Tevinter Slave

Chapitre 26 : Sauvetage

4682 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 12/04/2026 20:20

Le grincement métallique de la trappe résonna dans les catacombes comme un soupir arraché au silence. L’air qui s’infiltra était froid, humide, saturé de poussière et de moisissure, mais pour Leda, c’était presque une bouffée de liberté. Ses yeux, agrandis par des jours passés dans une obscurité sans fin, brûlèrent sous la lueur des torches magique qui éclairait les couloirs sinistres des catacombes.


L’échelle grinça, Leda tenta de descendre. Ses bras maigres tremblaient. Son poids, si léger d’ordinaire, devenait soudain un fardeau insupportable. Ses doigts brisés, redressés à l’aveugle et attachés avec un lambeau de tissu crasseux, refusèrent de serrer les barreaux. Ses côtes fêlées lui arrachèrent une douleur si vive qu’un souffle rauque s’échappa de ses lèvres. Elle chuta. Un petit bruit sourd résonna dans le couloir de pierre quand son corps frêle s’écrasa au sol.


Neve accourut. Elle l’avait imaginée affaiblie, mais pas… ça. Pas cette vision d’horreur. La femme qu’elle aimait n’était plus qu’une ombre d’elle-même. Sa peau blanche était marbrée de saleté, de sueur et de sang séché. Les balafres mal refermées zébraient son visage et ses bras, certaines encore rouges et gonflées. Ses cheveux argentés, autrefois éclatants, pendaient en mèches ternes, collées par la crasse. Ses poignets étaient encore enchaînés, meurtris par l’acier, la chair creusée par les liens. Neve sentit sa gorge se serrer. Son cœur se briser. Elle s’agenouilla, et ses mains, d’ordinaire si sûres et froides, tremblaient quand elles frôlèrent la joue de Leda.


-         Pépin


Un murmure étranglé, presque comme une prière.


-         T’as réussi.


Les yeux de Leda papillonnèrent. Ses lèvres s’entrouvrirent, mais aucun son n’en sortit, seulement un souffle trop faible. Elle essaya de se redresser, par instinct, refusant d’être un poids, mais son corps refusa. Ses genoux se replièrent sous elle et elle s’écroula de nouveau, secouée par un spasme douloureux.


Neve serra les dents. Chaque détail était une insulte : la maigreur, les côtes saillantes, l’odeur rance d’un corps privé de soin, la dignité arrachée. Elle voyait la trace d’un traitement méthodique, calculé pour briser sans tuer. Elle passa un bras sous son dos, l’autre sous ses jambes maigres, et la souleva avec une douceur fébrile. Le contact de la peau glacée contre sa poitrine lui fit mal, comme si elle serrait déjà un cadavre, puis enroula Leda dans une cape pour la réchauffer et la dissimuler des yeux curieux.


-         Reste avec moi, Pépin, souffla -t-elle d’une voix basse. Je t’en supplie.


Leda cligna faiblement des yeux, et malgré la faiblesse, malgré la douleur, un éclat fragile brilla dans son regard argenté. Une reconnaissance silencieuse. Une confiance entière. Les chaînes cliquetèrent encore à ses poignets tandis que Neve, d’un sort précis, brisa les verrous. Le métal tomba au sol dans un bruit qui résonna comme une délivrance.


Neve resserra son étreinte autour du corps frêle de Leda. Elle pesa à peine dans ses bras. Un rien. Trop peu pour une adulte. Ce n’était pas seulement la légèreté elfique, c’était la faim, la privation, la chair rongée par quatorze jours de supplice. Elle inspira profondément. Ses côtes lui donnaient l’impression de serrer un fantôme, une illusion qui pouvait se dissoudre entre ses doigts. Mais elle se força à avancer.


-         Je te ramène chez toi, murmura Neve.


Les catacombes sentaient le sel et la pierre humide. Le pas de Neve résonnait faiblement, accompagné par le cliquetis de sa prothèse, couverts par le battement de son cœur et le souffle irrégulier de Leda contre sa clavicule. La tête argentée de l’elfe reposait sur son épaule, ses mèches ternes collant à sa chemise. Chaque fois qu’elle sentait ce souffle fragile, Neve serrait davantage les dents, comme si elle voulait retenir cette vie de toutes ses forces.


