Le souvenir d'un baiser

Chapitre 1 : Le souvenir d'un baiser

Chapitre final

13217 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 30/10/2026 15:14

Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de Fanfictions .fr de septembre-octobre 2026 « Si ma mémoire est bonne »



— Tu es sûre que tu ne te rappelles de rien, Kaori ? s’enquit une fois encore le Doc.

La jeune femme baissa le regard et ne répondit pas. Depuis qu’elle s’était réveillée, cinq jours auparavant, elle n’entendait que ça. On ne lui demandait pas comment elle allait, on lui disait à peine bonjour ; tout ce qu’on voulait savoir c’était si elle avait retrouvé la mémoire. 

Elle se retint de lever les yeux au ciel, le Doc ne faisait que son travail de médecin après tout, mais c’était pénible. Vraiment pénible. Elle songea qu’elle n’aurait pas dû honorer ce rendez-vous de contrôle. Cependant, le vieux médecin lui avait fait promettre de venir en consultation tous les après-midis, en échange de quoi, elle avait pu écourter son séjour dans sa Clinique et rentrer chez elle, malgré sa blessure à la tête et son amnésie – amnésie qui était censée être temporaire mais qui durait un peu trop longtemps au goût du Doc.

— Vraiment de rien ? répéta-t-il d’une voix plus douce. 

Elle se tourna en9fin vers lui, soupira et secoua la tête. Des larmes brûlantes de frustration, de colère et de déception pointaient déjà au coin de ses yeux. Elle se mordit la lèvre pour les retenir. 


Elle avait envie de hurler que non, elle ne se souvenait pas d’être montée sur le bateau de Kaïbara, ni d’avoir été attaquée par Mick alors sous l’emprise de l’angel-dust, ni l’électrocution volontaire de ce dernier, ni du combat entre Ryo et son père. 

Non, elle ne se rappelait pas non plus que le yacht immaculé de Kaïbara avait sombré au fond de l’océan. 

Elle ne se rappelait absolument pas de ce que ses amis lui avaient raconté, pas de son, pas d’image, pas d’odeur, pas d’émotion. Rien. Aucune trace. Black-out total. 

Falcon avait été blessé, elle ne s’en rappelait pas ; Mick avait failli mourir, elle ne s’en rappelait pas ; Ryo avait abattu son père d’une balle en plein coeur, elle ne s’en rappelait pas ; Miki et Mary étaient intervenues pour leur sauver la vie, elle ne s’en rappelait pas.


Inutile, impuissante, isolée, elle ne s’était jamais sentie aussi seule de toute sa vie. Elle ne faisait plus partie de l’équipe, comme si elle s’était mise à l’écart. Ne pas se souvenir, c’était abandonner ses amis. Sa tête était la seule responsable de la situation, sa tête, son esprit… et un sale coup à l’arrière du crâne. La jeune femme caressa machinalement la seule preuve tangible qu’elle avait pris part aux événements de cette journée fatidique, le seul stigmate qui prouvait qu’elle avait vraiment vécu ce qu’on lui avait rapporté : une grosse bosse, en plus de quelques bleus et égratignures. Heureusement, depuis un jour ou deux, cette bosse n’était plus douloureuse. 

— Est-ce que tu souhaites retrouver tes souvenirs ou préfères-tu rester ainsi ?

Kaori scruta le Doc, incrédule. Comment pouvait-il poser une question aussi stupide ? Bien sûr qu’elle avait envie de se rappeler ! Qui voudrait rester amnésique, franchement ? Il ne s’agissait pas d’un brouillard de cuite, un lendemain de soirée trop arrosée ! Il ne lui manquait pas les images d’un trajet de retour à la maison ou de comment elle s’était glissée dans ses draps. C’était bien plus grave que ça ! Là, son cerveau avait purement et simplement effacé une journée – sans doute l’une des journées les plus importantes de sa vie en plus ! Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais le Doc la devança en lui tapotant gentiment l’épaule : 

— Je m’en doutais mais je devais en être sûr, vois-tu. Question de déontologie, tout ça, tout ça. C’est pas parce que j’exerce dans la clandestinité que je dois faire l’impasse sur les règles de base, expliqua-t-il. Et puis…

Il suspendit ses paroles et se détourna. Les évènements des derniers jours avaient ravivé d’anciens souvenirs, pas toujours très agréables et chargés de regrets. Les années passées dans la jungle en tant que médecin de guérilleros n’étaient pas forcément ce dont il était le plus fier. Et surtout, il avait été l’ami de Kaïbara Shin, le Tigre d’Amazonie. Quand ce dernier avait fini par sombrer dans la folie, le Doc n’avait pu s’empêcher de se sentir responsable. De ce fait, il mettait un point d’honneur à soigner ceux qui l’avaient affronté quelques jours auparavant. Mick Angel serait sans doute son plus grand défi mais, si Ryo avait survécu au sevrage de l’angel-dust, l'Américain avait lui aussi de sérieuses chances de s’en sortir, car il était jeune et en bonne forme physique. 

L’amnésie de Kaori lui causait du souci, il aurait voulu l’aider mais, il était spécialiste en médecine d’urgence et pas en neuropsychologie. Il se tourna vers la jeune femme : 

— Tu sais, ma p’tite… Ce qu’il s’est passé sur ce bateau… Kaïbara… Kaïbara était fou… malsain. Vouloir rester dans l’ignorance serait un choix légitime de ta part.

Elle ouvrit à nouveau la bouche pour répliquer, mais il poursuivit avant qu’elle n’ait pu en placer une, son sourire solaire de retour sur son visage ridé : 

— Mais tu es courageuse et ce n’est pas ton genre de te défiler, je sais bien !

Kaori referma lentement les lèvres et observa le vieux médecin ouvrir un tiroir de son bureau pour en sortir un petit sachet en plastique : 

— J’ai retrouvé ça dans mes vieux cartons à la cave. C’est une plante utilisée par certaines tribus de la forêt amazonienne. Je ne sais pas si c’est encore très efficace. C’était il y a si longtemps. 

Il se racla à nouveau la gorge, assailli par les souvenirs de ces années d’exil, puis tendit sa trouvaille à la jeune femme qui se leva de la table d’osculation pour s’en saisir et l’observer :

— Les chamans fumaient cette herbe pour stimuler leurs rêves et entrer ainsi en contact avec leurs ancêtres dans le monde des esprits, lui indiqua le Doc. C’est un simple psychotrope, mais je me disais ce matin que ça pourrait stimuler tes rêves et, peut-être qu’ainsi, tu retrouveras le chemin de tes souvenirs ? Qui sait comment ça marche vraiment ces histoires de caboche ? Je ne garantis rien, mais ça vaut le coup d’essayer, tu crois pas ?

— Je ne risque rien ?

— Biologiquement, non. Je te conseille cependant de t’en faire une simple tisane, et surtout pas d’alcool en même temps. N’utilise que la moitié, ça devrait largement suffire.

La jeune femme attrapa la petite pochette transparente, observa silencieusement la poignée de feuilles grisâtres qui ressemblaient à s’y méprendre à d’inoffensives brisures de thé. Elle cacha sa déception. Comment une simple tisane pouvait-elle lui faire retrouver la mémoire ? Elle le glissa dans son sac-à-main, pas très convaincue que des petits bouts d’herbes desséchées allaient pouvoir lui rendre ses souvenirs, mais le Doc semblait si enthousiaste et plein d’espoir, autant ne pas l’offenser en lui avouant maladroitement qu’elle n’y croyait pas trop.


Quand elle rentra à l’appartement qu’elle partageait avec Ryo, il faisait déjà presque nuit. Son colocataire était absent, sans doute devait-il encore traîner ses guêtres au KabukiCho en galante compagnie. Elle soupira tristement. Ce pervers ne changerait donc jamais.

Elle mangea rapidement un plat réchauffé, car son ventre criait famine et décida ensuite d’aller au lit. Depuis sa sortie de la Clinique du Doc, elle était épuisée. Même si son esprit avait oublié ce qu’il s’était passé, ce n’était pas le cas de son corps ! Des courbatures douloureuses la faisaient souffrir, surtout dans le dos et elle se réjouissait de pouvoir enfin s’allonger. 

En montant vers sa chambre, elle remarqua que la porte qui menait vers le toit de l’immeuble était restée entrouverte. Elle gravit la vingtaine de marches en silence et, arrivée sur la terrasse, aperçut la silhouette massive de Ryo, appuyé sur la rambarde de sécurité. Des volutes de fumée bleutée tournaient autour de sa tête. Comme à son habitude, il fumait en regardant les lumières de la ville. Il n’était donc pas sorti et n’était même pas descendu pour manger, alors qu’il l’avait sans doute entendue rentrer puisqu’il entendait toujours tout. Ce n’était pas normal. Même s’il prétendait ouvertement détester sa cuisine, il la rejoignait toujours pour le repas.

Allait-il bien ? Combien de temps avait-t-il passé ici, tout seul ? À quoi pensait-il ? 

“À quoi veux-tu qu’il pense, idiote ! se tença Kaori en levant les yeux au ciel. À Kaïbara, à qui d’autre ?” 

