Les Chroniques du Cirque de Verre

Chapitre 2 : Le Poids du Pharaon de Verre

2792 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 18/05/2026 06:27

Chapitre écrit en réponse au Défi d’écriture de Fanfiction.fr : Citation à comparaître (juil-août 2016) en Seconde Chance.

Mission n° 1 : Illustrer (textuellement) cette citation : « Qu’est-ce qui est le mieux ? Être né bon, ou dépasser votre nature malfaisante au prix d’immenses efforts ? » (Paarthurnax, Skyrim) - la quête de rédemption

Mission n°2 : Introduire une allitération nettement repérable (sur une phrase au moins), le choix de la consonne est libre.



Chapitre 2 - Le Poids du Pharaon de Verre




À l'extérieur, la pluie de Londres s'abattait avec la fureur implacable d'un déluge biblique. Des rideaux d'eau grise noyaient les colonnes ioniques de la façade, transformant la ville en un souvenir flou, une esquisse au fusain effacée par un geste brusque. Chaque goutte percutait le dôme de verre et d'acier du Great Court avec une violence métallique si régulière, si sourde, qu'elle finissait par ressembler au battement de cœur d'une machine monstrueuse, une horloge archaïque dissimulée profondément sous la terre. Mais une fois la lourde porte de service franchie, le tumulte de l'orage s'éteignit d'un coup sec. Le silence qui lui succéda était plus inquiétant encore. C’était un silence de cathédrale après une profanation, une absence de son si dense et si froide qu’elle semblait peser physiquement sur les tympans. Le Docteur et Donna restèrent un instant parfaitement immobiles dans la pénombre du hall. Leurs manteaux, gorgés d'eau glacée, pesaient lourdement sur leurs épaules. Dans ce silence absolu, on aurait pu entendre une araignée tisser sa toile. À chaque mouvement, même infime, le cuir de la veste de Donna émettait un grincement mouillé, un cri aigu qui paraissait hurler dans le vide immense du musée avant d'être absorbé par les ombres. Leurs pas, hésitants, laissaient une traînée d'eau sombre et irrégulière sur le parquet de chêne ciré. Le lustre séculaire du bois, d'ordinaire si majestueux, semblait s'offusquer de cette intrusion. Les lignes de fuite parfaites du musée, d'ordinaire si rassurantes, se perdaient désormais dans des ténèbres épaisses que les lumières de secours, de faibles halos d'un vert maladif, ne parvenaient pas à percer. Tout semblait distordu, étiré par une force invisible. Le Docteur finit par bouger. D'un geste lent, il sortit son tournevis sonique de sa poche. La pointe de l'appareil s'illumina d'un bourdonnement basse fréquence, une petite luciole bleue et oscillante qui révélait brusquement les millions de tourbillons de poussière millénaire en suspension. La lumière dansait sur les bustes de marbre blanc alignés le long des murs, leur donnant l'air de spectres surpris en plein conciliabule, leurs yeux de pierre fixés sur les intrus avec une désapprobation glaciale.

« Ils sont là, Donna. Juste au-dessus de nous, nichés dans les plis de la quatrième dimension, là où la géométrie commence à saigner », murmura le Docteur.

Sa voix n'était qu'un souffle, mais dans ce silence de tombeau, elle sembla ricocher contre les parois de pierre avec une résonance surnaturelle. Il ne regardait pas devant lui. Ses yeux, d'ordinaire si brillants de curiosité, étaient fixés sur les angles morts du plafond, là où les ombres paraissaient s'épaissir, s'agglutiner et palpiter comme un organe vivant.

« Ils ne s'intéressent pas à l'or des pharaons, ni aux bijoux des rois morts. Ces choses ne sont que des cailloux pour eux, des jouets oubliés par le temps. Ils sont ici pour la résonance. »

Donna frissonna. Ce n'était pas un petit frisson de froid, mais une secousse qui parcourut tout son corps, faisant s'entrechoquer ses dents bruyamment. Le claquement sec résonna dans la galerie, l'effrayant elle-même. Elle ramena les pans de sa veste contre sa poitrine, ses doigts devenus blancs et engourdis cherchant désespérément une chaleur que le bâtiment, devenu hostile, lui refusait.

