Indestructibles - tome 1 : Noms et destinées
Chapitre 9 : En privé, chez Egawa Erika
4783 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 20/08/2026 15:42
Keiko était allongée sur le sofa personnel de la patronne du "Sweet Dreams". La tête posée sur les cuisses plantureuses d'Egawa Erika, elle fumait une cigarette, respirant avec délectation l'odeur du tabac et de ses doigts, encore recouverts du parfum de la féminité de sa maîtresse.
Quelques instants plus tôt, leur étreinte avait été fugace, comme à leur habitude. Keiko avait dégrafé l'arrière de la robe d'Erika pour libérer sa fière et lourde poitrine, Erika avait défait la ceinture de Keiko pour la caresser. Elle la savait impatiente et aimait la satisfaire rapidement pour jouir ensuite de toute son attention.
Maintenant, leurs désirs assouvis, les deux femmes partageaient un moment de silence suspendu. Erika, nonchalante, suivait du bout des doigts le dragon tatoué sur le bras droit de Keiko, appréciant le fin dessin des écailles qui se mêlaient à ceux des muscles saillants de la yakuza. Puis, rompant le silence du bureau sombre et étroit, Erika demanda :
— Tu crois que c'est vraiment lui, l'héritier Kusumoto ? Tu as réussi ?
— J'en suis sûre. Il a le médaillon... et puis, il lui ressemble tant.
— A son père ?
— Non, à son grand-père. Monsieur Kusumoto Haneki. C'est frappant.
— A ce point ?
Keiko hocha la tête, sûre d'elle :
— Tu n'as vu qu'une seule photo de lui. C'est normal. De mon côté, je vois son portrait plusieurs fois par jour, sur l'autel des ancêtres. Et puis, même si j'étais très jeune quand je l'ai connu, je n'oublierai jamais. Haneki avait un charisme naturel que son père, Teijo, n'avait pas. Teijo imposait le respect par la crainte et l'autorité, la force de la tradition. Haneki n'avait pas besoin de ça. Et il était beau. Aussi beau que son petit-fils ! conclut Keiko avec un clin-d'œil.
— Ça dépend des goûts... Je croyais que tu ne supportais pas les hommes ! railla Erika en retirant sa main du bras de Keiko.
La yakuza se redressa. Elle connaissait suffisamment sa partenaire pour savoir qu'elle ne pouvait s'empêcher d'être un peu jalouse et possessive, alors qu'elle-même ne se gênait pas pour papillonner dès qu’elle en avait l'occasion :
— Oh Erika, je t'en prie... C'est un gamin. Je lui ai nettoyé le derrière quand il portait encore des couches !
— Je ne pense pas à lui... mais à ce Haneki. Parle-moi un peu de lui. Vous étiez liés ?
— Liés ? Je l'admirais, ça oui. Et je lui étais redevable, il a été bon avec moi.
— Redevable ?
Keiko se leva, remit lentement sa chemise, faisant onduler son dos anguleux et musclé. Le dragon qui s'enroulait autour de son bras droit jusqu'à son épaule disparut sous le tissu de coton blanc.
— Il m'a protégée alors que j'étais perdue. Il m'a offert le gîte, le couvert, sa protection, une éducation. Il a soutenu ma candidature quand j'ai voulu faire partie intégrante de l'organisation.
— Pour passer ta vie à manier le katana et à te battre pour sa famille ? railla Erika. Quelle bonté d'âme !
Keiko enfila sa veste, insensible à l'amertume de sa compagne :
— Au moins, je n'ai pas fini dans la rue ou dans un hôtel de passe. C'était le sort réservé aux filles qui devaient de l'argent à l'organisation, à l'époque. Je préfère de loin la place qui est la mienne aujourd'hui. Je n’en changerai pour rien au monde.
Erika se leva et posa une main douce et délicate sur la joue balafrée de la yakuza. Elle la regarda dans les yeux et demanda dans un murmure :
— Tu le penses vraiment, Keiko ? Tu penses vraiment que tu ne voudrais pas vivre autrement qu'en faisant partie d'une organisation criminelle ?
La yakuza attrapa les doigts d'Erika et les pressa contre sa joue avant de les embrasser :
— Oui. Même si on m'en donnait la possibilité par je ne sais quelle magie, je ne changerais rien à ma destinée. La seule chose que je voudrais changer, c'est ce qu'il s'est passé il y a vingt-sept ans. Et nous sommes en train d'essayer de le faire.
Erika soupira en retirant sa main de celle de Keiko :
— Toujours cette fameuse Azami.
— Oui, Azami, confirma Keiko. Azami et aussi Masato. Je peux changer les choses pour leur fils, Ryoma. Je leur dois bien ça. Ryoma héritera de ce qui lui revient de droit. Grâce à toi. Sans ton idée de publier une photo du médaillon, le gamin ne serait pas revenu au Japon.
