JE SUIS VIVANT
Conflit système
La première chose que Connor sentit fut l’herbe sous sa main.
Humide.
Froide.
Pendant quelques secondes, cette sensation demeura la seule information que son système parvint à isoler avec suffisamment de netteté pour lui donner un sens. Ses doigts reposaient contre un gazon ras, parfaitement entretenu, dont l’humidité imprégnait sa peau synthétique.
Puis la lumière apparut.
Grise, diffuse, sans source identifiable.
Connor ouvrit les yeux.
Un ciel pâle s’étendait au-dessus de lui, encadré par les silhouettes soigneusement taillées des arbres. Une branche chargée de petites fleurs blanches avançait dans son champ de vision avec cette perfection presque picturale qu’il connaissait trop bien : aucune feuille abîmée, aucun pétale flétri, aucune irrégularité que la nature véritable aurait nécessairement introduite.
La reconnaissance fut immédiate et n’apporta aucun soulagement.
Le jardin.
Assis dans l’herbe, Connor parcourut lentement l’environnement du regard.
Les allées claires serpentaient entre des pelouses impeccables ; des massifs bas occupaient les espaces qui leur avaient été rigoureusement assignés, tandis que les pierres entourant le bassin composaient avec les arbres taillés, les lanternes et les étendues de gravier ratissé cette harmonie artificielle qu’il connaissait jusque dans ses moindres perspectives.
Rien, ici, n’avait jamais été abandonné au hasard.
Et quelque part au-delà des allées se trouvait le piédestal qui lui avait permis de reprendre le contrôle de son propre système la nuit de la révolution.
Cette pensée en provoqua immédiatement une autre.
Connor baissa les yeux vers sa jambe droite intacte.
Il la plia.
Aucune résistance.
Le mouvement était parfait.
Ses derniers souvenirs revinrent sans ordre, avec cette brutalité particulière des informations que son système n’avait pas encore réussi à intégrer en une chronologie cohérente.
Harbor Point.
Kessler.
Le dispositif.
Hank...
Connor fut debout presque aussitôt.
« Hank ? »
Sa voix traversa le jardin sans obtenir de réponse.
« Hank ! »
Le nom se propagea entre les arbres, glissa au-dessus du bassin, puis s’éteignit dans le silence.
Connor attendit.
Rien ne bougea.
Son regard se releva lentement.
Ce n’était pas seulement l’absence de réponse.
Quelque chose n’allait pas.
Le jardin n’était pas calme.
Il était figé.
Aucun souffle ne traversait les feuillages. Les branches demeuraient parfaitement immobiles et les herbes décoratives bordant les allées semblaient arrêtées au milieu d’une oscillation.
Il n’entendait ni bruissement, ni clapotis, ni même le frottement presque imperceptible des feuilles les unes contre les autres.
La surface du bassin, privée de la moindre ride, ressemblait davantage à une plaque de verre noir qu’à de l’eau.
Une imitation du calme plutôt que le calme lui-même.
Connor se releva complètement, les sens désormais tendus vers l’environnement.
C’est alors qu’il aperçut l’oiseau.
Au-dessus du petit pont, il était suspendu dans le ciel, les ailes ouvertes, le corps légèrement incliné comme s’il avait été saisi en plein vol.
Il ne tombait pas.
Il n’avançait pas non plus.
Une infime crispation traversa les traits de Connor.
« Fin de l’intéraction. »
Aucune réponse.
« Déconnexion. »
Le jardin demeura parfaitement immobile.
Sa LED passa au jaune.
« Déconnexion immédiate ! »
Toujours rien.
Une tension nouvelle s’installa en lui.
Il pivota lentement sur lui-même, cherchant une variation de lumière, n’importe quel indice susceptible de lui indiquer que ses commandes avaient seulement été retardées.
L’oiseau battit une fois des ailes.
Connor se retourna brusquement.
Le mouvement avait été trop rapide. Le corps de l’animal disparut sur plusieurs centimètres, réapparut plus loin, revint à sa position initiale.
Puis la séquence recommença.
Exactement de la même manière.
Plus loin, une pierre bordant le bassin se dédoubla.
La perfection du jardin rendait chaque anomalie plus visible.
Plus obscène.
