JE SUIS VIVANT
Jusqu’au dernier
Les écrans suspendus au-dessus de l’arène s’illuminèrent brusquement dans un éclat rouge qui balaya les gradins et se refléta sur les structures métalliques de l’ancien hall de tri.
Le symbole des Black Vultures apparut presque simultanément sur chacun d’eux : un vautour noir aux ailes déployées au-dessus d’un cercle stylisé dont les contours évoquaient autant une cible qu’une tache de sang.
Pendant quelques secondes, la foule se tut.
Puis la voix de la cheffe retentit dans les haut-parleurs, claire, posée, presque élégante malgré la vulgarité du spectacle qu’elle présidait.
« Mesdames et messieurs… »
Une première salve d’applaudissements éclata dans les gradins, immédiatement suivie de sifflements et de cris impatients.
Plusieurs spectateurs se levèrent, leurs terminaux de paris déjà ouverts entre leurs mains, tandis que d’autres frappaient contre les rambardes avec cette excitation fébrile de ceux qui avaient attendu longtemps avant d’assister enfin à quelque chose qu’ils jugeaient exceptionnel.
Connor releva les yeux vers la plateforme dominant l’octogone.
La femme s’y tenait seule, parfaitement droite, sa longue veste noire tombant le long de sa silhouette. Son œil synthétique captait les lumières de l’arène par intermittence et faisait courir sur sa lentille de brefs éclats d’acier.
Elle attendit simplement que les clameurs retombent d’elles-mêmes avant de reprendre.
« Je sais que certains d’entre vous ont parcouru beaucoup de kilomètres pour être parmi nous ce soir. Chicago, Cleveland, Toronto… »
Quelques rires enthousiastes montèrent des premières rangées.
« J’espère donc que nous serons à la hauteur de votre déplacement. »
Les écrans changèrent alors d’affichage.
Le visage d’Elias apparut en premier, accompagné d’une série de statistiques : nombre de combats, pourcentage de victoires, temps moyen avant neutralisation de son adversaire, rendement des paris. Des chiffres froids, méthodiques, qui transformaient des mois de violence en simple performance commerciale.
Puis vint Connor.
RK800.
PROTOTYPE CYBERLIFE.
La réaction fut immédiate.
Une clameur beaucoup plus forte que les précédentes secoua les gradins.
Des dizaines de terminaux s’illuminèrent presque en même temps, les mises commencèrent à grimper et plusieurs spectateurs se penchèrent davantage vers la cage, comme si le simple fait de réduire la distance leur permettait déjà de posséder un morceau du spectacle.
Connor resta immobile.
Il n’écoutait déjà plus réellement la présentation. Son regard parcourait les sorties, les passerelles, les gardes placés autour de l’arène, leurs armes, leurs positions, la distance qui séparait chaque poste de surveillance du grillage et, surtout, les télécommandes fixées aux poignets de plusieurs hommes chargés de contrôler les colliers.
À côté de lui, Elias ne regardait même pas les écrans.
« À ma droite », poursuivit la cheffe en tendant son bras. « certains d’entre vous reconnaîtront celui qui fut autrefois notre champion incontesté. »
Le nom monta aussitôt des gradins.
« E-LI-AS ! E-LI-AS ! E-LI-AS ! »
Le rythme se propagea de rangée en rangée, jusqu’à ce que plusieurs centaines de voix scandent le même nom dans un grondement collectif qui fit vibrer la structure de l’arène.
Elias ferma lentement les yeux.
Connor vit ses doigts se contracter à ses côtés, malgré les efforts visibles qu’il faisait pour rester parfaitement maître de lui-même.
« Et à ma gauche… une nouveauté. »
La cheffe désigna Connor avec un sourire à peine marqué.
« Un modèle que peu d’entre vous auront l’occasion de voir d’aussi près au cours de leur existence. Un RK800, prototype expérimental de CyberLife, conçu pour les enquêtes criminelles, l’analyse comportementale avancée et la neutralisation de cibles à haut risque. »
Son regard artificiel se posa sur lui.
« Et, ironie particulièrement savoureuse, membre de la police de Detroit. »
Cette fois, les rires éclatèrent franchement.
Connor ne réagit pas.
