JE SUIS VIVANT
Hors champ
Connor consulta l’heure dans un coin de son interface avant de revenir au rapport ouvert devant lui.
Il n’avait pas besoin de vérifier.
Il savait combien de temps il lui restait.
À quelques mètres, Hank travaillait toujours, ou du moins en donnait l’impression. Depuis leur retour du secteur de détention, le lieutenant avait développé une remarquable capacité à lire un rapport tout en surveillant chacun des mouvements de Connor.
Au début, l’androïde avait choisi de l’ignorer. Au bout d’une heure, l’exercice devenait difficile.
Il sélectionna une série de relevés dans le dossier de Corktown et les transféra dans le rapport préliminaire. Une camionnette volée, plusieurs caisses de composants revendues quelques heures après le cambriolage, deux suspects dont l’un avait déjà été identifié. Rien de particulièrement complexe, mais suffisamment pour maintenir son attention occupée.
En théorie.
Connor sentit de nouveau le regard de Hank sur lui. Il continua de travailler quelques secondes, puis leva les yeux.
« Sérieusement ? »
Le lieutenant releva lentement la tête.
« Quoi ? »
« Vous savez très bien quoi. »
« Non. Éclaire ma lanterne. »
Connor se renfonça dans son siège.
« Cela fait une heure et dix-sept minutes que vous surveillez chacun de mes déplacements. »
Hank haussa un sourcil.
« Tu viens juste de t’en rendre compte ? »
« Non. Mais j’espérais que vous finiriez par vous lasser. »
« Raté. »
Connor pinça les lèvres.
« Je travaille. »
« J’ai vu. »
« Je suis assis à mon bureau depuis plus d’une heure. »
« J’ai vu aussi. »
« Je n’ai enfreint aucune consigne. »
Cette fois, Hank abandonna complètement son écran et se tourna vers lui.
« Tu veux vraiment qu’on joue à ça ? »
Connor soutint son regard.
« Je constate simplement que votre niveau de surveillance est disproportionné. »
Un rire sans joie échappa à Hank.
« Disproportionné ? »
« Oui. »
« T’as failli ouvrir la porte de la cellule d’un suspect. »
La mâchoire de Connor se crispa.
« Je n’ai pas ouvert cette porte ! »
« Ah, formidable. Dans ce cas, tout va bien. »
« Ce n’est pas ce que j’ai dit. »
« Non, tu fais ton truc habituel où tu prends chaque mot séparément jusqu’à ce que la phrase veuille plus rien dire. »
L’irritation de Connor devenait de plus en plus difficile à dissimuler.
« Je suis parfaitement capable de comprendre ce que vous voulez dire. »
« Alors facilite-moi la vie et comprends aussi pourquoi je garde un œil sur toi. »
« Je l’ai compris il y a une heure et seize minutes. Ça ne rend pas la chose moins agaçante. »
Un silence suivit. Un coin de la bouche de Hank bougea.
« Tu l’as cherché ! »
« Je n’ai jamais prétendu le contraire. »
Cette réponse sembla le surprendre.
Connor se pencha vers lui.
« Mais si vous avez l’intention de continuer jusqu’à la fin de mon service, vous pourriez au moins essayer d’être plus discret. »
Hank cligna des yeux.
« Pardon ? »
« Votre technique manque de subtilité. »
« Je vais te montrer où tu peux te la mettre, ma subtilité ! »
« Ce serait probablement contraire au règlement intérieur. »
Hank le fixa.
Connor soutint son regard avec un calme presque provocateur. Le lieutenant souffla par le nez, secoua la tête et laissa échapper un bref ricanement malgré lui.
La tension ne disparut pas pour autant.
Elle changea simplement de forme, retrouvant pour quelques minutes quelque chose de plus familier entre eux.
Connor reprit son travail.
Hank aussi.
Le calme dura exactement assez longtemps pour intriguer le lieutenant.