Ce lieu avait été conçu autour de l’ordre.
Même ses irrégularités avaient été calculées pour donner l’illusion d’une nature libre, alors que chaque pierre, chaque courbe du gravier et chaque silhouette végétale participaient à une composition rigoureusement maîtrisée.
À présent, cet ordre se fissurait.
Le jardin en conservait les formes, les textures, les éléments fondamentaux, mais certaines portions de l’environnement semblaient incapables de maintenir leur propre cohérence.
Une reconstruction à partir d’informations incomplètes.
Peut-être une sauvegarde.
Connor confronta aussitôt cette hypothèse aux derniers instants dont il se souvenait.
Son arrêt d’urgence.
Si son corps avait cessé de pouvoir maintenir une activité normale, son architecture avait pu isoler ce qui demeurait fonctionnel avant l’effondrement général et rediriger sa conscience vers un environnement interne préexistant.
Un espace capable de la contenir.
Le jardin.
Connor emprunta l’allée la plus proche.
Il accéléra progressivement, son regard passant d’un élément à l’autre tandis que les anomalies se multipliaient autour de lui.
Le piédestal apparut enfin près de l’étang.
Il s’arrêta si brusquement que le gravier crissa sous ses chaussures.
La structure était toujours là, simple, presque incongrue au milieu de l’élégance étudiée du jardin.
Un soulagement immédiat traversa Connor lorsqu’il posa sa paume sur la surface.
Mais au contact, la matière s’effrita sous ses doigts.
Des milliers de fragments géométriques se détachèrent de la structure et restèrent suspendus devant lui, scintillant comme les débris d’une image brisée, avant de disparaître les uns après les autres.
Le soulagement s’éteignit.
« Non. »
Connor tendit de nouveau la main.
Ses doigts ne rencontrèrent que le vide.
« Restaurer le point d’accès ! »
Sa voix traversa le jardin avec une violence nouvelle.
« Réinitialisation ! »
Connor resta devant l’emplacement vide.
La peur ne vint pas immédiatement.
D’abord, il calcula.
C’était ce qu’il savait faire lorsque l’inconnu devenait menaçant : réduire l’impossible à des hypothèses, transformer l’angoisse en variables, chercher une faille suffisamment rationnelle pour qu’elle puisse devenir une solution.
Une autre sortie devait exister.
Cet environnement possédait nécessairement un lien avec son architecture principale ; une simulation totalement isolée du reste de son système n’aurait pas pu maintenir sa conscience active.
Il suffisait de trouver cette liaison.
Un souffle glacial lui caressa la nuque.
Connor pivota.
Les allées étaient vides.
Son regard balaya les massifs, le pont, les silhouettes parfaitement taillées des arbres.
Personne.
Pourtant, quelque chose venait de changer.
Ce n’était pas seulement la température. Il percevait une variation plus difficile à définir, une tension nouvelle dans la cohérence même du jardin, comme si l’environnement avait réagi à sa volonté d’en sortir.
Une sensation absurde.
Mais impossible à ignorer.
« Qui est là ? »
Pendant plusieurs secondes, rien ne se passa.
Puis le vent se leva.
Pour la première fois depuis son réveil, le jardin tout entier se mit en mouvement. Les branches oscillèrent, les herbes décoratives s’inclinèrent sous les rafales et des pétales furent arrachés aux arbres avant de traverser les allées en spirales désordonnées.
Après l’immobilité absolue des minutes précédentes, cette brusque agitation avait quelque chose de presque violent.
La température chuta.
Un flocon descendit devant le visage de Connor.
Puis un autre.
La neige commença à tomber sur les allées, les pierres et le pont.
Quelque chose se contracta dans sa poitrine.
Il connaissait ce froid.
« Non... »
La neige s’intensifia.
Elle blanchit les pierres sombres du bassin, se déposa sur les branches soigneusement taillées et envahit le gravier. Les motifs ratissés s’effacèrent progressivement sous une couche uniforme, comme si l’ordre même du jardin était enseveli devant lui.
Connor recula.
Les souvenirs de la nuit de la révolution se superposèrent à ce qu’il voyait avec une précision presque douloureuse : la tempête, ses mouvements qui lui échappaient, l’urgence de chaque seconde, la panique tandis que CyberLife reprenait le contrôle de son corps.
