Tevinter Slave

Chapitre 28 : Amour

Chapitre final

5874 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 25/04/2026 20:45

Cela faisait dix jours que Leda s’était enfuit du Magisterium. Le Domaine Mercar dormait profondément depuis un moment déjà. La chambre de Leda était noyée dans une pénombre douce, les tentures mi-closes laissant filtrer une lueur dorée provenant d’une lanterne enchantée à intensité basse.


Sur les draps d’un blanc crémeux, Leda était assise, le dos légèrement courbé sous la fatigue. Sa chemise de nuit trop grande glissait sur son épaule droite, laissant entrevoir les rebords violacés des bleus qui s’effaçaient lentement.


Son bras gauche reposait contre elle, les doigts maintenu par l’attelle que Claudia avait fabriquée avec un soin presque obsessionnel, faute de guérisseur prêt à « gaspiller » son temps sur une elfe.


Elle respirait avec précaution. Une inspiration trop profonde et ses côtes meurtries protestaient encore. Mais elle guérissait. Lentement. Chaque jour un peu plus.


La poignée tourna sans un bruit. Et Neve entra. Elle referma la porte derrière elle, mais ne s’avança pas tout de suite. Elle resta plantée là, les bras croisés dans l’ombre du cadre, les bras légèrement crispés le long du corps, presque une posture de soldat avant l’impact. Son regard glissa vers Leda et s’arrêta, accroché à elle avec une tendresse mêlée d’une inquiétude viscérale.


Leda leva doucement les yeux vers elle. Ne dit rien. Elle n’avait pas besoin de parler; sa simple présence, ce souffle fragile qui remuait la chemise de nuit à chaque inspiration, suffisait à fissurer les défenses de Neve.


Finalement, Neve inspira profondément, puis releva un peu la tête, juste assez pour voir le visage de Leda, qui n’avait pas bougé, mais dont le regard s’était soudain concentré, ancré dans celui de la mage. Cette elfe était autant complexe qu'elle était une évidence sur le plan des cœurs brisé. Et pourtant la voilà dans cette pièce à étrangement espérer que le bien existe dans ce monde injuste.


-         Je savais que c’était une cause perdue, et pourtant j’ai continué à attendre. Et t’es revenu… Je sais plus ce que je dois croire.


Leda ne répondit pas tout de suite. Elle ne formula aucune parole parce qu’elle sentait que Neve n’avait pas terminé, qu’elle avait encore quelque chose à sortir, quelque chose d’important. Mais elle se redressa légèrement sur le lit malgré la douleur, comme pour lui montrer: Je suis là. Je t’écoute. Je te vois.


Neve s’avança lentement dans la chambre. Elle semblait presque hésiter à chaque pas, comme si entrer dans cet espace partagé avec Leda violait un interdit tacite qu’elle n'avait jamais osé briser. Elle s’arrêta à un mètre du lit.


-         Tu n’as pas idée à quel point j’ai eu peur, souffla-t-elle. Quand ils t’ont prise. À quel point ça m’a détruite de ne rien pouvoir faire… À quel point ça m’a détruite… de sentir de nouveau mon cœur se briser.


Son regard se posa sur l’attelle. Puis sur les cicatrices. Et sa mâchoire se crispa, comme chaque fois qu’elle affrontait une injustice trop intime pour être analysée.


-         Je ne sais pas comment te protéger, admit-elle finalement.


Leda cligna doucement des yeux. Une émotion passa dans son regard, pas de la pitié, jamais. Mais une sorte de reconnaissance profonde, silencieuse. Elle déplaça sa main droite, la seule libre, pour ouvrir un peu la couverture, une invitation discrète, tendre, simple: Viens t’asseoir avec moi.


-         Je veux pas que tu me protèges, Neve. Je veux que tu sois là, répondit enfin Leda.


La digue céda. Neve traversa la distance qui restait entre elles et la happa. Ses mains se posèrent d’abord sur ses épaules frêles, hésitantes un instant comme si elle avait peur de la briser, puis elle la tira contre elle avec une brutalité désespérée.