« T’es bien silencieux, tout à coup. »
« Donc, si je parle, je vous agace. Si je me tais, je deviens suspect. »
« Maintenant tu comprends. »
Hank l’observait par-dessus son écran, le menton relevé, avec cette expression faussement désinvolte que Connor avait appris à reconnaître. Il ne plaisantait pas seulement.
Il vérifiait encore.
« Non. Je constate seulement que vous avez conçu un système dans lequel j’ai tort dans tous les cas. »
Hank eut un petit sourire.
« J’ai des années d’expérience. »
« En mauvaise foi ? »
Le sourire disparut.
« Fais gaffe. »
« À quoi ? Vous me surveillez déjà. »
Hank se renfonça dans son fauteuil.
« Tu sais, pour quelqu’un qui a failli faire une énorme connerie y a quelques heures, t’as retrouvé ton insolence vachement vite. »
Connor soutint son regard.
« Elle n’était pas endommagée. »
Hank resta silencieux une seconde.
« Ok... Je t’ai tendu celle-là. »
« En effet. »
« Mais t’étais pas obligé de la prendre ! »
« Si vous souhaitez que je cesse de répondre, vous pourriez essayer de ne pas me fournir autant d’occasions. »
« Ah, donc maintenant c’est ma faute ? »
« Je n’irais pas jusque-là. »
Connor marqua une pause.
« Mais vous pourriez essayer de m’ignorer. »
Hank ouvrit la bouche.
Son téléphone vibra brutalement sur le bureau.
Tous les deux baissèrent les yeux vers l’appareil.
« Putain. »
« Vous progressez. »
Hank décrocha en lui adressant un doigt d’honneur.
Connor inclina la tête.
« Très professionnel. »
« Anderson », aboya Hank dans le téléphone.
Son expression changea presque aussitôt. Connor reconnut ce basculement : l’agacement personnel disparut derrière l’attention du lieutenant.
« Non, attendez. C’est pas ce qui est écrit dans le procès-verbal. »
Hank ouvrit un autre dossier sur son terminal et parcourut rapidement plusieurs pages.
« Page six. Deuxième paragraphe de la déclaration. »
Il fronça les sourcils en écoutant la réponse.
« Ouais, je sais ce que votre copie dit. C’est justement le problème. »
Il se leva, téléphone contre l’oreille, et récupéra une chemise dans un tiroir.
« Attendez, j’ai les originaux. »
En quelques secondes, Connor cessa d’exister pour lui. Le lieutenant étala plusieurs documents sur son bureau et se pencha dessus, déjà absorbé par l’incohérence que son interlocuteur venait manifestement de soulever.
Le déviant l’observa un instant, puis revint à son écran.
L’occasion venait de se présenter.
Il ne bougea pas immédiatement. Se lever au moment précis où Hank détournait son attention aurait été suffisamment évident pour attirer celle de n’importe qui, et certainement celle du lieutenant dès qu’il raccrocherait.
Connor continua donc son rapport. Il ajouta une observation à la chronologie, valida une pièce jointe et répondit à une demande concernant les images de la camionnette.
La notification de Ramirez était toujours là. Les relevés originaux de Corktown étaient prêts depuis plus d’une heure.
Connor les prit et se leva.
Hank pointa immédiatement un doigt dans sa direction sans interrompre son appel.
« Où tu vas ? » lança-t-il en couvrant brièvement le micro.
Connor souleva les documents.
« Ramirez. Il attend les relevés originaux de Corktown. »
« Maintenant ? »
L’agacement du déviant, à peine retombé, revint aussitôt.
« Oui, Hank. Maintenant. »
« Commence pas. »
« C’est vous qui m’avez demandé de travailler normalement. Il devient difficile de le faire si chaque déplacement nécessite une autorisation préalable. »
Le lieutenant le fixa quelques secondes.
