Le continuum administratif
Chapitre 1 : Le continuum administratif
3503 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 09/03/2026 15:56
Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions[.]fr de mars - avril 2026 « La Réparation »
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L'agent Dupont — ou peut-être Durand ? Non, Dupont plutôt — policier municipal de la petite ville de C qui comptait dix mille habitants, assurait une fois de plus l'accueil dans les locaux de police. Il devait recevoir les plaintes, orienter les plaignants et, quand il en avait le temps, classer les dossiers.
Exceptionnellement, cette tâche ne lui arrachait pas les bâillements habituels. Il se sentait à sa place, presque comme un conquérant. Car il avait réussi ! Il avait réparé l'irréparable ! Il s'était rendu utile ! Il avait été à la hauteur !
Il observa ses mains : osseuses, aux ongles cassés, c’était grâce à elles qu’il avait réparé la déchirure du continuum espace-temps — du moins, c'est ainsi qu'il aimait qualifier son action, qui en réalité était peu spectaculaire et n'avait guère de rapport avec ledit continuum.
***
Mais commençons par le commencement !
Le dix mars de l'année 2026, l'agent Dupont s'apprêtait à accueillir les administrés dans les locaux de la police municipale, espérant secrètement que la Providence lui accorderait une journée paisible, dénuée de plaignants ou, à tout le moins, qu'ils se feraient rares. Hélas, la Providence avait manifestement d'autres préoccupations, et ses vœux demeurèrent sans écho.
Un quart d'heure à peine après avoir pris son service (le malheureux fonctionnaire eut tout juste le loisir de se verser un café de son thermos, d'extraire discrètement un croissant et de disposer devant lui un dossier ouvert pour donner l'impression d'être absorbé par ses tâches) sa tranquillité fut troublée par l'arrivée d'une visiteuse. Une visiteuse de la catégorie la plus redoutable : une dame d'un âge respectable que nul n'aurait eu l'audace de qualifier de vieille et qui arborait une élégance d'un autre temps. Elle portait une longue robe noire ornée de pois blancs, un châle fleuri drapé sur les épaules et un chapeau susceptible de faire pâlir d'envie des plus raffinées des Britanniques. Entre ses mains, elle tenait fermement un sac de style médecin du début du siècle. Une cigarette roulée était glissée derrière son oreille. Du moins, l'agent espérait de tout cœur que c'était bien une cigarette.
« La pire espèce », gémit intérieurement le brave agent. « Elle veut déposer plainte et refusera de partir tant que je n'aurai pas pris sa déposition ! Quelle poisse ! »
Il soupira en désignant la chaise visiteur :
— Je vous en prie, asseyez-vous ! Que puis-je faire pour vous, Madame...
La dame ne se fit pas prier. Elle s'installa sur la chaise avec la prestance d'une souveraine en exil, posa son sac sur le bureau de l'agent Dupont en plein sur le dossier ouvert, manquant de peu de renverser son café :
— Madame Granny.
« En plus, c'est peut-être une Anglaise ! Avec ce chapeau, j'aurais dû m'en douter », pensa l'agent avec amertume.
— Bien, alors Madame Granny, que puis-je faire pour vous ?
La dame se redressa encore davantage sur sa chaise, bien que cela paraisse impossible, et déclara avec emphase :
— Les cafards ont quitté mon appartement !
Dupont crut avoir mal entendu :
— Excusez-moi, qui a quitté votre appartement ?
La dame leva les yeux au ciel, comme pour l’implorer de lui donner du courage, et articula :
— C-a-f-a-r-d-s ! Vous savez, c'est comme les rats sur un navire : quand les rats s'enfuient, le navire va couler ! Quand les cafards partent, l'appartement va s'effondrer !
Dupont resta stupéfait devant ce raisonnement. L'image surréaliste d'un cafard abandonnant le Titanic, valise à la main, traversa son esprit. Il choisit de ne pas contrarier cette vieille dame excentrique, ouvrit une page sur son écran d'ordinateur et se prépara à prendre des notes, quitte à tout supprimer ensuite :
— Alors, un avis de recherche ?
— Un avis de recherche ? Pour les cafards ? Vous devriez prendre des vacances, ça chauffe là-haut ! Quelle idée ! Non, je parlais de ma voisine du dessus !
« Une plainte contre le voisinage ! » soupira le fonctionnaire, soulagé. C'était compréhensible et rentrait dans ses attributions.
