Le silence des sirènes
Chapitre 1 : Le silence des sirènes
1657 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 22/06/2026 13:50
Cette histoire est la participation en seconde chance au défi Aquatique et chic : poisson ! - avril 2019.
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L'Océan chuchotait, s'étirait, se prélassait à la manière d'un félin assoupi. Sa surface, tout juste apaisée, évoquait un miroir parfait. Le soleil radieux l'inondait de lumière, saupoudrant l'étendue des eaux de reflets dorés. Nul n'aurait pu croire qu'à peine deux heures plus tôt, le ciel s'était couvert de nuages orageux zébrés d'éclairs, que le vent soufflait avec une telle violence que les vagues se dressaient jusqu'aux cieux, aussi noirs que les eaux, et qui se confondaient avec elles.
Ariel évoluait juste sous la surface, là où la lumière du soleil se fragmentait en mille éclats dorés avant de se fondre dans les profondeurs. Qu'elle était belle, qu'elle était gracieuse — ses magnifiques cheveux roux la suivaient telle la traîne d'une souveraine, ondulant librement au gré des courants comme une flamme que l'eau ne pouvait éteindre. Ses yeux revêtaient la teinte de la mer sous le soleil de printemps entourés de cils d'un noir profond à faire damner un saint. Et que dire de sa peau délicate, translucide comme un pétale de lotus effleuré par la rosée, de ses formes généreuses sous le soutien-gorge en coquillage, et... d'une queue de poisson aux nageoires irisées qu'elle animait avec une lenteur délicate, fendant l'eau sans le moindre effort. Car oui, Ariel était une sirène.
La radio des Courants marins lui avait rapporté qu'un vaisseau avait sombré en ces eaux pendant l'orage. Elle se hâtait, car elle souhaitait, avant les autres habitants des abysses, venir... marauder sur l'épave. Et vous aviez imaginé quoi ?
Elle s'enfonça davantage dans les profondeurs, et son cœur s'emplit d'une joie vive : un voilier presque intact reposait sur les fonds marins. Des mâts brisés, des voiles en lambeaux — bien peu de chose, à vrai dire. Ariel se frotta les mains et les nageoires, agita la queue avec entrain, sourit de toutes ses dents — fort acérées et pointues, soit dit en passant — et s'apprêta à explorer l'épave en quête de pierres précieuses et de noyés, ces deux denrées étant particulièrement convoitées sur les marchés sous-marins.
Mais à cet instant précis, elle perçut une vibration — une vibration qui n'avait pas lieu d'être, qu'aucun habitant de l'océan n'aurait pu produire. Elle leva les yeux et distingua, à une centaine de mètres au-dessus d'elle, une paire de jambes bottées qui s'agitait doucement.
— Mille calmars borgnes sous ma quille ! s'écria d'une voix rauque et éraillée, semblable à une corne de brume, la créature de rêve. Qu'est donc cette murène en pantoufles ?
Elle remonta précipitamment, l'espoir illuminant son regard. Quelle fortune ! Pas l'ombre d'une autre sirène ni d'un triton à l'horizon. Un noyé, un noyé tout frais, rien que pour elle !
Ariel s'approcha de la victime de l'océan en préparant une nasse tressée d'algues, et laissa échapper un gémissement de frustration. Le quidam flottait sur une planche — de salut, à n'en pas douter — et respirait encore.
Elle promena un regard furtif alentour : « Je tente le coup, nom d'un crabe hydrocéphale ? », semblait-il écrit sur son visage, en lettres aussi lumineuses qu’un phare dans la nuit. Puis elle soupira, il était de notoriété publique que dans l'océan « les vagues avaient des yeux et des oreilles ».
La sirène maudit intérieurement, et même à voix haute, et ces vagues scélérates et cette législation absurde lui interdisant d'achever les blessés :
— Par le cul velu du Kraken ! Il me faut attendre qu'il jette l'ancre de lui-même, ce résidu de fausse couche de crevette ! C'est plus prudent.
Elle s'accouda à la planche et se prépara à une attente qu'elle espérait de courte durée. De temps à autre, elle scrutait l'horizon, guettant l'arrivée malvenue de ses congénères. Puis, par désœuvrement, elle contempla sa future prise qui tardait — vraiment beaucoup, à son goût — à rendre son dernier soupir. C'était un beau jeune homme brun, richement vêtu, à la silhouette athlétique. « Dommage que ce ne soit pas un Triton... » songea distraitement la sirène.
À cet instant, le futur macchabée ouvrit les yeux, noirs comme l'enfer, de cette couleur profonde qui ne se rencontrait jamais dans les abysses. Ariel sentit son cœur vaciller, et elle accomplit alors quelque chose d'inouï pour une sirène : elle poussa la planche et son passager jusqu'aux plages les plus proches. Non sans le dépouiller au préalable de tous ses bijoux et habits, bottes comprises. Il lui fallait bien un petit dédommagement, mille sabords !
