Cécité Cristalline
Chapitre 1 : Cécité Cristalline
3779 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 30/04/2026 23:37
[Cécité Cristalline]
Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions[.]fr de mars - avril 2026 « La Réparation »
Pour Papy Bacchus, Papi et Mamie, Papé et Mamé
Les draps froissés étaient visiblement maculés de sueur, la couverture tournée sur elle-même ne recouvrait plus le corps de l’adolescente allongée là. Cette dernière s’était recroquevillée, tremblante dans son pyjama de toile blanche. Elle laissait échapper quelques demi-mots marmonnés au milieu du cauchemar dont elle semblait être la proie. Aucun d’eux n’était réellement compréhensible, toutefois, ils se révélaient évidents pour elle. Une évidence amère oui, car ce cauchemar hantait régulièrement la jeune fille.
Alicia se réveilla brusquement, haletante. Son œil unique fuyait dans toutes les directions tandis qu’elle retrouvait peu à peu son calme. La scène encore nette ne voulait pas déguerpir de son esprit encore hagard. Dans ce rêve, elle revoyait les mots inscrits sur le journal d’Aline, ces inscriptions accusatrices. Le spectre de sa mère s’était une fois de plus immiscé dans son sommeil, martelant ces paroles aussi cruelles que les regards qu’elle lui lançait. Alicia frissonna une fois de plus, dérangée par cette nouvelle nuit sans repos.
Elle soupira bruyamment en se glissant hors de son lit. Agacée, elle décollait les cheveux roux qui s’étaient collés à son front. Une journée de plus débutait, une journée de plus à laquelle Alicia n’avait nullement envie de se confronter. Les rayons du soleil s’infiltraient insidieusement, elle répondit par une moue à leur vue désagréable. Elle ouvrit sa fenêtre de manière encore nébuleuse tout en ayant déjà l’envie de la refermer, comme accablée par le jour qui s’imposait à elle.
Aline était déjà réveillée depuis plusieurs heures. Depuis la mort de Verso et son retour hors du tableau, elle peinait à se représenter correctement le temps qui s’écoulait. Tant de temps s’était écoulé dans le tableau, tant d’années… Ici, rien n’avait vraiment changé, pourtant tout était encore détruit. Certes, Renoir s’occupait grandement des travaux de rénovation du manoir, toutefois il n’était pas capable de tout réparer seul.
La peintre était une fois de plus perdue dans ses réflexions. Ses yeux se posèrent sur son calendrier. Cela faisait déjà plusieurs semaines que le tableau avait été réduit à néant. Déjà plusieurs semaines… plusieurs semaines seulement ? Aline semblait démunie, la solitude l’envahissait dans cette maison qui manquait de vie. Tout ce qu’elle y voyait, c’était l’absence de Verso. Tout ce qu’elle y entendait, c’étaient les travaux de Renoir, Cléa qui maugréait constamment ainsi que les quelques aboiements de Monoco et Noco.
Jamais elle n’avait directement croisé Alicia, jamais elle n’avait ouï le son de ses pas, ressenti sa présence depuis ces dernières semaines. Elle l’avait seulement observée maintes fois, les yeux dans le vague, terrée dans la chambre de Verso. Pourquoi se refugiait-elle là ? Trop de questions et de sentiments se bousculaient dans sa tête depuis que sa fille et elle avaient été éjectées du tableau. Les remords empiétaient sur ses pensées.
Aline se morfondait sur son siège, observant sa peinture sèche et son pinceau reposant inerte dans son verre presque vide. Elle n’était pas du genre à philosopher sur l’art, encore moins sur son art, mais désormais tout lui semblait étrangement vain. N’était-ce pas le propre de l’art ? Pourtant, attraper un simple crayon se révélait insurmontable pour cette artiste à l’âme en peine. Elle ferma les yeux dans un soupir douloureux, se laissant aller à ce que son esprit lui offrait. Le gramophone chantait depuis quelque temps déjà, elle choisit alors de s’abandonner à ses mélodies, dans une mollesse mélancolique. Celles-ci se révélèrent quelque peu réparatrices, lui soufflant quelques airs qu’elle ressentait comme une douce étreinte.