Leur baiser fut tout sauf tendre : une collision, une morsure de manque et de rage. Neve goûtait le sang sec sur la lèvre fendue de Leda, sentait son corps trop léger, ses os douloureux sous ses doigts… mais elle ne pouvait pas arrêter.


-         Ugh!


Leda grimaça de douleur, lorsqu’elle bougea trop rapidement.


-         Oh! Venhedis! Pépin, je… c’est peut-être pas…


Neve n’eut pas le temps de terminer sa phrase que les doigts valides de l’elfe s’agrippèrent à la chemise de Neve, la tirant plus près encore, comme si elle voulait se fondre en elle, disparaître dans cette chaleur humaine après des jours de froid et de silence.


Son souffle s’étrangla dans la bouche de Neve, haletant, urgent, devinant ce que Neve allait dire.


-         Si… c’est un bon moment.


Neve plongea son regard marron dans celui argenté de Leda. Ils brillaient de désir et de sincérité.


-         Je crois que… si je ne te dis pas « je t’aime » maintenant, je vais le regretter, souffla Neve entre deux baisers, la voix éraillée par la peur encore présente.


Leda rit faiblement, un rire qui se brisa contre sa gorge serrée.


-         Je t’aime aussi, Neve Gallus.


Cette réplique, simple, tomba comme une vérité nue. Neve enfouit son visage dans le cou de Leda, l’étreignant comme si elle pouvait effacer les marques, comme si elle pouvait la souder à elle par la force de ses bras.


Ses mains tremblaient. Elle, la cynique, la distante, la femme qui n’avait jamais laissé personne entrer… Elle pleurait silencieusement contre cette elfe trop brillante, trop fragile, trop nécessaire.


Leurs baisers s’étaient faits urgents, sans mesure. La peur accumulée, les nuits d’angoisse, le manque, tout explosait d’un seul coup. Les doigts tremblants de Neve glissaient déjà sous la chemise de l’elfe, effleurant sa peau glaciale mais palpitante de vie.


Leda, malgré les douleurs qui tiraillaient encore ses côtes, s’accrochait à la mage comme si elle pouvait disparaître si elle relâchait.

Les chemises tombèrent d’abord, froissées au sol, emportant avec elles le dernier vernis de retenue. La lumière pâle de la lanterne se posa sur la pâleur d’ivoire de Leda, striée de bleus et de cicatrices récentes, et sur la chaleur ambrée de Neve, ses muscles fermes, ses cicatrices anciennes qui racontaient une autre histoire de survie. Le contraste était brutal et magnifique.


Les pantalons suivirent, tirés avec maladresse et fièvre. Leurs jambes s’enchevêtrèrent, la peau rencontrant enfin la peau. Le bois craqua sous le poids de leurs mouvements précipités, mais elles s’en fichaient. Chaque frottement, chaque soupir les rapprochait du gouffre qu’elles avaient retenu trop longtemps.


Neve s’interrompit. Elle passa les doigts sur les attaches de sa prothèse. Une seconde de doute traversa son regard, mais déjà Leda venait poser ses lèvres dans son cou murmurant, presque taquine malgré son souffle court :


-         Tu es parfaite.


Et Neve, le cœur cognant, la gorge serrée, la retira sans plus de cérémonie. La prothèse tomba dans un bruit sourd sur le plancher, vite recouvert par le son de leurs corps qui se cherchaient à nouveau. Leda n’avait jamais regardé Neve autrement qu’entière. C’était une évidence.


-         Bien sûr que je le suis, répondit la détective, un sourire en coin.


Elles basculèrent sur le lit. Neve, au-dessus, se pencha sur Leda, couvrant son torse meurtri de baisers qui brûlaient autant qu’ils consolaient. Leda arqua le dos, ses doigts valides s’enfonçant dans les épaules de la mage pour l’attirer plus bas. Ses soupirs saccadés se mêlaient aux halètements rauques de Neve, l’air chargé de désir et de larmes retenues.