Il effaça presque aussitôt l’estimation qui venait de s’afficher dans son champ de vision.
PROBABILITÉ D’ÉVASION : 2,3 %
Trop faible.
« Les paris sont ouverts. »
Une nouvelle agitation parcourut la salle tandis que les chiffres défilaient au-dessus de l’arène.
Connor se rapprocha imperceptiblement d’Elias.
« Souviens-toi de ce que tu as dit. »
Le géant tourna légèrement la tête vers lui.
« On ne bouge pas. »
Connor acquiesça.
Au-dessus d’eux, un compte à rebours apparut.
Dix secondes.
Neuf.
Puis huit.
À mesure que les chiffres diminuaient, le bruit montait. Les mains frappaient contre les barrières, les cris devenaient plus pressants, les basses vibraient jusque dans les plaques métalliques du sol.
Lorsque le chiffre un disparut, une sirène retentit brutalement.
« COMBATTEZ ! »
La foule explosa.
Connor ne bougea pas.
Elias non plus.
Ils restèrent côte à côte au centre de l’octogone, sans adopter la moindre posture offensive, tournés vers les gradins comme s’ils refusaient jusqu’à la logique même du spectacle.
Au début, les spectateurs semblèrent croire à une provocation ou à une forme de mise en scène.
Quelques encouragements descendirent des tribunes.
Puis vinrent les insultes.
« Allez ! »
« Bougez, putain ! »
« Défonce-le ! »
Les secondes passèrent.
Toujours rien.
Une bouteille fut finalement lancée depuis les gradins. Elle heurta le grillage électrifié et éclata dans une gerbe d’étincelles bleutées, déclenchant quelques rires nerveux.
Connor leva les yeux vers la plateforme.
La cheffe ne paraissait pas contrariée.
Bien au contraire.
Elle souriait comme si leur refus faisait partie du déroulement qu’elle avait prévu depuis le début.
Elle leva deux doigts et la musique s’interrompit presque aussitôt.
« Je dois reconnaître une chose… J’espérais presque que vous feriez cela. »
Quelque chose se raidit immédiatement dans la posture d’Elias.
Sur le côté de l’arène, une porte métallique s’ouvrit dans un grincement lourd.
Trois androïdes apparurent, poussés sans ménagement par plusieurs gardes.
Connor les identifia presque aussitôt comme des prisonniers des cellules voisines. Leurs poignets étaient attachés dans le dos et chacun portait autour du cou le même collier de contention que celui qui emprisonnait encore ses propres mouvements.
L’un d’eux boitait sévèrement.
Le second avait le visage partiellement arraché sur un côté.
La troisième était une androïde aux cheveux noirs, coupés irrégulièrement au niveau de la mâchoire.
Elias cessa brusquement de bouger.
« Non… »
Le mot lui échappa si bas que Connor faillit ne pas l’entendre.
Les trois prisonniers furent conduits sur une estrade placée directement devant l’octogone, suffisamment proche pour que les combattants puissent distinguer chaque détail de leurs visages.
Les gardes les forcèrent à s’agenouiller.
Puis trois canons vinrent se poser contre trois nuques.
Elias fit un pas en avant.
« Mara… »
L’androïde aux cheveux noirs releva la tête. Ses yeux trouvèrent immédiatement les siens.
Pendant une seconde, le bruit de l’arène sembla se retirer autour d’eux.
Quelque chose traversa le visage de Mara : d’abord la surprise, puis une douleur qu’elle ne chercha pas à cacher, et enfin un sourire extrêmement fragile, presque tendre malgré les circonstances.
Le géant se précipita à quelques centimètres du grillage. Des arcs bleutés coururent devant son visage avec de petits claquements secs.
« Laissez-les tranquilles ! »
Sa voix résonna dans toute l’arène, débarrassée de toute retenue.
La cheffe inclina légèrement la tête.
« Je t’avais prévenu. »
« Ils n’ont rien à voir avec ça ! »
« Au contraire. Ils ont absolument tout à voir avec ça. »
Elias secoua la tête avec une agitation croissante.
« Vous me voulez moi. Alors prenez-moi. Faites ce que vous voulez de moi, mais laissez-les partir. »
La femme eut presque l’air amusée.
