Cœur givré

Chapitre 41 : Après

2017 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 02/04/2026 19:51

96 - Bonjour à tous. Je sais, cela fait plus d'un mois que je n'ai pas posté. Mais le travail fait que j'ai moins le temps d'écrire. Attendez vous à ce qu'il y ait beaucoup d'attente entre deux chapitres, un peu comme maintenant. Du moins, jusqu'à que la situation s'arrange à mon travail. Je vous remercie pour votre compréhension - 96 



Dans la nuit, Muichiro avait dû partir pour une mission. Alors, pour tenter d’apaiser ce poids diffus qui comprimait sa poitrine, Lucy s’était enfermée dans sa chambre.

Assise en tailleur, les jambes croisées, elle gardait les yeux fermés, immobile. Sa respiration se faisait lente, régulière, presque mécanique — un point d’ancrage fragile dans le tumulte intérieur. Elle essayait de repousser le malaise qui l’envahissait, de chasser chaque pensée parasite, de se concentrer sur l’instant présent.

Faire le vide.

Fais le vide dans ton esprit.

Mais le silence, loin de l’aider, pesait sur elle. Sa perception exacerbée amplifiait tout : le craquement infime du bois, le froissement du tissu, le souffle presque imperceptible de l’air contre les murs. Chaque détail devenait une intrusion, rendant sa concentration instable, vacillante.

Puis, lentement, elle bascula.

Son esprit glissa ailleurs, happé sans prévenir, et des images surgirent — floues, fragmentées, instables. La vision était décousue, chaotique, une succession de sensations et d’éclats visuels impossibles à saisir. Et pourtant, au milieu de ce désordre, une chose restait claire : elle courait.

Les feuilles fouettaient sa peau, les branches claquaient contre ses bras, ses jambes, avec une violence sèche. Mais elle ne ressentait ni douleur, ni fatigue — seulement cette colère brûlante, pressante, et cette sensation écrasante d’un devoir non accompli.

Un sifflement aigu déchira soudain l’air, frôlant son oreille.

Puis—

Une odeur.

Cuivrée. Chaude. Terriblement familière.

Elle l’avait déjà sentie. Elle en était certaine. Mais quand ? Où ?

Son pouls s’accéléra brutalement tandis que des fragments de souvenirs défilaient, trop rapides, trop confus pour être saisis.

Du sang.

De la douleur.

Des cris.

Du feu.

Et puis—

Le sang de Kyojuro.

Lucy ouvrit les yeux d’un coup, haletante, brutalement ramenée à sa chambre. Sa méditation venait de voler en éclats, écrasée par la vérité qui venait de la percuter de plein fouet.

))))))))))((((((((((

Le jour s’était levé depuis plusieurs heures alors Lucy tournait en rond dans le jardin du Domaine des Papillons, pensive, une ombrelle ouverte au-dessus de sa tête. Tout semblait normal… presque trop normal.

Elle n’avait rien dit à Shinobu de sa vision avant son départ avec Kanao ce matin, consciente de ce que cela impliquerait : des questions, des analyses… et sans doute des expériences. Mais ce n’était pas cela qui la rongeait. Son esprit revenait sans cesse à Kyojuro, et son inquiétude n’avait cessé de croître, jusqu’à devenir oppressante.

Un battement d’ailes fendit soudain l’air. Lucy releva la tête. Un corbeau descendait en piqué vers elle — ce n’était pas Koriha, mais Kaname.

Il arrivait trop vite. Trop brusquement.

Et elle comprit immédiatement.

Sa vision.

C’était lié.

— …Kaname, que s’est-il passé ?

Le corbeau atterrit lourdement sur son épaule, ses serres s’agrippant avec une force inhabituelle, comme s’il peinait à garder l’équilibre. Son plumage était ébouriffé, terne, et ses yeux — d’ordinaire si vifs — semblaient brillants, mais épuisés.

Puis il parla.

— Rengoku Kyojuro … est mort.

Le monde sembla se figer.

Les mots la frappèrent de plein fouet, lui coupant le souffle. Kyojuro — vivant, souriant, encore présent quelques jours plus tôt — n’était plus ? L’idée refusait de prendre forme, comme si son esprit la rejetait instinctivement.

