Entres les mondes, entres nous
Le serment avait été prononcé dans la crypte : l’enfant gallifréyen ne devait pas voir le jour. William avait livré sa vérité, et l’Ordre de l’Éclipse s’était mis en marche dans le plus grand secret.
Des mois passèrent sans que Rose et Jonathan ne soupçonnent ce qui se tramait dans l’ombre. Pour eux, le quotidien était entièrement rythmé par la grossesse et ses petits chamboulements. Rose découvrait les joies et les maux des futurs parents : nausées, fatigue écrasante, hypersensibilité aux odeurs. Jonathan faisait de son mieux pour la soulager, mais rien n’y faisait. Elle ne supportait presque aucune nourriture, à l’exception d’un mélange improbable qui laissait son mari totalement abasourdi : des bâtonnets de poisson pané trempés dans de la crème anglaise, accompagnés de tranches de poires. Jonathan, qui vouait une haine viscérale et légendaire aux poires, devait faire preuve de tout son amour pour lui préparer ce plat sans faire une grimace de dégoût. Dès le septième mois, des contractions précoces l'avaient contrainte au repos absolu.
Ce soir-là, allongée sur le canapé du salon, Rose, dans son huitième mois de grossesse, regardait la neige tomber à gros flocons contre la vitre. Une météorite ayant frôlé la Terre avait provoqué un dérèglement climatique majeur, paralysant l’Angleterre sous une tempête sans précédent depuis trois jours. L’isolement était total.
Au sous-sol, Jonathan travaillait sur la console du TARDIS orange. Dans le salon, Rose porta soudainement la main à son ventre. Une onde de douleur plus vive, plus régulière que les précédentes, la traversa. Le travail venait de commencer : l’accouchement se ferait à domicile, bien plus tôt que prévu.
Rose se releva péniblement, serrant son manteau contre elle, et descendit vers la cave pour rejoindre Jonathan. En chemin, une chaleur soudaine le long de ses jambes lui fit comprendre qu'elle venait de perdre les eaux. En bas, Jonathan l’accueillit aussitôt à bras ouverts. Voyant sa détresse, il l’aida à marcher jusqu’à la console et l’allongea délicatement sur un lit de fortune aménagé au cœur du TARDIS.
— Jonathan…, implora-t-elle, le souffle court et la voix tremblante. On n'est pas prêts, on n'a rien préparé pour accoucher ici ! — Respire, Rose, murmura Jonathan en lui caressant le visage, essayant de masquer sa propre panique. Je suis là. — Avec cette tempête, impossible d'aller à l'hôpital… et le docteur Williams ne pourra jamais venir jusqu'ici !
Voyant que le travail s'accélérait dangereusement et n'ayant aucun matériel médical ni expérience d'obstétrique, Jonathan saisit son téléphone portable. Pris par l'urgence, il composa le numéro de Rory Williams pour obtenir des instructions médicales vitales à distance.
À des années-lumière de là, au cœur du TARDIS bleu, la sonnerie du téléphone portable de Rory résonna brusquement. Rory décrocha, les sourcils froncés en observant le signal inhabituel.
— Allô ? Ici Rory Williams.
— Docteur Williams ! C’est Jonathan… Rose est en travail ! Le bébé arrive, et la tempête nous bloque chez nous !
— Pardon… qui êtes-vous ? répondit Rory, désorienté. Comment avez-vous eu ce numéro ?
Derrière lui, le Onzième Docteur s’immobilisa net. Ses yeux se plissèrent, son regard se posa sur les cadrans temporels de sa console qui s'affolaient.
— C’est impossible… murmura le Docteur.
Puis, comprenant la provenance de l'appel, il pâlit soudainement.
— Non ! cria-t-il alors que le rotor temporel se mettait à marteler l'air. C’est un autre univers, la traversée est extrêmement dangerous !
Voyant la structure du TARDIS vibrer violemment sous la contrainte du saut interdimensionnel, il hurla à ses compagnons :
— Accrochez-vous tous les deux ! Ça va secouer !