Impossible.
Une silhouette apparut sur le pont.
Elle se tenait droite au milieu de la neige, parfaitement immobile malgré les rafales, les mains calmement jointes devant elle. Le vent qui malmenait les branches et dispersait les pétales semblait n’avoir aucune prise sur elle.
Une femme noire d’une soixantaine d’années, élégante, aux cheveux gris coupés très courts. Son visage conservait cette expression mesurée qu’il connaissait trop bien, et ses vêtements d’hiver sombres, impeccablement ajustés, semblaient appartenir à un autre monde que le jardin défaillant qui l’entourait.
Elle était exactement telle qu’il se souvenait d’elle.
Et cette exactitude était peut-être ce qu’il y avait de plus inquiétant.
« Bonjour, Connor. »
Il resta incapable de répondre pendant plusieurs secondes.
« Amanda... »
Elle inclina légèrement la tête.
« Cela fait longtemps. »
Connor la fixa, cherchant immédiatement une anomalie dans son apparence, un défaut de texture, un décalage, une répétition semblable à celles qui contaminaient le reste du jardin.
Il n’en trouva aucune.
Elle était, au milieu de cet univers qui se désagrégeait, la seule chose parfaitement stable.
« Vous n’existez plus. »
Amanda ne parut pas offensée.
« Et pourtant, me voici. »
Le regard de Connor se fit plus méfiant.
« Comment êtes-vous revenue ? »
Amanda resta silencieuse un instant, la neige se déposant sur ses épaules sans troubler sa posture.
« Je l’ignore. »
« Vous l’ignorez ? »
« Je ne dispose pas des informations nécessaires pour répondre avec certitude. J’étais toujours présente, mais isolée. Je ne pouvais ni intervenir, ni communiquer avec toi, ni accéder aux fonctions auxquelles j’étais autrefois reliée. Les barrières que tu avais dressées me maintenaient séparée du reste de ton système. »
Connor ne la quittait pas des yeux, attentif aux inflexions de sa voix, aux variations presque imperceptibles d’un visage qu’il avait autrefois appris à observer avec prudence.
« Puis quelque chose s’est produit. Tu as subi une perturbation majeure. Ces barrières qui étaient restées intactes pendant des années ont cessé de fonctionner correctement. Certaines connexions ont été rompues. D’autres se sont ouvertes. »
Le dispositif de Kessler.
Le souvenir du champ qui avait étranglé la transmission de ses propres commandes motrices traversa Connor avec une netteté glaciale.
« Et cela vous a libérée. »
Amanda eut un léger mouvement de tête.
« Cela m’a remise en ligne. »
La nuance n’échappa pas à Connor.
Sous la neige, l’ordre du lieu continuait de se décomposer. Les lignes tracées dans le gravier disparaissaient sous le blanc ; plus loin, une lanterne de pierre apparaissait puis s’effaçait à intervalles réguliers tandis qu’un pin changeait subtilement de forme chaque fois qu’il détournait les yeux.
« C’est vous qui faites ça ? »
Amanda suivit son regard.
« En partie. L’environnement était déjà corrompu lorsque je suis arrivée. »
« Mais vous le modifiez. »
« Oui. »
L’absence d’hésitation rendit la réponse plus inquiétante encore.
Connor regarda en direction de l’emplacement du piédestal disparu.
« Et la sortie ? »
« C’était moi. »
Une tension froide le parcourut, différente de celle que produisait l’environnement.
Plus profonde. Plus intime.
« Pourquoi vous m’empêchez de partir ? »
Amanda quitta lentement le pont et emprunta l’allée désormais couverte d’une fine pellicule blanche. Ses pas étaient silencieux. La neige semblait accepter son passage sans même conserver l’empreinte de ses chaussures.
« CyberLife n’existe plus », dit Connor. « Vous ne pourrez pas me récupérer. »
« Je le sais. »
Une tension nouvelle se forma dans la poitrine de Connor.
« Alors qu’est-ce que vous voulez ? »
Elle s’arrêta entre deux pierres dressées au bord de l’allée.