Neve descendit plus bas, ses lèvres effleurant chaque cicatrice, chaque marque, comme pour les réécrire en quelque chose de beau. Leda gémit, la tête renversée, ses cheveux argentés éparpillés sur l’oreiller. Son corps frêle vibrait de douleur et de plaisir entremêlés, mais rien ne pouvait l’arrêter. Elle voulait sentir. Elle voulait être vivante.


Les mains de Neve étaient à la fois rudes et tendres, traçant chaque contour, pressant chaque courbe, laissant des empreintes de chaleur partout où elles passaient. Leda répondit en enroulant ses jambes autour de sa taille, l’attirant plus fort, plus près, comme si elle voulait se fondre en elle, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de frontière.


Leurs corps se heurtèrent dans un rythme d’abord maladroit, précipité, puis de plus en plus fluide, porté par la nécessité. Ce n’était pas seulement de la passion, c’était une implosion. Leurs gémissements résonnaient dans la petite pièce, couverts parfois par le bois qui craquait, par le souffle heurté qui se brisait en murmures.


-         Ne me laisse plus jamais… souffla Neve contre la gorge de Leda, sa voix déchirée.


-         Tu sais que je ne peux pas mentir, répondit l’elfe, haletante, ses doigts s’accrochant à elle avec une force insoupçonnée. Alors évite de poser des questions dont les réponses ont des probabilités faibles de te satisfaire.


Neve sourie, et l’instant éclata. Leurs corps s’arc-boutant dans une vague de chaleur et de frissons, les cœurs battant à l’unisson, le temps suspendu. Tout Tevinter, toute la peur, tout le Magisterium s’étaient effacés. Il ne restait que deux femmes, enfin retrouvées, dans la brutalité tendre d’un amour qui ne pouvait plus être contenu.


Elles retombèrent l’une contre l’autre, moites, tremblantes, les poitrines heurtées par leurs respirations trop rapides. Neve enfouit son visage dans les cheveux de l’elfe, respirant son odeur, les yeux humides malgré elle. Leda, blottie contre sa poitrine, laissa échapper un rire brisé, encore essoufflé, un rire qui disait : je suis en vie, je suis avec toi.


Le silence qui suivit n’était pas vide. Il était plein, saturé de chaleur, de battements de cœur, d’un soulagement presque douloureux. Neve, d’une main fébrile, caressait les mèches argentées collées de sueur, murmurant encore, comme un serment fragile mais vrai :


-         Je savais que tu m’attirais des ennuis… mais j’ai envie de croire que tu survivrais à n’importe quoi.


Leda souffla du nez un petit rire tendre.


-         Est-ce de l’optimisme, Neve Gallus?


Neve sourit. Large. Honnête.


-         Pour toi… je peux faire une exception.


Leurs rire se mélangea. Les draps, tièdes de leur étreinte, formaient un cocon autour d’elles. La chambre baignait dans une obscurité paisible, seulement troublée par la lueur pâle de la lune qui filtrait à travers les rideaux. Neve s’était assoupi la première, une main posée sur la taille de la jeune elfe, son souffle régulier venant se perdre contre la peau de son épaule.


Leda, elle, fixait le plafond. Blottie contre le corps chaud de Neve, elle sentait chaque battement de cœur. C’était une présence rassurante, enveloppante, presque miraculeuse après tout ce qu’elle avait subi. Elle aurait voulu s’y abandonner complètement. Fermer les yeux. Laisser le monde se taire. Mais le silence n’était jamais vraiment silencieux dans son esprit.


Derrière ses paupières, des ombres se formaient encore. Des traces trop nettes. Des couloirs froids. Des mains qui serraient trop fort. Des souvenirs classés malgré elle, rangés trop proprement dans les étagères de cette bibliothèque mentale qu’elle n’arrivait plus à contrôler. Et, plus que tout, ce sentiment d’être… anormale. Inhumaine. Incassable d’un côté, brisée de l’autre.


