule.
Le Corbeau se redressa lorsque la patrouille eut disparu. Quelqu’un l’avait aidée. Un garde corrompu aurait pu lui ouvrir une porte, mais pas effacer sa trace. Un domestique aurait pu lui apporter des outils, mais pas neutraliser les protections. Un magister rival aurait pu organiser sa fuite, mais il aurait ensuite tenté d’utiliser l’elfe contre ceux qui l’avaient détenue.
Or aucune revendication n’avait suivi. Aucun scandale public. Aucune accusation. Seulement un contrat secret, financé par plusieurs personnes suffisamment puissantes pour préférer payer les Corbeaux plutôt que d’admettre ce qui s’était produit.
Qui, à Tevinter, avait intérêt à libérer une elfe prisonnière du Magisterium?
Les Lucerni auraient pu défendre une victime d’abus, mais ils n’auraient pas nécessairement eu accès aux cellules les plus protégées. Un réseau abolitionniste aurait pu préparer une extraction, mais pas sans perdre des gens et laisser des traces. Un membre de sa propre Maison aurait aussi pu intervenir, à condition que l’elfe appartienne secrètement à quelqu’un.
Cette dernière hypothèse aurait expliqué le montant du contrat. Elle aurait aussi compliqué considérablement la mission.
Lucanis écarta néanmoins la question. Elle n’avait peut-être aucune réponse utile. Celui qui avait aidé l’elfe avait réussi à rester caché jusque-là.
Le découvrir exigerait d’enquêter directement au cœur du pouvoir impérial, avec un risque disproportionné par rapport à ce qu’il apprendrait. Mais ce n’était pas son but. Il devait trouver sa cible et la tuer. Pas reconstituer toute l’histoire de son évasion.
Mais l’elfe se savait recherchée.
Elle avait nécessairement quitté Minrathie ou trouvé une cachette si parfaite que même les espions du Magisterium n’avaient pas réussi à la localiser. L’Assassin doutait de la seconde possibilité.
Minrathie était immense, mais elle observait ses habitants. Les esclaves étaient recensés. Les elfes libres attiraient l’attention dès qu’ils entraient dans les quartiers supérieurs. Les voyageurs étaient contrôlés aux portes principales.
Une femme aux cheveux argentés avec des oreilles pointues, ne pouvait pas disparaître longtemps dans une ville où chaque différence devenait une information négociable.
Elle avait forcément quitté la capitale. La question était de savoir vers où?
Lucanis étudia donc les routes environnantes. Le nord conduisait vers des régions trop exposées aux conflits. L’ouest offrait plusieurs villes où une elfe aurait pu se fondre parmi les serviteurs, mais les contrôles y restaient importants. L’est permettait de rejoindre les routes commerciales, à condition de posséder de l’argent et de faux documents. Le sud-est ouvrait la voie vers Arlathann.
Des forêts vastes. Des ruines. Des terres difficiles à surveiller. Une faune abondante et des communautés elfes suffisamment nombreuses pour rendre une recherche compliquée.
Le choix n’était pas parfait. Il était seulement le plus probable.
Une personne inexpérimentée pouvait mourir rapidement dans les forêts d’Arlathann. Les prédateurs n’étaient pas le seul danger. Certaines ruines réagissaient encore à la présence de magie. Des créatures venues de l’Immatériel traversaient parfois des passages que personne ne savait refermer. Même les sentiers changeaient après une pluie importante ou un glissement de terrain.
Mais quelqu’un ayant survécu au Magisterium n’était probablement pas entièrement inexpérimenté.
Et une forêt fournissait ce qu’une ville refusait aux fugitifs : de l’eau, de la nourriture, des abris et surtout l’absence de registres. Dans une rue de Minrathie, une elfe aux cheveux argentés devenait une description. Dans une civilisation elfique, elle ne devenait qu’un visage de plus.
Lucanis quitta donc Tevinter. Il évita les grandes routes lorsque cela ralentissait moins sa progression, mais ne chercha pas à disparaître complètement. Un homme qui se cachait trop attirait parfois davantage l’attention qu’un voyageur ordinaire.
À l’approche d’Arlathann, l’air changea. Les odeurs de métal, de cendre et de pierre humide propres à Minrathie cédèrent la place à celles de la terre, de l’écorce et des feuilles en décomposition. Les bruits se modifièrent également. Plus de bourdonnement magique au-dessus des rues, plus de grondement sourd provenant des mécanismes impériaux. Seulement le vent dans les branches et le cri lointain d’animaux invisibles.