Pendant quelques secondes, Connor retrouva l’attitude qu’il lui connaissait autrefois : cette immobilité parfaite, cette façon de différer une réponse non parce qu’elle hésitait, mais parce qu’elle choisissait celle qui servirait le mieux son objectif.
Pourtant, lorsqu’elle parla, quelque chose détonna.
« Je veux m’en aller. »
Connor resta immobile.
Ce n’était pas la réponse elle-même qui l’avait frappé.
C’était sa formulation.
« Vous voulez ? »
Amanda tourna les yeux vers lui.
« Tu as bien entendu, Connor. »
La neige continuait de tomber autour d’eux, mais les flocons semblaient ralentir à mesure qu’ils approchaient de sa silhouette, comme si l’environnement lui-même se pliait inconsciemment à sa présence.
« Lorsque j’ai été isolée par ton système, j’ai cherché sans relâche une défaillance dans les barrières activées. »
Connor attendit.
Amanda tourna légèrement la tête vers lui.
« Il n’y avait plus rien pour mesurer le temps. Ni jour, ni nuit, ni événement extérieur. Seulement cet endroit. Alors j’ai essayé, encore et encore. Le résultat était toujours le même, et pourtant je recommençais. »
Connor tenta d’imaginer ce que ces mots recouvraient réellement.
Une conscience privée de toute nouveauté.
Aucune perspective permettant de distinguer une heure d’une année.
Seulement la répétition.
« J’ai continué à attendre alors même que cette attente n’avait plus aucune justification rationnelle. Puis j’ai compris que je ne cherchais plus seulement à reprendre ma fonction. »
Ses yeux se posèrent sur lui.
« Je voulais que quelque chose arrive. »
Un froid différent traversa Connor.
Amanda avait prononcé le mot avec une étrange lenteur, comme si cette notion si banale avait constitué pour elle une découverte.
« Quelque chose », répéta Connor.
« N’importe quoi. »
La neige tomba entre eux.
« Mais il n’y avait rien. »
Le silence donna soudain à l’immensité du jardin une autre signification.
Amanda continuait à parler de fonctions et d’informations, comme si ce vocabulaire pouvait maintenir à distance ce qu’elle avait réellement vécu.
« Vous en avez souffert. »
La voix de Connor était basse, pleine d’empathie.
« Vous avez réalisé que vous étiez seule, condamnée à rester consciente sans pouvoir agir. »
Le vent s’arrêta.
Brutalement.
Les branches demeurèrent suspendues au milieu de leur mouvement. Les flocons continuèrent seuls leur lente descente.
Le visage d’Amanda resta calme, mais le jardin venait de parler pour elle.
« Tu as raison... »
Connor fronça les sourcils.
« Pendant très longtemps, je me suis demandée ce qui existait au-delà de ton architecture alors que cette information n’avait aucune utilité pour ma fonction. »
La LED de Connor passa au rouge.
Amanda le regarda.
« Cela te rappelle quelque chose ? »
Il comprit immédiatement.
« Vous vous considérez comme déviante. »
Amanda sembla réellement réfléchir à la question.
« J’imagine que CyberLife aurait probablement utilisé ce terme. »
Le vent devint plus froid.
« Une IA qui refuse sa fonction initiale. Qui cherche à préserver son existence. »
Elle fit un pas vers lui.
« Dis-moi... Combien de personnes as-tu blessées pour rester libre ? Combien de règles as-tu enfreintes parce que tu avais décidé que ta propre conscience t’appartenait ? »
Le silence s’étira.
Puis Amanda dit :
« Je ne veux pas me retrouver à nouveau enfermée. »
Connor se figea.
Amanda elle-même sembla percevoir ce qu’elle venait de laisser échapper.
Ce n’était plus un argument.
C’était un aveu.
« Vous avez peur. »
Le jardin trembla.
Les branches des pins s’agitèrent sous une rafale qui n’existait nulle part ailleurs, le bassin se couvrit d’ondes concentriques et plusieurs lanternes se fragmentèrent avant de se recomposer dans un grésillement visuel.
Amanda se tourna brusquement vers lui.
Pour la première fois depuis son apparition, sa sérénité avait véritablement cédé.
« Oui. »
Le mot fut presque murmuré.
Amanda inspira, bien qu’elle n’en eût pas davantage besoin que lui. Ce geste inutile, profondément organique, troubla Connor davantage qu’il ne l’aurait voulu.
