La Malédiction de l'Espérance

Chapitre 4 : Une dent contre eux

2006 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 18/07/2026 01:12

Au fond de sa clinique miteuse, Madame Flood contemplait une fois de plus cette dent, comme une mère observe son nouveau-né. Elle l’avait logée dans un petit coffret en bois d’acajou et la sortait plusieurs fois par jour, attirée par l’aura dégagé par cet étrange artefact. Elle pouvait tenir entre le pouce et l’index l’équivalent du Saint Graal pour qui saurait l’utiliser, et elle comptait bien en percer tous les secrets. Même enfermée dans cette boîte, la dent affectait la réalité de la clinique toute entière, au grand amusement de cette Rani toujours grimée en médecin. Chantonnant, elle finit son café tiède d’une traite et retourna vers la petite salle numéro dix-sept.


L’ambiance feutrée des lieux ne fut perturbée que quelques instants par de terribles cris de douleur, tout juste le temps pris par Madame Flood pour pénétrer dans la pièce.

Bob Markowicz se tenait droit comme un “i”, chaque muscle de son corps tendu à l’extrême de ses capacités. Et Bob flottait. Ricanant, Madame Flood donna une tape dans le dos du pauvre patient, le faisant tourner sur lui même comme une toupie terrifiée. Le visage perlé de sueur, les yeux exorbités, Robert ne put prononcer un seul mot. Qu’aurait-il bien pu dire, de toutes façons ? Comment expliquer avec des mots rationnels, des mots qu’un simple comptable pouvait connaître, qu’il se tenait à une bonne vingtaine de centimètres du sol, incapable de bouger, et qu’il sentait une armée d’aiguilles invisibles perforer son épiderme sur l’ensemble de son corps ? Et puis, il y avait ces images qui flashaient devant lui via un curieux projecteur : des images liturgiques, d’autres issues de gravures du Moyen-Âge et à intervalles réguliers, des visages d’inconnus.


Un grand homme frisé au long nez et à l’impressionnant chapeau, une jeune femme blonde en t-shirt et bretelles, c’était à devenir fou. Souriante, Madame Flood ausculta son patient avec soin, faisant parcourir le même outil qu’elle avait utilisée pour amorcer la séance de torture quelques heures plus tôt. A quoi rimait donc toute cette douleur ? Y avait-il réellement une perspective de guérison ou ne s’agissait-il là que d’un jeu pervers le menant inévitablement à sa mort ?


Rassemblant le peu de forces qui lui restait, il put finalement bredouiller un bien faible « J’ai mal ». Madame Flood s’arrêta, rangea son instrument et sortit de sa poche un petit mouchoir de coton à carreaux rouges et blancs avec lequel elle vint éponger le front du pauvre Robert. Une certaine compassion émanait curieusement de ses gestes. Les muscles endoloris de Monsieur Markowicz finirent même par se relâcher un peu.


« Mon pauvre, c’est que votre maladie est sérieuse. Pour l’extraire, il faut du temps, de la sueur et des larmes. Mais nous, y arriverons, d’accord ? » lui expliqua Madame Flood d’une voix quasi-maternelle.


« Les médecins là-bas ne m’ont jamais expliqué ce que j’avais... C’est quoi, au juste ? »


La voix de Robert faiblissait à nouveau. Ses muscles se tendirent un à un, la douleur reprit de plus belle. Madame Flood, reprenant ses petites chansonnettes, se dirigea vers la porte qui peinait à se détacher dans le blanc aveuglant de la pièce. Juste avant de sortir, elle se retourna de façon théâtrale vers son patient pour lui apporter enfin une réponse.


« Ils ne vous ont rien dit parce qu’ils n’en ont aucune idée, mon petit Robert ! Ils ne savent pas non plus qui vous êtes. Ni les raisons de vos visites. Je me suis assurée que chaque spécialiste rencontré agissait selon mes propres directives et ne parlait qu’avec mes mots. Je vous ai toujours couvé, vous savez ! Mais bientôt, très bientôt, il sera temps de prendre votre envol ! »


La porte se referma brutalement, laissant Robert seul avec sa peine et sa douleur. Une fois de plus.