Tuer de ses mains un père adoptif, aussi toxique eût-il été par le passé, ça devait être terrible. Elle s’apprêtait à rejoindre son partenaire quand elle réalisa qu’elle était incapable de l’aider ou de lui apporter du réconfort puisqu’il lui manquait tout un morceau de l’histoire. Que dire ? Et s’il lui en voulait ? Avait-elle dit, fait – ou pas fait – quelque chose qu’elle ignorait et dont elle aurait dû s’excuser ? Avait-elle failli d’une manière ou d’une autre ? Le connaissant, il ne lui avouerait jamais ce genre de choses ; ce n’était pas le style de Ryo. Et pourtant, il n'avait jamais été aussi distant avec elle que lors de ces cinq derniers jours, et cela la peinait. Pour autant, elle n’avait pas osé lui en parler directement. Un mur invisible s’était dressé entre eux, un mur qu’elle se sentait cependant incapable de franchir ou de briser. 

Elle resta figée ainsi quelques secondes, luttant entre colère, culpabilité et impuissance. Puis, la tête basse, elle fit demi-tour et redescendit à la cuisine. Le sachet de « thé » du Doc se trouvait encore sur le plan de travail, là où elle l’avait laissé en rentrant. Elle entreprit de se préparer la fameuse tisane, mettant finalement la totalité des feuilles dans son infuseur. Autant être sûre que ça marche ; après tout, qu’avait-elle à perdre ? Le Doc avait dit que c’était sans risque et ça ne lui coûtait qu’un peu d’eau chaude. Elle n’avait d’autre choix que de tenter sa chance.

En avalant la première rasade, elle faillit s’étouffer : 

— Pouahhh, c’est dégueu ! cracha-t-elle en tirant la langue. 

Elle se força ensuite à ingurgiter le breuvage brûlant jusqu’à la dernière goutte, grimaça sous son amertume à chaque gorgée, tout en regardant d’un œil les informations télévisées du soir pour s’occuper l’esprit. Elle regagna sa chambre, environ une heure plus tard, et, en traversant le couloir, elle remarqua que la porte de la terrasse était toujours entrouverte. 

Ryo…

Elle inspira profondément et se redressa, déterminée. Oui, il fallait que ça marche. Elle fit claquer sa langue sur son palais irrité par l’astringence de la boisson. Elle avait l’impression d’avoir léché une planche de bois sec imbibé de champignons rassis. Beurk. Affreusement nauséabond. Elle en frissonna. 

Quelques minutes plus tard, en se glissant entre ses draps, l’amertume persistait encore dans sa bouche. Même un double brossage de dents couplé au bain de bouche ultra-mint n'avait pas ôté cette désagréable sensation. Kaori ferma les yeux, priant pour que le sommeil lui apporte de nombreux rêves et que ceux-ci la mènent sur la voie des souvenirs. Elle fut exaucée.


oooOooo



Ryo, Falcon et moi sommes prisonniers sur un yacht rutilant de blancheur. Dans soixante minutes, tout explosera, sauf si nous trouvons Kaïbara à temps, alors il acceptera de stopper le dispositif de mise à feu. C’est son jeu, ses règles, son piège. Sa voix, relayée par les haut-parleurs du navire, emplit mes oreilles, mon esprit et mon âme. J’ai peur mais je ne doute pas. J’ai confiance en Ryo et Falcon, les deux hommes les plus forts et les plus courageux que je connaisse. Nous avançons. Les couloirs se succèdent, le labyrinthe se referme sur nous. Soudain, je suis séparée de Ryo par un mur infranchissable descendu du plafond. Après un bref moment de panique, je l’entends me crier : 

— À tout à l’heure, Kaori !

Un peu plus loin, une nouvelle cloison descend brusquement du plafond, voilà que Falcon et moi nous sommes pris au piège dans une minuscule pièce. Les bouches d’aération se mettent à cracher des trombes d’eau glacée dont le niveau monte rapidement. Nous allons nous noyer ! Dans un coin, je repère une petite porte. J’actionne la poignée, sans succès. Heureusement, Falcon, de son épaule monumentale, enfonce l’ouverture et l’eau s’écoule alors à grands torrents. Trempée de la tête aux pieds, j’ai froid mais, au moins, nous sommes sauvés. Enfin, pour le moment…

Autour de nous, il n’y a que métal et obscurité. En plus, le silence qui y règne me terrorise plus que l'affreuse voix de Kaïbara. Falcon dit percevoir une présence près de nous mais moi, je ne vois rien. J’ai l’impression d’être plus aveugle que lui. Soudain, parmi les ombres, une énorme silhouette se dresse devant nous. Un grondement résonne entre les murs d’acier : 

— Tuer… les… intrus.

Je reconnais immédiatement cette voix et mon cœur se serre, créant un nœud dans ma poitrine. Ce n’est pas possible. Je le croyais mort. Nous le croyions tous mort. Nous l’avons pleuré, chacun à notre façon, même si nous n’en avons pas eu vraiment le temps d’honorer convenablement sa mémoire.

Mick, c’est bien lui. Mick Angel se tient devant nous mais, voûté, il titube sur ses jambes blessées et garde la tête baissée. Il est couvert de bandages et je parviens presque à humer l’odeur de son sang. 

— Il a été shooté à l’angel-dust, me chuchote Falcon.

Je frémis et je sens le froid m’envahir. Mick est donc devenu une marionnette dépourvue d’âme ? À l'instar de celui qui a tué mon frère ? Comme Ryo qui a été soumis, par le passé, à cette infâme drogue ? Comment ? Pourquoi ? Les larmes me montent aux yeux et je reste totalement pétrifiée alors que Mick, mon ami, se jette sur nous en hurlant : 

— Tuer les intrus ! 

— Pousse-toi ! me crie Falcon en me bousculant.

Il se fait percuter par Mick de plein fouet, et s'écrase au sol. Ce n’est pas possible, Falcon est fort, bien plus fort que Mick ! Mais, tel un automate, Mick encaisse tous les coups sans broncher. Les deux hommes se battent comme des fauves. 

Je veux hurler ma rage, ma colère et mon impuissance mais rien ne vient. Je me débats mais aucun de mes membres ne bouge. Je veux m’interposer mais je ne contrôle plus rien. 

Soudain, un craquement sourd accompagne la chute de Falcon. Son épaule, sans doute. Ou alors est-ce sa nuque ? Falcon ? Est-il … ? Est-il mort sur le coup ? Non, non, non ! Mick n’a pas pu le… Non !

— TUER LES INSTRUS !

Mick tourne ses yeux bleus vers moi. Autrefois beaux et lumineux, ils ont perdu leur brillance et leur espièglerie, leur âme. Il s’approche de moi et je reste toujours immobile. 

— Tuer… les… intrus…

Je suis une intruse, il va me tuer. Je sens l’obscurité m’envelopper, je ne vois plus rien. Je flotte dans le noir et mon cri résonne : 

— Au secours, Ryyyyooo !


— Au secours, Ryyyooo !

J’atterris dans mon lit, dans ma chambre, à l'appart. Je suis assise, les mains crispées autour de mes draps et mes joues sont baignées de larmes. Il fait nuit, tout est silencieux. Je ne sais même plus pourquoi j’ai crié.

— C’est quoi le problème ? 

Je sursaute. C’est Ryo qui a parlé et il se trouve à côté de moi, assis tranquillement sur mon lit, en pyjama. Mais qu’est-ce qu’il fiche là, lui ? J’ai presque envie de lui coller une bonne massue sur le crâne mais, curieusement, je n’en ai pas la force. Et puis, il me regarde avec tant de gentillesse que j’en perds toute volonté belliqueuse.

— Ce n’était qu’un mauvais rêve, Kaori.

— Je.. 

— Rendors-toi, tout va bien.

Il est sérieux, il est vraiment là pour me réconforter. Je n’en crois pas mes yeux. Il me serre contre lui, me caresse gentiment le dos et tapote mon oreiller : 

— Tu as besoin de dormir.

Je m’allonge, préférant lui tourner le dos, jugeant sa présence dans mon lit déjà assez intime et perturbante.

— Dors, Kaori. Je suis là.

Est-ce la réalité ? Une illusion ? Tout s’embrouille dans ma tête. Je cligne des yeux pour les garder ouverts et retrouver mes esprits, mais je n’arrive pas à empêcher mes paupières de se fermer. 


Ryo, Falcon et moi avançons avec prudence sur le bateau de Kaïbara. Nous avons soixante minutes pour débusquer ce taré avant que tout explose. Soudain, un mur tombe du plafond et nous sommes séparés. Ryo est de l’autre côté : 

— A tout à l’heure, Kaori !

Falcon et moi échappons de peu à un piège et sans l’intervention de mon compagnon, nous serions morts noyés dans une petite pièce d’acier qui s’emplissait d’eau de mer. Nous nous retrouvons ensuite dans une grande salle sombre. La cale, sans doute, mais tout est étrangement silencieux.

— Il y a quelqu'un ici, me dit Falcon à voix basse. 

Je ne vois rien mais je frissonne et pas seulement à cause du froid. Tout à coup, une silhouette se dresse devant nous. Une voix s’écrie : 

— Tuer… les… intrus.

C’est Mick Angel mais il devrait être mort ! Ma joie de le retrouver ne dure pas, je réalise vite qu’il n’est plus lui-même. 

— Il a été shooté à l’angel-dust, me précise Falcon par-dessus son épaule.