— Cette gamine insupportable a un loup !
— Peut-être un berger allemand ? demanda Dupont sans grande conviction.
— Je suis âgée, mais pas gâteuse. Je sais faire la différence entre un chien et un loup gros comme un veau ! Je la vois chaque jour : elle enfile ses sabots, son béret rouge – quel goût douteux –, prend un grand cabas, met son loup en laisse et crie pour que tout le monde l'entende : « Je vais chez la mère-grand ! » Mais c'est faux ! conclut triomphalement la plaignante.
— Alors, vous souhaitez porter plainte pour maltraitance animale ou pour détention d'un animal sauvage ?
— Vous n'avez rien compris, mon brave ! Elle traite bien le loup, mais elle crie et porte des sabots en bois. J'ai l'oreille sensible et le sommeil léger ! Et puis il y a ce gamin qui passe son temps à frapper à ma fenêtre !
Dupont soupira. Habitant lui-même au rez-de-chaussée, il connaissait bien les coups anonymes à la fenêtre. Perdu dans ses réflexions, il faillit même rater la fin de la phrase de Madame Granny :
— Imaginez-vous ! À ma baie vitrée, dans mon appartement au septième étage ! Il s'appelle Pierre... Non, il a un drôle de prénom, pas d'ici... Voyons, un peu british sur les bords... Ah, j'ai vraiment une mémoire de jeune fille...
La dame battit coquettement des cils :
— Voyons, comment s'appelle-t-il déjà ? Le nom de famille, je l'ai : Pan... Peter Pan, voilà !
Le fonctionnaire retira ses doigts du clavier et chuchota, on ne sait pourquoi :
— Peter Pan et Chaperon Rouge...
— Vous voyez bien que vous comprenez ! se réjouit Madame Granny. Et je ne vous ai même pas encore parlé de cette nymphomane du cinquième qui vit avec sept...
— Nains ?
— Des nains ? Mon pauvre, vous avez vraiment besoin de vacances ! Avec sept... Vous savez, ceux qui creusent...
— Des fossoyeurs ?
— Pas du tout ! Ce sont des prospecteurs ou des mineurs, va savoir. Mais ils me tirent du lit chaque matin avec leurs « Hey Ho ! Hey Ho ! » Impossible de me rendormir ensuite ! Et ce jeune homme agaçant, qui a pourtant l'air cultivé avec ses lunettes rondes, il s'entête à garer son balai à ma place de parking ! Il ne peut pas le monter chez lui ? Un seul étage ! Et moi, où voulez-vous que je range mon mortier volant ?
Le fonctionnaire exaspéré se tira les cheveux et leva vers la plaignante un regard embrumé :
— Harry Potter, vraiment... Pourquoi pas Cendrillon pendant qu'on y est ?
— Exactement ! Harry ! J'oublie toujours son prénom ! s'écria l'excentrique. Cendrillon ? C'est une adorable jeune fille, très bien élevée et soigneuse. Elle nettoie les escaliers et l'entrée sans qu'on ait besoin de le lui demander. Je n'ai rien à redire ! Si seulement elle pouvait remettre les idées en place à son écervelé de petit ami qui passe ses journées à sonner chez tout le monde pour faire essayer une chaussure !
L'agent Dupont tendit la main vers le téléphone, s'apprêtant à composer le 15. Cette vieille dame avait manifestement perdu la raison et la laisser seule constituait une non-assistance à personne en danger. Il saisit donc le combiné et composa le 1, quand la porte de son bureau s'ouvrit pour laisser passer un chat. Mais pas n'importe quel félin de gouttière : un matou énorme, bien plus imposant qu'un Maine Coon et noir comme une nuit sans étoiles. Il bondit sur le bureau, miaula, appuya une patte sur le téléphone pour interrompre l'appel et déclara d'une voix ronronnante mais parfaitement humaine :
— Baba Yaga (1) ! Arrête ton cirque, tu n'es pas plus Madame Granny que je ne suis une lampe de chevet ! Va plutôt vérifier ton mortier volant, qui est en double file et bloque la circulation ! Je vais tout expliquer à ce charmant jeune homme !
Madame Granny (Baba Yaga pour les intimes) souffla sur une mèche rebelle qui s'échappait de son chapeau et lui barrait la vue, attrapa l'étrange cigarette coincée derrière son oreille et fit claquer ses doigts. Une petite flamme surgit au bout de son index qu'elle approcha de sa clope.