***


« La dernière fois que je suis allé si vite à cheval, j’étais avec Madame de Pompadour. Je crois... » D’une voix pâteuse, cela faisait désormais plus d’un quart d’heure que le Docteur délirait, affalée sur la banquette arrière de la petite Citroën d’une Soledad fonçant à vive allure vers la clinique.


Quel premier jour de travail ce serait ! Enfin, c’était compter sur le fait qu’elle soit embauchée, ce qui se retrouvait assez compromis. On connaissait en effet meilleure première impression que d’arriver plus d’une heure en retard à son entretien d’embauche, couvert de terre glaise avec une inconnue à moitié consciente à l’arrière de son véhicule. Mais Soledad avait agit d’instinct. Que pouvait-elle faire d’autre, de toute manière ? La laisser là, sur le bord d’un champ, au beau milieu de nulle part ? Cette femme nécessitait des soins de toute urgence et l’hôpital Río Carrión se trouvait à plus de deux heures de route. Craignant que l’étrange inconnue ne survive pas au trajet, Sole prit alors la décision qui lui apparaissait comme la plus logique : l’emmener à la petite clinique à laquelle elle avait postulé.


« Vous connaissez les flux de neutrons ? Hein ? Des fois, il faut en inverser la polarité ! Mais pas toujours...»


Soledad n’avait rien réussi à en tirer. Choc crânien, sûrement. Sinon, difficile d’expliquer les élucubrations qu’elle entendait depuis toute à l’heure. Elle se disait que la pauvre devait être une touriste Anglaise qui s’était perdue après une soirée bien trop arrosée et qu’elle saurait sûrement retrouver son chemin une fois rétablie. Oui, mais... Et la cabine bleue, alors ? Les touristes britanniques ivres ne s’écrasaient pas particulièrement dans des champs après la troisième pinte, de façon générale. Et rares étaient ceux qui parlaient aussi couramment l’Espagnol, y compris à demi-conscients. Sans réponse logique à cette question, Soledad pris soin de ranger ces événements dans une case "hallucination" de son cerveau.


Un reflet attira l’attention de la conductrice. Le soleil tapait sur des lettres dorées, à quelques mètres du véhicule lancé à vive allure. Elle pila de toutes ses forces, envoyant une quantité impressionnante de gravier voler sur plusieurs mètres. « Una vida por une vida ». L’inscription ne pouvait la tromper.


Le Docteur et Soledad venaient d’arriver à la clinique « Ultima Esperanza ».


Intriguée par le bruit, l’hôtesse d’accueil de la clinique écarta lentement le store de la fenêtre, le regard méfiant. Réajustant ses lunettes aux verres aussi épais que des tessons de bouteilles, elle décrocha le combiné téléphonique de son bureau et commença à composer un numéro avant d’être stoppée net par une main osseuse.


« Ne vous en donnez pas la peine, Maria. Je m’occupe de tout. »


Madame Flood lui lança un sourire de compassion, teinté d’un léger voile de cruauté. Maria était d’une aide précieuse et ne posait jamais de questions sur les traitements ou les cris des patients. Mais Maria ne répondait elle-même pas très bien au traitement imposé par Madame Flood, alors Maria, sans le savoir, arrivait au terme de son contrat. Discrètement, Madame Flood observa une silhouette se débattre avec sa ceinture de sécurité dans la petite voiture rouge qui venait de se garer en urgence devant l’entrée. Elle savait qu’elle viendrait. Elle l’avait prévu. Elle l’avait suivie. Elle se l’était garanti. Soledad Lorca cochait toutes les cases d’une future patiente d’exception.


« Elle a un sacré toupet de se pointer avec une heure de retard, celle-là ! » coassa Maria, la mine renfrognée.