Un sort encore pire que la mort… Mon Dieu, pauvre Mick ! 

Cependant, il nous attaque dans un grondement guttural : 

— Tuer les intrus ! 

Falcon me pousse sur le côté pour m’éviter de me faire percuter et les deux hommes s’affrontent alors dans un combat à mains nues d’une violence absolue. Au bout de quelques minutes insoutenables, Falcon heurte brutalement le sol dans un craquement horrible. 

— TUER LES INTRUS ! crie de nouveau Mick.

Je me recroqueville dans mon coin, suppliant Mick d'épargner Falcon, d’arrêter le combat, mais ma voix est trop faible. Soudain, une ombre me surplombe. 

— Oh mais qui voilà ? Vous avez coupé vos cheveux, ça vous va bien !

Je reconnais le timbre rauque et doucereux de Kaïbara. Je lève lentement les yeux vers lui ; il me toise de toute sa hauteur. J’ai envie de lui crier d’aller se faire foutre, mais ma bouche reste scellée. Je sens la colère me monter dans la gorge, m’étouffer à me faire mal. Dans mon dos, mes doigts moites glissent sur la mitraillette de Falcon qui est restée accrochée à mon épaule. C’est ma seule chance. Je n’aurais sans doute plus l’occasion d’avoir ce monstre dans ma ligne de mire. Je ne dois pas réfléchir plus longtemps ! 

Je réussis à attraper l’arme entre mes mains nerveuses pour la braquer sur ma cible. Les yeux de Shin changent en une fraction de seconde. Avant, ils étaient presque gentils et doux. D’un coup, ils deviennent déments, durs et injectés de sang. J’entrevois alors ce qu’a dû être l’enfance de Ryo avec un déséquilibré pareil, éternel insatisfait, à l’impulsivité aussi cruelle que douloureuse, mais à la douceur sincère. De quoi devenir aussi fou que lui. Quand le canon de mon arme se place face à sa poitrine, je n’ai, bien sûr, pas le temps – ou pas le courage – d'appuyer sur la détente. 

Sa main vient alors me broyer le poignet. Je résiste quelques secondes mais je finis par lâcher. Il se penche pour récupérer mon arme. Je me précipite pour m’en saisir avant lui mais j’ai l’impression de tout faire au ralenti, comme si j'étais engluée dans un brouillard visqueux. Mes doigts se referment sur du vide, mes ongles raclent le sol métallique : Kaïbara a attrapé le fusil automatique bien avant moi. Il pointe le canon vers moi, et tire sans la moindre hésitation. Mon ventre se déchire, les os de mon dos craquent sous la pression. Je hurle. J’ai mal. J’ai peur parce que, je vois Kaibara viser Ryo qui vient d’arriver près de nous. Non, non, non, ne le tuez pas. Pitié ! 

— Ryo !!! Sauve-toi, il va te tuer ! 

Le sol vibre puis finit par céder sous moi et je glisse dans le vide.


Je heurte de plein fouet une surface molle. Choquée, je me redresse brusquement. Je palpe mon ventre. Je n’ai rien. Je ne suis pas blessée. Je suis dans ma chambre, assise sur mon lit, les draps rejetés au sol et mes joues sont baignées de larmes. C’est la nuit, rien ne bouge. Je soupire. 

— Ça va, Kaori ?

Je sursaute quand une main se pose sur mon épaule. C’est Ryo.

— Ce n’était qu’un mauvais rêve, Kaori. Je ne suis pas en danger.

— J’ai cru que… Oh mon dieu… Tu allais…

— Chuuut…

— Non mais, c’était horrible, tu sais. Il y avait Falcon… ça a fait crac… et aussi Mick. Et le pire…

Il me caresse la joue stoppant net mon énumération nerveuse : 

— Allonge-toi, et rendors-toi, tout va bien. 

Je me frotte les yeux pour faire disparaître les derniers reliquats oniriques englués derrière mes paupières. Il se couche, le corps tourné vers moi et ouvre son bras, m'invitant ainsi à me blottir contre lui. J'hésite quelques secondes. Depuis quand Ryo dort avec moi ? Je dois être en train de rêver.

— Pourquoi est-ce si étrange que je prenne soin de toi ? me demande-t-il comme s’il lisait en moi. Allez, viens, tu as besoin de dormir.

J’obéis de bonne grâce, plaçant mon dos contre son torse accueillant. Son bras recouvre mon épaule, sa douce chaleur m’enveloppe et me réconforte. Tout va bien. Mais je suis vite gagnée par une sensation de rouli significative. Je suis sur un bâteau, un bateau blanc et étincelant comme la neige.


À nouveau, Ryo, Falcon et moi arpentons les couloirs labyrinthiques du yacht de Kaïbara. À nouveau, une paroi de métal sépare notre petit groupe : Falcon et moi d’un côté, Ryo de l’autre qui me crie : 

— A tout à l’heure, Kaori ! 

Falcon et moi échappons encore au piège de Kaïbara, qui n’est finalement peut-être pas un piège destiné à nous tuer, mais plus certainement un moyen de nous mener à l’endroit voulu : la cale, là où nous rencontrons Mick Angel, drogué à l’angel-dust. 

— Tuer… les… intrus.

Falcon me pousse violemment pour me protéger, avant d’affronter Mick. Ils sont puissants tous les deux, mais la drogue décuple la force de Mick qui finit par avoir le dessus. Falcon tombe à terre et ne se relève pas.

— Tuer les intrus ! gronde toujours Mick. 

Je suis la prochaine. Je sais que je vais mourir, mais je ne peux pas bouger. Je n’arrive qu’à supplier Mick de reprendre ses esprits.

— Oh mais qui voilà ? Vous avez coupé vos cheveux, ça vous va bien !

Kaïbara est debout devant moi. Je ne l’ai même pas entendu s’approcher. Je suis vraiment une piètre combattante. Je voudrais lui dire d’aller se faire voir, lui et ses jeux de pervers, mais aucun son ne sort de mes lèvres scellées. Dans mon dos, je sens la mitraillette que Falcon m’a donnée. Je n’aurai pas de meilleure occasion. C’est le moment de montrer que je suis capable d’être la partenaire de Ryo. 

Malheureusement, je ne suis pas assez rapide face à Kaïbara. Qu'est-ce qu’il m’est passé par la tête, franchement ? Je n’avais aucune chance contre l’homme qui a formé Ryo ; ce que j’ai pu être bête ! Je me retrouve désarmée, le poignet tordu, à la merci de mon ennemi. 

Kaïbara me relève violemment et me maintient par une clef de bras pour me forcer à avancer. Il est si proche de moi que je sens son odeur, celle de la poudre mêlée à une pointe de graisse de revolver et à un incongru parfum de lessive. Je me tortille mais je ne suis pas assez forte pour lui résister. Je me maudis. Je ne suis vraiment pas efficace, mais alors, pas du tout. Mon assaillant m’entraîne dans la descente d’un escalier en colimaçon très raide. Je manque plusieurs fois de tomber tête la première dans l’obscurité. Je tends l’oreille mais je ne perçois aucun bruit en provenance de la cale. Falcon est-il resté à terre ? 

Kaïbara me presse d’avancer dans une sorte de salon de réception suréclairé, au sol en damier noir et blanc et au haut plafond. Soudain, une déflagration me fait sursauter et un carreau de marbre éclate devant mes pieds. Je connais ce son, je le reconnaitrais entre mille ! Je sais que la prise de mon agresseur va se relâcher et j’en profite. Je suis vite libre et je peux me précipiter vers Ryo, assis dans un des canapés prétentieux de Kaïbara. Mon partenaire se lève pour m’accueillir dans ses bras. Je suis heureuse de le retrouver, je n’aime pas être séparée de lui. J’essaie de parler mais, une fois encore mes lèvres restent figées et c’est avec difficulté que je parviens à prononcer :  

— Fa… Falcon… 

Ryo demande alors à son père : 

— Qu’as-tu fait à Falcon ?

Avant que Kaïbara ne daigne répondre, une porte s’ouvre au-dessus de nous, en surplomb d’un autre escalier métallique. La silhouette de Falcon apparaît alors dans la lumière, mais il ne se tient pas debout. Nous ne pouvons distinguer que son dos et ses bras ballants pendants vers le sol. Le géant inanimé repose sur l’épaule d’un autre type au pantalon déchiré et aux pieds nus. 

Ryo n’a pas conscience de l’horrible vérité, il ignore l’identité de cet homme en guenilles. Je devrais lui dire, il le faut, mais, bien sûr, je ne parviens toujours pas à parler. Je suis à nouveau engluée par ma peur. 

Falcon s’écrase au sol dans un affreux bruit mat et soudain, le visage de Mick se révèle à nous. Ses yeux ternes qui ne fixent que du vide lui donnent vraiment uen allure spectrale. Je me blottis contre Ryo qui se crispe. Son regard se durcit, ses mâchoires se serrent, mais il ne perd pas son sang-froid. Il affirme la prise de son arme au creux de sa main droite, alors que son ancien ami se dirige vers lui, visiblement pour en découdre, armée d’une barre en acier.