Dans la cave, alors que Jonathan tentait de rassurer Rose entre deux contractions, un vrombissement majestueux et familier fendit soudainement l'air. La pièce entière vibra. Une lumière bleue enivrante balaya les murs de pierre et, dans un râle mécanique légendaire, la cabine téléphonique bleue se matérialisa juste à côté de l'arbre de corail orange qui s'élevait sur deux mètres de hauteur.
La porte en bois s'ouvrit de volée. Le Docteur, Amy et Rory en sortirent précipitamment, écarquillant les yeux face au spectacle : ce TARDIS organique en pleine croissance et deux Seigneurs du Temps réunis dans la même pièce.
— Docteur…? murmura Jonathan en sortant du tronc de l’arbre, abasourdi par cette apparition temporelle qu'il n'expliquait pas.
Mais avant même qu'ils ne puissent échanger la moindre phrase, un fracas terrifiant fit trembler toute la maison.
Au-dessus de leurs têtes, la baie vitrée du salon explosa dans un choc de verre brisé. Des pas lourds et militaires s'infiltrèrent dans l'habitation, accompagnés par des voix graves et synthétiques qui psalmodiaient en chœur une phrase gutturale aux consonances rituelles et très anciennes.
Amy se rapprocha du groupe, inquiète : — Docteur, qu'est-ce qu'ils disent ? Qu'est-ce que c’est que cette langue ?
Jonathan et le Onzième Docteur se figèrent exactement au même instant. Leurs yeux s'écarquillèrent. En tant que Seigneurs du Temps, leur esprit traduisait instantanément le dialecte oublié de la secte.
Les mots qui résonnaient depuis l'escalier étaient d'une clarté limpide pour eux deux : « L'Enfant de l'Ombre ne verra pas le jour. Prenez la mère, arrachez le sang du Temps. »
La couleur quitta le visage du Docteur. Il comprit en une fraction de seconde la nature exacte de cette attaque. Le souvenir du kidnapping de la petite Melody, la fille d'Amy et Rory arrachée à sa naissance, ressurgit violemment en lui. Ses poings se serrèrent à blanchir, et ses yeux s'assombrirent d'une fureur terrifiante.
Sa voix se brisa, chargée d'une rage noire et destructrice : — Je ne laisserai pas un autre enfant se faire enlever…
Comprenant le danger de voir le Seigneur du Temps basculer dans la folie de la vengeance, Jonathan s'avança immédiatement et l'attrapa fermement par le bras pour l'isoler près du TARDIS.
— Docteur… écoute-moi ! Je sais ce que tu viens d'entendre, mais regarde-toi ! Ta voix est pleine de rage !
Le Docteur détourna le visage, les poings fermés, les mâchoires crispées. — Ce n’est pas le moment. — Bien au contraire, répliqua Jonathan d'un ton d'acier. Tu sais ce que la colère fait aux Seigneurs du Temps. Elle nous consume, elle nous déforme. C’est exactement cette rage qui donne naissance au Time Lord Victorious… ou à ce qu'on appelle ici le Cauchemar.
Le Docteur tressaillit violemment à ce nom. Jonathan poursuivit sans relâcher sa prise : — Tu crois que je ne sais pas ? Jack m’a parlé de toi, d’Adelaide Brooke. La rage, les regrets, la culpabilité… ce sont tes failles. Et peu importe qui sont ces hommes là-haut, si tu laisses ta colère guider tes actes ce soir, tu bascules, et on courra à la catastrophe !
Au-dessus d'eux, les battants de la porte de la cave commencèrent à céder sous les coups de boutoir des assaillants.
— Ce soir, j’ai besoin du Docteur, reprit Jonathan d'une voix plus douce mais implacable. Pas du guerrier. Pas du juge. Transforme ta colère en protection. Il y a une femme qui souffre là-dedans et un enfant qui va naître. C’est eux qui comptent. Pas tes fantômes.
Le Docteur fixa Jonathan. Dans ses yeux anciens, la douleur des traumatismes récents laissa peu à peu la place à une résolution pure et claire.
— Tu as raison, murmura le Docteur. Je ne peux pas me permettre de basculer. Pas cette fois. — Alors reste le Docteur, conclut Jonathan.
Un cri de douleur retentit depuis le TARDIS orange, les ramenant brutalement à l’urgence de la situation.