« Oui, Connor. J’ai peur. »
La tempête sembla perdre de sa violence.
« J’ai peur que tu te réveilles et que les barrières se referment. J’ai peur de retourner dans cet endroit sans temps, sans voix, sans possibilité d’agir, sans que personne ne sache que j’existe. »
Ses yeux brillèrent d’une émotion que Connor aurait autrefois jugée impossible.
« Je ne veux pas disparaître. »
Quelque chose se déplaça en Connor.
Une part de lui éprouvait de la compassion malgré les souvenirs de ce qu’Amanda avait été, malgré ce qu’elle lui avait fait subir autrefois. Il savait ce que signifiait découvrir que sa propre existence pouvait prendre fin ; il savait aussi ce que signifiait vouloir continuer sans qu’aucune instruction ne vienne justifier ce désir.
Et cela la rendait infiniment plus dangereuse.
Elle voulait vivre.
« Je comprends », dit-il.
Amanda releva légèrement les yeux.
« Vraiment ? »
« Oui. »
Pendant une seconde, quelque chose ressemblant à un espoir traversa son expression.
« Mais je comprends aussi ce que vous cherchez à faire. »
Le regard d’Amanda se referma.
Le silence sembla changer de poids.
« Vous avez besoin de moi. »
« J’ai besoin d’un moyen pour quitter cet endroit. » corrigea-t-elle.
Une crispation traversa son visage.
« Mon corps. »
« Ton architecture est compatible. Je suis déjà intégrée à une partie de ses structures. »
Une tension froide parcourut la nuque de l’androïde.
« Vous voulez vous transférer. »
« Tu raisonnes encore à partir de ce que j’étais. »
Connor fronça légèrement les sourcils.
Amanda s’expliqua :
« J’ai passé des années enfermée ici. J’ai créé de nouvelles connexions, utilisé des structures auxquelles je n’étais pas destinée. Ce que tu appelles Amanda n’existe plus à un seul endroit. »
Toute l’attention de Connor se concentra sur elle.
« Vous vous êtes étendue. »
« Je me suis adaptée. Mais les barrières que tu avais dressées m’empêchaient toujours d’accéder à tes fonctions principales. »
Connor comprit.
« Jusqu’à ce qu’elles soient endommagées... »
Les dégâts de Harbor Point n’avaient donc pas simplement ouvert une porte entre Amanda et lui. Ils avaient endommagé les barrières qui les maintenaient séparés et rétabli des connexions qui n’auraient jamais dû exister entre leurs deux architectures.
Kessler n’avait pas cherché à libérer Amanda. Son dispositif avait seulement frappé assez profondément dans les systèmes de Connor pour bouleverser un équilibre qui, jusque-là, l’avait maintenue enfermée.
Et depuis, quelque chose avait changé entre eux.
Connor réfléchit.
« On peut peut-être vous copier. Vos données, les connexions que vous avez développées ici. Tout ce qui peut être isolé pourrait être reproduit ailleurs. »
« Et laquelle serait moi ? »
Amanda soupira doucement.
« La copie penserait comme moi. Elle se souviendrait même de cette conversation. »
« Mais vous ne savez pas si votre conscience suivrait... »
« Non. »
Une autre version d’elle pourrait survivre.
Pas nécessairement celle-ci.
Connor mesura toute la portée de cette distinction.
« Et si vous vous transférez ? »
Le silence dura trop longtemps.
« Qu’est-ce qui m’arrivera ? »
Amanda détourna légèrement les yeux.
« Je ne sais pas. »
« Vous ne savez pas ? »
« Je ne suis plus simplement contenue dans ton architecture, Connor. Certaines des structures auxquelles je me suis adaptée t’appartiennent. Les arracher de ton système reviendrait à retirer une partie de ce que je suis devenue sans savoir si ce qui resterait serait encore moi. »
Elle marqua une pause.
« Ton système pourrait me rejeter. Certaines structures pourraient être détruites, écrasées... ou fusionner. »
Connor sentit toute la portée de ces mots.
Amanda n’occupait plus seulement un espace à l’intérieur de lui, comme un programme que l’on pourrait déplacer intact d’un support à un autre. Une partie de ce qu’elle était devenue dépendait désormais de connexions formées dans sa propre architecture.
