NEVE GALLUS - La première neige de Minrathie
Dix ans plus tard, Dock Town n’avait pas changé. Ou plutôt, il avait changé comme changent les lieux qui ne sont jamais vraiment autorisés à s’améliorer : une façade rafistolée ici, un toit remplacé là, une ruelle un peu plus sûre jusqu’à ce qu’une autre devienne pire.
La misère y apprenait à porter des vêtements différents, mais elle restait la même. Les quais sentaient toujours le sel, la vase, le métal mouillé et le bois gonflé par l’eau. Les enfants couraient toujours trop près des canaux. Les patrouilles passaient toujours plus vite dans les rues où vivaient les pauvres que dans celles où ils souffraient.
Marenna, elle, avait changé.
Elle ne servait plus des chopes à la taverne du Chien d’Écume. Ses mains sentaient davantage le savon rêche, la laine humide et parfois la soupe trop vite remuée que la bière renversée. Ses cheveux, toujours noirs, étaient plus souvent attachés qu’ondulés librement. Son sourire était devenu plus rare, mais aussi plus tranchant. Elle portait désormais un anneau simple, de cuivre jauni, au doigt.
Elle s’était mariée trois ans après la naissance de Neve avec Tomas Velen, un ouvrier des quais, charpentier de marine lorsque le travail était bon, simple manutentionnaire lorsque le travail manquait. C’était un homme large d’épaules, solide, patient avec le bois, moins avec les gens, et suffisamment honnête pour avoir longtemps cru que l’honnêteté suffirait à améliorer une vie. Dock Town lui avait depuis appris le contraire.
Ils avaient eu deux enfants ensemble.
Lysa, six ans, vive, bavarde, les genoux toujours écorchés.
Et Petro, quatre ans, encore rond de visage, avec la fâcheuse habitude de s’endormir partout sauf dans son lit.
Leur appartement n’était pas grand. Deux petites pièces au-dessus d’un atelier de réparation, avec un poêle capricieux, des murs qui retenaient l’humidité et des fenêtres qui fermaient mal l’hiver. Tomas avait renforcé lui-même la table. Marenna avait repris trois fois les rideaux. Lysa et Petro dormaient dans l’alcôve du fond. Neve avait un matelas étroit près de la fenêtre, ce qui signifiait qu’elle avait plus froid que les autres, mais aussi qu’elle avait vue sur un bout du ciel entre deux toits.
À dix ans, Neve était une enfant sérieuse. Pas triste, pas encore. Mais sérieuse.
Elle avait les cheveux noirs de sa mère, raides et lisses, qu’elle coinçait souvent derrière ses oreilles d’un geste distrait. Son visage était fin, déjà un peu trop fermé pour son âge. Elle observait plus qu’elle ne parlait, comprenait plus qu’on ne le croyait, et avait très tôt appris la valeur du silence dans un appartement où les adultes pensaient parfois qu’elle n’écoutait pas.
Elle aidait beaucoup. Trop, probablement.
Elle berçait Petro lorsqu’il pleurait. Elle surveillait Lysa lorsqu’elle jouait près de l’escalier. Elle savait reconnaître le bruit des pas de Tomas dans le couloir et si cela annonçait une bonne ou une mauvaise journée au port. Elle savait quand Marenna comptait les pièces de la semaine et quand il valait mieux ne pas poser de questions.
Et depuis quelques semaines, Neve avait peur.
Au début, ce n’avait été que des détails. Des rêves trop vifs. Une sensation étrange au réveil, comme si elle n’était pas tout à fait revenue de l’endroit où son esprit avait erré pendant la nuit. Des murmures qu’elle ne comprenait pas, pas vraiment des mots, plutôt des intentions flottantes, comme si l’air derrière les murs essayait de lui parler sans réussir à prendre une langue humaine. Parfois, elle se réveillait persuadée qu’il y avait quelqu’un debout au pied de son lit, et il n’y avait rien.
D’autres fois, il y avait du givre sur la vitre. Pas dehors. Dedans.
Un matin, elle avait posé la main sur le bois de l’encadrement et avait senti le froid avant même de voir les motifs blanchâtres qui couraient sur le verre comme des racines.
Elle n’en avait parlé à personne. Pas tout de suite. Parce qu’à Dock Town, beaucoup de choses étranges arrivaient. Des choses surnaturelles aussi. Et rarement pour le bien des petites filles.