L’écho de ses pas retentissait dans le long couloir que cette silhouette élancée traversait à grandes enjambées. Les bras croisés, elle venait tout juste de rentrer au manoir, le visage habillé de son air le plus renfrogné. Comme d’habitude, fidèle à elle-même. Elle jurait à voix basse, néanmoins sa rage transpirait des moindres pores de sa peau. Cléa ne prit pas la peine de toquer à la porte devant laquelle elle s’était arrêtée et pénétra brusquement dans l’atelier de Renoir. Son père, visiblement habitué au caractère de sa fille, releva calmement la tête des rapports qu’il épluchait scrupuleusement.
« Je suis soulagé de te voir de retour, Cléa.
– Tu ne devrais pas, je n’ai pas avancé cette nuit. Aucune nouvelle piste concernant les écrivains, rien ! »
Son père leva le regard sur ses sourcils froncés et ses poings serrés. Lui aussi tentait de dénicher de nouvelles informations utiles dans leur combat contre les écrivains, pour le souvenir de Verso.
Il se gratta le bout du nez en soupirant puis laissa un silence avant de lui proposer :
« J’ai fait une quiche aux légumes, il en reste. Tu peux te prendre une part. »
Cléa tourna les talons sans répondre à son père qui, habitué à la voir si renfrognée désormais, se replongea simplement dans ses papiers. Elle longeait les couloirs, sans un bruit cette fois-ci. Un rayon de lune éclairait la cuisine. Malgré sa mauvaise humeur, Cléa ressentait quand même la faim. En réalité, elle était encore plus irritable le ventre vide. Par conséquent, l’heure tardive ne constituait en rien un frein pour se servir une part de quiche.
Posée sur son tabouret, son regard fit le tour de son atelier. Son assiette à moitié vide, Cléa s’était déjà remise au travail. Entre son art et son combat contre les écrivains, la jeune femme s’accordait peu de repos. Ce soir-là, la fatigue s’imposa à elle brutalement, lui accordant pour une fois les bénéfices d’un long sommeil sans rêve.
Le lendemain se présenta à la famille Dessendre dans une symphonie diluvienne. Dans l’inertie d’un dimanche matin, Renoir alimentait le foyer de plusieurs bûches. Ce choix irritait Aline au plus haut point, mais Renoir refusait de voir le froid et l’obscurité perdurer éternellement dans ce manoir. Aline croisait les bras en observant faire son époux, toutefois son regard était dénué de reproches. De toute façon, elle ne s’était pas rendue au salon initialement, il ne s’agissait que d’une simple étape. La destination était plus difficile encore que la vue du feu…
Elle arriva dans la chambre de Verso. Aline marqua quelques pas très lents, observant attentivement la peluche sur le lit qui semblait encore chaude de tendres caresses. Dans ses bras, une large toile encadrée. L’artiste la déposa contre la malle au pied du lit, lui jetant un regard empli de doutes. Une chose était sûre : elle ne voulait plus de cette famille éclatée. Elle prit une profonde inspiration avant de retourner à son atelier, une nouvelle détermination l’animant alors.
De son côté, Cléa s’était attelée à ses activités artistiques depuis le début de la matinée. Les gouttes de pluie tombaient lourdement contre ses carreaux, aiguisant sa concentration. La jeune femme désirait rajouter une corde à son arc et s’était récemment initiée au travail du verre. Peut-être avait-elle du mal à se remettre à la peinture et à la sculpture pour le moment, mais nous ne le saurons jamais. Toujours était-il que la jeune femme s’activait dans un recoin reclus du manoir, courait çà et là, sa frange toute désordonnée.
Un ouvrage paru récemment l’avait inspirée et lui avait donné l’espoir dont elle avait besoin. De là, Cléa s’était mise en tête d’offrir à sa sœur un cadeau qu’elle seule pouvait réaliser. Alicia maîtrisait davantage les mots qu’elle et Cléa ignorait comment renouer le dialogue. Alors, elle choisit de lui venir en aide en créant un œil de verre, la première étape d’une guérison nécessaire du corps et du cœur. Son projet était déjà bien avancé, seules quelques finitions étaient encore requises. À côté de la prothèse oculaire presque aboutie, d’autres n’avaient pas eu cette chance. Verre brisé, trop chauffé, peinture non satisfaisante… Une vingtaine d’essais n’avaient pas abouti. Cette fois-ci, Cléa touchait enfin au but.