« Ramirez et retour ici direct. »
« C’était mon intention. »
« Connor. »
« Quoi ? »
« Me fais pas regretter de te laisser sortir de mon champ de vision. »
La remarque aurait pu passer pour une plaisanterie.
Elle n’en était pas une.
« Vous êtes particulièrement dramatique aujourd’hui. »
« Et toi particulièrement chiant. Maintenant dégage avant que je change d’avis. »
L’androïde tourna les talons.
Derrière lui, Hank reprit aussitôt :
« Non, je vous parle pas à vous. Je parle à mon... Peu importe. Page six. »
Un début de sourire effleura les lèvres de Connor. Il disparut avant qu’il n’atteigne Ramirez.
L’inspecteur récupéra les relevés, vérifia rapidement qu’ils étaient complets et lui posa deux questions sur la camionnette repérée près de l’entrepôt. Connor répondit avec précision, ajouta une observation concernant l’horaire du premier signalement et attendit que Ramirez ait terminé.
Puis il repartit.
Le chemin le plus direct le ramenait vers son bureau, et Connor l’emprunta pendant quelques mètres.
À la prochaine intersection, il lui suffirait de continuer tout droit pour retrouver l’open space et reprendre sa place exactement là où Hank s’attendait à le retrouver.
Il ralentit.
Il aurait été facile de réduire ce qu’il venait de faire à une coïncidence. Hank avait reçu un appel. Ramirez avait réellement demandé les relevés. Connor n’avait menti sur aucun de ces points.
Mais il avait conservé les documents jusqu’à maintenant. Il avait choisi le moment où les apporter.
La distinction entre mensonge et exploitation calculée des circonstances avait cessé d’avoir beaucoup de valeur.
Connor arriva à l’intersection.
Tout droit, son bureau.
À droite, le secteur juridique.
Il resta immobile une seconde.
Puis tourna à droite.
Une caméra couvrait le passage. S’il traversait son champ maintenant et que Hank décidait de vérifier ses déplacements, il lui faudrait peu de temps pour comprendre où il était allé.
Des voix approchaient derrière lui.
Deux agents apparurent au bout du couloir avec un technicien poussant un chariot de maintenance. Connor se décala pour les laisser passer et attendit qu’ils disparaissent.
Sur sa droite, une porte de service réservée au personnel autorisé permettait de rejoindre le couloir parallèle.
Jusqu’ici, il pouvait encore réduire ce qu’il venait de faire à une succession de décisions discutables.
Franchir cette porte, choisie précisément pour échapper à la caméra, supprimait cette ambiguïté.
Connor savait ce que Hank lui avait demandé. Il savait aussi pourquoi.
Cela n’avait simplement plus assez de poids pour l’arrêter.
Il posa sa main sur le lecteur.
Le voyant passa au vert.
Il entra.
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Hank resta encore plusieurs minutes au téléphone avec le bureau du procureur.
Lorsqu’il raccrocha enfin, il garda les yeux sur les documents étalés devant lui, relut une dernière fois les deux versions contradictoires du procès-verbal et jura à mi-voix.
Puis une absence attira son attention.
Il releva la tête.
La chaise de Connor était toujours vide.
« Putain. »
Il se leva.
Ramirez était encore à son poste lorsqu’il arriva.
« Connor est passé ? »
L’inspecteur leva les yeux.
« Ouais. Il m’a apporté les relevés de Corktown. »
« Il est parti quand ? »
Ramirez réfléchit.
« Il y a cinq minutes. Pourquoi ? »
Hank regarda derrière lui.
« Il t’a dit où il allait ? »
« Non. »
Hank resta immobile une seconde.
Il aurait voulu trouver une explication parfaitement banale. Mais l’image de Connor devant la cellule s’imposa à lui : sa main sur la commande, quelques heures plus tôt.
Le Vulture.
Hank fit demi-tour jusqu’à son terminal. Il entra son identifiant et ouvrit le registre des mouvements des détenus.