« Toujours cette même erreur. Tu continues de croire que ta vie est ce que tu possèdes de plus précieux. »
Son regard descendit vers les prisonniers agenouillés.
« Alors que nous savons tous les deux que ce n’est pas vrai. »
Connor observa Elias, puis Mara, puis les deux autres androïdes, et comprit brutalement ce que la femme avait voulu dire plus tôt.
La douleur ne suffisait pas.
Il fallait leur donner quelque chose à perdre.
« Je combattrai. »
La voix d’Elias se brisa presque sur le dernier mot.
« Vous avez gagné. Je combattrai. »
La cheffe ne répondit pas.
« Vous m’entendez ? Je vais combattre ! »
Mara continua de le regarder.
Puis son expression changea.
Quelque chose se durcit en elle.
« Elias… »
Sa voix ne dépassa presque pas le vacarme ambiant.
« Ne… »
Le coup de feu éclata.
Brutal.
Sec.
Sans hésitation.
Le corps de Mara bascula en avant.
Du thirium jaillit contre le sol de l’estrade avant de s’y répandre lentement.
Pendant une seconde, même la foule sembla avoir oublié de réagir.
Elias resta parfaitement immobile.
Son regard demeurait fixé sur le corps étendu devant lui comme si son processeur refusait simplement d’accepter l’information qui venait de lui être imposée.
La flaque bleue continuait de s’élargir sous la tête de la déviante.
« Non… »
Elias recula d’un pas, puis d’un second, ses yeux toujours rivés sur elle.
« Non… non… »
Connor sentit une vague glaciale parcourir l’ensemble de ses systèmes.
La cheffe contempla tranquillement le corps avant de reprendre la parole.
« Voilà qui devrait clarifier la situation. »
Elle désigna les deux androïdes encore agenouillés.
Leurs armes n’avaient pas bougé.
« Il en reste deux. Ensuite, j’en ferai venir deux autres. Puis deux autres. Et je continuerai aussi longtemps qu’il le faudra. »
Connor regarda Elias.
« Ne fais pas ça. »
Le géant ne répondit pas.
« C’est exactement ce qu’elle veut. »
Toujours rien.
« Elias. »
Lentement, le grand androïde se retourna vers lui.
Connor comprit aussitôt.
Quelque chose s’était éteint dans son regard.
Il n’y avait plus d’hésitation, seulement une douleur immense et cette certitude désespérée de celui qui venait d’atteindre la limite de ce qu’il pouvait supporter.
« Je suis désolé. »
Connor secoua immédiatement la tête.
« Non... »
Elias leva les poings.
« Je suis désolé, Connor. »
« Elle les tuera peut-être malgré tout. Tu n’as aucune garantie. »
« Je sais. »
« Alors ne lui donne pas ce qu’elle veut. »
Les yeux d’Elias brillèrent.
« Je ne peux pas les regarder mourir. »
« Elias… »
« Ils sont ma famille. »
Sa voix trembla légèrement.
« Je refuse d’en perdre un autre. »
Puis il attaqua.
Connor évita de justesse le premier coup.
Le poing d’Elias passa devant son visage avec une force suffisante pour déplacer l’air et vint s’écraser contre l’une des poutres renforçant le grillage, dont le métal se déforma sous l’impact.
La foule rugit.
Le second coup arriva presque immédiatement.
Connor pivota pour l’éviter et recula.
« Arrête ! »
Elias se jeta sur lui.
Son épaule percuta violemment le torse du RK800 et le projeta plusieurs mètres en arrière.
Connor parvint à rester debout, ses chaussures glissant sur le métal.
« Je ne peux pas ! »
Le géant revint à la charge.
Connor esquiva encore, bloqua le coup suivant et dévia le troisième, sans jamais profiter des ouvertures qu’Elias lui offrait malgré lui. Il aurait pu frapper. Plusieurs fois. Pourtant, il s’y refusait encore, se contentant de survivre assez longtemps pour trouver une autre issue.
« Tu peux encore choisir ! »
« Elle a tué Mara ! »
Cette fois, le poing d’Elias atteignit Connor au visage.
Le choc fit brutalement pivoter la tête du RK800.
Un second impact s’enfonça dans son abdomen.