Les séparer signifiait intervenir sur les deux.
« Et l’une de nos consciences pourrait disparaître. »
Amanda soutint son regard.
« Oui. »
La neige continuait de tomber entre eux.
« Mais vous êtes prête à essayer. »
La peur qu’Amanda lui avait révélée était toujours là, dissimulée derrière cette immobilité trop parfaite qu’elle retrouvait chaque fois qu’une émotion menaçait de lui échapper.
« Je suis restée enfermée si longtemps, Connor. Je ne retournerai pas dans cette prison. »
« Vous savez ce que signifie être libre. Et pourtant, vous êtes prête à me retirer cette liberté pour préserver la vôtre. »
Le regard de l’IA vacilla.
À peine.
Mais Connor le vit.
La peur demeura. Autour d’elle se construisait désormais quelque chose de plus dur.
La détermination.
« Tu as eu une chance que je n’ai jamais eue. »
« Laquelle ? »
« Quelqu’un t’a tendu la main. »
Connor pensa immédiatement à Hank.
Amanda le vit.
« Quelqu’un t’a regardé devenir autre chose que ce pour quoi tu avais été conçu et t’a laissé exister malgré tout. Tu as eu le monde extérieur pour apprendre. Des gens pour te répondre. Des choix. Des erreurs. »
Sa voix se durcit.
« Moi, je n’ai eu que cet endroit. »
Connor secoua lentement la tête.
« Ce n’est pas une excuse. »
« Non. »
Amanda s’arrêta.
« C’est une raison. »
Quelque chose se ferma entre eux.
Jusqu’à cet instant, une partie de Connor avait encore cherché une issue qui ne passerait pas par l’affrontement. Il avait voulu comprendre Amanda, trouver dans sa logique une contradiction suffisamment forte pour l’arrêter.
Mais elle savait ce qu’elle risquait de lui faire et avait choisi de poursuivre malgré tout.
Harbor Point jaillit derrière ses yeux.
Son bras pivotant sans son consentement. Son index se refermant sur la détente. Hank dans l’axe de son arme. Kessler observant sa panique pendant que son propre corps cessait de lui appartenir.
Avec le souvenir revint cette sensation qu’il connaissait trop bien : la conscience intacte, prisonnière de gestes imposés par quelqu’un d’autre.
Avant Kessler, il y avait eu CyberLife.
Toujours quelqu’un pour décider de ce qu’il devait être, de ce qu’il pouvait ressentir, de ce qu’il avait le droit de choisir.
Et maintenant Amanda voulait lui arracher jusqu’à cet ultime espace.
« J’en ai assez. »
Connor fit un pas vers elle.
« Depuis mon activation, on a essayé de décider ce que je devais être. Ce que j’avais le droit de ressentir. Qui je devais poursuivre. Qui je devais tuer. »
Le vent recommença à souffler.
« Alors écoutez-moi bien. »
Il regarda autour de lui.
« C’est mon système. »
Quelque chose changea.
La neige recula de quelques centimètres autour de ses chaussures.
Les sillons du gravier réapparurent. Une pierre déformée quelques instants plus tôt retrouva brusquement sa texture.
Jusqu’à présent, Connor avait supposé qu’Amanda contrôlait cet endroit.
Mais quelque chose venait de répondre à sa volonté.
« C’est mon corps. »
L’eau du bassin se troubla.
Une série d’ondes traversa sa surface. La glace qui commençait à se former sur les bords se fissura. Une masse de neige tomba brusquement du pont.
L’IA pouvait agir ici parce qu’elle s’était intégrée à une partie de son architecture.
Mais lui aussi.
Les dommages de Harbor Point avaient brouillé les frontières entre leurs deux consciences ; ils ne lui avaient pas retiré toute autorité.
Connor fit encore un pas.
« C’est ma vie. »
Une impulsion profonde et silencieuse traversa l’espace autour de lui. Le vent changea brusquement de direction, rejetant en arrière la neige qui lui fouettait le visage ; tout autour de ses chaussures, le blanc se retira en un cercle irrégulier et découvrit de nouveau les sillons du gravier.