Puis il y avait eu les objets. Une cuillère tombée de la table alors qu’elle ne l’avait pas touchée. Une chandelle dont la flamme avait vacillé quand elle s’était mise en colère contre Lysa. Un bol d’eau devenu si froid, si vite, que la surface en avait été couverte d’une peau de glace mince avant qu’elle ait eu le temps de retirer ses doigts.
Neve avait caché cela aussi.
Elle avait essayé d’être plus calme. De moins penser. De dormir davantage. De prier, même, sans trop savoir à qui. Elle avait essayé de ne pas regarder les ombres trop longtemps. Rien n’avait aidé. Au contraire. Chaque nuit semblait l’approcher d’un bord invisible.
Et ce soir-là, elle bascula.
La pluie frappait la vitre mal jointe en petits coups rapides. Le vent sifflait dans l’interstice du cadre. En bas, l’atelier était enfin silencieux. Tomas dormait profondément, son souffle lourd et régulier montait depuis le matelas qu’il partageait avec leur mère. Dans l’alcôve, Lysa s’était tournée dans sa couverture. Petro avait une main ouverte hors du drap.
Neve rêvait.
Dans le rêve, elle marchait dans une rue de Minrathie qu’elle ne connaissait pas et connaissait pourtant. Les pavés étaient noyés sous une mince couche d’eau noire qui reflétait un ciel sans lune. Il n’y avait personne, mais elle sentait des présences derrière les fenêtres, derrière les murs, derrière l’air lui-même. Des silhouettes passaient de l’autre côté d’une membrane translucide, comme si le monde n’était qu’un tissu tendu entre elle et quelque chose d’autre.
Elle entendit son nom. Pas prononcé. Pensé.
Neve.
Elle se retourna. Il n’y avait rien. Puis de nouveau :
Neve.
Cette fois, la voix venait de partout. Du sol. De l’eau. Du vide. Elle voulut courir, mais ses pieds restèrent collés au pavé mouillé. L’eau noircit davantage. Puis gela d’un coup. Une craquelure blanche fila sous ses pieds à une vitesse impossible.
Neve se réveilla en sursaut.
Elle mit une seconde à comprendre qu’elle était chez elle. Une autre à comprendre que quelque chose n’allait pas. La pièce était froide. Pas fraîche. Froide.
Un froid sec, mordant, qui n’avait rien à voir avec les courants d’air habituels de Dock Town. Sa respiration formait un nuage pâle devant sa bouche. Le bout de ses doigts lui faisait mal. Ses pieds, sous la couverture, semblaient plongés dans de l’eau glacée.
Elle se redressa brusquement. La vitre de la fenêtre était blanche de givre. Le bois autour avait gelé lui aussi, couvert de dessins délicats, presque beaux, qui n’avaient rien à faire à l’intérieur d’une pièce close.
Neve inspira trop vite.
- Maman…? murmura-t-elle.
Aucune réponse.
Elle regarda autour d’elle. Sur la petite table, la bassine d’eau était immobile. Trop immobile. Une pellicule blanche s’étendait déjà à sa surface.
Le froid augmenta. Quelque chose vibrait sous sa peau. Comme une pression. Comme si son corps contenait une tempête qu’elle ne savait pas ouvrir.
- Maman…? répéta-t-elle, plus fort.
Cette fois, sa voix trembla. Petro gémit dans son sommeil.
Neve jeta la couverture de côté et posa les pieds au sol. Le contact la fit haleter. Le plancher était glacé. Pas froid. Pas humide. Glacé.
Elle fit deux pas vers le lit de ses parents et s’arrêta net en voyant la trace blanchâtre se former derrière elle, courir sur les lattes du plancher à partir de ses talons nus. Elle recula d’un bond. La trace s’élargit. La bassine craqua. Le son fut petit, sec, mais suffisant pour réveiller Lysa, qui ouvrit les yeux dans l’alcôve et se redressa aussitôt.
- Neve?
Sa petite voix était pâteuse de sommeil.
Neve la regarda avec des yeux immenses.
- Non, n’approche pas.
Lysa cligna des yeux.
- Pourquoi il fait fr…
La surface de la bassine céda dans un claquement net. La glace fendit l’eau restante. Le petit pot de terre posé à côté explosa en tombant du rebord. Petro se mit à pleurer.
Neve poussa un cri. Et le froid éclata.