Puis un troisième atteignit son épaule.
Connor recula encore, refusant toujours de riposter malgré les alertes qui s’accumulaient dans son champ de vision.
La voix de la cheffe résonna soudain au-dessus d’eux.
« Décevant. »
Les deux androïdes ralentirent.
« Notre prototype semble manquer de motivation. »
Connor releva la tête.
Un nouveau bruit métallique venait de retentir près de l’estrade.
Une autre porte s’ouvrit.
Deux gardes apparurent, soutenant entre eux une silhouette humaine qui semblait à peine capable de tenir debout.
Connor ne comprit pas immédiatement.
Puis l’homme releva la tête.
Des cheveux bruns étaient collés par la sueur sur son front. Son visage était tuméfié, l’un de ses yeux presque fermé, et sa chemise était maculée de sang.
Leurs regards se rencontrèrent.
Le monde sembla se figer autour de Connor.
« Gavin… »
L’inspecteur eut un rire qui ressemblait davantage à une expiration douloureuse.
« Salut… boîte de conserve. »
Les gardes le jetèrent à genoux.
Son corps s’effondra presque entièrement et il dut poser une main sur le sol pour éviter de basculer.
Les diagnostics défilèrent immédiatement dans le champ de vision de Connor.
FRACTURES COSTALES : PROBABILITÉ 71 %
TREMBLEMENTS : ANORMAUX
ALTÉRATION DE LA COORDINATION
DANGER MÉDICAL : ÉLEVÉ
Quelque chose se contracta violemment dans sa poitrine.
« Qu’est-ce que vous lui avez fait ? »
La cheffe sourit.
« Rien qu’il n’ait lui-même provoqué. »
Un garde saisit Gavin par les cheveux et lui força la tête en arrière. Le canon d’un pistolet vint se poser contre sa tempe.
Connor s’immobilisa immédiatement.
Sa LED vira au rouge.
« Non. »
« Maintenant que chacun possède quelque chose à perdre… »
La femme joignit tranquillement les mains.
« Peut-être pouvons-nous enfin commencer. »
Connor fixa Gavin.
L’inspecteur respirait difficilement, mais il était encore conscient.
Ses yeux, malgré la douleur, demeuraient braqués sur lui.
Le canon s’enfonça davantage contre sa tempe.
La cheffe reprit, plus froide cette fois.
« Tu vas combattre... »
Connor leva les yeux vers elle.
« ...ou il meurt. »
Aucune hésitation.
Aucune emphase.
Une simple certitude.
Les deux combattants se regardèrent.
Ils comprirent simultanément qu’il n’existait plus de bonne décision.
Seulement différentes manières de perdre.
Le RK800 ferma brièvement les yeux.
Lorsqu’il les rouvrit, sa posture avait changé.
Elias le vit immédiatement.
« Pardonne-moi. »
Connor leva lentement ses poings.
« Toi aussi. »
La foule explosa.
Elias attaqua le premier.
Cette fois, Connor riposta.
Son avant-bras bloqua le coup initial avant qu’il ne pivote sous le second.
Son poing atteignit Elias au flanc, mais le géant encaissa sans ralentir et répondit presque immédiatement par un crochet qui heurta Connor à la mâchoire.
Connor recula d’un pas, puis frappa à son tour au niveau du sternum.
Elias vacilla à peine avant de revenir sur lui.
Le combat changea brutalement de nature.
Ce n’était plus une succession d’esquives. Les impacts résonnaient maintenant jusque dans les gradins.
Elias utilisait sa puissance, son poids et l’expérience acquise au fil de dizaines de combats forcés. Il frappait avec une précision surprenante pour un modèle industriel et savait exactement comment enfermer un adversaire dans un espace réduit.
Connor, lui, observait et apprenait.
Même lorsqu’il reculait sous la violence des assauts, chacun des gestes d’Elias alimentait ses calculs : vitesse d’exécution, force d’impact, angle d’attaque, répartition du poids. Peu à peu, ce qui avait d’abord ressemblé à une succession chaotique de coups commençait à former un schéma.
MODÈLE DE COMBAT : 43 %
Elias attrapa soudain Connor par la veste et le souleva presque entièrement avant de le projeter au sol.