« Docteur, je suis sérieuse. Il fait un froid à geler les gènes, ici. »

Les yeux écarquillés, elle poursuivit dans un sifflement :

« C'est un froid qui s'insinue sous la peau pour vous murmurer des questions auxquelles vous n'avez aucune envie de répondre. »

Elle renifla l'air ambiant avant de grimacer de dégoût.

« Et cette odeur... ce n'est pas juste de la vieille pierre et de la poussière. C'est écœurant. On dirait qu'on a versé du sirop de fraise industriel sur un cadavre en décomposition. C'est sucré, collant... et ça sent la fin de tout. »

Ils s'avancèrent lentement vers la galerie égyptienne. Sous la lueur bleue et erratique du tournevis, les statues de granit noir postées à l'entrée semblaient s'étirer, grandir, leurs silhouettes devenant plus menaçantes à mesure qu'ils approchaient. L'air devint plus dense, chargé d'une électricité statique palpable qui faisait pétiller les cheveux roux de Donna, les soulevant légèrement comme s'ils étaient attirés par le plafond. Le Docteur s’arrêta net devant un sarcophage massif, taillé dans une pierre si sombre qu’elle semblait boire la lumière. Tandis qu'il effleurait la surface glacée, ses traits se figèrent, trahissant l'amertume d'une pensée lointaine.

« La résonance historique, Donna. Réfléchis-y. Des milliers d'années de croyances accumulées, de douleur, d'espoir et de rituels. Pour des entités qui se nourrissent de la trame même du temps, cet endroit n'est pas un musée. C'est un buffet à volonté. Et ils sont en train de mettre la table. »

Il abaissa son tournevis et pointa le faisceau vers le sol. Là, entre deux dalles de marbre parfaitement jointes, une liane de propolis ambrée, translucide et visqueuse, commençait à ramper avec une lenteur de reptile. Elle palpitait d'une faible lueur violette. Elle semblait infecter la pierre, s'insérant dans les pores du marbre, réécrivant la matière elle-même pour la plier à une architecture alien. Donna observa la liane avec une fascination mêlée d'horreur. Elle sentit son estomac se nouer.

« On ne va pas rester là à attendre qu'ils nous servent en dessert, n'est-ce pas ? » demanda-t-elle, sa voix retrouvant enfin une pointe de son tranchant habituel, sa meilleure arme contre la panique.

Le Docteur se redressa, la lueur bleue du tournevis jetant des ombres anguleuses sur son visage déterminé. Il esquissa un sourire, mais c'était un sourire sans joie, celui qu'il réservait aux tempêtes.

« Oh que non », répondit-il d'un ton sec. « On va gâcher leur dîner. Et je déteste les invités malpolis. »

Ils s'engagèrent sous les arches de la galerie égyptienne, mais le temple de l'histoire avait muté en une aberration biologique terrifiante. Le silence majestueux du British Museum avait été remplacé par un bruissement humide, le son de milliers de cellules se multipliant à une vitesse surnaturelle. L'air était chargé d'un parfum de sève entêtant, presque écœurant. Des lianes de propolis ambrée, translucides et visqueuses, rampaient le long des murs de granit rose, s'insinuant dans les hiéroglyphes. Elles s'enroulaient autour des colonnes avec une faim visible, leurs vrilles se contractant par intermittence, tel un système nerveux à vif. Sous leurs pas, le sol n'était plus tout à fait solide. Des amanites tue-mouches colossales perçaient les dalles de pierre avec une force brute, leurs racines blanches et fibreuses soulevant les pavés. Le spectacle le plus macabre résidait dans les sarcophages. Certaines de ces excroissances fongiques avaient élu domicile au creux même des cercueils de pierre, se nourrissant de l'ombre et de l'ancienneté. Leurs chapeaux rouge sang, parsemés de pustules blanches, pulsaient d'une lueur organique rythmée, une lumière basse et charnelle qui semblait coordonnée sur un battement de cœur invisible. Le Docteur s'arrêta pile devant la statue monumentale de Ramsès II. Sous la lumière pourpre et vacillante des champignons, le colosse de pierre semblait pleurer de la résine ambrée. Le Seigneur du Temps paraissait soudain minuscule face à l'immensité du Pharaon et à la décomposition de la réalité. Ses épaules, d'ordinaire si droites, s'affaissèrent sous le poids de son manteau marron.