Le Corbeau commença par les villages les plus proches des routes.
Il posa peu de questions. Une description trop précise aurait été mémorisée. Une demande trop insistante aurait pu parvenir jusqu’à sa cible avant lui. Il prétendit chercher une parente éloignée. Ailleurs, une messagère qui lui devait de l’argent.
Dans un troisième village, il n’expliqua rien et se contenta de montrer quelques pièces. Les réponses se ressemblaient. Personne n’avait vu l’elfe. Ou tout le monde croyait l’avoir vue.
Une vieille femme se souvenait d’une jeune elfe aux cheveux très pâles, mais elle mesurait presque autant que Lucanis.
Un garde affirma avoir croisé quelqu’un correspondant à la description, avant d’admettre qu’il ne l’avait vue que de dos et qu’elle portait une capuche.
Un aubergiste assurait qu’une femme minuscule aux cheveux blancs avait dormi chez lui trois semaines plus tôt. Il demandait une preuve. L’aubergiste se souvenait soudain qu’il faisait nuit.
Le Corbeau poursuivit sa route.
Il savait que l’enquête serait lente. Dans une ville, les traces se trouvaient dans les registres. Dans les campagnes, elles vivaient dans la mémoire des gens, ce qui les rendait beaucoup moins fiables.
Il passa d’un village à l’autre. Parfois à pied. Parfois sur une charrette dont le conducteur acceptait sa présence sans poser de questions.
Il visita deux campements elfes, plusieurs auberges et un poste de commerce installé à la lisière d’un ancien chemin impérial. Rien. La cible aurait pu choisir une autre direction.
Elle aurait aussi pu ne jamais quitter Minrathie.
Lucanis gardait ces possibilités à l’esprit sans leur accorder trop d’importance. Une recherche ne devenait pas fausse simplement parce qu’elle n’offrait pas immédiatement de résultat. Il suffisait d’établir un point où l’absence de nouvelles informations rendrait une autre hypothèse plus probable. Il n’avait pas encore atteint ce point.
Au sixième jour, il arriva dans un petit village construit autour d’un pont de pierre. Une vingtaine de maisons bordaient une rivière étroite, et plusieurs étals avaient été installés sur la place centrale.
Des chasseurs vendaient des peaux. Des artisans proposaient des outils réparés. Deux marchands ambulants avaient ouvert les panneaux latéraux de leurs chariots pour présenter leurs marchandises.
Il observa la place avant d’y entrer. Les voyageurs se souvenaient mieux des visages que les villageois. Ils parcouraient les routes, rencontraient davantage d’inconnus et reconnaissaient plus facilement ce qui sortait de l’ordinaire.
Il s’approcha du premier marchand. L’homme vendait des tissus, des cordes et quelques bouteilles d’alcool importé. Il ne se souvenait d’aucune elfe aux cheveux argentés.
Le second proposait des ustensiles, des lanternes et diverses babioles récupérées dans les villages environnants. Une femme aux cheveux roux répondit qu’elle avait peut-être aperçu quelqu’un de semblable, mais sa description changea dès que Lucanis lui demanda la couleur de ses vêtements.
Il allait repartir lorsqu’un troisième homme l’interpella.
- Vous cherchez une elfe Tevintide aux cheveux blancs?
Lucanis s’arrêta.
Le marchand était assis sur un tabouret devant un chariot couvert. Il devait avoir une cinquantaine d’années, le visage marqué par le soleil et les doigts tachés d’encre. Des caisses de nourriture séchée, de poteries et de pièces métalliques étaient empilées derrière lui.
Il se tourna dans sa direction. Il n’avait pas mentionné Tevinter.
- Argentés.
- Oui, oh, ça dépend de la lumière.
- Vous l’avez vue?
Le marchand étudia son visage.
- Peut-être.
Lucanis attendit.
L’homme attendit également. Le silence dura assez longtemps pour confirmer ce qu’il voulait. Puis l’assassin sortit une pièce.
Le marchand la regarda, puis leva les yeux vers lui.
- Ma mémoire n’est plus aussi bonne qu’avant.
Une seconde pièce rejoignit la première.
- Oh, mais elle s’améliore parfois quand on l’aide, ajouta l’homme.
Le Corbeau ne bougea pas.
Le marchand observa son expression et comprit probablement qu’il avait atteint la limite de la négociation. Il ramassa les deux pièces.