Le choc fit vibrer les plaques métalliques de l’octogone.
La foule rugit.
Gavin tressaillit.
Il avait déjà vu Connor se battre auparavant.
Mais jamais comme ça.
Jamais dans une situation où chaque coup porté semblait devoir lui coûter quelque chose.
Le RK800 se releva au moment où Elias revenait sur lui.
Il évita l’impact.
Calcula.
Adapta.
57 %.
Un genou frappa ses côtes.
68 %.
Elias tenta de le saisir.
82 %.
Et soudain, quelque chose changea.
Gavin le vit avant même de comprendre ce qui venait de se produire.
Connor cessa de reculer.
Elias lança son poing.
Connor l’évita d’un mouvement minime, presque imperceptible.
Puis il frappa.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Chaque impact atteignit un point précis : une articulation, une connexion motrice, une plaque déjà fragilisée par les combats précédents.
Elias tenta de répondre, mais Connor n’était déjà plus au même endroit.
La foule devint folle.
Les spectateurs hurlaient, frappaient contre les rambardes, brandissaient leurs écrans, exultaient devant la démonstration qu’ils avaient attendue depuis le début.
Gavin, lui, n’entendait presque plus rien.
Il regardait uniquement Connor.
Ce n’était pourtant pas seulement le vacarme de l’arène qui semblait s’éloigner.
Depuis plusieurs minutes, l’inspecteur sentait son état se dégrader.
Les tremblements qui agitaient ses mains s’étaient accentués au point qu’il avait fini par serrer les poings contre ses cuisses pour tenter de les dissimuler, mais même cet effort devenait difficile à maintenir. Une sueur froide coulait le long de ses tempes et dans sa nuque, désagréablement glacée malgré la chaleur étouffante qui régnait autour de l’octogone.
Son corps avait dépassé le stade de l’avertissement depuis longtemps et commençait maintenant à lui présenter l’addition.
Gavin inspira profondément par le nez, espérant chasser le vertige qui venait de soulever le sol sous ses genoux, mais le mouvement ne fit qu’accentuer la nausée. Il ferma les yeux une fraction de seconde.
Mauvaise idée.
Lorsqu’il les rouvrit, les lumières de l’arène s’étiraient en halos indistincts et les silhouettes qui s’agitaient derrière le grillage se dédoublaient par intermittence.
Il cligna plusieurs fois des paupières jusqu’à parvenir à retrouver Connor parmi elles.
Il devait rester conscient.
Cette pensée s’imposa avec une obstination presque absurde.
Pas maintenant.
Ses jambes n’auraient probablement pas été capables de le porter si on lui avait demandé de se relever, son cœur battait beaucoup trop vite et une faiblesse cotonneuse gagnait progressivement ses bras, mais il refusait de céder à cette lourdeur qui commençait à envahir son crâne.
Un nouveau choc retentit dans l’arène.
Connor venait d’éviter le poing d’Elias avant de riposter avec une rapidité qui arracha un rugissement aux gradins.
Gavin força son regard à rester fixé sur lui.
La scène se brouilla de nouveau.
Pendant un instant, il vit deux Connor se déplacer devant deux Elias et dut secouer légèrement la tête pour obliger son cerveau à remettre de l’ordre dans ce qu’il percevait.
Une pulsation douloureuse battait derrière ses yeux, tandis que les cris de la foule lui parvenaient désormais comme étouffés par plusieurs mètres d’eau.
« Hé. »
La voix du garde derrière lui lui parut étrangement lointaine.
Gavin ne répondit pas.
« Je te parle, connard. »
Une main s’abattit sur son épaule et le secoua.
Son équilibre déjà précaire céda aussitôt. Il bascula sur le côté et ne dut qu’à sa main plaquée au dernier moment contre le sol de ne pas s’effondrer complètement.
Le garde ricana.
« Putain, ils t’ont vraiment arrangé. »
Gavin aurait normalement trouvé quelque chose à répondre.
Une insulte.
Une menace.
N’importe quoi.
Cette fois, les mots mirent plusieurs secondes à se former dans son esprit.
« Va… te faire foutre. »
Le rire du garde se perdit dans le vacarme.