Le givre fusa le long du mur, grimpa sur le cadre de la porte, dévora la table en motifs argentés. Les chandelles éteintes près du lit des parents s’illuminèrent d’un bleu blafard avant de vaciller. Une fine poussière blanche se souleva de l’air comme une neige impossible.
Tomas se réveilla d’un seul coup. Marenna aussi.
- Qu’est-ce que…? commença Tomas en se redressant.
Puis il vit. Ils le virent tous les deux.
Neve au milieu de la pièce, pieds nus, en chemise de nuit, tremblante, les mains serrées contre elle-même comme si elle essayait d’empêcher son corps de se briser ; le givre rampant autour d’elle ; la peur sur son visage ; les murs blanchis ; les enfants qui pleuraient.
Un instant, personne ne bougea. Puis Marenna se leva si vite que la couverture tomba à ses pieds.
- Tomas… souffla-t-elle.
Ce n’était pas le ton d’une femme effrayée. C’était celui d’une femme qui venait de voir une porte s’ouvrir.
Tomas se mit debout à son tour, encore engourdi de sommeil. Ses yeux passèrent de la fenêtre gelée à la bassine fendue, puis à Neve.
- Par le Sang de Dumat… murmura-t-il.
Petro pleurait maintenant pour de bon. Lysa s’était recroquevillée contre le mur de son alcôve, les yeux ronds.
Neve recula encore d’un pas. Le froid suivit.
- Je… je sais pas ce qui se passe, dit-elle d’une voix cassée. Je voulais pas… je veux pas…
Elle regarda ses mains comme si elles n’étaient plus les siennes. Le bout de ses doigts était rouge, presque douloureux, et une buée froide s’échappait de sa peau.
- Maman… j’ai peur, dit-elle les larmes coulant librement sur ses joues, sa petite babine tremblait.
Marenna s’approcha lentement.
Neve leva les yeux vers elle avec un espoir immédiat, enfantin, instinctif, ce mouvement réflexe de l’enfant qui croit encore qu’une mère, quand on lui dit “j’ai peur”, va d’abord consoler.
Mais Marenna ne la prit pas dans ses bras. Elle la regarda. Vraiment regardée. Ses yeux passaient sur le givre, sur la chandelle bleue, sur les traces blanches au sol, sur les mains de Neve, sur la fenêtre. Elle avait le souffle court, mais pas à cause du froid.
- Tu l’as fait, murmura-t-elle.
Neve secoua la tête si vite qu’une mèche de cheveux lui colla à la joue.
- Non, je voulais pas, je dors et après j’entends… j’entends des choses et tout devient froid et je…
- Des choses? coupa Marenna aussitôt.
Sa voix n’était pas dure, mais elle n’était pas douce non plus. Elle était tendue, précise.
- Quelles choses?
Neve cligna des yeux, déstabilisée.
- Je… je sais pas. Des voix. Pas vraiment des voix. Juste… juste quelque chose.
Tomas s’approcha à son tour, passa une main sur le bord gelé de la table et jura à mi-voix en sentant la glace.
- C’est réel.
Marenna tourna vivement la tête vers lui.
- Évidemment que c’est réel.
Puis, plus bas, mais avec une ferveur qu’elle n’essayait même plus de cacher :
- Elle est mage.
Le mot remplit la pièce. Lysa cessa de pleurer pendant une seconde, simplement parce qu’elle ne comprenait pas. Petro renifla contre sa couverture. Neve, elle, resta parfaitement immobile. Mage. Elle connaissait le mot. Tout enfant de Tevinter connaissait le mot avant même de savoir lire correctement.
Les mages étaient les puissants. Les mages commandaient. Les mages vivaient dans les grandes maisons, portaient des étoffes trop propres, tenaient la ville entre leurs doigts. Les mages étaient admirés, enviés, craints. Mais ils pouvaient aussi brûler des gens, parler aux démons, perdre le contrôle, être enfermés, surveillés, utilisés, devenir une abomination.
À dix ans, Neve n’avait pas besoin de comprendre tout cela en détail pour savoir une chose essentielle : Ce mot n’apportait jamais une vie simple. Sa voix monta, paniquée.
- Non, non, je veux pas. Je veux pas ça.
Cette fois, elle pleurait vraiment. Le froid vibra de nouveau autour d’elle.
Tomas leva aussitôt une main vers Lysa et Petro.