J’entends Kaïbara se vanter de sa réussite qu’il apparente à un fabuleux cadeau offert de sa part à son fils tant aimé. Être tué de la main d’un ami, c’est apparemment une belle façon de mourir. Ce type est fou. J’ai envie de crier mais je reste toujours muette. Non, ce n’est pas possible. Mick… Ryo… Non. Ils ne peuvent pas s’entretuer, ça serait trop horrible ! 

Dans un rugissement de bête féroce, Mick se jette sur Ryo qui le repousse avec une violence que je ne lui connaissais pas. 

— Je ne veux pas te tuer, Mick !

Mais Mick n’entend rien. Il revient à la charge. Sa voix monocorde répète en boucle : “Tuer les intrus” et ses coups s’abattent les uns après les autres. De sa barre d’acier Mick frappe sans relâche Ryo qui répugne à utiliser son arme. Chaque impact me donne envie de vomir tandis que Kaïbara rit comme un dément. 

Ryo s’écrase au sol, terrassé par un dernier coup entre les omoplates. Son revolver glisse devant lui, atteignant presque les pieds de son père. Mick lève à nouveau son arme de fortune…

— Ryyyooo ! 

Mes jambes ne me soutiennent plus, et tout se met à tourbillonner autour de moi, me donnant la nausée. Je perds l’équilibre et mon corps bascule en arrière.


— Ryyyooo !

A ma grande surprise, je retombe sur une surface douce, et, quand j’ouvre les yeux, je suis allongée dans ma chambre et rien ne bouge. Je me redresse, à bout de souffle, l’estomac à l’envers. Je passe une main sur mon visage et découvre que mes joues sont baignées de larmes. 

— Pas de panique, je suis là, m’informe une voix ensommeillée. 

Je me retourne : effectivement, Ryo est allongé à mes côtés, les yeux à moitié fermés. C’est étrange de le trouver ici, dans mon lit, mais je me dis qu’il a changé ces derniers temps et qu’il ne faut pas repousser une telle tentative de rapprochement. Je suis peut-être fiévreuse, c’est pour ça qu’il est resté auprès de moi. Il est mon partenaire après tout, moi aussi je suis restée à le veiller quand il était malade. Je vérifie ma température en portant ma main à mon front mais, à part une fine couche de sueur, tout est parfaitement normal.

— Tu as fait un cauchemar, Kaori, grommelle Ryo.

— Non, ce n’était pas un simple cauchemar, c’était autre chose.

Il tapote mon oreiller : 

— Viens là. 

Je me couche lentement et me tourne vers lui pour l’observer. Tout à coup, mon malaise s’efface. Ryo dans mon lit, ce n’est quand-même pas rien. Sereine, je décide de ne pas me rendormir tout de suite, pour graver ce souvenir dans ma mémoire. Il est si proche que je peux sentir son odeur : le parfum de lessive de son t-shirt, la graisse de revolver, et la poudre.

— Dors, chuchote-t-il, les yeux clos.

Je sursaute presque quand sa main se pose sur la mienne. Elle est chaude et douce. Je me laisse aller. Mes paupières se font lourdes et je ne peux résister plus longtemps. Bientôt, je vogue sur la mer sous un ciel bleu à perte de vue. Mais la croisière est loin d’être un voyage paisible.


Je parcours le dédale de couloirs vides du yacht de Kaïbara avec Falcon. Nous avons été séparés de Ryo puis, nous échappons à la noyade et nous nous retrouvons dans la cale, face à Mick Angel, drogué à l’angel-dust qui ne cesse de répéter : 

— Tuer… les… intrus.

Evidemment, Falcon l’affronte seul. Pendant de longues minutes, il parvient à lui tenir tête, frappant de toutes ses forces. Je ne l’ai jamais vu comme ça. Paralysée par la peur et la tristesse de voir ces deux personnes que j’aime se battre si violemment, je ne cesse de gémir, implorant Mick de cesser le combat. Mais Falcon tombe et Mick se dirige maintenant vers moi : 

— Tuer les intrus ! 

Je me sais perdue. Et puis tout à coup : 

— Oh mais qui voilà ? Vous avez coupé vos cheveux, ça vous va bien !

Kaïbara me domine de toute sa hauteur. Je voudrais lui dire tout le bien que je pense de lui, mais je reste muette. Je garde ma concentration pour ce que je m’apprête à faire. Je n’aurai sans doute pas de plus belle occasion. Je saisis la mitraillette dans mon dos et le vise. Evidemment, j’ai été trop prévisible face à un soldat redoutable comme lui. Il me désarme facilement et ses doigts me broient le poignet. Je prends une grande inspiration pour retenir un cri de douleur.

Je me demande comment va Falcon. A-t-il pu reprendre le combat contre Mick ? Je n’entends plus rien derrière moi quand Kaïbara me force à me relever. Il me tord le bras pour me pousser vers un couloir, ensuite dans un escalier sombre pour finir dans une nouvelle pièce très éclairée. 

Une détonation me fait sursauter. Kaïbara relâche sa prise et je suis libre. Je souris, parce que j’ai reconnu le son familier du Magnum 357 de Ryo. Je découvre mon partenaire confortablement installé dans un des canapés de ce salon d'apparat dégoulinant de prétension. Malgré mon soulagement, ma peur m’empêche toujours de parler et je n’arrive qu’à bredouiller : 

— Fa… Falcon… 

— Qu’as-tu fait à Falcon ? demande Ryo à Kaïbara d’un ton agressif.

Dans un fracas assourdissant, une porte s’ouvre alors au-dessus d’un escalier métallique. Je vois Falcon mais il repose mollement sur l’épaule d’un homme dont je connais l’identité. L’homme envoie le géant s'écraser au sol et révèle son visage dans la lumière. Son regard vide me fait frissonner. Je me tourne vers Ryo. Il serre les mâchoires. Ses yeux se voilent pendant une fraction de seconde. Il raffermit sa prise sur son revolver pendant que Mick avance vers lui, tel un fantôme.

Kaïbara se vante de sa réussite, prétend avoir fait un cadeau merveilleux à son fils. Je hais ce type malfaisant, pervers et fou. Je suis tellement horrifiée que je n’arrive presque plus à respirer : les deux amis vont vraiment s’affronter en duel. Ryo lève son arme, résigné et triste.

— Noooon !

J’ai réussi à crier. Je parviens brusquement à briser mon inertie : je cours et je me jette contre Mick. Je hurle à Ryo de ne pas tirer. Tout à coup, je sais ce qu’il faut faire : ramener l’esprit de Mick parmi nous, extirper son âme du brouillard de la drogue. Je peux le faire, je le sais. Je passe son pendentif, celui qu’il m’avait laissé avant de partir, autour de son cou.

— C’est ton porte-bonheur, Mick, regarde. C’est moi, c’est Kaori, souviens-toi, je t’en prie.

Je suis sûre qu’il m’entend mais il reste de marbre. Je sens sa joue froide contre la mienne. Il n’y a donc rien à faire ? Mick et Ryo sont condamnés à s’affronter ? J’espère que Mick m’entend, c’est la chose que je puisse encore faire, tout en m’accrochant de toutes mes forces à son cou. 

Soudain, je suis projetée loin en arrière. Mick m’a envoyée valser avec une facilité déconcertante. Je heurte douloureusement Ryo qui s’écroule sous l’impact. Nous échangeons un regard puis un grognement résonne dans la pièce. Mick court dans notre direction, saute au-dessus de nous et plonge ses mains dans un tableau de commande, celui qui est censé tout faire exploser. Son corps se tord, tremble, tressaute puis s’écroule. Une odeur de chair brûlée emplit l’air. Je me précipite vers lui. Falcon qui est revenu à lui sans que je le remarque, le soulève, mais Mick pend lamentablement dans ses bras. Falcon annonce vouloir en finir seul avec celui qui se joue de nous depuis le début, mais Ryo refuse, affirmant que ce rôle lui revient et qu’il est capable de le faire.

Tout à coup, Kaïbara actionne un levier et un fracas assourdissant me déchire les oreilles. Une vitre partage maintenant la pièce en deux. Encore une cloison venue du plafond ? Comment est-ce possible ? Je réalise alors que Ryo se trouve de l’autre côté, avec son père. 

Je m’élance contre la surface lisse. Je la frappe de toutes mes forces mais je ne parviens qu’à me faire mal. Plus impuissante que jamais, j’observe en spectatrice Ryo et son père qui s’apprêtent à s’affronter en duel. Je n’entends pas ce qu’ils se disent et pour moi, isolée derrière ce mur de verre, le temps s’étire horriblement. Ils s’élancent tous les deux dans un mouvement parfaitement identique. Ils tirent. Ryo est projeté en arrière et tombe au sol. Je veux hurler, transpercer cette paroi infranchissable pour le rejoindre mais c’est impossible. Une tache de sang se répand sur la poitrine de Ryo. Il ne se relève pas. Kaïbara éclate d’un rire démoniaque. Mon monde s’effondre. Je veux mourir.

— Ryyooo !!! Non !


J’ouvre les yeux sans le vouloir. J’aurais préféré être maintenue dans l’obscurité pour toujours et disparaître. Autour de moi, je reconnais les murs de ma chambre. Par les lamelles du store de la fenêtre me parvient la lumière d’un réverbère de la rue. Tout est calme, mais ma poitrine me fait mal, comme si elle avait été écrasée par quelque chose. Je me redresse. Est-ce que j’ai crié dans mon sommeil ? Oui, il me semble bien. Soudain, un sentiment de vide absolu s’empare de moi et je repousse violemment mes draps : 

— Ryo ! T’es où, Ryo ?!