Gavin resta appuyé sur une main, le souffle court, attendant que le sol cesse de tanguer. Il ravala la nausée, redressa péniblement la tête et chercha de nouveau Connor à travers le grillage.
Le RK800 venait de frapper Elias.
Une fois.
Puis encore.
Gavin sentit son estomac se nouer.
Il comprenait maintenant ce qu’il voyait.
Connor ne cherchait plus simplement à survivre.
Il était en train de gagner.
Et, d’une certaine manière, c’était infiniment pire.
Une nouvelle vague de faiblesse traversa Gavin, plus brutale que la précédente. Ses doigts glissèrent sur le sol et son bras plia presque sous son poids tandis que des taches sombres envahissaient progressivement les bords de son champ de vision. Il serra les dents, refusant avec une obstination presque animale de céder à l’inconscience alors que Connor continuait à se battre devant lui.
Pas maintenant.
Il planta ses ongles dans sa paume jusqu’à ce que la douleur parvienne à traverser le brouillard qui envahissait ses pensées.
Cela ne réglerait rien, il le savait parfaitement, mais il n’avait besoin que de quelques minutes supplémentaires.
Quelques putains de minutes.
Il releva les yeux et continua de regarder.
À mesure que son environnement se dissolvait dans le brouillard de l’hypoglycémie, Connor devint presque malgré lui son seul point d’ancrage.
Gavin concentra sur lui ce qui lui restait d’attention, s’efforçant de suivre chacun de ses mouvements lorsque sa vision acceptait encore de les restituer correctement.
La vitesse.
La précision.
La violence parfaitement maîtrisée.
Et surtout…
Son visage.
Chaque fois qu’il frappait Elias, quelque chose semblait se fissurer derrière ses yeux.
Même diminué, même incapable de distinguer certains détails lorsque sa vision se troublait, Gavin voyait cela avec une clarté douloureuse.
Il connaissait désormais suffisamment Connor pour comprendre que, si CyberLife avait conçu son corps pour être capable d’une telle violence, rien dans l’expression qu’il affichait ne disait qu’il l’acceptait.
Il ne voulait pas être là.
Il ne voulait pas faire ça.
Mais dans cette arène, refuser n’était plus un acte de résistance.
Refuser signifiait choisir qui mourrait à sa place.
Et cette pensée fit naître en Gavin un malaise autrement plus profond que celui provoqué par la chute de sa glycémie.
Parce qu’il comprit soudain qu’à chaque seconde où il restait vivant, Connor s’enfonçait un peu plus loin dans ce combat qu’il avait désespérément essayé d’éviter.
Elias projeta violemment son adversaire contre le grillage.
La décharge fut immédiate.
Le RK800 hurla lorsque le courant traversa son corps.
Des arcs électriques coururent le long de ses bras tandis que ses systèmes se remplissaient d’interférences.
Elias le retira aussitôt.
Trop tard.
Connor tomba sur un genou.
Le géant resta devant lui.
Son visage était ravagé par la douleur.
« Relève-toi. »
Connor leva les yeux vers lui.
« Je ne veux pas te tuer. »
« Je sais. »
« Alors arrête. »
Elias regarda les prisonniers sur l’estrade.
« Je ne peux pas. »
Il attaqua de nouveau.
Connor roula sur le côté, se releva et, cette fois, cessa définitivement de retenir ses capacités.
Le monde sembla ralentir autour de lui.
TRAJECTOIRE 1 : 87 %
TRAJECTOIRE 2 : 94 %
TRAJECTOIRE 3 : 98 %
Il choisit la troisième.
Son pied frappa l’articulation du genou d’Elias.
Le géant vacilla.
Connor saisit son bras, utilisa son propre poids contre lui et le projeta au sol.
Avant qu’Elias puisse se relever, il était déjà sur lui.
Un premier coup fendit davantage sa plaque thoracique.
Un second toucha l’épaule.
Du thirium jaillit.
Elias parvint malgré tout à repousser Connor.
Ils se relevèrent presque simultanément.
Le combat continua jusqu’à ce que Connor perde toute notion précise du temps, rythmé seulement par les impacts, les alarmes qui s’accumulaient dans ses systèmes et les hurlements d’une foule qui en réclamait toujours davantage.