- Reculez, vous deux. Restez là.
Neve entendit l’ordre. Elle entendit surtout ce qu’il contenait. Restez loin d’elle.
Ses yeux s’agrandirent encore.
- Je vais leur faire du mal? demanda-t-elle.
Elle s’adressait à sa maman. Toujours à sa maman.
Marenna aurait pu dire non. Elle aurait pu s’approcher, poser ses mains sur ses joues, lui dire qu’elle était là, que la peur passerait, que tout allait bien, qu’on apprendrait, qu’elle n’était pas un monstre.
Au lieu de cela, Marenna répondit :
- Pas si tu apprends à te contrôler.
Ce n’était pas la réponse d’une mère à une fillette terrifiée. C’était la réponse d’un monde.
Neve sentit quelque chose se casser très doucement en elle. Pas violemment. Pas assez pour faire du bruit. Juste la petite certitude enfantine qu’aucun adulte présent dans la pièce n’allait lui dire ce qu’elle avait besoin d’entendre.
Marenna se tourna vers Tomas.
- Va chercher une couverture, tu veux bien.
- Pour quoi faire?
- Neve tremble.
Mais même cela, elle le dit sans quitter le givre des yeux.
Tomas attrapa une vieille laine sur le dossier d’une chaise et la posa autour des épaules de Neve. Le geste était maladroit, presque prudent, comme s’il ne savait pas s’il réchauffait une enfant ou approchait d’un feu instable. Neve serra la couverture contre elle, les dents claquant.
- Ça va s’arrêter? demanda-t-elle entre deux reniflements.
Personne ne répondit tout de suite. Tomas passa une main sur sa nuque.
Marenna fixait déjà autre chose. Pas le froid. Pas la peur. Les conséquences.
- Depuis quand? demanda-t-elle.
Neve la regarda sans comprendre.
- Quoi?
- Les rêves. Le froid. Depuis quand?
- Je… quelques semaines…
- Pourquoi tu n’as rien dit?
La question tomba avec une dureté injuste.
Neve baissa aussitôt les yeux.
- J’avais peur.
Marenna eut un bref geste de la main, nerveux, impatient, presque agacé par l’existence même de cette peur, parce qu’elle lui faisait perdre du temps.
- Bien sûr que tu avais peur.
Puis elle se tourna vers Tomas, et quelque chose de lumineux, presque fébrile, traversa son visage.
- Tomas… tu comprends ce que ça veut dire?
Il la regarda longuement.
- Mage….
- Non, elle n’est pas juste “mage”. Pas que ça.
Sa voix baissa, mais pas assez pour que Neve n’entende pas.
- Son père.
Tomas comprit. Neve ne comprenait pas encore.
Marenna passa une main sur sa bouche, comme pour retenir un rire trop nerveux.
- Il ne pourra plus ignorer ça.
Tomas fronça les sourcils.
- Marenna…
- Il ne pourra pas. Pas avec une manifestation comme ça, pas à son âge. Et si elle continue à montrer des aptitudes… si quelqu’un d’autre le voit avant nous, si un maître, un recruteur, n’importe qui remarque d’où elle vient et ce qu’elle peut faire… c’est une chance qu’il faut saisir.
Le mot heurta Neve presque aussi fort que le froid. Chance? Elle tenait à peine debout, le ventre noué, la tête pleine de chuchotements, et sa mère appelait cela une chance.
Tomas jeta un regard à Neve, puis baissa la voix.
- Une chance pour qui?
Marenna tourna vers lui un regard incrédule.
- Pour nous tous.
Puis, plus vite encore, comme si la pensée se construisait en parlant :
- Marlon Gallus n’a jamais voulu savoir. Très bien. Il a eu ce luxe tant qu’il pouvait faire semblant que rien n’existait. Mais une fille de dix ans qui manifeste la magie? Une enfant dont le sang parle pour lui? Il ne peut pas balayer ça d’un revers de main. Pas s’il a un minimum de raison.
Neve sentit ses doigts se refermer sur la couverture.
Le nom lui était familier sans l’être. Elle l’avait peut-être déjà entendu dans des conversations incomplètes, murmuré trop bas, lancé comme un mot interdit quand les adultes croyaient qu’elle jouait ailleurs.