Enfin, une grille scellée apparut au bout du couloir. D’un geste précis, Neve congela le métal et le fit éclater en silence, ses doigts blanchis par le froid magique. La brume glacée s’évapora, et elles franchirent la sortie qui menait vers les ruelles de la Haute-Ville.


-         Voilà, tu es libre, Pépin.


L’air de Minrathie les accueillit. Frais, piquant, saturé des odeurs de pierre, d’huile et de torches. Pour Leda, ce fut un choc : ses narines frémirent, ses paupières tremblèrent, mais son corps resta inerte. Neve se tassa dans l’ombre d’un mur. Elle observa.


Des gardes passaient, nonchalants. Rien ne laissait croire qu’une prisonnière avait disparu. Le Magisterium, sûr de ses geôles, n’avait pas encore remarqué. Et il ne remarquerait probablement rien jusqu’à ce que ses 7 jours d’isolement supplémentaire ne soit complété. Elle esquissa un sourire amer. Un avantage. Pas un cri, pas une alerte. La ville était endormie.


Pas après pas, elle remonta les rues pavées. Sa botte et sa prothèse heurtaient les pierres, étouffées par le bruit lointain des chevaux, des chaînes de portails et du vent qui claquait contre les tours.


Elle avançait d’un pas ferme, évitant les patrouilles, mais chaque détour lui rappelait combien elle était seule, exposée, vulnérable avec son fardeau.


-         Accroche-toi, murmura-t-elle entre ses dents serrées.


Une main maigre s’agita faiblement contre son manteau, un réflexe plus qu’un geste. Neve la serra plus fort contre elle, presque furieuse de cette fragilité.


Le domaine Mercar apparut enfin, massif et familier, ses grilles de fer forgé se découpant dans la nuit. Les torches du portail luisaient faiblement. La grande porte s’ouvrit dans un grincement. Et là, dans l’encadrement illuminé, Claudia et Maryse attendaient.


Maryse eut un hoquet de stupeur en voyant l’elfe dans cet état. Ses mains portèrent aussitôt à sa bouche, ses yeux s’emplirent de larmes. Claudia, le cœur en miette mais plus prompte, courut à leur rencontre, souleva la cape, et découvrit le corps maigre et meurtri de sa fille.


-         Dumat… souffla la Claudia, le visage bouleversé.


Neve ne dit rien. Son visage fermé, marqué par la colère et la douleur.


-         Par ici, ordonna Maryse, la voix brisée mais ferme.


Le domaine s’était refermé derrière elles, étouffant le tumulte de la ville. Dans les couloirs, les flammes des lampes tremblaient, projetant des ombres vacillantes sur les murs de pierre. Neve ne ralentit pas, serrant Leda contre elle comme si la moindre seconde pouvait lui être fatale.


Maryse les guida d’une main ferme, sans poser de question, jusqu’à la salle de bain. La pièce baignait dans une chaleur humide : la gouvernante avait rempli la grande cuve d’une eau tiède, légèrement parfumée de plantes antiseptiques. La vapeur montait en volutes, douce et enveloppante, comme une promesse de réconfort.


Neve posa Leda au bord de la cuve. L’elfe gémit faiblement, ses yeux papillonnants. Elle tenta de se redresser seule, de cacher ses tremblements, mais ses bras cédèrent presque aussitôt. Sa maigreur rendait chaque os visible, chaque mouvement douloureux.


-         Non, reste tranquille, chuchota Neve en la soutenant aussitôt, la voix plus dure qu’elle ne l’aurait voulu.


Claudia posa une main apaisante sur l’épaule de la mage. Son visage noble était ravagé par l’angoisse, mais son geste restait précis, assuré. Ensemble, elles entreprirent de dévêtir Leda. Les tissus sales, collés à ses plaies, se détachèrent avec peine. À chaque déchirure, un soupir échappait aux lèvres de la jeune elfe, mais elle serrait les dents, refusant de se plaindre.


Maryse, respectueuse, referma la porte derrière elle. Elle resta tout de même proche, prête à répondre si on l’appelait.