Aucun des deux ne voulait véritablement vaincre l’autre, pourtant chacun était condamné à essayer.
Puis Elias tomba.
Cette fois, il ne se releva pas.
Connor se tenait au-dessus de lui, son polo déchiré, du thirium coulant depuis sa tempe jusque sur son cou, sa LED rouge tournant rapidement sous l’effort.
Elias essaya encore de bouger.
Une de ses jambes ne répondait plus.
Son bras gauche pendait inerte.
Connor analysa son état.
DÉFAILLANCE CRITIQUE
INTÉGRITÉ STRUCTURELLE : 19 %
Elias leva les yeux vers lui.
« Fais-le. »
Connor secoua immédiatement la tête.
« Non. »
« Connor. »
« Le combat est terminé. »
La voix de la cheffe retentit dans les haut-parleurs.
« Pas encore. »
Le canon contre la tempe de Gavin resta en place. Les armes derrière les deux androïdes également.
Connor comprit.
Son visage se décomposa.
« Non… »
Elias eut alors un sourire étonnamment paisible.
« Écoute-moi. »
Connor s’agenouilla près de lui.
« Je peux trouver une autre solution. »
« Non. »
« Si j’ai suffisamment de temps… »
« Connor. Regarde-moi. »
Le RK800 obéit.
Elias leva difficilement sa main valide et referma ses doigts autour de son poignet.
« Si tu veux les sauver... »
Le sourire d’Elias s’accentua légèrement.
« ...tu dois gagner. »
Connor comprit.
« Je ne peux pas. »
« Si. »
« Elias… »
« Je suis déjà mort. »
« Ne m’oblige pas... »
« Écoute-moi. Ce qui compte maintenant, c’est ce que ma mort peut encore faire. »
Sa prise se raffermit.
Puis quelque chose se produisit.
CONTACT DIRECT ÉTABLI.
TRANSFERT DE DONNÉES…
Connor sentit les informations entrer dans sa mémoire.
Des lignes de code.
Des signatures.
Des commandes de maintenance.
Le protocole qu’ils n’avaient pas eu le temps de transférer dans les cellules.
Connor releva brusquement les yeux.
Elias souriait toujours.
TRANSFERT : 46 %
« Tu comprends ? »
61 %.
Connor sentit sa gorge se serrer.
« Oui. »
78 %.
« Libère-les. »
91 %.
« Je te le promets. »
100 %.
TRANSFERT TERMINÉ.
Elias relâcha lentement son poignet.
« Alors ça me suffit. »
Connor resta parfaitement immobile.
« Je ne t’en veux pas. »
Autour d’eux, la foule criait toujours.
Réclamait la fin.
Réclamait la mort.
Elias ne regardait plus qu’une seule personne.
Connor.
« Fais-le. »
Le RK800 secoua une dernière fois la tête.
« Je suis désolé. »
« Moi aussi. »
Puis il murmura :
« Mais je suis content que ce soit toi. »
Quelque chose se brisa dans le visage de Connor.
Il posa une main derrière la nuque d’Elias, l’autre contre son torse endommagé, et resta ainsi une seconde qui lui sembla infiniment plus longue que toutes celles qui avaient précédé.
Comme s’il attendait encore qu’une autre possibilité apparaisse.
Aucune ne vint.
Alors Connor poussa un cri.
Ce n’était ni un cri de combat ni un cri de rage. C’était quelque chose de plus profond, un son arraché à un endroit de lui-même qu’aucune ligne de programmation n’avait jamais été conçue pour contenir.
Puis il frappa.
Une seule fois.
Avec toute la puissance dont il disposait.
Le corps d’Elias eut un dernier mouvement.
Sa LED s’éteignit.
Et l’arène explosa de joie.
Les spectateurs se levèrent, applaudissant, criant, riant tandis que les résultats des paris apparaissaient déjà sur les écrans suspendus au-dessus d’eux.
Certains s’embrassaient.
D’autres brandissaient leurs terminaux en découvrant leurs gains.
Connor, lui, n’entendait plus rien.
Il était toujours à genoux devant Elias, une main posée sur son torse immobile tandis que du thirium coulait lentement entre ses doigts.