— Quand même, insista Erika. Avoir une maison à toi, une famille, tout ça... Ça ne te fait pas envie, vivre une vie normale ?
— C'est quoi une vie normale ? Un mari pénible, infidèle et fainéant dans un appart minuscule avec un ou deux gosses ? Merci, mais non merci. Et à mon âge, c'est un peu foutu !
— Pas forcément. Ça pourrait être autre chose...
— Toi et moi, dans un appart minuscule et à la merci du regard méprisant des autres ? Non. Ça ne serait pas une belle vie, ça.
— Tu n'as pas de regrets ?
— Aucun.
La yakuza déposa un baiser sur la joue d'Erika.
— Parce que si j'avais eu une vie normale comme tu dis, je ne t'aurais pas rencontrée. Ou bien tu ne m'aurais même pas remarquée si on s'était croisées. J'aurais été insignifiante à tes yeux. On n'aurait jamais pu être ensemble.
— Parce qu'on est ensemble ? lança Erika, amère.
Keiko ne répondit pas. Les choses avaient pourtant toujours été claires entre elles. D'habitude, elles se comprenaient. Erika vivait sa vie de son côté, elle pouvait renoncer à tout moment à l'aspect charnel et intime de leur relation. Jamais Keiko ne l'avait forcée à quoi que ce soit. Elle la protégerait en toutes circonstance car le "Sweet Dreams" faisait partie du territoire des Dragons de Feu. Cependant, ces derniers mois, cet équilibre semblait devenir de plus en plus précaire. Erika était à prendre avec des pincettes et rien ne parvenait à la satisfaire. Keiko soupira, elle ne pouvait malheureusement rien lui offrir de plus et elle en était sincèrement navrée.
Pour dissimuler sa contrariété, Erika lui tourna le dos et se dirigea vers son bureau. Elle s'y installa et entreprit de remettre ses bas. Elle savait bien que sa relation avec la yakuza ne pouvait guère être différente de ce qu'elle était maintenant et, en général, cela suffisait à la rendre heureuse à chacune de ses venues. Une jouissance délicieuse et physique, alors qu'elles se cachaient dans son bureau impersonnel, ça semblait peu de choses en apparence et pourtant, cela avait pris beaucoup d'importance pour elle.
Au début de leur relation, Erika s'était simplement laissée faire, c’était presque vingt ans auparavant, alors qu’elle était hôtesse dans un autre bar sous protection du clan, le "Blue Velvet". Elle savait que le propriétaire voulait faire plaisir à ses protecteurs et elle avait été chargée de s'occuper d'un lieutenant des Dragons, alors que tous ignoraient alors qu'il s'agissait en réalité d'une femme, qu'on appelait respectueusement par son titre : Shateigashira Kishi. Quand Erika l'avait découvert, elle n'avait rien laissé paraître, trouvant même que le jeu pourrait être amusant, et, sans hésitation, elle avait donné sa parole de garder son secret. La première fois qu'elles avaient fait l'amour, Erika avait été troublée par cette femme à la fois autoritaire et douce, exigeante et attentionnée, bien plus attentionnée que la plupart de ses amants masculins. Erika pensait que ça ne serait qu'une fois mais, deux semaines plus tard, la Shateigashira Kishi était revenue. Au bout de quelques mois, c'était elle qui se chargeait systématiquement de venir récupérer la cotisation du "Blue Velvet", Erika était le bonus accordé par le patron et Erika n'y voyait aucun inconvénient, bien au contraire.
Au bout d'un an ou deux, Erika avait aimé ça, certainement plus qu'elle n'aurait dû. Coucher avec une femme était déjà très mal vu, Erika aurait certainement perdu la considération de ses amis, sa famille ne lui aurait plus adressé la parole si cela venait à se savoir. En plus, c'était une yakuza... une femme violente... une paria... Ce qui rendait leur relation encore plus condamnable, vouée à l'échec... En effet, tout le monde savait, dans son métier, qu'avoir une relation suivie avec un membre de clan était dangereux. On devenait une cible potentielle, on approchait de très près la violence de ce milieu, on apprenait des choses qu'on n’aurait jamais dû savoir, on risquait d'être, un jour ou l'autre, une victime collatérale. Si quelqu'un découvrait ce qui les liait toutes les deux, membres du clan des Dragons de Feu ou ennemis, elles seraient toutes les deux en danger de mort. Malgré cela, Erika n'avait pu se résoudre à mettre un terme à ces entrevues clandestines. Elle aurait pu, Keiko l'aurait accepté, elle qui ne manquait jamais de le préciser. Cependant, l'attirance, le plaisir, la curiosité avaient été plus forts que la crainte et, peu à peu, les sentiments avaient pris plus de place.