Le bras de Neve se resserra légèrement autour d’elle dans un réflexe de sommeil, et Leda sentit sa gorge se nouer. Neve méritait le repos. Méritait de dormir sans être rappelée à la douleur par les tourments d’autrui, même ceux de l’amour de sa vie.


Alors, avec une délicatesse infinie, elle glissa une main sous celle de Neve pour s’en libérer sans la réveiller. Elle inspira, doucement, malgré ses côtes encore sensibles. Puis elle se redressa, lentement, veillant à ne pas faire grincer le matelas.


La fraîcheur de la chambre la frôla aussitôt. Elle enfila son pantalon, puis sa chemise trop ample qu’elle noua maladroitement avec sa main valide. Ses gestes étaient mécaniques, presque silencieux. Elle se retourna une dernière fois vers Neve, endormie sur le flanc, les cheveux sombres éparpillés sur l’oreiller, la bouche fermée, dans une paix fragile. Un sourire effleura ses lèvres.


-         Même endormie tu ne cesses d’être parfaite, pensa-t-elle.


Puis Leda ouvrit la porte et glissa hors de la chambre, refermant derrière elle avec la discrétion d’une ombre. Les fantômes de son esprit parfait l’avaient déjà rattrapée.


Sa tête était un piège. Chaque battement de cœur ramenait les murs de la cellule. Chaque respiration réveillait la douleur d’un coup de fouet. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle sentait encore l’odeur rance de la pierre humide, du fer chauffé, du sang séché, de Bataris qui approchait avec son parfum âcre de feuilles brûlées. Pire encore : son esprit n’avait jamais cédé. Il aurait dû. Il aurait dû sombrer, se fragmenter, délirer, s’abandonner à la folie comme les autres. Mais non. Le sien était resté intact. Trop intact. Et dans un monde comme Thedas, ce genre d’anomalie n’était jamais une bénédiction.


Elle descendit les escaliers de marbre, sa pâle silhouette dans la pénombre respirait avec précaution pour ne pas réveiller la douleur de ses côtes. Le domaine Mercar ne grinçait jamais : il avait été construit pour des gens qui ont besoin de silence, de discrétion, de secrets feutrés. Et son poids, déjà léger par sa biologie elfique, était amplifier par les deux semaines de famine au Magisterium. Elle avait le poids d’un fantôme. Inaudible.


Elle atteignit la porte de la cave à vin. De lourdes portes en bois sombre, cerclées de métal argenté, finement gravées d’arabesques tévintides représentant des grappes de raisin stylisées, des serpents et des éclats d’étoiles. Le verrou céda sans un son. Bien sûr, rien ici n’était laissé au hasard.


La cave s’ouvrit comme un sanctuaire luxueux et glacial. Des rangées infinies de bouteilles reposaient dans des niches de pierre polie, chacune éclairée d’un enchantement discret donnant l’impression que la cave elle-même respirait dans la pénombre.


L’air était frais, sec, avec un parfum délicat de bois, de fruits vieillis et de magie de conservation. Des tapis de soie rouge foncé couraient entre les allées, pour que les pas d’un Magister ne résonnent jamais. Au centre, un îlot de marbre noir servait de table de dégustation, couvert de verres sculptés aux reflets d’améthyste. Des statuettes d’antiques divinités tévintides veillaient dans les angles, un vin rare posé entre leurs mains comme une offrande.


C’était magnifique. Somptueux. Ordonné. Comme son esprit. Comme sa bibliothèque mentale. Comme tout ce qu’elle avait toujours été. Et ce soir, elle détestait tout cela.


Leda referma la porte derrière elle, inspira l’air glacé, et sentit ses poumons se serrer douloureusement contre ses côtes fêlées.

Une larme, infime, brûlante, menaça de tomber, mais elle l’essuya du revers de sa manche, comme si l’instant n’avait pas le droit d’exister. Car la seule chose qu’elle voulait à l’instant c’était d’oublier. Ne plus être brillante. Ne plus se rappeler. Ne plus analyser chaque détail, chaque souffrance. Ne plus voir la silhouette de Bataris se découper dans l’ombre au moment exact où il approchait. Ne plus entendre son propre souffle se briser.