« Tu sais, Donna... j'ai vu des mondes brûler jusqu'à l'atome, » murmura-t-il d'une voix rauque qui se perdit dans le vide de la galerie. « J'ai vu des galaxies s'éteindre dans un cri que personne ne pouvait entendre. J'ai vu des espèces entières s'autodétruire, s'arracher les entrailles parce qu'elles s'étaient convaincues que la cruauté était leur seule défense. Qu'il fallait frapper pour ne pas être frappé. »

Il resta un long moment immobile, le regard perdu dans les yeux de pierre du roi mort. Puis, il se tourna lentement vers elle. Dans le clair-obscur de la galerie, son visage n'était plus celui de l'aventurier excentrique aux baskets usées. Il était creusé par les rides de guerres oubliées et de décisions impossibles.

« Qu’est-ce qui est le mieux, Donna ? » demanda-t-il, et il y avait une fêlure dans sa voix qu’elle n'avait jamais entendue. « Être né bon par nature, sans le moindre effort, comme une évidence biologique ? Ou dépasser sa propre noirceur, vaincre sa part de monstre au prix d’immenses efforts, minute après minute, jour après jour ? »

Le sarcasme habituel de Donna s'évanouit. Elle ne voyait plus le « Martien » ou le pilote de la boîte bleue. Elle voyait l'homme derrière le mythe, une âme millénaire à vif. Elle fit un pas vers lui et posa une main ferme, solide, presque protectrice sur son bras.

« Je ne sais pas pour les autres, l'homme de l'espace », répondit-elle d'une voix douce mais d'une certitude absolue. « Mais toi, tu fais l'effort. Même quand c'est moche, même quand personne ne regarde et que c'est plus facile de tout faire sauter. Tu n’es pas né saint, peut-être, et Dieu sait que tu peux être agaçant, mais tu choisis de l'être. À chaque seconde. À chaque battement de tes deux cœurs. »

Elle pressa son bras, une ancre humaine dans cet océan d'étrangeté.

« Et c'est pour ça que je reste. Parce que ce choix-là, c'est la plus belle chose que j'aie jamais vue. »

Le Docteur baissa les yeux vers la main de Donna. Puis, il redressa le col de son manteau, une étincelle de sa vieille détermination reprenant vie dans son regard.

« Bon ! » s'exclama-t-il, sa voix retrouvant un peu de son éclat. « On a un futur à sauver et des champignons malpolis à déraciner. Allons-y ! »

Dans un éclair de satin pourpre, le chef lémurien au sabre bondit d'une corniche surplombant la frise du Parthénon, décrivant une courbe parfaite. Il n'était plus seul. Dans son sillage, une douzaine de ses congénères surgirent des ombres du plafond, se balançant aux lianes de propolis avec une agilité déconcertante. Leurs costumes de trapézistes dorés, incrustés de paillettes qui captaient et multipliaient la lueur bleue du tournevis, jetaient des reflets de kermesse tragique sur les murs de pierre. Ils formèrent un cercle parfait autour du duo, leurs petits corps musclés tendus. Leurs yeux ambrés, dénués de pupilles visibles, fixaient le Docteur avec une dévotion fanatique qui ne laissait aucune place à la négociation ou au doute. Le Docteur ne recula pas d'un pouce. Il planta ses baskets dans le sol qui commençait déjà à s'amollir, leva les mains et commença à scander. Sa voix prit une texture étrange, métallique et rythmée, chaque syllabe étant projetée avec force :

« Petits primates, portez la peine pour que le passé périsse. Pas de peur, pas de plaie, car la paix poindra bientôt. Par ma parole, le portail se pliera. »

Donna, les sourcils haussés jusqu'à la racine de ses cheveux roux, lui jeta un regard de côté, totalement incrédule malgré la terreur qui lui nouait l'estomac. Elle serra la poignée de son parapluie contre son cœur, sentant le métal froid contre sa paume.