— Mais, pas ici, siffla le chat en hérissant ses poils.
— D'accord, d'accord, je sors, grommela la sorcière.
Le chat patienta jusqu'à ce que la porte se referme derrière elle, s'installa confortablement sur la chaise et fixa l'agent du regard.
— Mon brave, abordons maintenant les choses sérieuses. Moi, Chat Bayoun (2), je représente le Collectif des Chats : Chat botté, Chat potté, Chat du Cheshire, Felix, Tom, Azarel et la charmante Duchesse. Nous venons vous demander l'aide que tout citoyen de cette ville est en droit d'attendre de sa municipalité. Vous faites bien partie du service d'ordre ?
Le malheureux policier, dépassé par les événements et se demandant s'il ne devrait pas prendre quelques congés ou même consulter discrètement un psychiatre, approuva d'un hochement de tête :
— Et votre nom est bien Dupont ?
Le susdit Dupont ne put que confirmer.
— Alors, c'est parfait ! Vous allez pouvoir servir de pont et remettre de l'ordre ! pontifia le félin. J'en étais sûr ! Vous allez tout réparer !
Il se gonfla de fierté et commença à ressembler, par la taille, à une petite panthère à poil long.
— J'ai besoin de vacances, murmura le policier. Je vois des chats qui parlent...
Après un moment de réflexion, il ajouta :
— Ou alors d'un verre !
— Un verre ? Nous vous l'offrons ! Venez donc nous voir demain, c'est votre jour de congé, n'est-ce pas ? Notre immeuble se trouve juste entre la gare routière et l'autoroute.
Dupont se gratta la tête, ébouriffant encore davantage ses cheveux. Il visualisa mentalement le plan de la ville et éprouva un certain soulagement : tout cela n'était qu'un délire causé par la fatigue.
— Il n'y a que des champs là-bas !
— Plus maintenant ! déclara le chat d'un ton plutôt mystérieux.
Sur ces paroles, le félin se volatilisa dans les airs. Seuls ses yeux verts restèrent suspendus un instant devant son interlocuteur, puis l'un d'eux se ferma dans un clin d'œil complice avant de disparaître définitivement.
***
L'agent Dupont rentra chez lui, la tête lourde et l'esprit embrumé. Il ne rêvait que d'une chose : dîner vite fait et s'affaler devant la télé, même si cela signifiait s'endormir au bout de trente minutes. Mais le sort, représenté par sa femme et son fils, avait d'autres projets.
Son épouse, qui travaillait au service d'urbanisme de la mairie, l'attendait de pied ferme. Il soupçonnait que le mystérieux bâtiment était au cœur du problème. En plus, il ne se voyait pas lui raconter l'histoire de Baba Yaga. Il était certain qu'elle ne le croirait pas et craignait qu'elle appelle les services de santé. Il l'embrassa, inspira profondément et s'apprêta à avouer, mais heureusement son épouse ne lui laissa pas le temps et prit les devants :
— Dupont ! Jean-Pierre Dupont !
Quand sa femme l'appelait par son nom de famille précédé du prénom complet, la tempête approchait, mais le brave policier ne put réprimer un sourire devant cette association d'idées : « Bond ! James Bond ! ».
— Et en plus tu souris ! Hier ton fils a soufflé les bougies de ses cinq ans, sans toi je précise, tu étais de service. Soit. Mais tu as en plus oublié de le féliciter et lui offrir un cadeau ! J'ai dû le faire de ta part !
— Je suis un père indigne ! gémit Dupont.
Pourtant, un plan commença à germer dans son esprit fatigué. Il emmènerait son fiston voir en vrai les personnages de ses contes préférés ! « Un cadeau d'anniversaire formidable ! Mieux que Disneyland ! Et puis lui aussi s'appelle Dupont, et deux ponts valent mieux qu'un ! » Ravi de cette idée qui lui parut d'emblée excellente, le courageux gardien de la paix alla embrasser son fils, lui promit une belle aventure pour le lendemain et, la conscience apaisée, passa une excellente soirée sous l'œil méfiant de sa femme. Sa nuit fut beaucoup moins paisible, peuplée de rêves avec les Chaperons Rouges, les Blanche-Neige et les sorcières. Comme son épouse irritée lui tournait obstinément le dos, tous ces personnages lui avouaient leur amour et bien davantage ! Ce davantage le faisant rougir au réveil.