— Pas de panique, je suis là. Qu’est-ce qu’il se passe ?

Ce n’est pas possible, il ne peut pas être ici, dans ma chambre ! Et pourtant, Ryo est bel et bien là, couché dans mon lit, allongé sur le côté, le visage tourné vers mon oreiller vide. 

— Qu’est-ce que tu fous là ?

— Bah, je dors… Enfin, je dormais… jusqu’à ce que tu te mettes à hurler mon nom en mode panique. 

Je me frotte le visage et le trouve humide de larmes.

— Visiblement, ce n’était pas un rêve érotique, plaisante Ryo d’une voix encore ensommeillée. Reste pas debout comme ça, reviens te recoucher. Ce n’était qu’un cauchemar. 

— Ah, non, non, non, c’était pas un simple cauchemar.

— Peut-être que oui, peut-être que non. Maintenant, viens. 

Il s’installe sur le dos et lève un bras vers moi, m’invitant ainsi à me coucher. Cette fois, je n’hésite pas. C’est trop tentant. Je m’allonge, me love contre lui, ma main timidement posée sur son torse. Je colle ma joue sur son épaule, en apprécie la chaleur, la force. Ses doigts se referment sur mon bras. Mon estomac fait un looping et je ne peux retenir un sourire. Je ferme les yeux, et je me laisse envelopper par la douceur de cet instant presque magique. La douceur n’est cependant que de courte durée. 


Et c’est reparti… Ryo, Falcon est moi avançons au hasard dans le dédale de couloirs du yacht ; nous sommes séparés ; Ryo se retrouve de l’autre côté d’une cloison d’acier ; Falcon et moi nous échappons de la pièce emplie d’eau pour nous retrouver avec Mick Angel qui se comporte comme un zombie manipulé par la drogue et qui répète en boucle d’une voix monocorde : 

— Tuer… les… intrus.

Falcon se bat au corps-à-corps et, malgré sa force physique indéniable, il a du mal à prendre le dessus. Je ne sais pas quoi faire. Je ne vais quand même pas utiliser ma mitraillette sur Mick ? Non, j’en serai incapable. En plus, je risquerais de toucher Falcon en visant de travers. Alors, je reste recroquevillée dans un coin, implorant à voix basse Mick de cesser de nous attaquer. 

Falcon tombe et Mick marche dans ma direction. C’est moi, l’intruse, maintenant. Je ne ferai jamais le poids contre cet adversaire. Je sursaute quand j’entends au-dessus de ma tête : 

— Oh mais qui voilà ? Vous avez coupé vos cheveux, ça vous va bien !

Kaïbara me toise d’un air condescendant et apitoyé. Ce n’est pas sur Mick que je vais tirer avec ma mitraillette, mais sur lui. Je ne suis pas une meurtrière mais plus vite nous serons débarrassés de Kaïbara, plus vite nous pourrons quitter cet enfer. Ryo m’en voudra sûrement, mais, si c’est pour sauver ma vie et celle de Falcon, il finira par me pardonner. 

Je brandis mon arme et vise Kaïbara mais il est plus rapide que moi. J’aurais dû m’en douter. Comment affronter l’homme qui a tout appris à Ryo ? J’ai été présomptueuse. Je serre les dents pour ne pas montrer ma douleur quand il me désarme en écrasant mon poignet d’une seule main. Il me tord ensuite l’épaule par une clef de bras et me pousse devant lui, à travers un couloir sombre. Falcon ? Que lui est-il arrivé ? A-t-il pu se relever ? Est-il… Est-il mort ? 

J’ai envie de pleurer mais jamais je ne montrerai mon désespoir à ce fou furieux. Une porte s'ouvre, une forte lumière m'éblouit, et une détonation me fait sursauter. Ça, c’est un Magnum 357, j’en suis sûre ! Je lève les yeux et je découvre Ryo confortablement installé dans un des canapés d’une pièce étrange : à la fois salon de réception avec des canapés en velours rouge, à la fois poste de contrôle avec des écrans de surveillance et des boutons partout sur les murs. 

Kaïbara relâche un peu sa prise, ce qui me permet de rejoindre Ryo. Je dois lui dire la vérité pour Mick mais je ne parviens qu’à bredouiller :  

— Fa… Falcon… 

— Qu’as-tu fait à Falcon ? lance Ryo d’un ton agressif. 

Kaïbara lui, se contente de sourire. C’est alors qu’une porte s’ouvre brusquement au-dessus d’un escalier. Falcon apparaît en haut de la petite plate-forme mais il repose mollement sur l’épaule d’un homme en haillons et au torse bandé qui l’envoie au sol. Mick descend ensuite les marches, dévoilant ainsi son visage dans la lumière blafarde des néons : 

— Tuer… les… intrus… ânonne-t-il de sa voix froide et vide.

Je me tourne vers Ryo. Son regard se voile de tristesse puis se durcit. Il enclenche le chien de son revolver et se tient prêt au combat alors que Mick s’avance en répétant : 

— Tuer les intrus.

Je ne sais pas si mon partenaire entend vraiment Kaïbara se vanter de sa réussite : 

— Quel cadeau merveilleux, je te fais là ! Ne trouves-tu pas, mon fils ?

Mourir de la main d’un ami, c’est merveilleux pour lui ? Quel homme abject. Je n’ose pas imaginer ce que Ryo peut ressentir alors qu’il s’apprête à tuer Mick. Car il n’y pas d’autre issue, je le sais. Mick continuera à se battre jusqu’à la mort, c’est ce que font ceux qui ont de l’angel-dust dans les veines. Ryo lève son arme. Je le sais résigné. Sa tristesse est presque palpable. Ce n’est pas possible, c’est trop horrible, non ! Ryo, tu ne peux pas faire ça ! Non, non, non !

— Noooon !

J’ai hurlé. Je ne m’en suis même pas rendu compte. Alors que je me sentais complètement paralysée par ma peur quelques minutes auparavant, d’un coup, je suis parvenue à crier et à m’élancer vers Mick. Pendant un court instant, je me dis que c’est la pire des idées que j’ai eue de toute ma vie et ensuite, alors que j’entoure Mick de mes bras, je sais ce que je dois faire. Je dois l’arrêter. Coûte que coûte. C’est pour ça que je suis sur ce bateau de malheur. Je ne suis pas là pour tuer Kaïbara ou me venger de la mort de mon frère dont il est sûrement responsable, je suis là pour faire entendre raison à Mick. Je peux le ramener, je le sais. Il tient à moi et je tiens à lui, il est mon ami et aussi celui de Ryo. Ça ne s’oublie pas, même avec une drogue puissante.

— Non, Ryo, ne tire pas !

Je prends le pendentif de Mick dans ma poche, celui qu’il m’avait offert avant de partir, et je le passe autour de son cou.

— C’est ton porte-bonheur, Mick, regarde. C’est moi, c’est Kaori, souviens-toi, je t’en prie.

Il m’entend, je le sais, parce que, même s’il reste parfaitement immobile, son regard a changé l’espace d’un instant. Je pose ma joue contre la sienne et je découvre avec horreur qu’elle est froide comme la mort. 

Tout à coup, Mick me projette loin de lui, comme si je ne pesais rien. Je retombe dans les bras de Ryo qui bascule à la renverse. Nos regards se croisent, puis se tournent vers Mick qui se précipite vers nous. Ryo me serre contre lui pendant que je comprime ses doigts entre les miens. 

Au dernier moment, Mick bondit au-dessus de nous. Il se précipite vers les consoles et plonge ses mains dedans. La vitre de l’écran de contrôle n’offre pas plus de résistance que si ça avait été de l’eau. Des étincelles jaillissent, des arcs électriques dansent autour de Mick alors qu’il hurle de douleur en se tordant dans tous les sens. Une atroce odeur de chair brûlée emplit l’air autour de lui. Il s’écroule brutalement et je me précipite vers lui. Falcon qui est revenu à lui sans que je le remarque, l’accueille sur ses genoux mais Mick reste inanimé. 

Falcon crie qu’il veut affronter Kaïbara lui-même, Ryo s’y oppose fermement. Soudain, un fracas assourdissant coupe court à leur échange. Une cloison de verre descend du plafond et dissocie la pièce en deux. Une fois encore, je suis séparée de Ryo qui se trouve avec son père. 

Je m’approche de la vitre. Je remarque que c’est une triple épaisseur, j'en déduis qu’elle est sans doute blindée mais ça ne m’empêche pas de frapper dessus à m’en faire mal. Je n’entends pas bien ce que les deux hommes se disent de l’autre côté mais je sais pertinemment ce qu’il va se passer : Kaïbara et Ryo vont s’affronter en duel. Le temps s’étire alors qu’ils se tournent autour tels des fauves en cage. La déflagration me déchire les oreilles. Impossible de savoir qui a tiré en premier. Je vois Ryo tomber en arrière, la poitrine en sang. Il reste au sol pendant une éternité à mes yeux mais il finit par se redresser maladroitement. Il observe sa main : son torse est ensanglanté mais ce n’est qu’une simple balafre. Rien de grave. Derrière moi, Falcon pousse un soupir de soulagement. C’est Kaïbara qui s’effondre, c’est lui qui a été touché en pleine poitrine. 