STEVEN HALE — 39 ANS
ENTRETIEN JURIDIQUE — SALLE 4
17 H 30
La dernière visite enregistrée sur la fiche de Hale remontait à quelques heures, lorsque Connor avait déjà tenté de l’interroger. À présent, Hale venait d’être transféré vers le secteur juridique au moment exact où l’androïde avait disparu.
La mâchoire de Hank se contracta.
« Espèce d’enfoiré... »
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Connor atteignit le secteur juridique sans croiser personne.
Les salles s’alignaient le long d’un couloir plus étroit, chacune équipée d’un panneau numérique.
SALLE 2 — OCCUPÉE
SALLE 3 — LIBRE
SALLE 4 — RÉSERVÉE
L’entretien de Hale devait avoir lieu dans la quatrième.
Connor consulta le terminal mural.
L’avocat commis d’office n’avait pas encore enregistré son arrivée.
Sans doute coincé dans les bouchons.
Il entra.
La pièce était petite, presque étouffante malgré la ventilation qui diffusait un souffle froid et continu depuis une grille au plafond. La lumière blanche écrasait les reliefs et donnait aux murs gris une teinte maladive. Au centre, une table fixée au sol occupait une place disproportionnée, encadrée de trois chaises métalliques. L’écran de consultation était éteint.
Au-dessus de la porte, les chiffres rouges de l’horloge avançaient sans bruit.
Aucune caméra.
Aucun microphone.
Connor referma doucement derrière lui sans verrouiller, puis se déplaça vers le fond de la pièce, hors de l’axe direct de l’entrée.
Des pas résonnèrent dans le couloir.
Il tourna la tête.
Deux personnes approchaient.
Il reconnut la démarche de Mathews avant même que la poignée ne s’abaisse.
La porte s’ouvrit vers l’intérieur, masquant presque entièrement la partie du mur contre laquelle il s’était placé.
L’officier entra le premier.
Steven Hale apparut derrière lui, les poignets reliés par une courte chaîne.
« Assieds-toi. »
Hale avança jusqu’à la table pour y être attaché.
La position de Connor, combinée à la porte encore ouverte, le maintenait hors du champ de vision de Mathews.
L’agent resta près du seuil pendant que Hale tirait la chaise et s’asseyait. La chaîne de ses menottes heurta le bord de la table dans un tintement sec.
Mathews consulta l’heure.
« Ton avocat est en route. Alors tiens-toi tranquille. »
Mathews lui adressa un dernier regard sévère avant de ressortir.
La porte revint sur ses gonds.
Connor resta immobile.
Hale leva les yeux au même instant.
Son visage se figea.
La surprise s’effaça rapidement au profit d’une attention plus vive.
Plus intéressée.
« Ton lieutenant sait que t’es là ? »
Connor ne répondit pas.
« Je prends ça pour un non. »
Il contourna l’extrémité de la table sans quitter Hale des yeux.
Son pas n’avait rien de menaçant en lui-même ; c’était précisément ce qui rendait son déplacement difficile à interpréter. Il ne se rapprochait pas franchement, ne reculait pas non plus. Il occupait l’espace avec une lenteur calculée qui obligea bientôt Hale à tourner la tête pour continuer à le suivre.
« Tu veux me faire peur ? »
Le prisonnier suivit son déplacement aussi longtemps qu’il le put, puis dut abandonner lorsque l’androïde disparut de son champ de vision. La chaîne de ses menottes, jusque-là agitée par de petits mouvements presque désinvoltes, se tut contre la table.
Connor demeura derrière lui, assez près pour que Hale perçoive sa présence, pas suffisamment pour qu’il puisse l’accuser de l’avoir touché.
« Putain, ça se voit que tu crèves d’envie de me cogner. »
Le déviant reprit sa marche et réapparut dans son champ de vision.