Elle ferma les yeux. Et dans l’obscurité derrière ses paupières, tout revint. Comme un livre qu’on ouvre sans son consentement. Comme une mémoire qui ne sait pas se taire.


-         S’il te plaît… souffla-t-elle sans voix.


Un murmure qui n’était pas adressé à quelqu’un, mais à elle-même. À son propre esprit.


-         Juste… une fois…


Mais le génie ne se met jamais en veille. La mémoire parfaite ne désobéit jamais. Et les anomalies ne pardonnent jamais.


Leda hésita un instant, ses doigts tremblants sur le goulot d’une bouteille. Une seule suffirait. Elle le savait. Elle l’avait lu, étudié, compris. Son poids, sa taille, son absence d’habitude à boire: une demi-bouteille suffirait à la rendre ivre, à altérer ses réflexes, à engourdir les pensées les plus fines.


Mais ce n’était pas ses réflexes qu’elle voulait anesthésier. C’était son esprit. Alors elle en prit une deuxième. Par précaution. Par désespoir.


Elle s’avança entre deux rangées silencieuses de grands crus, s’adossa à une colonne de pierre sculptée d’écailles de dragon et laissa son dos glisser lentement vers le sol. Ses côtes protestèrent, serrant un gémissement qu’elle refusa de laisser sortir. Le froid du sol s’enfonça dans sa peau, et pour un instant, elle crut presque sentir encore le sol glacé de sa cellule.


Ses mains luttaient contre le bouchon.


-         Allez, putain, ouvre, jura-t-elle.


Sa main gauche n’avait plus la force ni la précision habituelle. La droite glissa plusieurs fois avant de finalement briser le sceau dans un petit crac sec. Un son trop proche d’un os qui cède.


-         Enfin!


Elle blêmit, mais porta la bouteille à ses lèvres. Elle but. Goulet après goulet. Jusqu’à la dernière goutte. Le vin était d’un rouge profond, velouté, d’une qualité indécente. Il brûla sa gorge, réchauffa son estomac, diffusant une chaleur lourde, alourdie encore davantage par la fatigue accumulée.


Et comme prévu… son corps réagit. Ses muscles devinrent mous, sa tête tourna légèrement, ses membres se firent lents, imprécis. Son corps perdit sa précision habituelle, cette exactitude qui faisait d’elle une archère prodige. Un vertige doux la prit, comme si elle flottait sous la surface d’une eau tiède.


Mais sa tête… Sa tête refusa de céder. Elle connaissait le processus. L’éthanol se liait aux récepteurs, ralentissait les transmissions neuronales, altérait les fonctions cognitives. Elle savait comment l’alcool brouillait l’esprit. Elle l’avait étudié à dix ans, lu dans un livre qu’elle avait trouvé dans la bibliothèque du domaine, et tenté de le tester avec une pauvre bouteille piquée dans les réserves, mais elle l’avait vomi à peine quelques minutes plus tard.


Mais ce soir… rien. Ses pensées continuaient, claires. Trop claires. Comme si son esprit avait décidé de fonctionner à contre-courant du corps. Elle tenta d’invoquer l’ivresse, de s’accrocher à ce flou naissant, mais ses pensées restaient aiguës comme des éclats de cristal.


Et maintenant, enfermée dans ce corps assommé, lent, lourd, elle devint prisonnière de son propre génie. De son propre esprit qui refusait de lui accorder une pause. Même une minute. Même un souffle. Un sanglot lui échappa.


Elle attrapa la seconde bouteille d’une main maladroite, désespéré. Le verre glissa un peu, elle l’attrapa de justesse avant qu’il ne tombe. Ses yeux, brouillés de larmes, fixaient l’étiquette sans vraiment la lire, pourtant elle savait ce qu’elle disait. Elle connaissait ce vin, sa date, son vignoble, la marque de cire, la pression exacte utilisée pour sceller le bouchon.


