GOODBYE CITY HUNTER

Chapitre 7 : La visite

1388 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 07/11/2026 23:33

Le sixième soir, on frappa à la porte.

Ryo était debout près de la fenêtre, une cigarette éteinte entre les doigts. Il reconnut le pas avant même d’ouvrir : lourd, régulier, celui d’un homme qui pesait plus de cent kilos et qui ne cherchait jamais à se faire discret. Et derrière, plus léger, celui de Miki.

Il ouvrit avec un sourire de façade.

— Tiens, le gorille et sa belle. Vous vous êtes perdus ?

Falcon ne répondit pas. Miki leva vers lui un sachet en papier.

— On t’a apporté des sandwiches. On ne te voit plus au Cat’s Eye.

— J’ai du boulot.

— On sait, dit Miki doucement. Tout Shinjuku sait.

Elle entra sans attendre d’invitation. Falcon la suivit et resta près de la porte, immense, les bras croisés.

Miki fit quelques pas dans le loft, et Ryo la vit regarder. Le cendrier qui débordait de cigarettes à peine entamées. Le canapé, avec la couverture froissée là où il s’était allongé sans dormir. La table, avec la feuille pliée, le téléphone éteint, la petite puce. Elle s’arrêta devant. Elle ne la toucha pas. Elle n’avait pas besoin de lire pour comprendre.

Puis elle alla vers la cuisine pour poser le sachet, ouvrit le réfrigérateur et s’immobilisa.

Les boîtes. Toutes. Pas une n’avait été ouverte. Lundi. Mardi. Mercredi. Jeudi. Vendredi. Samedi. Six jours de repas intacts, alignés.

Miki referma doucement la porte. Quand elle se retourna, ses yeux brillaient. Elle ne dit rien.

— Elle a toujours cuisiné pour un régiment, lança Ryo d’un ton léger. Je vais finir par devoir tout jeter.

Personne ne rit.

Il alluma enfin sa cigarette. Sa main ne tremblait pas, il y veillait. Il l’écrasa aussitôt. Il avait les traits creusés, la chemise propre mais flottante, les yeux cernés d’un homme qui n’a pas fermé l’œil depuis presque une semaine. Il le savait. Il savait aussi que ni l’un ni l’autre n’en parlerait. C’était la règle, entre eux. On ne demande pas à un homme de ce métier d’avouer qu’il saigne. Miki, elle, s’était affranchie de ce code martial. 

Elle regarda Ryo.

— Elle a emporté toutes ses affaires, n'est-ce pas ?

Il haussa les épaules.

— Les femmes aiment voyager avec beaucoup de bagages.

Ryo sentit son sourire devenir difficile à maintenir.

Il se dirigea vers la cuisine.

— Vous voulez du café ?

— Assieds-toi, Ryo, dit Miki.

Il ouvrait déjà un placard. Il le referma, en ouvrit un autre, et resta là, la tête dedans.

Miki insista :

— Ryo, nous ne voulons pas de café, merci.

Puis il revint dans le salon et s'installa dans un fauteuil.

Falcon prit place en face de lui.

— Elle n'est pas venue nous voir, dit Miki.

Ryo hocha la tête.

— Mais j'avais remarqué qu'elle n'allait pas très bien.

Il releva les yeux.

— Depuis quand ?

Miki hésita.

— Plusieurs semaines.

Elle chercha ses mots.

— Elle était plus distante. Plus silencieuse.

Ryo baissa la tête.

Il revit Kaori dans la cuisine, dans le salon, ses demi-colères, ses menaces tièdes, son détachement.

— Elle t'a parlé de moi ?

— Non.

Miki marqua une pause.

— Justement.

Ryo releva lentement les yeux.

Elle poursuivit avec douceur.

— Avant, elle parlait beaucoup de toi. Elle se plaignait, elle se mettait en colère, elle racontait tes bêtises. Tu rythmais sa journée quasiment. Ces derniers temps, elle ne disait presque plus rien.

Ryo fixa le cendrier et se leva pour le vider.

Falcon, qui n'avait pas encore parlé, croisa les bras.

— Tu ne t'es aperçu de rien ?

Ryo resta de glace.

— Bien sûr que si !

Sa voix avait été plus sèche qu'il ne l'aurait voulu.

Il se reprit aussitôt.

— Elle était différente, ces derniers temps.

Il se frotta les yeux.

— Mais elle continuait à travailler. À faire les courses. À me préparer à manger.

Il s'interrompit.

Il venait d'entendre ses propres mots.

Mikki baissa les yeux.

Falcon ne bougea pas.