Mais Kaname continua malgré tout, d’un ton monotone, presque mécanique, comme s’il récitait un message qu’il n’avait jamais voulu transmettre.

— Troisième Lune supérieure… La mission du Train de l’Infini. Kyojuro s’est battu jusqu’au bout, il a protégé tout le monde, mais…

Sa voix se brisa. Il ne termina pas.

Le silence qui suivit fut écrasant. Le soleil paraissait trop éclatant, l’air trop léger pour être respiré. Kyojuro, son ami, son camarade… avait disparu.

« Je suis fier de toi. »

La phrase résonna dans son esprit, encore et encore, refusant de s’effacer. Une larme glissa lentement sur sa joue.

Kaname émit un son plaintif, effleurant doucement sa joue du bout du bec, comme pour lui apporter un peu de réconfort. Mais Lucy resta immobile, figée dans cette réalité qu’elle refusait encore d’accepter.

Puis, soudain, ses sourcils se froncèrent.

Comme si quelque chose venait seulement de s’ancrer en elle.

— Attends… tu as dit… quel démon ?

Kaname se raidit, ses ailes frémissant nerveusement.

— Lune supérieure trois.

Un démon qui aime le combat. Qui traque les plus forts. Qui se nourrit d’eux.

Les poings de Lucy se serrèrent lentement, ses griffes s’enfonçant dans ses paumes sans qu’elle ne semble le remarquer. Kaname l’observa avec prudence : il sentait la colère monter.

Ce démon… elle le connaissait.

Elle l’avait déjà affronté.

Encore lui.

— Akaza…

Le nom s’échappa de ses lèvres dans un souffle chargé de haine. Elle leva les yeux vers le ciel, son regard tremblant non de peur, mais de rage.

— Akaza… je jure devant tous les dieux… que si un jour nos chemins se croisent à nouveau… je t’arracherai la tête moi-même.

Kaname tressaillit légèrement face à la violence de ses mots, mais il ne protesta pas. Au contraire, il se pencha vers elle et pressa doucement sa tête contre sa joue, dans un geste silencieux, presque protecteur.

Au-dessus d’eux, le ciel était parfaitement dégagé, indifférent à ce serment.

Mais Akaza, où qu’il se cache, ferait bien de le craindre.

Car la mort de Kyojuro ne restera pas impunie.

))))))))))((((((((((

Cinq jours s’étaient écoulés, emportant avec eux les funérailles de Kyojuro. Malgré le deuil, chaque Hashira continuait de remplir sa mission. Muichiro se montrait plus distant depuis l’annonce de sa mort, sans doute plus touché qu’il ne voulait l’admettre. Tanjiro, Zenitsu et Inosuke étaient revenus au domaine pour être soignés.

Lucy, elle, n’avait pas osé assister aux funérailles. Sa nature démoniaque l’en empêchait.

Alors, à la nuit tombée, elle s’était faufilée hors du domaine, un panier dans les bras, en direction du cimetière.

Le lieu était silencieux, baigné dans le calme de la nuit. La lune projetait une lumière pâle sur les pierres tombales, les faisant apparaître comme des silhouettes fantomatiques figées dans l’obscurité. Lucy avançait seule, le bruit discret de ses pas sur le gravier venant troubler ce silence presque sacré.

Et puis, elle la trouva.

Dans cette clarté froide, une pierre se distinguait des autres. Neuve. Immaculée. Les fleurs encore fraîches, la surface polie captant la lumière comme si elle irradiait faiblement. Le nom de Kyojuro y était gravé avec soin.

Lucy s’arrêta devant la tombe, son regard fixé sur ces lettres qu’elle aurait voulu ne jamais voir là. Elle soupira doucement avant de s’agenouiller, posant une main sur la pierre froide.

— Kyojuro… Je suis désolée de ne pas avoir été présente aujourd’hui. Mais tu le sais… un démon au milieu d’humains, ça aurait fait tache…

La pierre resta silencieuse, immobile, indifférente. Et malgré tout… elle aurait juré entendre son rire, revoir son regard chaleureux, sentir cette présence si vivante qu’il avait toujours portée avec lui.

Alors, le chagrin qu’elle contenait depuis des jours se fissura.