***
Le lendemain matin, les deux Dupont se tenaient devant un immeuble d'apparence ordinaire planté au milieu d'un champ. L'un était agent municipal chargé de l'ordre public, l'autre agent domestique spécialisé dans le désordre - les jouets éparpillés dans tous les coins en témoignaient. Le plus âgé serrait des formulaires administratifs et un stylo quatre couleurs, le plus jeune tenait un livre de contes contre son cœur.
Le spectacle qui s'offrait à eux avait quelque chose de surréaliste. L'agent Dupont se demanda brièvement si le permis de construire avait été correctement déposé et si cette construction figurait au cadastre.
Le bâtiment était banal au milieu d'un champ quelconque, mais... Aucune route goudronnée n'y menait. Des poules picoraient sous les pieds des passants, une galette roula en sifflotant, un petit cheval bossu cabriola en hennissant, un phénix se posa sur la branche d'un arbre derrière lequel se cachait un chasseur. Un jeune homme en tenue de prince passa en murmurant : « J'ai vu cette princesse, quelle horreur ! Que j’embrasse ça ? Non, jamais ! Laissons-la dormir tranquille ! Je dirai que je n'ai pas réussi à franchir les ronces ! ». Un monstre en beau costume trois-pièces arrosait des magnifiques rosiers tandis qu'un gamin plantait un haricot à côté. Bref, un tableau vraiment idyllique !
Le plus petit des Dupont semblait ravi et souriait béatement en chuchotant : « Je le savais ! ». Le plus vieux, qui le savait aussi mais espérait se tromper, se dirigea d'un pas décidé vers l'entrée et pressa la sonnette portant cette inscription laconique : Yaga.
La porte s'entrouvrit dans un grincement lugubre, et ils s'engagèrent dans le vestibule faiblement éclairé. Ils gravirent les marches en contournant une jeune fille qui récurait l'escalier avec l'acharnement obsessionnel d'une personne phobique. Au terme d'une ascension qui leur parut considérablement plus longue que les sept étages annoncés, ils se retrouvèrent face à une porte ornée d'une plaque : « Yaga, cabinet de voyance ». Le battant s'ouvrit de lui-même tandis qu'une voix les convia à pénétrer dans les lieux.
***
— Dupont et Dupont, deux pour le prix d'un ! s'écria l'excentrique dame qui avait visité les locaux de la police municipale la veille.
Elle les accueillit dans un salon chaleureux qui évoquait une isba par bien des aspects : murs en rondins, bouquets d'herbes séchées accrochés aux poutres, grande cuisinière à bois et samovar dégageant une fumée parfumée sur la table. Mais le plus surprenant restait le paysage qui s'offrait derrière les fenêtres : une forêt de résineux enneigée.
— Asseyez-vous, mes agneaux ! Mon petit chéri, prends donc un pirojok (3), je l'ai préparé spécialement pour toi !
La sorcière versa le thé dans des tasses de porcelaine si délicates que Dupont père craignit de les briser. Son fils s'acquitta parfaitement de cette tâche en lâchant sa tasse sur le parquet. Face à l'air désolé de l'agent qui se confondait en excuses, elle se contenta de soupirer :
— Ce n'est pas grave.
Elle resservit toutefois l'enfant dans une tasse en bois.
— Passons maintenant aux choses sérieuses ! Mon brave, que savez-vous des vœux d'anniversaire des petits enfants ?
— Qu'ils ne se réalisent jamais, grommela Jean-Pierre Dupont, repensant à son vœu d'enfant de recevoir en cadeau des patins à roulettes et d'avoir eu un puzzle à la place.
À cet instant précis, il vit son fils rougir et tenter de se cacher derrière le samovar, puis balbutier avant d'éclater en sanglots :
— Je voulais juste des copains ! Des copains des contes que maman me lit avant de dormir ! Je ne l'ai pas fait exprès !
— Vous voyez d'où vient le problème ! s'exclama Yaga. Un désir sincère, et hop !
Le policier se demanda brièvement s'il avait vraiment sincèrement voulu ces patins à l'époque. Le puzzle était sympa aussi et il avait passé de bons moments à le faire.
Baba Yaga se pencha vers le garçon et lui pinça la joue :
— Oh mon petit, ton vœu semble exaucé. Que dirais-tu de nous laisser rentrer chez nous ?