Ryo se leva brusquement.

— Bon, écoutez, ce n'est pas la peine d'en faire un drame. Kaori est une grande fille. Elle a peut-être simplement besoin de vacances.

Il se dirigea vers la fenêtre.

— Elle reviendra quand elle en aura assez.

Il regarda la rue.

Sa mâchoire était crispée.

Derrière lui, personne ne répondit.

Il savait qu'ils ne le croyaient pas.

Lui-même n'y croyait pas.

Mikki se leva et entra dans la cuisine.

Elle préparait les sandwichs et nettoyait le plan de travail de manière à encourager Falcon à parler avec son ami.  

— Mikki, ce n'est pas nécessaire !

— Tu dois manger Ryo.  

Il voulut protester.

Puis renonça.

Falcon l'observait.

— Tu as essayé de la retrouver ?

Ryo secoua la tête.

Falcon parut surpris.

— Pourquoi ?

Ryo resta longtemps silencieux.

Il regarda le mot et la carte SIM posés sur la table

— Parce qu'elle ne veut pas que je la retrouve.

Falcon ne répondit pas immédiatement.

Ryo s'assit sur le bord du canapé.

— Elle a tout organisé. Elle a attendu que je sorte. Elle a pris ses affaires.

Il s'arrêta.

— Elle a même vidé sa chambre.

Sa voix s'était affaiblie.

— Elle a tout pris, sauf ses massues.

Falcon baissa légèrement la tête.

Mikki, depuis la cuisine, avait cessé de bouger.

Ryo fixa le sol.

— Elle les a toutes laissées.

Il eut un petit rire sans joie.

— Je suppose qu'elle n'en aura plus besoin.

Ses mains tremblaient légèrement.

Il les joignit pour le dissimuler.

Falcon détourna discrètement le regard.

Le dîner fut presque silencieux.

Ryo mangea quelques bouchées du sandwich pour lui faire plaisir.

Il tenta deux ou trois plaisanteries, mais elles tombèrent à plat.

Lorsqu'ils se préparèrent à partir, Mikki s'approcha de lui.

— Tu peux venir au café quand tu veux.

Ryo sourit faiblement.

— Je vais finir par vous coûter une fortune en boissons gratuites.

Elle lui posa une main sur le bras et emboita le pas. 

Falcon resta sur le seuil de la porte pendant que Miki descendait.

— Tu tires toujours aussi bien, dit-il enfin. On me l’a dit. Trois balles, trois mains, sur le parking de Haneda.

— Il faut bien gagner sa vie.

— Tu tires comme un mort, Ryo.

Le silence tomba. Il ne répondit pas. Il n’y avait rien à répondre. Falcon le connaissait depuis l’époque où ils étaient tous les deux de l’autre côté du monde, dans des guerres qui n’étaient pas les leurs. Il savait reconnaître un homme qui ne vit plus que par réflexe en attendant de se faire abattre.

— Si j'apprends quelque chose, je te préviendrai.

Ryo hocha la tête.

— Je sais.

Il hésita.

— Falcon...

Son ami s'arrêta.

Ryo regarda le sol.

— Tu crois qu'elle est partie à cause de moi ?

Falcon resta silencieux.

La question avait été posée d'une voix basse, presque honteuse.

Il connaissait trop bien Ryo pour lui offrir une réponse rassurante qu'il ne croyait pas.

— Je crois qu'elle était malheureuse, répondit-il.

Ryo ne bougea pas.

Falcon ajouta simplement :

— Et je crois que tu ne l'as pas vu.

Ryo encaissa ces mots sans répondre.

Il referma la porte derrière eux.

Dans l'escalier, Miki marchait lentement.

— Il est dans un état terrible.

Falcon hocha la tête.

— Oui.

— Tu crois qu'il va la chercher ?

— Je ne sais pas.

Miki s'arrêta sur une marche.

— Il l'aime, pourtant.

Falcon resta quelques secondes silencieux.

— Ça ne suffit pas toujours.

Ils reprirent leur descente.

Dans l'appartement, Ryo débarrassa la table.

Il lava les assiettes, essuya les verres et rangea la cuisine.

Des gestes que Kaori avait accomplis des milliers de fois.

Il les exécuta lentement, avec une application inhabituelle.

Puis il retourna dans le salon.

Il reprit le mot.

Il s'assit sur le canapé.

Il repensa à la question qu'il avait posée à Falcon.

Tu crois qu'elle est partie à cause de moi ?

Il connaissait déjà la réponse.

Il n'avait simplement pas eu le courage de se la donner.

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