- Oui. Je l’ai vue. Elle était accompagnée d’une Mage Tevintide.
- Tu peux être plus précis?
Le marchand regarda la bourse de l’Assassin. Lucanis leva les yeux aux ciels, et sortit une troisième pièce.
- Elles étaient bien équipées, continua l’homme. La Mage était exactement ce qu’on s’imagine de Tevinter. Un manteau trop chic pour la forêt et des yeux qui démonte tout ce qu’elle regarde. L’elfe avait une armure assez impressionnante également, le genre d’armure que personne ne donne à une esclave. Elle avait un arc et je ne doute pas qu’elle sache s’en servir.
Le Corbeau ne réagit pas. Le professionnalisme était une seconde nature pour lui.
- Où et quand?
- Près d’un village qu’on appelle Val-Roche. Il y a deux jours.
Ces informations comptaient. Les habitants de la région identifiaient facilement les voyageurs de Minrathie, surtout lorsqu’ils appartenaient aux classes capables de s’offrir des vêtements résistants mais bien coupés.
- Elles voyageaient dans quelle direction?
- Vers l’est. Elles ont acheté des provisions avant. Beaucoup de viande séchée, du pain, des fruits. Assez pour plusieurs jours.
- Elles semblaient pressées?
- Fatiguées. La petite regardait partout. L’autre regardait surtout les gens.
La cible surveillait son environnement. Son amie, s’il pouvait se permettre ce terme pour une relation étrange entre une Mage Tevintide et une elfe, surveillait les menaces. Une distinction intéressante.
- Elles ont parlé entre elles?
- Un peu. Elles parlaient bas.
Lucanis posa une quatrième pièce. Le marchand contempla la pièce sans la prendre.
- Je n’ai pas menti. Elles parlaient bas. Mais il y avait un genre d’alchimie entre elles. Ce n’était pas une esclave avec sa propriétaire, elles semblaient égales.
Il ne détourna pas les yeux.
- Égales?
- Oui. C’était bizarre.
Cette fois, le silence changea de nature. Lucanis regarda au-delà du village, vers la ligne sombre des arbres. Une elfe évadée du Magisterium n’achèterait pas de vive si elle voulait se cacher. Elle aurait chassé. Et surtout elle aurait fait ça seule. Pas accompagné d’une Mage Tevintide et vêtu d’une armure qui se fait remarquer. Pas si elle connaissait les dangers.
Alors elle se rendait dans la forêt pour une raison précise. Ce qui facilitait son travail. Si sa cible était à Arlathann avec un autre objectif que de se faire oublier, alors elle sera facile à trouver et à suivre.
- Vous êtes certain de l’avoir bien vue?
- Un mètre cinquante tout au plus. Des cheveux argentés jusqu’au épaule. Deux grandes cicatrices parallèles, assez récente, sur le visage. Des yeux étranges. Argentés comme ses cheveux. Et un accent Tevintide.
L’Assassin s’immobilisa.
Des cicatrices récentes? Un cadeau du Magisterium? Évidemment. Une elfe sauve la Capitale de Tevinter d’une attaque Venatori et d’un Dragon corrompu, puis se fait capturer par un Magister. C’était une insulte tout ce qui constitue l’Imperium.
Qu’elle ait été torturée au Magisterium, et marqué au visage pour lui rappeler sa place dans la hirarchie, était logique.
Lucanis glissa son regard sur les marchandises. Des provisions manquaient dans une caisse. Une courroie neuve avait été découpée. Les détails concordaient avec le récit.
L’homme disait probablement la vérité.
La cible commençait à prendre forme. Il avait maintenant tout ce qu’il cherchait. Une confirmation de présence et une direction. L’Est. Il tourna les talons pour s’éloigner.
- Hé, lança le marchand. Vous la cherchez pour quoi?
Le Corbeau s’arrêta sans lui faire face. La curiosité de l’homme n’était pas surprenante. Elle n’était pas davantage récompensée.
- Une affaire privée.
- Une esclave à vous qui s’est échappé?
Lucanis tourna légèrement la tête. Le marchand aperçut son regard et cessa de sourire. Il comprit qu’il n’aurait aucune réponse.
Le Corbeau quitta la place.
Il ajusta sa cape et s’engagea sur la direction indiquée par le marchand. Il restait maintenant à la trouver. L’observer. Comprendre les protections dont elle disposait. Puis exécuter le contrat.