Quand enfin les dernières étoffes tombèrent, le silence pesa lourdement. Les blessures apparaissaient dans toute leur cruauté : les lacérations mal refermées, les côtes enflées, les poignets creusés par le métal, les doigts tordus sous leur attelle improvisée. Neve détourna brièvement les yeux, prise de rage et de douleur. Elle inspira profondément, ravalant son cri.


Puis Claudia passa ses bras sous sa fille pour la déposer aussi délicatement que possible dans la baignoire et plongea un linge dans l’eau tiède, essora doucement, et entreprit de laver le corps de Leda.


Mais Leda, consciente, se débattait intérieurement. Sa fierté refusait ce rôle de poids mort. Elle essaya de lever la main valide pour attraper le linge, comme pour participer, mais ses forces la trahirent encore. Ses doigts retombèrent mollement dans l’eau.


-         Je… peux… commença-t-elle d’une voix à peine audible, cassée.


-         Non, trancha Neve aussitôt, sans lever les yeux. Tu ne peux pas.


Claudia, accroupie près de la cuve, plongea un regard douloureux dans celui de sa fille. Elle vit cette étincelle tenace, ce refus de se laisser faire. Elle caressa doucement la joue de Leda.


-         Laisse-nous prendre soin de toi, ma chérie.


Les yeux argentés de Leda se brouillèrent. Elle voulut protester, mais le poids de ses paupières et la douleur de son corps l’empêchèrent. Elle se laissa faire.


Pendant ce temps, Claudia, le visage grave, observait sa fille. Ses yeux entraînés d’Altus reconnaissaient immédiatement où se portaient les urgences. Elle prit doucement la main gauche de sa fille hors de l’eau. Les doigts, tordus, étaient maintenus par l’attelle grossière que Leda avait bricolée avec ses propres vêtements. Claudia l’examina longuement, ses sourcils froncés.


-         C’est… ingénieux, souffla-t-elle, malgré la douleur qui transperçait sa voix. Mais ça n’a pas suffi. Si les os se sont ressoudés de travers…


Elle s’interrompit. Son regard se leva vers celui de Leda, qui l’observait fixement, silencieuse. Il y avait, dans ces yeux argentés, cette même obstination qu’elle avait toujours eue, faire avec ce qu’elle avait, refuser de céder.


-         On va les redresser correctement, promit Claudia d’une voix basse. Tu pourras tirer à l’arc encore.


Neve pinça les lèvres, ravivant la douleur dans ses propres mâchoires crispées. Elle détourna le regard, reprenant son linge pour frotter la saleté de l’autre bras. Elle savait que Leda avait tenu bon en bricolant cette attelle, mais l’idée qu’elle ait due se le faire seule… l’écorchait.


Claudia posa ensuite ses doigts sur les côtes saillantes de sa fille, les palpant avec une infinie précaution. Leda eut un sursaut douloureux, une inspiration sifflante.


-         Trois, au moins, souffla Claudia. Peut-être quatre…

 

-         … quatre… souffla faiblement Leda.


Claudia s’était interrompit pour écouter la réponse de sa fille, puis poursuivra.


-          Elles sont déplacées. Il faut les remettre pour éviter des lésions internes.


Neve se raidit, ses yeux se plantant sur Claudia.


-         Maintenant ?


-         Bientôt. Elle n’est pas assez forte pour l’instant, répondit sèchement la mère.


Elle se pencha ensuite vers les lacérations. Certaines, mal cicatrisées, commençaient à s’enflammer. L’odeur métallique se mêlait à celle de l’infection naissante. Claudia fronça le nez, les lèvres serrées.


-         Il faudra nettoyer profondément. Certaines sont déjà trop avancées pour être laissées ainsi.


Leda écoutait tout. Elle comprenait chaque mot. Ses lèvres s’entrouvrirent :


-         Je peux… endurer.


Sa voix était rauque, mais ferme. Pas une plainte. Pas une hésitation.


Neve posa sa main sur son épaule et ferma les yeux pour éviter que l’émotion ne sorte. Bien sûr que Leda allait endurer de nouveau la douleur. Elle était comme ça. Mais Neve avait horreur lorsqu’elle se considérait davantage comme un pion que comme une personne. 


L’eau de la cuve se troubla des dernières traces de crasse et de sang. Claudia reposa le linge: la peau de Leda était enfin dégagée, les plaies visibles, prêtes à être soignées.