Lourd. Brûlant.

Lucy secoua légèrement la tête, tentant de ravaler les larmes qui montaient malgré elle, puis déposa le panier au sol. Elle l’ouvrit avec précaution et en sortit un petit bol de patates douces encore fumantes, qu’elle posa sur la pierre. Elle prit le second et s’assit face à la tombe.

— Je me suis dit… que ce serait bien de partager un dernier repas avec toi. J’ai pris des patates douces. Tu adores ça… C’est une bonne idée, non ?

Un léger rire lui échappa. Fragile. Triste.

Elle n’avait plus besoin de manger depuis qu’elle était devenue un démon.

Mais pour lui… elle ferait une exception.

Le silence persista.

Et pourtant, dans son esprit, la scène prenait vie.

Kyojuro, assis en face d’elle, dévorant les patates avec enthousiasme, les yeux brillants de cette joie simple qu’il avait devant un bon repas. Sa voix résonnait presque, forte et chaleureuse, la complimentant, riant, lui disant combien il appréciait ce moment.

Lucy esquissa un sourire.

Elle y croyait presque.

Mais l’illusion se dissipa aussi vite qu’elle était venue.

Et il ne resta plus que le silence.

Avec un léger soupir, Lucy prit ses baguettes et croqua dans un premier cube de patate douce — qui n’avait évidemment plus aucun goût pour elle.

Au même moment, des bruits de pas lui parvinrent. Légers. Presque traînants.

Elle les reconnut immédiatement.

Comment avait-il su ?

Elle ne se retourna pas. Elle n’en avait pas besoin.

Les pas s’arrêtèrent à quelques mètres, hésitants, puis se rapprochèrent lentement. Muichiro vint se placer à ses côtés, le visage impassible, les yeux fixés sur la tombe de Kyojuro.

Il ne dit rien, au début. Il se contenta de la regarder, comme s’il essayait de concilier la froideur de la pierre avec le souvenir de l’homme qu’elle représentait.

Comment l’avait-il trouvée ? Peut-être que Ginko avait suivi Koriha. Peut-être qu’il le savait simplement.

— …Tu es partie sans prévenir personne.

Sa voix était neutre — ni accusatrice, ni douce.

Lucy posa son bol au sol, gardant les yeux rivés sur la pierre.

— Je sais… c’était voulu.

Muichiro resta silencieux un instant, comme si ses mots mettaient du temps à trouver leur place. Puis il soupira, profondément.

— …Pourquoi ?

La question était basse, presque emportée par la brise nocturne. Mais une tension y perçait malgré tout.

Il essayait de ne pas l’accuser. À sa manière.

Lucy baissa les yeux vers son bol.

— J’avais besoin de me recueillir, seule. Et… je n’avais pas envie qu’on me dise « tu n’avais qu’à être là ».

Muichiro tressaillit légèrement. Les mots frappèrent juste.

Mais il ne contesta pas. Ne chercha pas à discuter.

Il hocha simplement la tête.

— …Je vois.

Le silence revint.

Différent.

Plus lourd.

Presque difficile à supporter.

Le chagrin planait entre eux, palpable.

Lucy releva les yeux vers lui, sans un mot. Les larmes dans son regard parlaient pour elle.

Muichiro soutint son regard. Son expression, d’ordinaire si lisse, vacilla légèrement, laissant entrevoir une douleur sourde. Il déglutit, comme pour contenir ce qui menaçait de remonter, mais ses failles restaient visibles.

Il ne dit rien.

À la place, il s’avança, s’agenouilla à ses côtés devant la tombe, et inclina légèrement la tête.

Aucun mot n’était nécessaire.

La douleur était partagée.

Lucy pencha doucement la tête, la laissant reposer contre son épaule.

Il se raidit un instant, surpris, puis expira lentement. Son corps se détendit, et il se pencha légèrement vers elle. Son épaule était chaude, stable — un point d’ancrage au milieu du chagrin qui menaçait de les submerger.

Ils restèrent ainsi.

Sans parler.

Simplement présents.

Deux âmes liées par une perte qu’aucun mot ne pouvait alléger.

Au-dessus d’eux, les étoiles veillaient, témoins silencieux de leur deuil partagé.

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