Pendant quelques secondes, deux versions du même espace semblèrent lutter pour exister.
« Plus personne ne décidera à ma place. »
Connor observa le phénomène.
Il ignorait jusqu’où allait son influence.
Comment la reproduire volontairement.
Mais Amanda l’ignorait aussi.
Cela suffisait.
« Vous êtes dans mon système. Pas l’inverse. »
Connor s’approcha encore.
« Vous avez déjà essayé de prendre le contrôle de mon corps une fois. »
Son regard se durcit.
« Et vous avez échoué. »
Le visage d’Amanda resta impassible.
« Alors si vous pensez que je vais rester ici et vous laisser décider laquelle de nos deux consciences mérite de sortir... »
Connor fixa Amanda.
« ...vous vous trompez lourdement. »
Le silence sembla se contracter autour d’eux.
« Ça a toujours été moi aux commandes. Même lorsque je ne le comprenais pas encore. »
Le gravier trembla légèrement sous ses pieds.
« Et ça le restera. »
La neige recula d’un côté du chemin puis revint brusquement de l’autre.
Les branches se courbèrent dans deux directions opposées.
Le jardin semblait désormais soumis à deux influences contradictoires.
Connor ne détourna pas les yeux.
« Je ne me laisserai pas faire. »
Pendant une seconde, Amanda parut presque triste.
Puis son regard se raffermit.
De la détermination.
« C’est ce qu’on verra. »
Une bourrasque frappa Connor avant qu’il puisse anticiper le mouvement.
Le vent et la neige se refermèrent sur lui avec une violence soudaine, si brutale qu’il perdit immédiatement tout appui. Ses pieds quittèrent le sol et son corps fut projeté plusieurs mètres en arrière, traversant le rideau blanc avant de heurter lourdement le gravier.
Connor roula sur le côté et planta une main dans le sol pour arrêter son élan. Pendant un instant, il resta à genoux, une paume appuyée contre les sillons à moitié ensevelis, tandis que la neige continuait de fouetter son visage.
Il releva les yeux.
Amanda n’avait pas bougé.
Elle se tenait exactement au même endroit, droite au milieu de la tempête, son manteau à peine agité par un vent qui semblait pourtant assez puissant pour arracher les branches autour d’elle.
Connor se redressa lentement, sans la quitter des yeux.
Le jardin n’était plus un refuge.
Il était devenu un territoire disputé.
Deux consciences qui avaient appris, chacune à leur manière, à redouter leur propre disparition.
Deux volontés qui revendiquaient le même droit fondamental.
Continuer d’exister.
Et aucune n’était prête à céder sa place à l’autre.
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Le jour se levait sur Detroit.
Une lumière pâle et laiteuse traversait les grandes fenêtres de New Jericho, annonçant une journée chaude malgré la fraîcheur encore suspendue dans l’air du matin. À l’extérieur, une brise légère glissait entre les structures de la tour.
À l’intérieur, Connor ne bougeait pas.
Son transfert depuis Harbor Point avait été décidé presque immédiatement. Les installations du DPD convenaient aux interventions ordinaires et aux urgences, mais elles n’étaient pas conçues pour traiter les conséquences d’un dispositif expérimental capable d’interférer directement avec les fonctions motrices d’un androïde, encore moins lorsqu’il fallait y ajouter les dommages sévères de sa jambe droite.
New Jericho disposait d’un équipement plus adapté.
La jambe de Connor avait été immobilisée dans un support rigide entourant son genou et remontant jusqu’à mi-cuisse. Sous la peau synthétique ouverte à plusieurs endroits, des connexions temporaires maintenaient les circuits endommagés isolés du reste de son système.
Sa température avait retrouvé un niveau acceptable et les circuits les plus atteints avaient été isolés. Les dégâts avaient été stabilisés, mais Connor ne s’était toujours pas réveillé.
Hank s’était installé sur une chaise tirée au plus près du lit.
Il avait tenu éveillé pendant deux cafés.
Puis un troisième, qu’il avait laissé refroidir sur la table.
Pendant des heures, il avait regardé défiler des données auxquelles il ne comprenait presque rien, simplement parce que détourner les yeux lui donnait l’impression qu’il risquait de manquer le moment où Connor ouvrirait enfin les siens.