-         Ça suffit pour ce soir, trancha la mère d’une voix ferme. Si on s’acharne maintenant, son corps ne suivra pas.


Neve acquiesça. Elle glissa ses bras sous Leda, qui se laissa porter sans protester, son corps pesant à peine contre elle. Elle la déposa sur une serviette épaisse, et ensemble, avec Claudia, elles la séchèrent délicatement. Les cheveux argentés, de nouveau brillant, collèrent un instant aux doigts de Neve. Elle les caressa malgré elle, avant de rabattre doucement la serviette.


Claudia tendit ensuite une chemise de nuit blanche, fine et ample, qu’elle enfila a Leda. Le tissu flottait sur elle, trop large, comme si elle avait rapetissé. Quand elles eurent fini, Neve passa de nouveau ses bras sous elle et la souleva.


La montée jusqu’à la chambre se fit dans un silence solennel. Les couloirs familiers du domaine paraissaient soudain immenses, oppressants.


Leda reposait contre Neve, la tête nichée dans le creux de son cou, les paupières lourdes. Chaque respiration était un effort, mais elle restait consciente. Elle tentait de montrer qu’elle tenait encore, mais la détective sentait les tremblements sous la chemise légère, la fragilité de ses os trop saillants.


La chambre de Leda les attendait : les rideaux tirés, les draps propres, une lumière douce répandue par des bougies. Maryse avait tout préparé. Quand elle vit Neve passer le seuil, elle s’écarta immédiatement, laissant la mage déposer son fardeau précieux sur le lit.


Leda s’y affaissa, le corps encore secoué de spasmes douloureux. Ses doigts, crispés sur les draps, trahissaient son combat intérieur : ne pas être un poids. Rester digne.


Claudia s’assit au bord du lit.


-         Il faut lui donner de l’eau. Et un peu de bouillon. Sans force, elle ne tiendra pas le reste.


Maryse avait déjà disposé un plateau sur la table de chevet : une carafe d’eau claire, une coupe, et un bol fumant. L’odeur légère de légumes et d’herbes emplissait la pièce.


Neve glissa une main derrière la nuque de Leda et approcha la coupe de ses lèvres. L’elfe tenta de la saisir elle-même, mais ses doigts brisés refusèrent d’obéir. Son regard se voilà d’une honte muette.


-         Pas cette fois, chuchota Neve en l’aidant doucement à boire. Laisse-moi t’aider.


Une gorgée, puis une autre. Leda but lentement, son souffle saccadé entre chaque. Mais l’eau glissa enfin dans sa gorge sèche, et une faible couleur revint sur ses joues.


Claudia tendit ensuite la cuillère de bouillon.


-         Doucement. Juste assez pour que son estomac accepte.


À chaque cuillerée, Leda reprenait un peu de vie. Ses yeux argentés brillaient faiblement, encore embués de douleur, mais ils restaient ouverts, fixés sur Neve comme pour s’ancrer dans le présent. Quand enfin elle eut avalé quelques gorgées, Neve reposa la coupe et le bol. Elle serra la main valide de Leda, incapable de cacher l’émotion dans son regard.


-         On s’occupera de tout le reste après, promit-elle. Mais pas avant que tu sois assez forte pour l’encaisser.


Leda ferma les yeux un instant, laissant échapper un soupir presque imperceptible. Elle savait ce qui l’attendait encore : la douleur des doigts à remettre, des côtes à replacer, les plaies à nettoyer jusqu’au sang. Mais pour la première fois depuis quatorze jours, elle n’était plus seule. Et ça suffisait à tenir encore un peu.


Claudia avait disposé ses instruments sur une petite table : une lampe à huile, des aiguilles fines, du fil stérilisé, un bol de tisane désinfectante, des linges propres. Ses gestes étaient précis, méthodiques, mais ses yeux trahissaient une douleur qu’elle refusait de montrer.


Neve tenait toujours la main valide de Leda, assise au bord du lit, lui offrant une ancre silencieuse. L’elfe reposait à demi sur les oreillers, le souffle encore court mais lucide. Elle observait sa mère en silence, comme pour lui signifier qu’elle comprenait ce qui allait suivre.