« Vous avez raison. »
Cette fois, Hale ne répondit pas immédiatement.
« J’en ai très envie. »
Le changement ne résidait pas dans les mots, mais dans l’absence de colère avec laquelle Connor venait de les prononcer. Ce n’était ni une menace ni un avertissement. Seulement un fait reconnu à voix haute.
Hale écarta les poignets.
« Alors vas-y. Personne regarde. »
Connor baissa les yeux vers les menottes.
Il calcula la distance qui les séparait, l’angle de la table, la résistance de la chaise. Une image s’imposa à lui avec une netteté désagréable : Hale projeté contre le métal, son arrogance enfin remplacée par autre chose.
Mais quelques heures plus tôt, Hale avait déjà réussi à lui arracher une réaction.
Il ne lui en donnerait pas une seconde.
« Vous faites ça quand vous êtes inquiet. »
Le sourire de Hale s’amenuisa.
« Quoi ? »
Connor recommença à marcher.
« Vous provoquez. Vous cherchez quelque chose chez la personne en face de vous... de la colère, de la peur, n’importe quelle réaction suffisamment forte pour détourner l’attention de la vôtre. »
Le silence qui suivit n’avait plus la même qualité.
Hale ne souriait plus.
Connor l’avait cerné.
La menace physique ne l’impressionnait pas. Au contraire, l’homme paraissait presque plus à l’aise lorsqu’il croyait qu’un coup allait venir. Il connaissait ce langage. Il savait quoi faire de la violence.
Le frapper aurait satisfait une impulsion. Rien de plus.
Il n’était pas venu pour cela.
Quelques heures plus tôt, le Vulture lui avait montré combien une réaction pouvait devenir utile lorsqu’on savait où appuyer. Connor avait compris la leçon. Il pouvait encore choisir de ne pas s’en servir.
Alors il décida de ne lui offrir aucune violence.
Il choisit autre chose.
« Kessler ne vous a pas dit où elle allait. »
Les doigts du Vulture se refermèrent sur un maillon de la chaîne.
« Vous ne pouvez pas la contacter. Vous ignorez ce qu’elle prépare et, surtout, vous ne savez pas si elle a la moindre intention de revenir vous chercher. »
Connor passa derrière lui.
« Vous n’êtes pas important pour elle. »
Cette fois, Hale se retourna franchement pour le suivre.
« Vous vous êtes fait arrêter. Et elle s’est échappée. »
Le regard du Vulture se durcit.
« Elle avait un plan pour elle-même. Pas pour vous. »
Connor vit la mâchoire de l’homme se contracter.
« Peut-être que votre rôle était simplement plus limité que vous ne voulez l’admettre. »
« Mon rôle ? »
« Vous exécutiez. »
Hale eut un rire bref, incrédule.
Connor continua.
« On vous donnait une cible, vous vous en occupiez. On vous demandait de garder quelqu’un, vous le gardiez. On avait besoin de violence, vous étiez là. »
« Ferme ta gueule ! »
« Ce n’est pas une critique. »
Connor s’arrêta à côté de lui.
« Les organisations comme la vôtre ont besoin de ce genre d’hommes. »
Hale leva les yeux vers lui. Le mépris traversa aussitôt son visage.
« Des hommes suffisamment fiables pour exécuter un ordre. Pas nécessairement assez importants pour connaître le reste. »
Le Vulture se redressa brusquement.
« Putain ! Tu me prends vraiment pour un de ces connards qu’elle envoyait faire le sale boulot ? »
Connor resta silencieux.
Ce fut plus efficace qu’une réponse.
La gêne s’installa dans la pièce. Pour la première fois depuis qu’il l’avait découvert dans la salle, Hale sembla prendre conscience de sa propre position : assis, entravé, obligé de lever la tête vers un adversaire qui refusait même de s’installer face à lui.
Connor recommença à marcher.