A travers la vitre, Ryo me tourne le dos, immobile. C’est alors que je comprends l’horreur de la situation. Ryo l’a tué mais il l’aimait ; il l’aimait mais il l’a tué. Mon dieu, c’est affreux. J’ai envie de pleurer. 

Soudain, on entend des explosions un peu partout. Le bateau tangue. Le sol tremble sous nos pieds. Du côté de Ryo et Kaïbara, le tableau de commande fume puis s’enflamme. Ryo et moi nous comprenons en un regard : nous ne pourrons pas stopper le compte-à-rebours. Falcon teste toutes les issues mais elles restent verrouillées. Le bateau va exploser, et nous avec. C’est fini. 

Tout à coup, les détonations sèches d’une mitraillette résonnent dans mon dos. Je vois des trous se former autour de la poignée d’une porte métallique qui tombe dans un craquement. Par le trou béant, se dresse la silhouette de Miki. Je me tourne vers Ryo, tout n’est pas perdu : 

— Miki vous a ouvert une brèche, on dirait, me dit-il à travers la paroi avec un sourire soulagé.

Même s’il s’est approché, j’ai du mal à reconnaître sa voix tellement elle est assourdie par l’épaisseur de verre. 

— Dépêche-toi de remonter cette vitre ! 

Il secoue la tête : 

— Fuyez sans m’attendre. Avec l’explosion, les circuits sont fichus. Impossible de remonter la paroi. Je trouverai bien un moyen de sortir d’ici. Partez. Vite.

Je n’en crois pas mes oreilles. Partir sans lui ? Non, ce n’est pas une option. J’ai déjà cru le perdre tout à l’heure, je ne veux pas revivre ça. Je ne veux pas. Je ne peux pas. 

— Non, Ryo, je ne partirai pas sans toi. Je te connais. Tu as tué ton père alors que tu l’aimais, tu te dis que tu ne mérites pas d’être sauvé et tu veux mourir ici ! Je ne te laisserai pas seul ! Ça, jamais.

Sa main vient alors se poser sur la mienne, derrière le voile de verre blindé de la paroi.

— Tu te trompes, me dit-il. Tu crois vraiment que je vais rester ici à attendre la mort ? Je trouverai un moyen de m’échapper, ça, tu peux en être sûre.

— C’est vrai ? 

J’ai du mal à le croire mais son regard est confiant. Il me sourit. Il est sincère.

— N’ai-je pas toujours tenu mes promesses ? Je te jure que je ne causerai pas de chagrin en mourant. Et toi aussi, ne me cause pas de chagrin en t’enfuyant trop tard. 

Je hoche la tête : 

— C’est promis.

C’est à la fois une affirmation et une question, je ne sais pas trop. Il sent certainement mon désarroi, alors il s’approche de moi. Son front touche la vitre. Instinctivement, je me colle aussi contre la paroi de verre. Nos lèvres se rejoignent, même si elles restent séparées par ce mur infranchissable, transparent et froid. J’aurais voulu que notre premier baiser soit différent. Cependant ce n’est pas un simple premier baiser ; c’est une promesse, un engagement. Il ne se laissera pas mourir ; il reviendra, et rien ne sera plus comme avant, nous serons ensemble.

Le sol vibre sous les impacts des explosions successives. 

— Allez… me dit Ryo en reculant.

J’ai peur. Et si c'était la dernière fois que je le voyais ? J’hésite, je n’ai pas envie de l’abandonner.

— On n’a plus le temps, crie Falcon d’un ton impérieux, le corps de Mick chargé sur son épaule massive. On dégage !

Je n’ai pas le choix. Je fais volte face et passe devant Miki dont je n’ose pas croiser le regard. Même si elle est une véritable amie pour moi, je préfère garder mes larmes pour moi. Elle s’élance dans le couloir et nous montre la voie. Tout s’effondre autour de nous. Le métal, le feu, la poussière, je ne sais pas comment nous allons pouvoir sortir de ce dédale. Comment Ryo pourrait-il s’échapper de sa cage de fer et de verre ? C’est impossible. Nous allons tous mourir. 

Ryo… j’ai envie de crier son nom mais je m’en empêche. Quelque chose se brise en moi. Je ne peux pas m’enfuir comme ça, alors je m’arrête, prête à faire demi-tour, mais le couloir derrière nous est complètement obstrué par un amas de tôle brûlante. Même si Ryo parvient à passer la paroi, il ne pourra pas nous rejoindre. 

— Kaori ! tonne la voix de Falcon. Qu’est-ce que tu fous ?

La voie est fermée, Ryo ne reviendra plus, il ne tiendra pas sa promesse. Un craquement sinistre me fait sursauter. Je lève la tête : le plafond se fendille puis s’ouvre totalement. Je vois le tuyau en acier bleu tomber droit vers moi. Je bouge mais trop tard. Une onde de choc explose dans ma tête, fait vibrer mes tempes ; mes mâchoires claquent dans le vide ; la douleur s’étend dans tout mon corps. 

Ryo… Je ne sais pas combien de temps je reste dans le brouillard mais quand je reprends mes esprits, Miki me soutient, me permettant de poser un pied devant l’autre. Je ne peux guère faire plus. Elle m’encourage mais en réalité, je voudrais être avec Ryo. J’imagine les souffrances d’un noyé. J’ai envie de hurler. Je n'en ai cependant pas la force, ma tête est comme tenue dans un étau brûlant. 

Miki a réussi à nous amener jusqu’au bastingage. Dans notre dos, c’est la fournaise. Le yacht vibre et tremble de tous côtés. Miki me propulse en avant pour sauter par-dessus bord. La surface de la mer se rapproche à toute vitesse et sa froideur me heurte de plein fouet. 

Ryo… Es-tu toi aussi baigné par cette eau glacée ?

Un petit zodiac nous attendait à proximité, piloté par Mary qui me tire hors de l’eau. Je peux à peine bouger. J’ai tellement mal à la tête que je vois trouble, ce qui ne m’empêche pas de chercher Ryo du regard. Il n'y a qu’un amas de fumée, de flammes et de métal. 

— Où est Ryo ? crie Mary. 

— Ne t’inquiète pas pour lui, répond Falcon. Dégage le bâteau de là !

— Mais…

— Dégage de là ou alors on est foutus ! En plus, l’hélico, c’est les flics. Il faut qu’on se taille !

Mary démarre en trombe. Je lève la tête : en effet, ajoutant au vacarme environnant, un hélicoptère nous survole à basse altitude. Nous avons à peine parcouru une cinquantaine de mètres que le yacht grince lamentablement et bascule. La proue se soulève puis sombre lentement dans la mer. 

Ryo… Où es-tu ? Ryo… Ryo !

Nous attendons encore et encore. La mer est déchaînée et l’hélicoptère de la police tourne inlassablement au-dessus de nous. 

— Ne bougez pas ! crie soudain une voix masculine dans un mégaphone. Vous êtes des témoins capitaux. Les garde-côtes vont venir vous récupérer.

— On se tire ! hurle Falcon. Plein gaz, Mary !

— Ils ne peuvent pas s’éloigner des lieux du naufrage, nous dit Mary d’une voix calme constatant que l’hélico ne nous poursuit pas. Profitons-en. On peut arriver au port avant l’arrivée des renforts.

Je m’en fiche, pour moi, le temps s’est arrêté, la vie s’est arrêtée. Ryo n’est pas remonté, il a sombré au fond de la mer. Nous n’aurons pas de corps à inhumer. Il est perdu, mort seul au fond de l’océan, dans les profondeurs sombres et glacées. Je n’ai même pas la force de pleurer mais je peux hurler en direction du panache de fumée qui s’élève derrière nous, comme si ça allait le faire revenir ou le guider sur notre trace : 

— Ryyyooo ! Où es-tu ? Ryooo !!!


Je m'éveille en sursaut, les joues baignées de larmes. Je suis dans mon lit, en pyjama, les stores sont descendus, tout est calme. Pourtant, j’ai l’impression d’avoir les oreilles qui vibrent. J’ai mal à la gorge, comme si j’avais trop crié.

— Ouais, ouais, je suis là, je suis là, me répondit-il en se redressant, visiblement inquiet. 

— Je… Qu’est-ce que… Qu’est-ce que… 

Je me jette dans ses bras, et quelques sanglots s’échappent de ma gorge douloureuse.

— Et là… dis donc… grommelle-t-il en me tapotant les omoplates.

Je me sens perdue. J’ai encore l’impression de tanguer sur le bateau de Mary et ma poitrine me fait mal, comme si elle était tenue dans un étau.

— C’était simplement un mauvais rêve, Kaori. 

— Mais c’était tellement… tellement réel. 

Il se laisse tomber sur son oreiller et lève un bras vers moi, m’invitant à m’allonger contre lui : 

— Allez, viens-là.

Je me love contre lui et blottis ma joue avec plaisir sur son épaule, même si mes pensées voltigent encore dans un brouillard onirique. Il pose alors ses doigts sous mon menton et me fait relever le visage vers lui. Mes joues prennent feu quand ses lèvres se posent sur les miennes. Ce baiser est léger, tendre et délicat. Mon corps flotte dans un océan de coton chaud et doux. Quand Ryo s’éloigne de moi, je garde les yeux fermés pour apprécier toutes les sensations qui parcourent mon corps.