-         On va commencer par les plaies superficielles, dit Claudia d’une voix douce mais ferme. Pas les côtes, pas les doigts. Rien qui t’arrache un cri tout de suite. Seulement ce qu’on peut refermer, empêcher de s’infecter davantage.


Leda acquiesça très légèrement. Elle savait. L’idéale aurait été de redresser ses os sans plus attendre. Plus le temps passait, plus les chances qu’elle perdre sa motricité augmentait. Mais ce soir, son corps était trop faible. Il fallait qu’elle reprenne des forces.


Claudia prit un linge imbibé de tisane et commença par une balafre profonde à l’épaule. Le contact arracha un sursaut à Leda, mais pas un son. Ses lèvres se pincèrent, ses narines frémirent, et c’est tout.


Neve, elle, eut un mouvement brusque, comme si la brûlure avait été infligée à son propre corps.


-         Hé, respire, murmura-t-elle en serrant sa main.


Leda ouvrit un œil voilé de fatigue et esquissa un sourire fragile. Il s’effaça aussitôt quand Claudia reprit, nettoyant chaque plaie une à une, avec une minutie chirurgicale. Certaines lacérations, encore ouvertes, furent suturées d’une main sûre. L’aiguille traversant la peau résonnait dans la chambre comme un rappel cruel, mais chaque point refermait un peu plus ce qui avait été brisé.


Puis Claudia s’interrompit. Ses doigts venaient de s’attarder sur le visage de sa fille. Là, sur le côté droit, deux balafres profondes. Parallèles. Soigneusement tracés. Deux lignes partant de la tempe, évidant l’œil d’un trait précis et traversant toute la joue pour termina plus bas sur la mâchoire. Elle les effleura du bout des doigts, comme si le contact pouvait leur donner un sens. On avait défiguré sa précieuse fille.


-         Ces marques… murmura-t-elle, la gorge serrée. Ce n’était pas pour te faire parler. Ni pour te briser. C’était…


Neve leva les yeux, son expression se durcissant instantanément.


-         Sa signature, termina Neve.


Claudia hocha lentement la tête, les larmes lui montant aux yeux malgré son effort de retenue.


-         Il voulait qu’elle les portes pour toujours. Que chaque fois qu’elle croiserait son reflet, elle se rappelles… qu’elle n’est pas libre.


Elle se tut, ses doigts tremblant malgré elle sur la peau froide de Leda.


-         Il a voulu faire d’elle un… chef-d’œuvre de cruauté.


Un silence pesant suivit. Leda ne bougea pas. Ses yeux argentés étaient à moitié ouvert, calmes, insondables. Quand enfin elle parla, sa voix était un souffle :


-         C’est pas grave.


Claudia eut un frisson.


-         Qu’est-ce que tu dis?


Neve, muette jusque-là, baissa la tête et serra encore plus fort sa main. Ses lèvres effleurèrent les phalanges maigres.


-         Bien sûr que c’est grave. Ce qu’ils ton fait est grave.


Claudia inspira profondément, refoula ses larmes, et reprit son travail, suturant avec encore plus de soin. Chaque point n’était plus seulement une réparation. C’était un acte de résistance.


Les aiguilles cessèrent enfin de traverser la peau. Claudia noua le dernier fil avec une précision chirurgicale, puis l’essuya délicatement d’un linge propre. Les plaies de Leda n’étaient pas toutes refermées. Certaines demandaient encore du temps, d’autres restaient trop profondes. Mais pour ce soir, le plus urgent était fait.


La chambre s’était emplie d’une odeur mêlée d’herbes médicinales et de sang frais. La lampe à huile jetait une lumière tremblante sur les draps blancs, tachés par les premiers soins. Pourtant, malgré cette atmosphère lourde, quelque chose s’était apaisé : la saleté effacée, le sang nettoyé, les plaies pansées.


Leda, allongée sur le dos, les cheveux encore humides éparpillés sur l’oreiller. Ses lèvres entrouvertes laissaient échapper de petits soupirs, signe que son corps cédait enfin au repos. Sa main valide demeurait serrée dans celle de Neve, comme si elle craignait qu’on la lui arrache.


Claudia resta un moment immobile, observant sa fille. Sa fille. Son souffle tremblait, ses yeux brillants cherchaient à se détourner mais n’y parvenaient pas. Tout son instinct de mère la poussait à rester là, à veiller, à s’assurer que rien ne lui arriverait plus.