La jeune femme avait remonté ses longs cheveux châtain en un chignon bas tout en relisant le passage qui l’avait inspirée. R. Coulomb avait rédigé : « L’émail est un cristal opaque coloré par des oxydes métalliques. L’œil artificiel se fabrique en deux parties : la sclérotique est faite par soufflage d’une boule creuse sur un tube de verre. On y ajoute l’iris et on découpe la coque, puis on la recuit et on la laisse refroidir. »
Elle eut à peine le temps d’achever la lecture de cette dernière phrase qu’un bruit sourd rompait la sérénité du manoir. Cléa se rua hors de son atelier. Le marbre froid sous ses pieds ne freinait pas sa course qui s’acheva lorsqu’elle aperçut Alicia écroulée, agenouillée dans la chambre de Verso. Dos à sa sœur, Alicia n’avait pas du tout remarqué la présence de Cléa qui s’arrêta subitement.
Le visage de la jeune fille faisait face au sol, ses poings serrés agrippaient fermement son pantalon. De ses traits crispés se dégageait son œil gris immobile. Ses larmes ruisselaient entre quelques sanglots. Cléa crut qu’elle était sur le point de s’étouffer lorsqu’elle émit à nouveau un cri monstrueux aigu et éraillé, de ses cordes vocales abimées, déchirant le réel.
« Comment as-tu osé ? Je sais que tu entends ma peine Maman, n’as-tu pas honte ? Pourquoi tu me fais souffrir ainsi ? Tu n’en as pas eu assez, c’est ça ? Tu m’en veux encore, tu m’en voudras toujours hein ? Tu m’as tout pris, tout, absolument tout, laisse-moi tranquille ! »
Elle s’époumonait en vain, prononçant cette dernière phrase à bout de souffle avec une articulation sommaire. Alicia avala sa salive, sa gorge serrée lui faisait mal, elle sentait qu’elle peinait à calmer sa respiration. Chancelante, elle se leva. Elle prit quelques instants pour considérer l’objet de toute sa peine : une toile peinte de la main de sa mère. Le coup de pinceau était trop reconnaissable pour que l’auteur eut pu être quelqu’un d’autre. Alicia saisit la toile encadrée, la retourna contre la malle et se précipita vers sa chambre. Obnubilée par sa douleur, elle n’avait absolument pas prêté attention à Cléa.
Cette dernière se dirigea lentement vers la toile. Elle y reconnut les anciennes camarades d’expédition d’Alicia, Lune et Sciel, l’une grattant sa guitare, la deuxième dansant près d’un feu de camp. Elle hocha lentement la tête dans une consternation silencieuse. Bien qu’elle ne ressentît aucune considération envers ces personnes peintes, Cléa comprenait le geste d’Aline qui n’était en rien une provocation mais un premier pas envers Alicia. Elle quitta vivement la chambre de son défunt frère, malgré elle agacée une fois de plus par l’incompétence de sa famille.
Aline avait effectivement entendu la chute de la benjamine et ses cris étouffés par les cicatrices. Assise devant le foyer allumé par Renoir, elle se laissait emporter par les flammes dansantes. Les mains sur ses lèvres, les yeux plongés dans le feu dévorant, elle était déboussolée. Son geste n’avait pas du tout été reçu comme elle l’avait espéré. Elle désirait seulement renouer avec Alicia, lui montrer qu’elle aussi, elle aimait ces personnes, qu’elle n’était pas seule… qu’elle regrettait. Elle voulait lui dire qu’elle lui manquait terriblement.
Le front ridé d’Aline reflétait tout le souci qu’elle se faisait intérieurement. Une main se posa sur son épaule. Lorsqu’elle se retourna, le sourire de Renoir fit fondre quelques-unes de ses angoisses. Il vint la rejoindre et elle se blottit contre lui. Certes toute la famille souffrait encore du décès de Verso et peinait à faire son deuil. Les liens meurtris se reconstruisaient lentement, néanmoins, l’intensité de la relation entre Renoir et Aline était si vive qu’ils se rapprochèrent aussi vite qu’ils s’étaient éloignés. Un monde les avait séparés, toutefois l’amour de Renoir pour sa femme était si profond que s’il devait retourner une seconde fois arracher sa femme des feux des Enfers, il le ferait sans hésiter une seconde. Forte de ce soutien infaillible, Aline conserva son espoir et s’enquit de poursuivre ses efforts. L’inspiration n’était jamais très loin, surtout avec l’appui de son époux.