-         Arrête. Je t’en prie… arrête…


Les larmes coulèrent plus vite, plus chaudes, traçant des sillons sur ses joues encore marquées par les sutures tardives.

Elle tenta d’ouvrir la seconde bouteille, mais sa main tremblait. Son pouce échappa au col. Le bouchon résista. Un hoquet de frustration lui échappa, étranglé, humiliant.


Elle savait qu’elle allait vomir si elle continuait. Elle savait qu’elle allait s’évanouir peut-être. Elle savait que l’alcool n’était pas un remède. Elle savait tout. Et c’était justement ça, le problème. La douleur, une fois imprimée, se rejouait comme une scène immuable. Encore. Encore. Encore.


Leda lutta encore avec le bouchon lorsque, derrière elle, un son infime traversa l’air immobile de la cave. La porte qui s’ouvre suivit d’un pas léger, précis. Puis, une demi-seconde plus tard, le cliquetis métallique caractéristique d’une prothèse transtibiale heurtant la pierre polie.


Elle ferma les yeux. Elle aurait reconnu Neve n’importe où, même ivre morte… même brisée. Son cerveau, malgré l’alcool, analysa automatiquement : pression du pas, cadence, poids distribué sur la jambe valide, impact métallique légèrement étouffé par les tapis rouges. Elle n’eut pas la force de lever la tête, mais elle sentit son ombre se projeter sur elle.


Neve s’arrêta juste devant elle. Elle ne dit rien. Elle ne fit pas un bruit supplémentaire, pas un soupir, pas un geste qui trahirait du jugement ou de la surprise. Elle demeura une silhouette immobile, contrôlée jusqu’au moindre muscle.


Leda savait pourtant tout ce que cette immobilité contenait. Elle lisait Neve comme un livre ouvert. Même maintenant, même ivre, même en larmes. Dans le visage de la détective il n’y avait aucune désapprobation, aucune colère, mais une compréhension lourde comme une chape de plomb.


Neve avait parfaitement compris ce qu’elle avait tenté de faire. Et Leda, elle, avait aussi compris, ça se voyait dans la manière dont son regard scrutait celui de Leda; que l’alcool n’avait rien réussi à brouiller. Que derrière les yeux brillants de la jeune femme se trouvait encore cette lucidité incisive, cette intelligence qui refusait de s’éteindre. Que c’était précisément ça qui la faisait souffrir.


Leda sentit sa gorge se serrer. Elle détourna légèrement les yeux, honteuse. Non pas d’être vue faible, mais d’être vue ainsi par la femme qu’elle aime. D’être vue coincée entre un corps trop lourd et un esprit trop éveillé.


Puis, Neve plia lentement les genoux, posa son pied valide au sol, sa prothèse ajustant sa position avec un léger clic, puis s’assit à côté d’elle, dos contre la même colonne de pierre. Aucune explosion d’émotion. Aucun grand geste. Juste un mouvement simple, maîtrisé, intime. Leda sentit son cœur se serrer encore plus.


Neve approcha une main. Pas brusquement, jamais brusquement, mais avec cette lenteur respectueuse qu’elle adoptait quand elle savait que l’autre personne était blessée ou traumatisée. Ses doigts effleurèrent la bouteille dans la main de Leda. Puis, très doucement, très facilement… elle la retira de sa prise affaiblie. Sans un mot. Sans résistance. Sans reproche. Juste un geste de protection. Ou peut-être un geste de partage du poids. La main de Leda resta suspendue dans le vide une seconde, tremblante, puis retomba sur son genou, impuissante, lourde.