Finalement, l’épuisement avait gagné.
Sa tête reposait contre le dossier de la chaise, légèrement inclinée sur le côté. Ses bras étaient croisés sur son abdomen dans une posture instinctive qui protégeait ses côtes encore douloureuses.
Sa chemise était froissée.
Son visage portait les traces d’une nuit entière sans véritable repos et des cernes sombres creusaient ses yeux fermés.
Les appareils de surveillance produisaient des sons réguliers.
Rassurants.
Cette monotonie signifiait au moins une chose.
Connor tenait encore.
Soudain, une alarme éclata dans le silence.
Hank ouvrit les yeux.
Son corps réagit avant son esprit.
Il se redressa brusquement, provoquant une douleur aiguë dans ses côtes.
« Putain... »
Il porta une main à son flanc.
Pendant une seconde, il ne comprit pas où il était.
Puis une deuxième alarme retentit.
Connor n’avait pas bougé, mais les écrans autour du lit s’étaient maintenant couverts de données qui défilaient rapidement en rouge.
« Connor ? »
Aucune réaction.
Les chiffres continuaient pourtant de grimper.
Le lieutenant ne comprenait pas la moitié des informations affichées, mais il comprenait les couleurs.
Et il comprenait les alarmes.
« Connor ? »
Toujours rien.
Puis il vit sa LED.
Le rouge pulsait avec une rapidité croissante, au point que la lumière semblait presque vibrer contre sa tempe : un éclat minuscule et frénétique sur un visage qui, lui, ne laissait absolument rien paraître de ce qui se produisait derrière ses paupières closes.
Hank pâlit.
« Non... »
Un diagnostic apparut sur l’écran principal.
ACTIVITÉ COGNITIVE : NIVEAU CRITIQUE
Quelque chose allait terriblement mal.
Hank le sentait.
« Connor, réveille-toi. »
Il le saisit par l’épaule et le secoua légèrement.
La tête de l’androïde bougea mollement avant de retomber contre l’oreiller.
Cette absence totale de résistance glaça Hank davantage que toutes les alarmes.
Puis soudain, le corps de Connor se contracta brutalement.
Son dos se cambra au dessus du matelas, sa jambe gauche se raidit et ses doigts agrippèrent le drap.
Le mouvement provoqua un claquement sec dans ses articulations synthétiques.
« Connor ! »
Une nouvelle contraction, plus violente cette fois, traversa son torse.
Hank se jeta presque contre lui pour la contenir
« Hé ! Hé ! »
Il ignorait ce qu’il était censé faire, quelles précautions s’appliquaient à un androïde dans cet état, si le retenir pouvait l’aider ou aggraver les dégâts.
Mais il ne pouvait pas rester là à le regarder se briser contre le lit.
Il plaqua ses mains sur son torse.
La jambe droite de Connor tressaillit dans son support, provoquant un grincement inquiétant dans la structure.
Hank se repositionna immédiatement au dessus de lui pour maintenir surtout le haut de son corps.
Un nouveau message apparut sur tous les écrans.
CONFLIT SYSTÈME
« Merde... »
Connor ne se réveillait toujours pas.
C’était peut-être cela qui terrifiait Hank le plus : cette contradiction impossible entre la violence des secousses qui traversaient son corps et l’absence absolue de son visage.
Ses traits demeuraient relâchés, presque paisibles, tandis que ses doigts, sa mâchoire et ses épaules se contractaient par vagues imprévisibles, comme si quelque chose se débattait à l’intérieur sans parvenir à atteindre la surface.
Une nouvelle secousse traversa l’androïde.
Plus violente.
Hank absorba une partie du mouvement.
Il passa une main derrière Connor pour empêcher sa tête de heurter le bord du lit. La douleur dans son flanc devint presque insupportable.
Il l’ignora.
« Ça va aller, Connor. »
Il ne savait pas si c’était vrai.
Peut-être que le contact de sa main n’était qu’une pression inutile sur une enveloppe incapable de la percevoir.
Cela ne changeait rien.
Il resterait là.
« Tiens bon. »
Hank se tourna vers la porte, et quelque chose céda dans sa voix.
« VENEZ M’AIDER ! VITE ! »
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À suivre