— Tu vas retrouver la vérité, tu n’en es pas loin. Mais tu as besoin de faire dodo pour ça.

— Quoi ? 

Il ne me répond pas. Il s’est déjà rendormi. Moi non plus, je ne parviens plus à garder les yeux ouverts et je ne tarde pas à l’imiter tout en me demandant : qu’est-ce que ça veut dire, retrouver la vérité ?


Et bien, ça veut sans doute dire revivre encore les mêmes choses. J’effectue le trajet habituel : monter sur le bateau, traverser des couloirs, être séparée de Ryo, sortir de la pièce-aquarium qui manque de nous noyer et nous retrouver dans la cale où Falcon affronte Mick. Il tombe au sol, je me fais attraper par Kaïbara et emmener de force au salon prétentieux au sol en marbre où Ryo nous attend. Mon partenaire découvre l’infâme vérité : Mick a été drogué, il a blessé Falcon et s'apprête à le tuer. 

— Tuer… les… intrus… 

Ryo est obligé d’abattre Mick s’il veut survivre à ce combat. Je connais bien l’angel-dust. Tous ceux qui y ont été exposés se battent jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une once de vie dans leurs veines, en détruisant tout autour d’eux, avec une brutalité inouïe. Mon frère Hideyuki a été assassiné par un homme shooté à ce dérivé du PCP. Il n’y a qu’une issue possible pour Mick : la mort. Le seul à avoir survécu à l’angel-dust, c’est Ryo. 

Je l’observe. Je sais qu’il est triste pourtant, ne laissant presque rien paraître, il se prépare à tuer son ancien partenaire et ami. C’est trop horrible, non ! Ryo ne peut pas faire ça ! Non, non, non !

— Noooon !

Brusquement, ma peur me libère de son étreinte et mon corps m’obéit à nouveau. Je m'élance vers Mick. Je me jette contre lui et le serre dans mes bras. C’est ça, la solution. Je dois le ramener. 

— Non, Ryo, ne tire pas !

Le pendentif de Mick, celui qu’il m’a offert avant de partir, est encore dans ma poche de chemise. Comme s’il avait su qu’il devait me le laisser pour que je l’utilise afin de le sauver. 

— C’est ton porte-bonheur, Mick, regarde. C’est moi, c’est Kaori, souviens-toi, je t’en prie.

M’entend-il ? Je le crois. J'ai l'impression que son corps se détend un peu contre le mien. Je le serre plus fort et je sens les larmes couler sur mes joues alors que je prie tous les dieux que je connais de le libérer de cette immonde substance.

Soudain, Mick me repousse et je vole sur plusieurs mètres. J’atterris dans les bras de Ryo qui tombe à la renverse. Mick semble nous attaquer, mais finalement nous évite puis frappe un écran de commande qui explose en une gerbe d’étincelles. Des arcs électriques dansent autour de Mick et le traversent. Il gronde puis s’écroule. Falcon qui est revenu à lui, le soulève, tel une poupée de chiffons. Agenouillée à leurs côtés, je ne peux que constater que Mick respire à peine. 

Dans un fracas assourdissant, une paroi de verre coupe la pièce en deux et Ryo se trouve de l’autre côté, avec son père. D’où elles sortent toutes ces cloisons ? Tout était prévu depuis longtemps ? Quel plan diabolique !

Je frappe la vitre mais ne parviens qu’à me faire mal. Impossible d’empêcher ce qu’il va se passer : Ryo et son père vont s’affronter en duel, de pro à pro. Un seul tir fera la différence, pas de droit à l’erreur. Le plus rapide et le plus précis en sortira vainqueur. Je retiens mon souffle lorsque je les vois se tourner autour, prêts à dégainer. 

La détonation me déchire les tympans. Qui a tiré en premier ? Je ne les ai même pas vus prendre leurs revolvers ! Ryo tombe, une gerbe de sang jaillit de sa poitrine. Mon cœur cesse de battre un instant, pour revenir pulser frénétiquement entre mes côtes.

Après deux secondes qui me paraissent durer une éternité, Ryo se redresse difficilement. Sur son torse, ce n’est qu’une simple égratignure. Puis, au ralenti, je vois Kaïbara s'effondrer, les yeux écarquillés. C’est lui qui a été touché en pleine poitrine. 

J’essaie de croiser le regard de Ryo, mais il garde la tête basse et les épaules voûtées. Il vient de tuer son père. Même s'il était complètement fou et démoniaque, Ryo le considérait comme un père. Il l’aimait, j'en suis sûre. Il doit être tellement triste.

Brusquement, des explosions font trembler le bateau. De l’autre côté de la paroi de verre, le tableau de commande prend feu. Ryo se tourne vers moi et nous nous comprenons en un regard : tout va exploser. Falcon fait le tour des issues mais elles sont verrouillées. Il tente de les enfoncer, sans succès. Nous sommes coincés. Parmi le tonnerre des explosions, nous entendons les coups d’une mitraillette qui fait exploser une porte qui tombe et révèle une silhouette familière : c’est Miki ! 

Je me tourne vers Ryo qui me sourit, même si ses yeux restent tristes : 

— Miki vous a ouvert une brèche, on dirait !

— Dépêche-toi de remonter cette vitre ! 

— Fuyez sans m’attendre. Avec l’explosion, les circuits sont fichus. Impossible de remonter la paroi. Je trouverai bien un moyen de sortir d’ici. Partez. Vite.

Quoi ? Fuir sans lui ? Qu’est-ce qui lui prend ? Je pose la main sur la vitre, comme si je prêtais serment : 

— Non, Ryo, je ne partirai pas sans toi. Je te connais : tu as tué ton père alors que tu l’aimais, tu te dis que tu ne mérites pas d’être sauvé et tu veux mourir ici ! Je ne te laisserai pas seul ! Ça, jamais.

Il vient poser sa main ouverte sur la mienne, et à travers la cloison transparente, nos regards se croisent : 

— Tu te trompes, me dit-il. Tu crois vraiment que je vais rester ici à attendre la mort ? Je trouverai un moyen de m’échapper, ça, tu peux en être sûre.

— C’est vrai ? 

— N’ai-je pas toujours tenu mes promesses ? Je te jure que je ne causerai pas de chagrin en mourant. Et toi aussi, ne me cause pas de chagrin en t’enfuyant trop tard. 

Je n’ai pas d’autre choix que de le croire.

— C’est promis.

Il approche son visage de la paroi et je l’imite, mue par une force d’attraction irrésistible. Nos lèvres se joignent en un baiser glacé. J’aurais tellement voulu sentir sa main dans la mienne, ses lèvres sur ma bouche, son corps contre le mien mais nous resterons séparés par cette barrière infranchissable et froide. Nous nous détachons à regret. Ce baiser est une véritable promesse, un engagement : il me reviendra. Nous serons ensemble pour de vrai. Je le lis dans ses yeux et ses yeux ne me mentent jamais.

Des explosions secouent à nouveau le navire qui grince de manière inquiétante. 

— Allez… me dit Ryo en reculant.

C’est tellement dur de partir. 

— On n’a plus le temps, crie Falcon d’un ton impérieux, le corps de Mick chargé sur son épaule massive. On dégage !

Je ne peux pas risquer la vie de mes amis juste parce que j’ai mis trop de temps à faire ce qui doit être fait. Je baisse la tête et me dirige vers Miki. D’une pression dans le dos, elle me guide dans le couloir. 

J’ai peur pour Ryo. Je doute. L’espoir me quitte brusquement. Et s’il n’y arrivait pas ? Je ne veux pas le laisser seul. En voulant faire demi-tour, je réalise que le trajet que nous avons emprunté est barré par un amas de tôle. Même si Ryo parvient à relever la cloison, impossible de sortir par ici. Il ne pourra pas tenir sa promesse.

— Kaori ! tonne la voix de Falcon. Qu’est-ce que tu fous ?

Un craquement au plafond me fait lever les yeux. Un tuyau en acier bleu tombe vers moi. Je ne parviens pas à l’éviter. Le choc résonne dans ma tête, vibre dans mes tempes jusque dans ma colonne vertébrale, la douleur explose dans tout mon corps, me coupant les jambes. Quand je reprends un peu mes esprits, Miki me soutient. Sans elle, je ne pourrais pas continuer à avancer. 

Ryo…

J’ai envie de pleurer tandis que Miki me pousse à continuer. Je n’en ai pas envie. Je veux rester ici, avec Ryo mais je sais qu’elle ne me laissera pas faire. Elle est capable de mettre sa vie en danger pour me sauver et ça, c’est la dernière chose que je souhaite. Mes amis, Mick et Falcon, ont déjà trop souffert aujourd’hui. Nous atteignons le bastingage. Derrière nous, tout se disloque. Miki me tient fermement la main et nous sautons ensemble dans l’eau froide. Elle me tire jusqu’à un petit Zodiac où Mary est aux commandes. Nous nous hissons hors de l’eau. J’ai mal, j’ai froid, je suis perdue. 

— Où est Ryo ? crie Mary à travers le vacarme des explosions et du naufrage.

— Ne t’inquiète pas pour lui, répond Falcon. Dégage le bâteau de là !