Elle posa la bouteille loin de Leda, hors de portée, sans rompre son calme. Puis elle tourna enfin la tête vers Leda. Ses yeux marrons, d’habitude si acérés, n’avaient plus cette froide analyse professionnelle. Il n’y avait plus la détective, plus la cynique, plus la redoutable Neve Gallus. Il n’y avait que celle qui aimait. Celle qui avait eu peur de la perdre. Celle qui, maintenant, comprenait exactement pourquoi Leda cherchait à s’anesthésier. Aucun mot ne vint. Parce qu’il n’y en avait pas besoin. Elle resta près d’elle, immobile, une présence solide, silencieuse, sûre.


Enfin, elle souffla, très doucement, presque un murmure dans le silence feutré de la cave :


-         Je suis là, Pépin.


La phrase n’était ni grandiose ni dramatique. Mais elle avait le goût d’un refuge que Leda n’avait jamais cru mériter.


L’elfe laissa tomber sa tête contre l’épaule de Neve. Les larmes de Leda prirent d’abord la forme de quelques sanglots étouffés, timides, presque retenus, comme si même maintenant elle cherchait encore à rester digne, à ne pas déranger, à ne pas montrer l’étendue de la fissure.


Mais la digue céda. Un premier sanglot secoua son torse meurtri. Puis un deuxième, plus profond, qui résonna dans toute la cave comme un souffle blessé. Puis les autres vinrent, rapides, incontrôlables, déchirants, chaque secousse réveillant un peu plus la douleur de ses côtes cassées.


Neve n’hésita pas une seconde. Elle ouvrit les bras, lentement mais avec assurance, et enveloppa Leda contre elle. Pas trop fort, elle connaissait son état physique, chaque zone blessée, chaque endroit où il fallait éviter d’appuyer. Ses gestes furent précis, étudiés, protecteurs.


Leda se laissa faire. Elle se laissa aller. Sa tête vint se loger dans le creux du cou de Neve, ses doigts, ceux qui n’étaient pas enfermés dans l’attelle, agrippant le tissu de la chemise de la détective avec une force presque désespérée. Ses larmes trempaient déjà le col de Neve, mais celle-ci ne s’en souciait pas.


Elle ne bougea pas. Elle resta immobile, solide, un pilier sur lequel Leda pouvait enfin s’effondrer. Elle avait pleuré seule, en secret, toute la semaine. Mais jamais dans les bras de quelqu’un. Jamais ainsi.


-         Je suis là… répéta Neve.


Sa voix était rauque mais calme, elle glissa une main dans les cheveux argentés de l’elfe pour les dégager doucement de son visage trempé de larmes. Leda hoqueta, toute petite dans ses bras, toute fragile, toute cassée. Puis, entre deux sanglots, elle réussit à articuler une phrase… une confession tremblante, honteuse, arrachée à même son âme :


-         Je suis désolée…


Sa voix se brisa.


-         Je voulais juste… oublier…


Un sanglot encore la secoua, douloureux, incontrôlé.


Neve frissonna en entendant le mot « oublier » … « Ne pas oublier » … Leda avait dit cela dans son cauchemar. Et si elle s’était trompée? Et si Leda n’avait jamais craint d’oublier, mais plutôt peur de trop se souvenir?


Neve serra un peu plus ses bras autour d’elle, pas pour la retenir, mais pour la maintenir ensemble, comme si elle craignait que Leda ne se dissolve dans ses propres larmes. Son menton frôla le haut de la tête de l’elfe, geste instinctif, intime, d’une tendresse retenue.


-         Tu n’as pas à t’excuser… murmura-t-elle doucement, presque au rythme de la respiration saccadée de Leda. C’est à lui de le faire.


Leda trembla dans ses bras, incapable de répondre, incapable de se calmer, mais trouvant malgré elle un point d’ancrage dans la chaleur rassurante de Neve. Contre l’épaule de la détective, sa voix finit par se frayer un chemin, fragile, éraillée, presque méconnaissable.


-         Ce n’est pas… la torture… le pire…


Neve ne bougea pas. Elle attendit. Leda continua, les mots se brisant au fur et à mesure, comme si elle leur avait résisté toute la semaine :


-         Ce que je voulais surtout oublier… c’est que…


Elle déglutit, un sanglot lui coupant la phrase.