L'enfant hocha la tête en reniflant. L'agent Dupont, qui préférait réfléchir plus tard à toutes ces bizarreries, sortit non pas son arme de service, mais des outils tout aussi redoutables : son stylo et des formulaires. Il déclara :
— On va réparer ce continuum espace-temps.
Pourquoi continuum ? L'agent Dupont n'aurait pas su l'expliquer.
Il passa les trois heures suivantes à remplir des documents d'aspect plutôt étrange : Nom, conte d'origine, auteur. Le tout couronné d'un sceau de la police municipale, d'un deuxième tampon Approuvé et orné de la signature Agent Dupont. À un moment donné, le fils Dupont, qui s'ennuyait à mourir, demanda l'autorisation d'aller jouer. Son père la lui accorda d'un geste agacé de la main.
À chaque formulaire rempli, une petite secousse se faisait sentir. Un loup hurla au loin, le phénix passa devant la fenêtre, une pousse de haricot vertigineuse fila vers le ciel, la musique d'un bal mourut aux confins de l'univers, une rose magnifique se matérialisa un instant au-dessus de la table puis disparut, des chats de tailles et couleurs diverses traversèrent la pièce en miaulant avant de s'évanouir dans l'air. À un moment, le fils Dupont rentra dans l'appartement et s'installa près de son père en soupirant. Ses camarades de jeu Harry et Peter s'étaient volatilisés en pleine partie de chat perché.
L'agent Dupont essuya la sueur de son front. Il ne restait que deux formulaires à remplir.
— Alors, Nom : Petit Cheval Bossu. Conte du même nom. Auteur Piotr Erchov. Écrit en 1834. Approuvé !
Le cheval hennit puis se tut.
— Il ne reste plus que vous, Grand... Baba Yaga !
— Tu peux m'appeler Grand-mère, sourit cette dernière. Mais pas trop souvent !
— Bien ! Nom : Baba Yaga, sorcière de son état. Contes multiples du Vingt-Septième Royaume (4), œuvre populaire et orale russe. Compilés par Alexandre Afanassiev en 1855.
Il serra la main de la sorcière, se demandant si un baisemain n'était pas plus approprié, et apposa le tampon Approuvé sur la feuille.
Le vent se leva. Les meubles, les tasses, le samovar, tout tournoya autour des deux Dupont dans une sarabande effrénée. Le vortex tourna de plus en plus vite. Dupont le père serra Dupont le fils dans ses bras et ferma les yeux, pris de vertige.
Quand il ouvrit les yeux, il découvrit qu'ils étaient assis, son fils et lui, au beau milieu d'un champ boueux. Aucun immeuble à l'horizon, seul le rugissement lointain de l'autoroute brisait le silence. Tout était redevenu normal.
— Ils sont partis, constata tristement le petit garçon.
Puis il ajouta en regardant son père avec espoir :
— Si je refais le même vœu l'année prochaine, est-ce qu'ils reviendront ?
Le brave agent frémit d’appréhension.
***
L'agent Dupont, policier municipal de la petite ville de C, assurait une fois de plus l'accueil dans les locaux de police. Il devait recevoir les plaintes, orienter les plaignants et, quand il en avait le temps, classer les dossiers.
Exceptionnellement, cette tâche ne lui arrachait pas les bâillements habituels. Il se sentait à sa place, presque comme un conquérant. Car il avait réussi ! Il avait réparé l'irréparable ! Il s'était rendu utile ! Il avait été à la hauteur !
Il chantonna un « Param-pam-pam » victorieux, caressa respectueusement la pile des formulaires des bouts des doigts, la bureaucratie se révélant une arme des plus efficaces.
Puis, se rappelant les paroles de son fiston, il décida de tout mettre en œuvre pour prévenir de nouveaux incidents. Il allait proposer à sa hiérarchie un projet simple : la déclaration obligatoire des vœux d’anniversaire. Et, par prudence, ceux de Noël aussi. On ne sait jamais.
FIN
Notes
- Baba Yaga - La méchante sorcière des contes slaves.
- Bayoun - Le chat des contes slaves qui sait parler, chanter et endormir les passants pour les dévorer. (Pas un personnage très fréquentable.)
- Pirojok - Le chausson fourré à la viande, au chou ou même à la confiture.
- Vingt-Septième Royaume - Un pays lointain des contes slaves, littéralement situé au-delà des trois fois neuf terres.