Elle savait que Tomas n’était pas son père. Ils ne leurs avait jamais caché cela. Même s’il s’était toujours occupé d’elle. Mais elle ignorait que son père biologique était Mage. Elle ignorait encore plus que ce Mage était Altus… et surtout Magister.
- C’est qui Marlon Gallus? demanda-t-elle.
Le silence retomba.
Lysa, dans l’alcôve, regardait tour à tour sa mère, Tomas et Neve, sentant bien que quelque chose d’important la dépassait. Petro s’était rendormi en reniflant, un pouce dans la bouche.
Tomas détourna les yeux.
Marenna, elle, regarda Neve. Il y eut dans ce regard quelque chose de compliqué, quelque chose qui aurait pu être de la tendresse si cela n’avait pas été si encombré par l’ambition, les années de frustration, la mémoire d’une chambre de taverne, le goût toujours vif d’une occasion passée et peut-être revenue sous une autre forme.
- C’est un homme important, dit-elle enfin.
Ce n’était pas la réponse. Neve le sentit immédiatement.
- Pourquoi tu dis son nom comme ça?
Marenna s’approcha d’elle, posa enfin les mains sur ses épaules.
Neve voulut y croire. Voulut vraiment. Mais les doigts de sa mère s’y installèrent avec la fermeté d’une femme qui évaluait plus qu’elle ne rassurait.
- Écoute-moi bien, mon trésor, dit Marenna. Ce qui t’arrive est effrayant, oui. Mais c’est aussi… plus grand que ta peur.
Neve dévisagea sa mère, incrédule. À dix ans, elle n’aurait pas su mettre les bons mots sur ce qu’elle ressentait. Elle n’aurait pas pu dire : tu ne m’entends pas. Elle n’aurait pas pu dire : je viens de te dire que j’ai peur et tu me réponds avec l’avenir. Elle n’aurait pas pu dire : je crois que quelque chose dans ma tête et dans mes mains m’échappe, et toi tu regardes déjà ailleurs.
Alors elle dit seulement :
- Je veux juste que ça s’arrête.
Ses lèvres tremblaient.
Marenna eut une expression presque impatiente, vite cachée.
- Oh, ma chérie, ça ne s’arrêtera pas. Et c’est une bonne chose. Une très bonne chose.
Tomas ferma les yeux une seconde. Peut-être pensa-t-il qu’il aurait fallu dire autrement. Peut-être même le savait-il. Mais lui aussi regardait déjà le gouffre et l’opportunité.
- Si Marlon accepte de t’aider, dit-il prudemment, il pourrait trouver un précepteur. Ou un cercle. Ou… quelque chose.
- Accepte? répéta Marenna. Il paiera. Au minimum. Et s’il est intelligent, il fera plus que ça.
Elle se mit à marcher de long en large, l’esprit lancé trop vite pour revenir en arrière.
- Il faudra être prudents. Pas débarquer à sa porte comme une mendiante hystérique. Non. Il faut le faire proprement. Une lettre d’abord, peut-être. Ou passer par l’intendant. Non… l’intendant pourrait enterrer ça. Il faut une manière de l’obliger à recevoir le message sans lui laisser le temps de le faire disparaître.
Elle parlait désormais comme si Neve n’était plus dans la pièce. Comme si la fillette frigorifiée sur la chaise avait déjà cessé d’être une enfant pour devenir un problème à résoudre, un dossier à présenter, une carte à jouer.
Tomas, bras croisés, hochait lentement la tête malgré lui.
- Si on s’y prend mal, il peut nous écraser.
- Et si on s’y prend bien, il peut nous sortir d’ici.
Marenna s’arrêta, se tourna vers Neve, et ses yeux brillèrent.
- Tu comprends ça? dit-elle. Tu comprends ce que ça peut changer?
Neve la regarda comme si elle parlait une langue étrangère. Changer quoi? Le froid dans ses os? Les voix dans ses rêves? La peur de toucher Lysa ou Petro? La façon dont Tomas avait dit aux petits de rester loin? La sensation que sa peau n’était plus sûre?
Elle secoua frénétiquement la tête.
Marenna soupira. Pas de déception, exactement. Plutôt le soupir de quelqu’un à qui un outil refuse encore d’être utile.
- C’est pas grave, tu comprendras plus tard.
Puis, presque pour elle-même :
- Magister Marlon Gallus a une fille mage. Ici. À Dock Town. Cela seul vaut quelque chose.