-         … que… je ne suis pas normale.


Neve sentit un frisson glacé lui traverser le dos.


-         Pépin…


Mais la jeune femme secoua faiblement la tête, refusant d’être interrompue.


-         C’est impossible… Neve… impossible… que mon esprit soit sorti indemne de… ça…


Elle inspira brusquement, presque un hoquet.


-         Deux semaines… sans rien. Sans lumière. Sans son. Sans odeur. Rien que la douleur… rien que lui… rien que la pierre… Et mon esprit… n’a pas… cédé.


Elle frappa sa propre tempe du bout de ses doigts tremblants, un geste désespéré.


-         C’est impossible que je ne ressente pas la colère… Je sais que je devrais être furieuse, traumatisée, hurlante… mais je n’arrive même pas à… à haïr Bataris.


Leda fit une courte pause avant de continuer.


-         C’est impossible que j’arrive à me souvenir de chaque seconde de ma vie depuis mon enfance. Impossible que je n’oublie rien.


Sa voix se déchira.


-         Et l’alcool…


Elle montra sa tête du doigt, puis son corps affaissé.


-         Mon corps est ivre. Mais ma tête ne l’est pas. Ce n’est pas normal. Rien de tout ça n’est normal.


Elle inspira. Encore. Et encore. Mais l’air ne semblait pas entrer.


-         Quelque chose cloche avec moi…


Sa voix devint un murmure cassé.


-         Et je peux plus… prétendre que c’est juste le hasard. Il y a trop de signes…


Elle s’effondra de nouveau contre Neve, comme si son corps avait enfin admis qu’il ne pouvait plus lutter. Neve resta un moment silencieuse, son cœur cognant dans sa poitrine. Elle avait espéré retarder ce moment. Mais Leda venait de mettre des mots sur la question que tous, dans la maison Mercar, portaient depuis des années. Alors Neve inspira profondément. Puis elle dit, dans un souffle grave, bas, presque coupable :


-         Ta mère m’a dit quelque chose… la semaine dernière.


L’elfe releva légèrement la tête, ses yeux rouges et brillants, cherchant dans le visage de Neve la moindre trahison. Neve continua, les mots lourds d’un poids qui semblait trop grand pour la cave à vin:


-         Ton père… ne t’a pas trouvée sur un champ de bataille ordinaire.


Une pause. Leda retint son souffle.


-         Les Venatori ont été…


Elle chercha le mot juste.


-         … anéantis.


Leda cligna des yeux. Neve poursuivit:


-         Anéantis par une magie si puissante que même Charon a été incapable d’en expliquer la nature.


Un nouveau sanglot secoua Leda, mais cette fois ce n’était plus du chagrin. C’était de la peur. Une peur ancienne, intime, viscérale, celle d’une vérité qui guette depuis des années.


-         Neve… murmura-t-elle d’une toute petite voix.


Alors Neve leva une main, lente, douce, et la posa sur la joue de Leda. Son pouce essuya une larme qui n’avait même pas encore fini de couler. L’elfe ne bougea pas. Elle ne respirait plus.


Neve rapprocha son visage du sien, doucement, comme si elle voulait lui laisser le temps de reculer. Leda ne recula pas. Leurs lèvres se rencontrèrent dans un baiser qui n’avait rien d’impulsif. Pas un baiser volé. Pas un baiser d’ivresse. Un baiser d’ancrage. Un baiser de vérité. Un baiser qui disait : Tu n’es pas seule. Même dans ce mystère-là. Lorsque Neve se recula juste assez pour la regarder dans les yeux, elle murmura :


-         Peu importe ce que tu es, ou d’où tu viens… on va comprendre. On va résoudre ce mystère. Ensemble.


Elle prit délicatement la main valide de Leda.


-         On va trouver tes origines, Pépin. Je te le promets.


Dans le silence glacé de la cave, Leda inspira enfin. Comme si on venait de lui rendre un morceau d’elle-même qu’on lui avait arraché.

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