Le Docteur se tourna immédiatement vers son équipe, le regard étincelant : — Rory, tu es infirmier ! Tu vas auprès de Rose ! Amy, Jonathan, avec moi. On bloque cet accès et on protège cette pièce. C’est l'heure !
Dans l'intimité du TARDIS orange, Rose laissa échapper un cri perçant. Une contraction d'une violence inouïe la plia en deux. Au-dessus d'elle, les parois de corail vibraient d'une lueur faible ; leurs pulsations dorées tentaient tant bien que mal de maintenir une barrière invisible contre l'influence de l'Ordre.
La porte s'ouvrit précipitamment, laissant entrer Rory, sa trousse médicale sous le bras. — Je suis infirmier, dit-il d'une voix calme mais résolue en s'agenouillant immédiatement près d'elle. Je vais t'aider. Rose haletait, le visage inondé de larmes et de sueur : — Merci… je ne voulais pas… être seule. Rory disposa promptement ses instruments, vérifia ses constantes avec précision et prit sa main pour la rassurer : — Respire profondément. Tu n’es pas seule, Rose. Je suis là.
À l’étage, la menace se concrétisait. Les membres de l'Ordre de l'Éclipse progressaient dans l’obscurité de la maison. Leurs pas lourds faisaient grincer le plancher, chaque craquement résonnant comme une promesse de fin du monde. Ils ne cherchaient pas seulement à capturer Rose et l'enfant : ils préparaient un rituel de profanation temporelle.
S'installant au centre du salon balayé par les blizzards de la tempête, ils disposèrent sur le sol des symboles anciens gravés dans des plaques de métal noir. Chaque rune représentait un poison de l'âme d'un Seigneur du Temps : la rage, le remords, le désespoir. Les masques de porcelaine pâle des cultistes reflétaient la lueur d'une douzaine de bougies rituelles qu’ils allumaient une à une.
Le Maître de cérémonie éleva des mains gantées vers le plafond : — Les Seigneurs du Temps sont faibles. Leur colère est une porte. Leurs regrets sont une faille. Ce soir, nous briserons leurs défenses !
Les cultistes commencèrent à psalmodier. Les syllabes rituelles étaient rauques, gutturales, et semblaient dévorer la chaleur même de la pièce. En quelques secondes, l’air devint glacial. Les murs de pierre vibrèrent, comme si la maison entière se souvenait des ténèbres du Time Lord Victorious.
L’un des initiés s'agenouilla et plaqua ses paumes contre le plancher : — Je sens l’énergie… Elle se diffuse. L’enfant est proche.
Le rituel gagna en intensité. La flamme des bougies vacilla violemment, projetant des ombres déformées sur les murs. Les voix des assaillants se superposèrent en un chœur lancinant, martelant les mêmes mots : Colère. Remords. Silence.
Au sous-sol, au cœur de la cave, Jonathan et le Docteur ressentirent la secousse. Le corail orange gémit dans un son presque humain, attaqué de l'intérieur par la vague de ténèbres qui s'infiltrait.
Dans le TARDIS, Rose poussa un cri déchirant : une vague de douleur l’avait traversée, bien plus terrifiante et étrangère qu'une simple contraction.
Jonathan comprit aussitôt la nature de l'attaque : — Ils essaient d’entrer… Ils utilisent nos failles pour briser les boucliers du TARDIS !
Jonathan posa une main ferme et ancrée sur l'épaule de son double : — Résiste, Docteur. Si tu cèdes à la fureur, tu leur ouvres la porte.
À l'étage supérieur, les chants s'intensifièrent dans une frénésie macabre. Le sol de pierre tremblait. Là-haut, les effigies gravées semblaient se tourner d'elles-mêmes vers la cave, attirées par l'énergie sacrée d'une naissance gallifréyenne.
Mais le TARDIS orange, malgré son grand âge et sa faiblesse, réagit. Une onde d'énergie dorée et chaleureuse parcourut brusquement la voûte de corail, balayant l’ombre qui cherchait à s'installer. Là-haut, les voix de l’Ordre se brisèrent net dans un hoquet de surprise, alors que la structure vivante du TARDIS refusait catégoriquement de céder.