Neve sentit son ventre se tordre. Cette fois, ce ne fut plus seulement de la peur. C’était autre chose. Quelque chose de plus froid encore que le givre sur la vitre.
Elle regarda sa mère. Incrédule.
- Une fille de qui?
Tomas releva vivement les yeux.
Marenna se figea.
La pièce semblait tout à coup écouter. Même les gouttes de pluie contre la vitre paraissaient plus espacées.
Puis Marenna répondit, calmement, comme si elle avait toujours su que ce moment viendrait :
- D’un Magister, ma Chérie.
Neve cligna des yeux.
- Du sang Altus coule dans tes veines.
Tomas détourna le regard.
Lysa, de son alcôve, semblait surtout confuse qu’un père puisse apparaître comme ça, par simple révélation, au milieu d’une nuit gelée.
Neve sentit le sol se dérober un peu plus. Elle aurait voulu poser mille questions. Depuis quand tu le sais? Pourquoi il n’est jamais venu? Pourquoi personne me l’a dit? Pourquoi maintenant? Mais son esprit s’accrochait d’abord à la peur la plus immédiate.
- Alors je vais partir? demanda-t-elle, tout bas.
Cette fois, Tomas la regarda franchement. Il y eut dans ses yeux une lueur d’humanité réelle, embarrassée, incomplète mais sincère.
Il ouvrit la bouche. Marenna répondit avant lui.
- S’il est intelligent, il voudra te reconnaître d’une manière ou d’une autre.
Ce n’était pas une réponse non plus. Neve baissa la tête. La couverture glissa un peu de ses épaules. Elle la remonta seule.
Elle comprit, avec cette brutalité silencieuse que seuls les enfants connaissent vraiment, qu’aucun adulte dans cette pièce n’allait d’abord s’occuper de sa peur. Pas cette nuit. Pas avant que les calculs soient faits. Pas avant que le nom Gallus ait été retourné dans tous les sens comme une pièce rare. Pas avant qu’on ait décidé ce que sa magie pouvait rapporter.
Le givre commençait à fondre lentement sur la fenêtre. Une goutte glissa le long du verre. Puis une autre. La manifestation passait. La peur, non.
Marenna avait déjà pris une chaise et tirait vers elle le petit coffret où elle gardait le papier, l’encre et les rares choses qu’elle jugeait assez précieuses pour ne pas être laissées à portée des enfants. Tomas ramassait les éclats du pot tombé. Lysa s’était rallongée, encore secouée. Petro dormait.
Et Neve, au milieu de tout cela, restait assise, les mains serrées dans la laine rêche, regardant ses doigts comme s’ils appartenaient désormais à quelqu’un d’autre. Elle pensait aux voix du rêve. À la glace sur le plancher. À la manière dont sa mère avait dit elle est mage avec plus d’espoir que lorsqu’elle avait dit ma fille au cours de toute sa vie.
Marenna trempa la plume dans l’encre.
- Il faudra choisir les bons mots, murmura-t-elle. Pas trop implorants. Pas accusateurs non plus. Juste assez pour qu’il comprenne l’intérêt de nous répondre.
Neve leva lentement les yeux vers elle.
- Maman?
Marenna ne répondit pas tout de suite. Elle écrivait déjà dans sa tête.
- Maman… répéta Neve, plus haut.
Cette fois, Marenna tourna à peine la tête.
- Oui?
Neve hésita. Puis demanda la seule chose qui comptait encore pour elle :
- Je veux pas partir.
Marenna resta silencieuse une seconde. Puis elle dit, sans dureté, mais sans chaleur non plus :
- Peut-être. Mais tu ne comprends pas. Si ton père reconnait son sang dans tes veines, ce sera l’occasion de vivre une meilleure vie. Pour toi, ma Chérie. Mais aussi pour toute la famille.
- Mais je l’aime ma vie ici. Les gens que j’aime sont ici.
Et elle se remit à penser à Marlon Gallus.
- Quand tu comprendras comment vivent les Mages dans cette ville, tu comprendras que c’est important.
Cette nuit-là, Neve ne rendormit presque pas. Elle resta éveillée à écouter la plume gratter le papier, les murmures de ses parents, la pluie décroissante, et le goutte-à-goutte du givre qui fondait sur la vitre. À dix ans, elle ne comprit pas encore tous les détails de ce qui s’était joué dans la pièce. Mais elle comprit l’essentiel.