Yukina: Le souffle de la Glace

Chapitre 20 : Le battement suspendu

Chapitre final

1156 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 23/04/2026 15:27

Shinobu Kocho

est saturé d’une odeur que je ne connais que trop bien : le fer du sang mêlé à l’ozone des explosions de Tengen. Mon corbeau, les plumes roussies et le cri désaccordé, tournoie au-dessus des décombres en croassant des ordres que mon esprit refuse d’intégrer. « Pilier du Son tombé ! Piliers du Vent et de la Glace en état critique ! »

Je cours. Mes poumons brûlent, chaque pas dans la neige fondue est une lutte contre la boue et le désespoir. Je ne suis pas une combattante de force brute, ma valeur réside dans mes mains, dans mes poisons et mes remèdes. Mais face à ce froid surnaturel qui engourdit le village de Shizuka, je me sens minuscule.

Quand je débouche enfin sur la place du sanctuaire, la vision me fige un instant. La glace noire de la Lune Supérieure s'est brisée en milliers d’éclats qui jonchent le sol comme du verre pilé. Et au milieu de ce chaos de jais, je vois Tengen. Il est là, massif, magnifique même dans l'immobilité, mais le silence qui émane de lui est définitif. Une lance de glace noire le traverse, le clouant à la terre qu'il a juré de protéger.

— « Uzui-san... » le murmure meurt dans ma gorge. Je ne peux pas m'arrêter. Mon regard dévie vers une autre forme, plus loin.

Sanemi est à genoux. Il ressemble à un démon sorti des enfers, couvert de coupures, ses vêtements en lambeaux. Il tient Yukina contre lui, et le cri qu'il pousse en me voyant arriver n'a rien d'humain. C'est l'appel d'un homme qui voit son âme s'évaporer.

— « SHINOBU ! ICI ! VITE ! »

Je me jette à leurs côtés, glissant sur le givre. Je ne regarde pas Sanemi, je ne regarde pas ses blessures qui pissent le sang. Je regarde Yukina. Son visage est d'une pâleur de porcelaine, ses lèvres ont pris une teinte violacée terrifiante. Je pose mes doigts sur sa carotide. Rien.

Le froid. Son corps est si froid que j'ai l'impression de toucher un cadavre sorti d'un glacier.

— « Elle ne respire plus, Sanemi ! Lâche-la ! » hurlé-je en le poussant de toutes mes forces.

Je l'allonge à plat sur le sol gelé. Je déchire son haori et son uniforme. Sa poitrine est immobile. Son cœur, ce cœur qui battait avec tant de détermination quelques heures plus tôt, s'est tu sous la pression du froid noir de Kuraokami.

— « Préparez l'adrénaline ! » crié-je aux Kakushi qui arrivent en trébuchant derrière moi.

Je joins mes mains, l'une sur l'autre, au centre de son sternum. Je commence les compressions. Un, deux, trois, quatre... Je sens ses côtes craquer légèrement sous la pression. C'est un bruit horrible, mais c'est le bruit de la vie que l'on essaie d'arracher au vide.

— « Allez, Yukina ! Reviens ! »

Mes bras tremblent déjà. Pratiquer un massage cardiaque sur un corps dont la température est si basse est une agonie. La résistance de ses tissus est différente. C'est comme essayer de réanimer une statue.

Huit, neuf, dix... Je m'arrête un instant, je bascule sa tête, je pince son nez et j'insuffle de l'air dans ses poumons froids. Sa poitrine se soulève artificiellement, puis retombe. Toujours rien. Pas de réflexe, pas de toux.

À côté de moi, Sanemi est une épave. Il a attrapé la main de Yukina, la serrant si fort que ses propres jointures blanchissent. Il est prostré, le front contre le sol, ses larmes se mélangeant à la poussière de glace.

— « Ne me fais pas ça, Yukina... » gémit-il. C'est une voix que je ne lui connais pas. Une voix d'enfant perdu. « Tu ne peux pas me laisser seul avec eux. Tu m'as dit qu'on survivrait. Reste ! S'il te plaît, reste ! »

Je continue les compressions. Ma sueur gèle sur mes tempes. Je suis le Pilier de l'Insecte, je suis celle qui connaît chaque battement, chaque poison, chaque remède. Je refuse de la perdre. Je refuse que Sanemi porte ce deuil, lui qui a déjà tout perdu.

— « L'injection ! Maintenant ! »

Je saisis la seringue qu'un Kakushi me tend d'une main tremblante. Je plante l'aiguille directement à travers la paroi thoracique, visant le muscle cardiaque. Je vide le flacon de stimulant.

Un, deux, trois... Je reprends le massage. Mes mains sont engourdies, je ne sens plus mes propres doigts, mais je n'arrêterai pas. Je ne peux pas.

— « Yukina Raigetsu ! » hurlé-je, ma voix se brisant sous l'effort. « Tu n'as pas le droit de mourir ici ! Tu n'as pas le droit de laisser Sanemi seul ! »

Sanemi se redresse soudain. Il plaque sa main libre sur les miennes, ajoutant sa force brute à mes compressions. Ses yeux sont fous, brûlants d'une rage de vivre qu'il essaie de transmettre à travers sa peau.

— « Respire ! » tonne-t-il, ses larmes tombant directement sur le visage de Yukina. « Respire, ou je viens te chercher en enfer pour te ramener moi-même ! »

Et là, sous nos mains jointes, un tressaillement. Infime. Comme le battement d'aile d'un papillon sous la neige.

Je m'arrête, retenant mon souffle. Le silence de Shizuka semble s'étirer à l'infini. Puis, un râle. Un bruit d'aspiration douloureux, comme si elle avalait du verre pilé. Sa poitrine se soulève violemment. Elle cherche de l'air. Ses yeux s'entrouvrent, révélant des pupilles dilatées, perdues dans le brouillard de l'inconscience.

— « Elle est là, » soufflé-je, mes jambes se dérobant sous moi.

Sanemi s'effondre littéralement sur elle, n'essayant même plus de cacher ses sanglots. Il enfouit son visage dans le creux de son cou, sentant le pouls faible mais régulier qui vient de renaître.

— « Merci... merci... » répète-t-il, un mantra de pur soulagement.

Je me relève péniblement, tournant la tête vers le corps de Tengen. Les Kakushi sont déjà en train de préparer son transport. Le contraste est insupportable. La vie qui revient d'un côté, le vide définitif de l'autre.

J'essuie mes joues d'un revers de manche ensanglanté. Nous avons gagné la bataille, mais la guerre vient de nous arracher un morceau de notre âme. Yukina est vivante, mais le regard de Sanemi me dit que plus rien ne sera jamais comme avant. Le vent et la glace sont désormais soudés par le sang d'un sacrifice qu'ils n'oublieront jamais.

— « Emmenez-les, » ordonné-je aux Kakushi, ma voix retrouvant sa froideur professionnelle pour masquer ma douleur. « Destination le Domaine des Papillons. Vite. »

Alors qu'on les installe sur les brancards, Sanemi ne lâche pas la main de Yukina. Même inconscient, même au bord de l'épuisement, il est devenu son rempart. Le Pilier du Vent ne laissera plus jamais le froid s'approcher de son cœur.





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