« Tu fais des allitérations, maintenant ? » siffla-t-elle. « C'est ton nouveau super-pouvoir ? Tu vas les vaincre avec des figures de style de CM2 ? »

« C'est de la physique acoustique, Donna ! » rétorqua le Docteur entre deux scansions, la mâchoire contractée par l'effort. « Les sons occlusifs, les P, créent des micro-ondes de choc qui stabilisent les spores en suspension ! Je ne fais pas de la poésie, je colmate une fuite de réalité avec des labiales ! »

Mais les créatures ne l'écoutaient plus. Leurs mains agiles, aux longs doigts noirs, tissaient déjà un réseau complexe de filaments électriques autour de la Pierre de Rosette. L'artefact se mit à pulser d'une lumière interne, maladive, une lueur de néon qui semblait ronger la pierre de l'intérieur. Sous l'effet du rituel, les hiéroglyphes ptolémaïques se mirent à ramper, se déformant pour se transformer en un langage binaire de pure lumière qui s'échappait de la stèle en hologrammes instables, projetant des codes aliens sur les bustes des pharaons. C'est alors que le musée commença véritablement à se liquéfier. Le spectacle était terrifiant. Le parquet de chêne ondula, envoyant des vagues de bois solide se briser contre les plinthes dans un craquement de fin du monde. Les murs de briques devinrent translucides, perdant leur opacité historique pour révéler, par transparence, une dimension cauchemardesque qui attendait de l'autre côté. Des forêts de cristaux géants s'élevant vers un ciel indigo traversé d'éclairs silencieux. Londres n'était plus qu'un calque mal ajusté, une diapositive qui brûlait sur l'objectif d'une autre planète. Saisissant l'instant où le Docteur vacillait sur le sol mouvant, le chef lémurien fondit sur lui. Son minuscule sabre d'argent, chargé d'arcs électriques pourpres, décrivait une trajectoire mortelle vers le cou du Seigneur du Temps. C'est là que Donna fit ce qu'elle savait faire de mieux. S'indigner. Elle s'interposa avec une bravoure absurde, un rempart de chair et de cuir face à l'impossible. Elle déploya son parapluie à motif léopard d'un coup sec. Schlak. Le bruit du ressort qui s'enclenche retentit. Le primate, déstabilisé par cette barrière soudaine de tissu synthétique tacheté et de baleines en métal, freina son élan en plein vol, ses griffes crissant sur le tissu.

« Oh, tu ne vas pas toucher à mon Martien, toi ! Pas aujourd'hui ! » tonna-t-elle, son regard si noir, si chargé d'une fureur purement londonienne, que même le lémurien parut douter de sa divinité pendant une seconde cruciale.

Profitant de cette seconde d'hésitation salvatrice, le Docteur pointa son tournevis, dont la lumière bleue hurlait, vers le cœur vibrant de la Pierre de Rosette. Ses yeux brûlaient d'une détermination millénaire, celle de l'homme qui a vu trop de mondes s'effondrer.

« J'inverse la polarité ! » s'écria-t-il, un cri de triomphe désespéré jeté à la face du chaos.

Un flash de lumière aveuglante, d'un blanc insoutenable, enveloppa la galerie, effaçant les statues, les singes et les murs. Le tumulte des dimensions qui s'entrechoquent s'éteignit d'un coup sec. Le silence qui suivit fut absolu, pur. Lorsque Donna rouvrit enfin les yeux, le British Museum avait disparu. La pluie glacée de Londres, le parfum de champignons et le cuir mouillé s'étaient évaporés. Ils surplombaient un abîme chromatique aux profondeurs infinies, portés par une plateforme de verre translucide. Face à eux s'étalait Néo-Londres. Une jungle de néons émeraude dont les tours diaphanes semblaient sculptées dans le jade et la lumière. La cité était baignée dans une clarté artificielle, froide et limpide, totalement dépourvue d'ombres portées. Des véhicules silencieux glissaient sur des rails de lumière entre les tours, tandis que des écrans géants de la taille de quartiers entiers projetaient des équations lumineuses dans un ciel sans étoiles, d'un noir de jais. Le Docteur rangea lentement son tournevis dans sa poche, sa poitrine se soulevant au rythme d'une respiration saccadée. Il ne souriait pas. Son regard, sombre et analytique, sondait les profondeurs abyssales de la cité émeraude, là où le mouvement ne s'arrêtait jamais.

« On n'a pas fermé la faille, Donna. On est tombés dedans. Le court-circuit a fusionné les calques. »

Il marqua une pause, sa voix empreinte d'une gravité nouvelle qui fit frissonner sa compagne.

« Bienvenue à Néo-Londres. Et j'ai bien peur qu'on ne soit pas sur la liste des invités. »


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