La journée s’acheva entre les crépitations de la cheminée et les gouttes de l’averse qui n’avait pas cessé. Si la nuit avait pris le relais, ce n’était pas pour autant que la famille Dessendre avait trouvé le sommeil, bien au contraire. Les pinceaux d’Aline embrassaient de nouvelles nuances, exploraient des pigments d’une teinte encore inexploitée. Renoir l’aperçut sourire par l’embrasure de la porte de son atelier.
Dans celui de Cléa, la mélodie des tintements du pinceau contre le verre résonnait également. Elle avait laissé toutes ses autres tâches de côté : elle ne dormirait qu’une fois la prothèse finie. Cependant, durant la longue nuit qui s’écoulait dans sa solitude habituelle, l’artiste perfectionniste se demanda si elle ne le faisait pas autant pour Alicia que pour elle-même.
Ne voulait-elle pas que toute l’énergie et les efforts de la famille furent tournés vers la vengeance contre les écrivains ? Était-ce vraiment pour cesser de devoir gérer cette famille dysfonctionnelle qu’elle y mettait tant de volonté. Très pragmatique, elle chassa ces réflexions de son esprit : elle n’avait pas de temps à perdre dans de telles tergiversations ! Avant tout, elle le faisait pour Alicia, du moins elle désirait s’en convaincre. Néanmoins, cette perspective égoïste la tourmenta quelques moments, même inconsciemment…
Dans la même semaine, Aline retourna dans la chambre de Verso. Elle constata que sa toile avait été retournée. Elle n’y toucha pas. Elle déposa simplement à côté une nouvelle œuvre, une autre peinture. L’artiste désirait prendre ce risque. Intérieurement, elle était persuadée qu’Alicia avait besoin de voir sa création, d’une certaine manière.
Lorsque la jeune fille constata l’apparition d’une nouvelle toile, elle fit volte-face avant même d’entrer dans la chambre. Seulement, à mi-chemin, la curiosité l’emporta sur le tourbillon mental de rage et de souffrance. Elle retourna sur le palier de la chambre, chaque pas lui coûtant une énergie infinie. Elle avait l’impression de marcher sur des braises qui lui interdisaient l’accès, lui hurlaient de partir et de ne plus jamais revenir, mais son feu intérieur était plus incandescent encore.
Gustave. Aline avait peint Gustave, vêtu de son somptueux costume bleu, une rose à la main. Les jambes d’Alicia se dérobèrent, elle se sentait défaillir, son esprit s’égarait aux portes du malaise. Son père-frère d’adoption, lui qui était tout pour elle dans ce tableau maudit. Les traits d’Aline étaient assassins, ils offraient à Gustave un aspect si réel que le cœur d’Alicia tombait en lambeaux. Pourquoi diable Aline s’acharnait-elle sans relâche ?
Elle se traîna avec difficulté jusqu’au lit de Verso, dans un état second des plus désagréables, et enlaça avec la plus grande des tendresses la peluche qui était posée sur l’oreiller.
« Oh, Esquie… j’aurais tant besoin que ce soit toi qui me fasses un gros câlin, actuellement. »
Contre le doux tissu d’Esquie, Alicia laissa perler ses larmes qui éteignaient le brasier de ses maux. Ses pleurs se prolongèrent tant et si bien que la jeune fille s’endormit, son esprit inondé par l’épuisement.
Une voix agréable la réveilla, néanmoins, Alicia fut prise d’un violent frisson.
« Alicia, je voudrais te parler.
– Cléa… » souffla la jeune fille en remettant ses pensées en place.
Lorsqu’elle s’aperçut qu’elle s’était assoupie dans la chambre de son frère, les événements qui précédèrent son sommeil lui revinrent vivement en mémoire et la heurtèrent.
« Écoute-moi Alicia. Je ne serai pas longue alors ne fuis pas. »
Alicia n’était pas très à l’aise en compagnie de Cléa, d’autant plus qu’elle ne savait pas ce qu’elle lui voulait. Cléa, elle, n’était pas à l’aise avec les mots. Le tête-à-tête entre les deux sœurs n’avait rien d’évident.