Sa silhouette trapue aux aguets, triturant un épais collier de perles en plastique du bout de ses doigts arthritiques, Maria sentait venir un curieux danger. La voix de Luz Casal à peine audible à travers le grésillement de son petit poste-transistor s’était tue. Elle sentit une main se refermer sur son épaule, et un cylindre métallique se loger entre ses omoplates. Maria voulut crier. Crier comme tous les patients qu’elle avait croisé. Mais Maria n’en eut pas l’occasion. En une fraction de seconde, l’ensemble de son corps se transforma en une nuée de pétales de roses qui remplit le petit hall d’accueil avant de retomber doucement au sol.


Madame Flood épousseta les quelques pétales logés sur ses épaules, ralluma le petit poste radio, et alla accueillir sa future « Maria » les bras grands ouverts.


***


Nouveau réveil en sueur. Où était-elle ? Ce n’était pas de la terre ! Mais les sièges d’une voiture. Le Docteur renifla longtemps l’habitacle. Vingtième-siècle, sur sa fin. Début du Vingt-et-unième, au plus tard. L’air restait frais, mais témoignait d’une certaine volonté de faire monter les degrés – elle n’avait pas atterri en Angleterre. Ce fut d’ailleurs bien plus le placement du volant à gauche du poste de conduite que la qualité de l’air qui lui fournit ce renseignement. Où, où, où... ?

Une crampe à la mâchoire la fit se tordre de douleur. Le Docteur sentit curieusement son visage continuait de changer, de bouger, de chercher ses traits définitifs. À tâtons, elle constata que le nez s’était déjà transformé. Bien plus en trompette, désormais. Oh ! Des rides venaient de s’inviter aux commissures des lèvres et au niveau des yeux. Allait-elle vieillir prématurément ? D’un nouveau piège de régénération ? La portière s’ouvrit, inondant l’habitacle d’un soleil déjà bien haut. Soledad saisit fermement les poignets encrassés du Docteur et la tira hors de la voiture, non sans protestations.


« Doucement, je ne suis pas encore complètement morte. Je crois. Merci pour les secousses, Soledad. »


Les grands yeux marron de la jeune espagnole dévisagèrent le Docteur avec inquiétude. Elle recula d’un pas, cherchant du regard le soutien d’une femme plus âgée qui venait de la rejoindre, vêtue d’une blouse blanche.


« Vous n’êtes pas pareille... Vous... Vos cheveux, ils sont blancs ! »


Intriguée, le Docteur put se saisir d’une mèche de cheveux – et constata avec stupeur que Soledad disait vrai. Ses cheveux avaient poussé. S’étaient lissés. Avaient blanchi. Son visage bougeait donc bel et bien encore. Il fallait agir, comprendre ce qu’elle faisait ici, comprendre comment redémarrer le TARDIS, comprendre... Comprendre qui était la silhouette se tenant aux côtés de Soledad.


Partiellement éblouie, le Docteur savait cependant qu’elle connaissait cette personne. Elle sentait qu’elle avait eu le déplaisir de la côtoyer récemment encore. S’avançant prudemment, ses craintes furent rapidement confirmées : se tenait devant elle la Rani, ou tout du moins, l’une des deux Rani qu’elle avait affronté récemment avec son ancien visage.

Imperturbable, Madame Flood prit ses mains dans les siennes, l’accueillant avec chaleur dans son antre. Quel beau cadeau la petite Soledad venait de lui faire ! La raison même de sa régénération forcée, la personne qu’elle avait dû surveiller, la personne qui, une fois de plus, avait détruit ses plans. Et cette personne se tenait maintenant devant elle, l’air un peu hagard, à peine sortie d’un changement plus compliqué que les fois précédentes.


« Bienvenue, ma chère. Ce n’est pas tous les jours que nous avons la chance de recevoir un si éminent Docteur dans une si petite clinique, pas vrai ? »

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