« Vous faisiez pourtant le sale boulot. »
« Je faisais bien plus que ça ! »
Il continua derrière lui.
Hale dut se tordre sur sa chaise pour le garder dans son champ de vision. Les menottes limitèrent le mouvement et la chaîne heurta de nouveau le métal.
« Vous étiez utile, Hale. Je ne le conteste pas. »
Sa voix resta calme, presque raisonnable.
« Mais utile et indispensable sont deux choses très différentes. »
« J’étais indispensable ! »
« C’est ce que vous croyez. »
La chaîne claqua brutalement contre la table.
« FERME TA GUEULE ! »
Connor ne bougea pas.
La colère de Hale remplissait désormais toute la pièce. Il s’était levé, les deux mains appuyées contre le métal, les épaules tendues par les menottes. Son visage n’avait plus rien du sourire tranquille qu’il arborait quelques minutes plus tôt.
« Tu crois que j’étais quoi ? Un chien qu’elle sifflait quand elle avait besoin de quelqu’un ? »
Connor se retourna complètement.
Il ne répondit pas.
Il n’en avait plus besoin.
« J’étais là quand on préparait les opérations. J’étais là quand il fallait prévoir comment on entrait, comment on sortait, où on allait si ça tournait mal. »
Hale tira violemment sur ses menottes.
« Elle me faisait confiance ! »
Connor soutint son regard.
Puis, avec une douceur presque cruelle :
« Elle vous utilisait. »
La dernière retenue de Hale céda.
« NON ! »
Le cri résonna contre les murs.
Il frappa la table de ses deux poings.
« Si elle a pu se planquer à Harbor Point, c’est grâce à moi ! »
Connor ne bougea plus.
Mais Hale, emporté par sa propre colère, continua.
« C’est moi qui lui ai trouvé cet endroit ! Avant même que tout parte en couille ! Alors viens pas me dire que j’étais pas dans la confidence ! »
Le dernier mot mourut dans la pièce.
Le Vulture resta penché au-dessus de la table, la respiration forte, les poings toujours fermés.
Le doute apparut trop tard dans son regard.
Connor afficha un sourire en coin.
« Vous aviez raison. »
Hale releva les yeux, conscient de son erreur.
« Vous étiez dans la confidence. »
Une seconde passa.
« Merci de me l’avoir prouvé. »
« Va te faire foutre ! »
La haine envahit aussitôt le visage du Vulture.
« Tu m’as piegé ! »
Connor consulta l’horloge, puis se détourna.
Il avait ce qu’il voulait.
« Mon avocat arrive ! »
Sa main s’arrêta sur la poignée.
Hale avait retrouvé un semblant de contenance, mais sa posture le trahissait encore. Ses épaules restaient tendues et ses mains ne quittaient plus la table, comme s’il craignait qu’un nouveau geste puisse lui échapper.
« Je vais lui raconter que t’es venu ici. Tout seul. »
Connor l’observa.
« Faites-le. »
Le sourire que Hale tentait de retrouver vacilla.
« Tu crois que je bluffe ? »
« Non. »
Le déviant quitta la porte et revint vers lui.
Cette fois, Le Vulture suivit chacun de ses pas sans chercher à le dissimuler.
« Je pense simplement que ce serait une erreur. »
« Ah ouais ? »
« Votre avocat voudra savoir ce qui s’est passé. Il contestera ma présence ici. Les horaires seront vérifiés, les accès au secteur juridique également, et quelqu’un finira par me demander ce que je cherchais. »
Connor s’arrêta devant la table.
« Puis ce que j’ai obtenu. »
La mâchoire de Hale se contracta.
« Harbor Point. »
L’homme le fusilla du regard.
« Mais si votre avocat transforme cette conversation en incident officiel, le département aura une raison de l’examiner. Des équipes pourront chercher les propriétés abandonnées, les entrepôts et les bâtiments industriels susceptibles d’avoir servi de refuge. »
« T’as aucune adresse. »
« Pas encore. Et c’est précisément pour ça que vous devriez éviter de me donner davantage de moyens. »
Hale serra les dents.