— Mais…

— Dégage de là ou alors on est foutus ! En plus, l’hélico, c’est les flics. Il faut qu’on se taille !

Mary obéit et nous emmène cinquante mètres plus loin, mettant le petit bateau hors de portée du courant occasionné par le yacht qui bascule, englouti par l’océan. J’ai l’impression de sombrer avec lui car Ryo n’est nulle part. Je scrute les flots tourbillonnants mais je ne vois rien. Je baisse la tête et laisse aller mes sanglots. 

— Re… Regardez ! crie soudain Mary.

Je lève les yeux. Ryo est là, droit devant, se balançant au bout d’une corde, à seulement quelques mètres au-dessus des flots, et nous fait signe de la main, sourire niais aux lèvres. Il a été tiré des flots par l’hélicoptère de la police. Il est vivant ! J’en ai les jambes coupées. Je n’ai jamais été aussi heureuse de toute ma vie. Et puis soudain, la corde se rompt. Je comprends immédiatement qui est à bord de cet hélicoptère : pour lui éviter d’être interrogé par les enquêteurs, notre amie policière Saeko a coupé la corde. Ryo rejoint notre embarcation en quelques brasses et se hisse à bord. Il est là. Inquiet, il se tourne vers Mick, toujours inanimé. 

Ses vêtements sont à moitié brûlés, sa joue porte encore la trace de son combat avec Mick mais, Ryo est en pleine forme. Au moment où il s’assied sur le bord du zodiac, je m’élance. Je ne veux qu’une seule chose, le sentir contre moi, m’assurer que je ne rêve pas. Alors que mes bras se referment autour de son cou, nous basculons ensemble dans la mer glacée. Je m’en fiche d’avoir froid, je m’en fiche d’être mouillée. Il est là. 

— J’y crois pas ! Tu es indemne ! 

— Je t’ai dit que je tiendrai ma promesse, non ?

— J’y crois pas, tu es là…

Je suis à bout de forces. J’ai tellement mal à la tête. Le froid s’insinue en moi mais je suis heureuse. Ryo est là. Et puis, je sombre dans le noir.


oooOooo


Elle s’éveilla en sursaut, les joues baignées de larmes, essoufflée et en sueur. Elle regarda autour d’elle. Elle n’était plus sur le maudit bateau de Kaïbara mais bien dans sa chambre, allongée entre ses draps. L’amertume sur son palais la ramena à la réalité : elle avait bu la tisane du Doc et elle avait rêvé.

— Ryo ? murmura-t-elle, pensant le trouver à ses côtés. 

Personne ne lui répondit, elle était seule dans la pièce et dans son lit. Cependant, elle entendit des pas précipités dans l’escalier en provenance du toit. 

Ryo ! 

Maintenant, il se tenait devant sa porte : il l’avait entendue, il s’inquiétait pour elle, il était là. Elle essuya ses larmes d’un revers de la main et retint son souffle, attendant avec impatience que la porte s’ouvre, et qu’il vienne la rassurer. 

Elle ne pouvait pas imaginer que, de l’autre côté, dans le couloir, Ryo restait pétrifié, la main en suspens au-dessus de la poignée. La pensant en danger, il s’était précipité vers sa chambre mais, en l’entendant pleurer à travers le panneau de bois, il en avait déduit qu’elle avait simplement fait un cauchemar. Voulait-il vraiment la voir pleurer ? Il avait toujours été tétanisé par les larmes de Kaori. Avait-il le droit d’entrer dans son intimité comme ça ? Juste parce qu’il était inquiet ? 

Quelque chose avait changé entre eux depuis qu’ils étaient revenus de leur expédition sur le yacht de Kaïbara. La preuve : il avait délibérément laissé ouverte la porte des escaliers menant à la terrasse sur le toit. D’habitude, elle ne manquait pas de le rejoindre. Ils regardaient alors le coucher de soleil ensemble ou bien les lumières de la vie nocturne de Tokyo. Parfois, quand il faisait un peu froid, elle se serrait contre lui et il pouvait passer son bras autour de ses épaules sans qu’elle en fasse un drame. Il aimait bien ces moments de paix partagée. Ce soir, elle avait bien gravi les marches mais elle s’était arrêtée et avait finalement fait demi-tour. Qu'est-ce qui l’avait retenue ? Maintenant qu’elle le savait capable de tuer quelqu’un de sang froid, son père adoptif par-dessus le marché, n’osait-elle plus lui accorder sa confiance ? Quelque chose s’était brisé entre eux depuis cette expédition, et cela le rendait plus amer qu’il ne l’aurait cru. 

Au réveil de la jeune femme, il lui en avait voulu d’avoir tout oublié. Il aurait tant aimé qu’elle se souvienne. Elle aurait alors compris qu’il avait besoin d’elle, qu’il tenait à elle, qu’il n’avait fait que se défendre en affrontant son père, qu’il les avait ainsi tous protégés, elle, Falcon, Mick, Miki… et peut-être lui aurait-elle pardonné tous les crimes qu’il avait été forcés de commettre. Il n’avait cependant pas eu le courage de tout lui raconter et s’était contenté des faits les plus marquants. Miki et Falcon n’avaient pas vendu la mèche quant au baiser qu’elle et lui avaient échangé. Il leur en était redevable. C’était trop intime, délicat à expliquer. Il n’aurait pas su comment exprimer ce qu’il avait ressenti à ce moment-là. Et si, en ayant cette information, finalement elle regrettait de l’avoir embrassé ? 

Il s’était posé beaucoup de questions, trop sans doute. Si bien que depuis quelque temps, il se disait que ce n’était peut-être pas plus mal qu’elle ait oublié. Au moins, elle ne se sentirait pas attachée à lui et pourrait s’envoler vers une nouvelle vie sans regrets. Oui, un jour ou l’autre, elle le quitterait et regagnerait le vrai monde. Elle voudrait vivre une existence normale, loin de lui et de son passé ; loin de lui tout simplement, lui, le patricide, lui, l’assassin. Kaori ne pouvait pas vivre avec un assassin. Elle ne méritait pas ça. Peut-être que cette amnésie était le signe que le moment de la séparation était venu. 

Ça n'avait que trop duré, même s’il avait besoin d’elle pour accepter son passé et affronter ses futurs combats ; même si elle, son sourire et sa joie de vivre lui étaient devenus indispensables. Il y avait cru, pendant quelques inoubliables moments mais, il devait revenir à la réalité et être pragmatique. Il n’avait rien de bien à lui offrir.

Alors qu’il se tenait immobile devant la porte de Kaori, il retenait sa respiration pour mieux percevoir ce qu’il se passait à l’intérieur. Le calme était revenu. La main de Ryo revint à sa place, le long de son corps. Lentement, il tourna les talons. Tout à coup, il avait besoin d’un verre. Sans doute irait-il passer quelques heures au KabukiCho. Il descendit lourdement les escaliers.

Quelques secondes plus tard, dans sa chambre, Kaori sanglotait de nouveau, sans aucun bruit cette fois, le visage enfoncé dans son oreiller. Oui, elle sanglotait, car Ryo n’était pas entré. 

Ce n’était que dans ses rêves qu’il s’inquiétait pour elle ; ce n’était que dans ses rêves qu’il lui murmurait d'une voix douce que tout allait bien, qu’elle pouvait se rendormir, qu’il veillerait sur elle ; ce n’était que dans ses rêves qu’il l’embrassait, seulement dans ses rêves. 

Non, pas seulement dans ses rêves. 

Tout n’avait pas été qu’un simple rêve. 

Elle avait trouvé le chemin de la vérité. Elle ferma les yeux et cessa peu à peu de pleurer. Elle se rappelait maintenant. De tout. 

Elle se souvenait de la soirée passée avec Ryo avant de partir à l’assaut du yacht de Kaïbara, de leur discussion, de sa douceur ; il l’avait prise dans ses bras et ils s’étaient endormis ensemble, serrés l’un contre l’autre, sa tête blottie sur son épaule à lui. Il lui avait parlé comme à une égale, il l’avait emmenée avec lui au combat, lui avait fait confiance, l’avait traitée en véritable partenaire. Sur le bateau, alors que tout allait s’écrouler, il l’avait embrassée. Oui, ils avaient échangé un baiser. A travers une vitre, certes, mais c’était un baiser quand même. Elle n’avait pas senti ses lèvres sur les siennes, elle n’en connaissait ni le goût ni la chaleur, mais c’était un baiser, un vrai, un aveu, un serment. Il tenait à elle. Il pouvait bien dire tout ce qu’il voulait, il l’aimait. Pourquoi aujourd’hui, faisait-il comme si de rien n’était ? Pourquoi ne pas lui avoir parlé de ce baiser ? Ils auraient pu en discuter après tout, ils vivaient ensemble, ce n’était pas les moments d’intimité qui manquaient. Ce n’était donc qu’un détail pour lui ? 

En rêvant, elle avait retrouvé les souvenirs de cette affreuse journée, des souvenirs horribles, des souvenirs tristes, violents et douloureux. Mais un en particulier demeurerait indéfectiblement dans sa mémoire, un souvenir indélébile, gravé à tout jamais, un qui serait toujours plus précieux que tous les autres : celui d’un baiser, un doux baiser à travers une vitre. 


Laisser un commentaire ?