GOODBYE CITY HUNTER
I. Le dossier
Ryo l’avait envoyée à l’hôtel de police avec ces mots : « Tu le donnes à Saeko, et tu lui dis que ma facture suit. » Puis il s’était replongé dans son magazine. Kaori se plaignait d’être traitée comme une subalterne, mais elle s’est exécutée. Comme toujours. Finalement, ça lui permettait de prendre l’air. L’humidité du mois d’août avait baissé et Tokyo redevenait respirable.
Elle ne s’était pas annoncée. Elle connaissait les couloirs, les agents la saluaient d’un signe de tête. Au fond du couloir, la porte du bureau de Saeko était entrouverte.
Kaori leva la main pour frapper, puis s’arrêta.
Saeko était debout face à la fenêtre, le téléphone à l’oreille, le dos raide. Sa main libre était posée à plat sur la vitre, comme pour s’y appuyer. Kaori lui connaissait mille visages, l’inspectrice ironique, la femme qui jouait de ses charmes pour obtenir de Ryo un service gratuit, l’alliée froide sous les balles. Celui-là, elle ne l’avait jamais vu. Un visage grave, presque triste, que la vitre lui renvoyait en reflet.
Elle a des ennuis. Ce n’est pas le moment.
Sans y penser, Kaori se pencha et posa le dossier dans l’embrasure de la porte, contre le chambranle, là où Saeko ne pourrait pas le manquer. Elle se redressait pour repartir quand elle entendit son nom.
« … Kaori, oui. Je comprends, Sayuri. »
Kaori se figea.
« Non, vous avez raison de vous poser la question. … Il n’a rien dit, non, pas à ma connaissance en tous cas » Un silence. « Vous voulez mon avis ? »
Un autre silence. Saeko soupira.
« Alors honnêtement, ne comptez pas sur Ryo pour lui dire la vérité. Il ne l’a pas fait quand vous êtes venue la première fois. Au contraire, il vous a interdit de lui dire avant de passer une semaine avec elle et vous a incitée à réfléchir longuement et à les observer avant de dire quoi que ce soit, vous vous en souvenez. … Oui. Et ce n’est pas tout. Lui et moi, nous avons appris votre existence en même temps, quand vous êtes passée me voir. Mais les circonstances dans lesquelles la famille Makimura a recueilli Kaori, il les connaissait déjà. Le pauvre Hideyuki les lui avait confiées le jour de sa mort. Il allait annoncer la nouvelle à Kaori le jour de son anniversaire, mais il n’en a pas eu la possibilité. »
Sa voix trembla
« Cela fait 8 ans, Sayuri. Si Ryo n’a toujours rien dit à Kaori, je ne pense pas qu’il faille s’attendre à ce qu’il lui révèle un jour que vous êtes sa sœur. Ce sera votre décision de lui dire directement ».
Un temps plus long. Saeko ferma les yeux.
« Pourquoi ? … Je ne sais pas. Il a certainement ses raisons. Au lendemain de la mort de Hideyuki, je l’imagine très bien vouloir la protéger. Apprendre ça en même temps, c’aurait été un double deuil pour elle. Mais 8 ans plus tard ? »
Kaori n’entendit pas la suite.
Elle restait plantée dans le couloir. Il lui sembla que le sol penchait légèrement. Elle recula d’un pas, puis d’un autre, sans bruit, et quand elle fut assez loin pour qu’Saeko ne puisse plus l’entendre, elle se retourna et marcha vers la sortie. Elle ne courut pas. Elle ne savait plus comment on court.