« Ta parole contre la mienne. »
Connor se pencha vers lui.
« Ce qui obligera les autres à vérifier. »
Un silence s’installa.
Puis il ajouta :
« Et si votre avocat fait suffisamment de bruit, cette conversation finira peut-être par remonter jusqu’à Kessler. »
« Et alors ? »
« Elle apprendra que vous avez passé plusieurs minutes avec moi. Puis que la police s’est intéressée à Harbor Point immédiatement après. »
Connor inclina la tête.
« Vous m’avez donné un secteur, un lieu préparé par vous. »
Chaque élément tomba calmement.
« Je n’avais rien de tout cela en entrant ici. »
Hale resta debout.
Connor soutint son regard.
« Vous pourrez lui expliquer que c’était un accident. »
Il marqua une pause.
« Peut-être qu’elle vous croira. »
Une hésitation traversa le regard de Hale.
Connor l’avait vue.
Il savait exactement quelle peur il venait de toucher. Il aurait pu s’en tenir là, prendre l’information et partir.
Au lieu de cela, il choisit d’appuyer une dernière fois.
« Après tout, vous êtes indispensable. »
Cette fois, le mot n’avait plus la même signification.
« Tu me menaces ? »
« Non. »
Connor se détourna.
« Je vous laisse choisir à qui vous préférez expliquer votre erreur. »
Hale ne répondit pas.
La porte se referma derrière lui.
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Le silence du couloir lui parut presque étrange après la tension confinée de la pièce. Ici, le commissariat reprenait peu à peu ses droits : le ronflement continu de la ventilation, les vibrations assourdies d’un ascenseur derrière les cloisons, une sonnerie de téléphone qui s’obstinait quelque part du côté de l’open space.
La LED de Connor retrouva un bleu stable tandis qu’il s’éloignait du secteur juridique.
Harbor Point tournait déjà dans ses processeurs avec tout ce que Steven Hale venait de lui donner sans le vouloir : un lieu suffisamment sûr pour que Kessler s’y soit repliée après leur fuite.
Il avait obtenu ce qu’il voulait.
Et il était satisfait de la manière dont il l’avait obtenu.
Lorsqu’il releva les yeux, Hank venait d’apparaître à l’autre extrémité du couloir.
La satisfaction se replia aussitôt derrière une expression neutre.
Le lieutenant avançait vite, les épaules raides. Les néons découpaient son ombre sur le sol à mesure qu’il approchait. Entre eux, le commissariat continuait de vivre avec une indifférence presque irritante : une porte battit derrière un agent, un téléphone sonna deux fois avant qu’on décroche, l’ascenseur émit son carillon étouffé. Un policier traversa l’intersection avec un dossier sous le bras et força Hank à ralentir.
Son regard, lui, ne quitta pas Connor.
Le déviant continua pourtant d’avancer à la même allure.
Arrivé à sa hauteur, Hank referma la main sur son avant-bras.
« Où t’étais passé ? »
Connor baissa brièvement les yeux vers la prise avant de dégager calmement son bras.
« Je retourne au bureau. »
Hank se plaça devant lui.
« C’est pas ce que je t’ai demandé. Ramirez dit que t’es parti de son bureau y a quatre ou cinq minutes. Où t’étais ? »
Sa voix était basse, trop contenue pour attirer l’attention, mais dépouillée de toute trace de plaisanterie.
« Je suis passé au dépôt des scellés. La pièce 475-B apparaît sous la référence 475-D dans le complément de Ramirez. »
La mâchoire de Hank se contracta.
Il connaissait assez Connor pour reconnaître la construction : un détail exact, suffisamment précis pour rendre le reste crédible.