-         Vous devriez vous reposer, dit doucement Neve en rompant le silence.


Claudia secoua la tête.


-         Pas tant que ma fille respire comme ça. Si ses côtes…


-         Je veillerai, l’interrompit Neve, sa voix ferme mais basse. Toute la nuit. Vous avez ma parole.


Claudia releva les yeux vers elle. Le regard de la mage était sombre, presque dur, mais d’une intensité sans faille. Pas une promesse en l’air, pas une politesse. Une certitude. Un long silence passa entre elles. Enfin, Claudia céda, posant une dernière main tremblante sur la joue de Leda.


-         Alors… je compte sur toi.


Elle se leva, remit de l’ordre dans ses instruments, puis quitta la chambre à pas mesurés, laissant la porte entrouverte.


Neve resta un moment immobile, assise au bord du lit, les yeux fixés sur Leda. Puis, lentement, elle défit les attaches de sa botte et retira sa prothèse de métal et de cuir qu’elle posa à côté du lit, dans un bruit discret. Son corps se relâcha un peu, comme s’il pouvait enfin se permettre de céder.


Elle souleva la couverture et s’allongea à côté de Leda. La différence de chaleur entre leurs corps la frappa aussitôt : la peau de l’elfe était glacée malgré le bain. Neve glissa un bras autour d’elle, doucement, avec une précaution infinie pour ne pas heurter ses côtes meurtries.


Leda ne dit rien. Ses yeux argentés, embués de fatigue, restaient fixés sur elle. Même épuisée au-delà du supportable, même brisée dans chaque fibre de son corps, elle refusait de fermer les paupières tant que ce visage n’était pas là, tout près.


-         Pépin… murmura Neve, la gorge serrée. Tu dois dormir.


Un souffle échappa aux lèvres fendillées de Leda. Une réponse fragile, mais pleine d’obstination.


-         Pas encore


Sa poitrine se soulevait avec peine, chaque respiration lui coûtait, mais elle ne détournait pas le regard.


Neve inspira profondément, incapable de soutenir ces yeux sans sentir son cœur se briser. Elle caressa d’un geste lent les mèches argentées collées sur son front.


-         Tu m’as tellement manqué, dit Leda d’une voix rauque, presque inaudible.


Le souffle de Neve se coupa. Son front se pencha jusqu’à effleurer celui de l’elfe.


-         Toi aussi. Plus que je n’ai jamais voulu l’admettre.


Un silence épais suivit, rempli seulement de leur respiration, irrégulière et fragile. Leda battit des paupières, luttant contre l’épuisement. Ses yeux se fermèrent une seconde, puis se rouvrirent aussitôt, comme si elle craignait que Neve disparaisse si elle osait lâcher prise.


-         Dors, insista doucement Neve, sa voix baignée d’une tendresse rare. Je suis là. Je reste là. Et quand tu ouvriras les yeux, je serai encore là.


Enfin, les paupières argentées se refermèrent, alourdies par la fatigue. Les doigts se desserrèrent lentement, mais restèrent posés dans la main de Neve. La chambre était silencieuse, seulement troublée par le crépitement discret des bougies et la respiration laborieuse de Leda.


Chaque souffle de Leda était irrégulier, parfois sifflant, parfois trop long à venir. À chaque pause, Neve retenait elle-même sa respiration, son cœur suspendu, prête à la secouer, à crier son nom, à l’arracher à ce sommeil trop profond.


Quand enfin la poitrine maigre se soulevait de nouveau, elle expirait en silence, un serment muet au bord des lèvres : pas cette nuit, pas encore. Elle resta ainsi, immobile, l’oreille collée au rythme fragile de la vie de Leda. Son regard se perdait dans l’ombre du plafond, mais ses pensées, elles, brûlaient.


Leda, dans son sommeil agité, remua faiblement. Ses doigts crispés sur la main de Neve se serrèrent un peu plus. Neve sourit malgré elle, les yeux brûlants. Elle resta là, immobile, à guetter chaque inspiration, chaque signe de vie, prisonnière de sa propre veille. Elle n’osa fermer les yeux une seule seconde, de peur que le silence tombe pour de bon.

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