***
Trois jours s'écoulèrent, et les yeux noirs de l'étranger commencèrent à hanter les songes de la Petite Sirène. Créature d'action avant tout, elle se rendit chez Ursula, sa marraine, non pas la fée, ni la sorcière, mais une grande scientifique fort versée dans la création des algues OGM — vendues à ceux de la surface (les habitants des mers n'allaient tout de même pas les consommer ?) — et dans la génétique en général.
— Morue à queue plate, j'ai besoin de ton aide ! grogna-t-elle en guise de salutation.
— À toi aussi, bonne journée, ma filleule !
— Trêve de politesses, harpon dans ta glotte ! Je veux des jambes pour épouser le prince !
La scientifique se lova sur le lit de mousse marine et tapota la place à côté d'elle pour y convier Ariel à s'asseoir :
— Un habitant de la surface ? Pour quelle raison ? Il y a bien des...
— Ah ! Ses yeux noirs comme le cul d'une seiche ! Je suis amoureuse, que le grand calmar me tringle !
La marraine (non pas la fée, en aucun cas) sourit de toutes ses dents aiguisées comme des rasoirs :
— Ma chère Ariel ! Les jambes, ce n'est pas tout — à vrai dire, c'est même peu de choses. L'amour est aveugle, dit-on, et c'est fort juste. Mais il n'est nullement sourd !
— Quel rapport, torpille dans ta gueule ?
— Ta voix est rauque et grinçante comme une chaîne d'ancre rouillée, à force de chiquer et de boire du rhum !
— Bas les nageoires de mon rhum, méduse desséchée, un tentacule de poulpe dans chacun de tes orifices !
— Ton langage ? Cela ne va pas du tout !
— ???
— Je vais te donner un exemple. Supposons que tu aies eu des jambes, que tu aies épousé le prince, et qu'après la nuit de noces il te demande : « As-tu bien dormi, ma douce ? » Que lui répondrais-tu ?
La Petite Sirène toussota en tentant vainement de s'éclaircir la voix et la rendre plus suave.
— Comme un bernard-l'hermite dans la panse d'une baleine, cent tridents à travers ta gorge, mon cher ! prononça Ariel, décontenancée.
— Alors tu vois où le harpon blesse. Tu jures comme un charretier…
— Comme un marin. Des charretiers qui se noient sont plutôt rares…
Ursula soupira :
— Peu importe, à la cour cela ne passera pas. Le prince, en t'entendant, prendra les jambes à son cou !
Ariel la regarda avec un intérêt non dissimulé :
— Ceux de la surface savent poser les jambes sur leur cou ? Je veux…
Son interlocutrice soupira encore plus lourdement :
— Façon de parler… Bref, les jambes, c'est une chose, mais cela ne suffira pas.
— Alors que faire, un oursin sous ta queue, marraine ?
Un sourire narquois se dessina sur les lèvres d’Ursula :
— Je vais t'offrir des jambes. Non, non, ne me remercie pas…
La Petite Sirène la contempla avec étonnement — la gratitude n'entrait nullement dans ses intentions.
— Doter une sirène de jambes n'est qu'un jeu d'enfant pour une généticienne émérite de mon rang !
Ursula se redressa avec fierté :
— Qui plus est, elles seront réversibles : jambes - queue de poisson, queue de poisson - jambes. Promptement et sans la moindre douleur. Et cela ne te coûtera rien ! Ton bonheur avant tout !
Ariel ouvrit la bouche pour signifier qu'elle n'avait de toute façon aucune velléité de payer — quelle idée saugrenue —, mais n'en eut pas le loisir, car sa marraine poursuivit ses instructions :
— Dès que tu auras des jambes, tu iras trouver le prince et tu lui feras savoir — écoute-moi bien — par écrit, et uniquement par écrit, que tu l'aimes au point d'avoir sacrifié ta voix à la vieille sorcière pour obtenir des jambes et le rejoindre. Il n'y résistera pas : une femme belle, prête à tout sacrifier pour lui, et qui, qui plus est, est muette comme une carpe — zéro dispute en perspective ! Un véritable rêve !
Épilogue
C'est ainsi que naquit la légende qui fit verser bien des larmes aux Margot dans leurs chaumières.
L'histoire d'un amour aussi grand que l'Everest, aussi profond que l'océan, aussi sublime que le ciel étoilé des nuits d'été. L’histoire d'une sirène éprise d'un prince du monde terrestre, qui sacrifia sa voix — pure comme une clochette de cristal — pour obtenir des jambes et le rejoindre.
Mais le prince, volage, la trahit un jour au profit d'une princesse. Et la malheureuse, pour fuir l'insoutenable douleur, se jeta dans l'océan et se transforma en écume.
Ariel avait bien ri en entendant cette version des faits. Il était vrai qu'elle regagna les flots seulement un an après ses noces, mais non point parce que son époux lui avait été infidèle — il ne fallait pas pousser ! Simplement, comme elle l'avait confié à sa marraine, en levant un verre de rhum (pas le premier, j'en ai bien peur) : « Vive la liberté ! J'en ai assez de fermer ma gueule pour complaire à ce hareng de surface de prince, et à cette flottille de bigorneaux en papillotes qu'il ose appeler sa cour ! »