« Et t’as décidé de vérifier ça maintenant ? »
« J’étais déjà dans le secteur. »
« Et la pièce ? »
« C’est bien 475-B. Une erreur de transcription. »
Un groupe d’agents sortit de l’ascenseur au bout du couloir. Leurs voix gonflèrent dans l’espace étroit avant de s’éloigner vers l’open space. Hank attendit qu’elles retombent.
« T’as vérifié toi-même ? »
Connor soutint son regard.
« Oui. »
La poitrine de Hank se serra.
Pas de surprise. Il savait déjà.
Mais savoir qu’un mensonge allait venir n’empêchait pas de le recevoir.
Connor ne détournait pas les yeux. Sa LED restait bleue, son visage calme, sa voix parfaitement stable. Quelques heures plus tôt encore, Hank aurait attendu une hésitation, un mouvement trop brusque, cette rigidité presque imperceptible qui apparaissait parfois lorsque l’androïde cherchait comment formuler une réponse sans réellement mentir.
Il n’y avait rien de tout cela.
Cette fois, Connor avait simplement choisi de lui mentir.
Le constat lui fit plus mal qu’il ne l’aurait voulu.
« T’as fait autre chose ? »
« Non. »
« Connor. »
Une pointe d’agacement passa sur le visage du déviant.
« Vous voulez vraiment que je vous fournisse l’itinéraire complet ? »
Hank ignora la remarque. Autour d’eux, les néons bourdonnaient avec leur régularité monotone. Quelqu’un riait au loin. Une imprimante se mit en marche derrière une porte entrouverte. Toute cette normalité rendait l’instant plus absurde encore.
« T’es retourné voir ce type ? »
Cette fois, Hank perçut une faille.
Infime.
Une suspension avant la réponse, puis le masque se referma.
« Non. »
La colère monta, brutale.
Hank aurait pu l’arrêter là. Lui balancer le registre, l’heure de l’entretien, lui dire qu’il savait.
Il en eut envie.
Puis l’image de Connor devant la cellule lui revint : la main sur la commande, le regard fixé sur Hale, sourd à tout ce qui existait autour.
Ce n’était pas seulement de l’obstination.
Cette affaire s’était refermée sur lui, et plus Hank tirait dans l’autre sens, plus Connor semblait chercher un moyen de lui échapper.
« Regarde-moi. »
Le déviant fronça les sourcils.
« Je vous regarde. »
Le silence s’étira.
Connor ne céda pas.
« Je ne suis pas retourné le voir. »
La colère de Hank retomba, laissant derrière elle un poids plus difficile à supporter.
Il avait voulu le protéger de Kessler, des Vultures. Maintenant, il comprenait que le danger ne venait plus seulement d’eux.
Connor était devenu capable de se mettre lui-même en travers de toutes les barrières que Hank dressait pour lui.
Il finirait simplement par ne plus lui montrer où il allait.
Cette pensée fut la pire.
Le lieutenant expira lentement et son regard changea.
« D’accord. »
Connor resta parfaitement immobile. La tension autour de ses yeux diminua.
Il pensait avoir réussi.
Le lieutenant encaissa silencieusement ce que cette constatation avait d’amer.
« Retourne bosser. »
Il se décala et écouta ses pas s’éloigner tandis qu’un téléphone recommençait à sonner quelque part derrière eux. Au bout du couloir, Connor tourna et disparut vers l’open space.
Hank resta seul sous la lumière froide.
Il ne pouvait plus l’empêcher de chercher Kessler. Il ne pouvait même plus compter sur sa parole pour savoir jusqu’où il était prêt à aller.
Alors il ferait autrement.
Il cesserait de lui donner des murs à contourner. Il lui laisserait assez d’espace pour que Connor croie avoir repris la maîtrise, assez de liberté pour qu’il cesse de chercher constamment comment disparaître de son champ de vision.
Et cette fois, il prendrait soin de ne pas se faire remarquer.
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À suivre.