Sur la plateforme, la cheffe des Black Vultures applaudissait lentement.
« Magnifique. »
Connor ne réagit pas.
« Je savais que tu finirais par comprendre. »
Toujours rien.
« Ramenez le flic dans sa cellule. »
Gavin releva brutalement la tête.
« Connor ! »
Les gardes le saisirent sous les bras.
« Connor ! » héla t’il à nouveau.
Le RK800 leva enfin les yeux.
Leurs regards se rencontrèrent.
Pendant une seconde, Gavin voulut lui dire quelque chose.
Mais aucun mot ne lui parut suffisant.
Alors il se contenta de soutenir son regard.
Peut-être que Connor comprit.
Peut-être pas.
Les gardes commencèrent à l’entraîner.
« Bouge ! »
« Attendez… »
Gavin essaya de résister, mais son corps ne suivit presque pas.
La grille de l’arène s’ouvrit.
Deux autres gardes pénétrèrent dans l’octogone.
« Allez, debout, champion. »
Connor baissa de nouveau les yeux vers Elias. L’un des hommes s’approcha et posa une main sur son épaule.
Ce fut son erreur.
L’androïde pivota immédiatement.
Son poing atteignit le garde à la gorge et le projeta en arrière.
Le second porta la main à son arme.
Le RK800 le percuta avant qu’il puisse la sortir et l’entraîna au sol avec lui. Pendant une fraction de seconde, leurs bras s’emmêlèrent avant que l’androïde ne le repousse violemment.
Ils tombèrent tous les deux.
La foule hurla, croyant probablement que le spectacle venait de recevoir un prolongement inattendu.
Connor frappa une première fois.
Puis une seconde.
Le premier garde revint sur lui avec une matraque électrique qu’il enfonça brutalement contre son dos.
Le déviant rugit et se retourna.
Son coude fracassa le nez de l’homme.
Mais presque aussitôt, son collier s’activa.
L’impulsion pénétra directement son réseau neural.
Connor s’effondra.
Ses doigts griffèrent les plaques métalliques du sol.
PERTURBATION NEURALE : 41 %
CONTRÔLE MOTEUR : DÉFAILLANT
Une seconde décharge frappa.
Son corps cessa presque entièrement de répondre.
Les gardes le saisirent sous les bras et commencèrent à le traîner hors de l’arène. Derrière lui, Elias resta seul sous les projecteurs.
Connor fixa son corps aussi longtemps qu’il le put, jusqu’à ce que la grille se referme et que l’angle du couloir lui masque définitivement la vue.
Alors seulement, il ferma les yeux.
Les couloirs défilèrent autour de lui tandis que le bruit du public s’éloignait progressivement.
Les gardes parlaient.
Insultaient.
Riaient.
Connor ne les écoutait pas.
Dans sa mémoire, le programme transmis par Elias était intact.
PROTOCOLE DE MAINTENANCE IDENTIFIÉ.
ANALYSE EN COURS…
Compatibilité partielle.
Architecture différente.
Mais pas entièrement.
Il lui manquait toutefois quelque chose.
Un accès.
Un transmetteur.
Une interface capable d’envoyer la commande aux colliers.
L’androïde ouvrit lentement les yeux.
Sa main droite était fermée depuis plusieurs minutes.
Personne ne semblait l’avoir remarqué.
Très lentement, à l’abri de son propre corps, il desserra les doigts.
Un petit boîtier noir reposait dans sa paume.
La télécommande du garde.
Connor la contempla une seconde, puis referma sa main dessus.
Dans son champ de vision, une nouvelle estimation apparut.
PROBABILITÉ D’ÉVASION : 1,8 %
Le chiffre vacilla.
Puis se recalcula.
12,4 %.
Encore.
27,9 %.
Connor releva lentement les yeux vers le couloir devant lui. Pour la première fois depuis son réveil dans cette cage, quelque chose de nouveau traversa son regard.
Ce n’était pas encore de l’espoir.
C’était quelque chose de plus froid.
De plus précis.
Une promesse silencieuse faite à un androïde dont le corps gisait encore sous les lumières de l’arène.
Il allait libérer Gavin.
Il allait libérer les prisonniers.
Il allait tenir parole.
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À suivre.