« Alicia, j’étais là quand tu t’es effondrée devant le tableau peint par Maman. Ton cri m’a alertée, mais j’ai jugé qu’il fallait te laisser digérer ça seule. »
Cléa marquait un silence, Alicia le respecta. Les yeux de sa sœur semblaient moins incisifs qu’à l’accoutumée. L’ainée poursuivit :
« Je vois que Maman a réalisé un nouveau tableau… C’est une manière de communiquer avec toi, même si je pense que tu as mal cerné ses intentions. Maman est comme moi : les mots, on ne maîtrise pas, c’est bien ton domaine mais nous nous exprimons autrement. Maman peint, c’est ainsi. Ce sont ses mots pour toi.
– Mais alors, coupa Alicia en parlant avec difficulté, pourquoi me provoquer ainsi ? Pourquoi me rappeler des êtres chers éternellement perdus ? Pourquoi Gustave ?
– Parce qu’elle t’aime ! martela Cléa en la regardant fixement. Elle a fait ça pour que tu en gardes le souvenir, pour qu’ils t’accompagnent quoi que tu fasses, parce qu’elle ne sait pas s’excuser autrement ! Elle t’aime Alicia, mais tu n’étais pas prête à y faire face car c’est infiniment difficile de pardonner quelqu’un que tu aimes aussi. »
Un silence pesant s’installa tandis que leurs regards étaient ancrés.
« Essaie simplement de la comprendre, enfin, tu es bien libre de faire ce que tu veux. Moi aussi j’avais quelque chose pour toi. Tiens, prends cette boîte. Si quelque chose te pose un problème avec, viens me voir et on règlera ça ensemble. »
Sur ces mots, Cléa quitta la pièce, laissant sa sœur en proie aux incompréhensions les plus dévorantes. Interdite, Alicia le demeura quelques minutes qui s’égrainaient très étrangement. Elle jouait avec la fine boîte de bois joliment décorée, la faisait passer entre ses doigts. Elle finit par l’ouvrir, sans rien en attendre.
Devant un tel travail d’orfèvre, le souffle d’Alicia fut coupé. La prothèse oculaire sur laquelle Cléa travaillait avec acharnement était impressionnante, d’une qualité admirable pour une débutante dans ce domaine. Le gris de l’iris se rapprochait avec une grande précision du sien.
Le cœur d’Alicia se gonfla d’un sentiment chaleureux qu’elle avait depuis longtemps oublié. Une reconnaissance et une gratitude immenses l’empoignaient tandis qu’elle lorgnait les détails de l’œil de verre. Était-ce un soupçon de joie qui poignait au fond de son âme ?
Les jours suivant, les regards canins et curieux de Monoco ainsi que Noco avaient eu de quoi se réjouir. Ils avaient pu observer Alicia se rendre quotidiennement dans la chambre de Verso. Au départ, elle ne faisait que fredonner une chanson, allongée sur le lit. Rien n’avait changé dans la chambre. Seulement, ils purent observer que les toiles n’étaient plus faces cachées. Ils purent même surprendre Alicia dans la contemplation méditative du portrait de Gustave… Finalement, elle avait fini par les emporter avec elle et les accrocha avec émotion dans sa chambre. En revanche, tout cela n’intéressait guère Monoco et Noco ; ce qui plaisait aux deux fidèles chiens, c’était que la jeune fille leur prodiguait à nouveau moult caresses.
Un après-midi nuageux s’annonçait bien que de douces effluves s’échappassent de la cuisine. Renoir s’était lancé dans la confection d’un brownie et celui-ci venait tout juste de sortir du four. Le parfum chocolaté embaumait la cuisine. Le père de famille avait réuni Cléa et Aline pour ce goûter impromptu. Peut-être avait-il subtilement indiqué à Alicia l’existence de ce goûter car elle se présenta, un léger sourire aux lèvres et le gris de ses deux yeux considérant chaque membre de sa famille.
Elle se dirigea vers Renoir qu’elle étreignit timidement. Ensuite, elle se tourna vers Cléa qu’elle tenta de remercier avant que cette dernière ne l’arrêtât, lui indiquant que la voir porter la prothèse était déjà un remerciement suffisant. Enfin, Alicia s’approcha d’Aline. Sa mère, qui ne l’avait pas vue depuis bien trop longtemps, avait les yeux baignés des larmes.
« Maman… Je comprends. »