Grâce à Keiko, Erika avait pu obtenir un prêt avantageux auprès de l'Oyabun des Dragons de Feu ; elle avait ouvert sa propre affaire, le "Sweet Dreams", en complétant avec ses économies. Depuis, tallait plutôt bien pour Erika, elle gagnait rondement sa vie. Elle habitait un joli appartement moderne, sa maîtresse lui laissait sa liberté, son affaire avait bonne réputation : alcools, hôtesses, services étaient toujours d'une qualité irréprochable. S'il n'attirait pas non plus des personnages éminents ou de grands politiques, le "Sweet Dreams" avait séduit une clientèle fidèle et sérieuse.
Cette situation satisfaisait Erika. Enfin presque... Ces derniers temps, ça devenait plus compliqué. La lassitude de sa vie, l'ennui de ses liaisons masculines épisodiques, les efforts constants pour maintenir la réputation de son affaire... Et les choses étaient en train de changer, elle le sentait. L'équilibre des forces en présence était en train de se modifier et le "Sweet Dreams" n'était peut-être pas dans le meilleur camp.
Il était sans doute temps pour elle de passer à autre chose, elle le sentait. Elle avait envie de changement, et comme les visites de Keiko rimaient toujours avec plaisir, elle les aurait volontiers prolongées. Peut-être même envisageait-elle un nouveau départ, loin de Tokyo, loin du Japon ? L'idée lui avait parfois caressé l'esprit mais Erika n'avait même pas vraiment l'ombre d'un projet, juste un petit bout de rêve qui sommeillait au fond de son cœur. Trop tôt pour en parler, trop tôt pour y inclure Keiko qui ne semblait pas du tout prête à entendre ce genre de choses. Cette dernière avait un autre projet en cours, un projet en rapport avec le clan et “son” Azami. Les Kusumoto passeraient toujours en premier, ce n'était pas un secret. Comme tous les yakuzas, l’allégeance de Keiko allait à son Oyabun en priorité. Le reste venait après, bien après.
Erika ouvrit un tiroir et en tira une bouteille de cognac. Elle y gardait toujours quelques alcools d'importation de première qualité sous clé. Elle proposa un verre à sa partenaire d'un regard mais celle-ci secoua négativement la tête. Keiko préférait le saké. Erika se servit, en avala une gorgée avant de prononcer :
— Je répète ma question : sommes-nous ensemble ?
Keiko soupira discrètement et tenta de calmer la situation :
— Tu sais bien que...
— Je voulais juste dire que si on était dans une vie normale, on aurait la possibilité de passer une soirée normale, l'interrompit sèchement Erika. Je ne pense pas à une existence lambda et chiante à mourir mais juste une ou deux soirées normales, ensemble.
— Une soirée normale ? Toi et moi ?
— Oh, je sais bien ce que tu vas me dire. De toute façon, nous ne pourrions rien faire comme un couple, nous n'en sommes pas un. Ça ne se fait pas. Pas ici, pas dans ce pays. Mais on pourrait....
Elle soupira, avala une gorgée, visiblement troublée, le regard soudain brillant :
— On pourrait...
Keiko la regarda, interloquée par l'émotion qu'elle percevait chez son amante qui continua, les larmes aux yeux et la voix soudain éraillée :
— On pourrait prendre le temps de dîner ensemble. On pourrait se retrouver pour parler de tout et de rien et pas de toutes ces... ces affaires qui nous lient.
Keiko s'approcha d'elle, s'assit sur un coin du bureau et lui prit le verre des mains pendant qu'Erika poursuivait :
— Ça n'a rien à voir avec le fait que nous soyons deux femmes. Presque personne ne sait qui tu es. C'est... plus compliqué que ça. J'aimerais... Enfin... On pourrait aussi passer plus d'une heure ensemble ? Et faire l'amour ailleurs que sur ce canapé ? Ne pas devoir faire attention à ne pas faire trop de bruit, à ne pas rester trop longtemps en tête à tête pour ne pas éveiller les soupçons...
— Il est très bien ce canapé. Et peu importe où on est.
La yakuza tenta de prendre Erika dans ses bras mais cette dernière se dégagea :
— Tu ne comprends donc pas !?
— Si.
Leur regard se croisèrent. Keiko restait déterminée et rationnelle :
— Je comprends que tu te sentes frustrée et délaissée. J'aimerais tant pouvoir t'offrir ce que tu demandes mais...
Ce fut Erika qui poursuivit à sa place dans un soupir amer :
— Mais les choses sont ainsi, n'est-ce pas ? À prendre ou à laisser ?
Keiko tendit la main vers elle pour la prendre dans ses bras mais Erika recula son siège :
— Je ne peux pas partager "une vie normale" avec toi, expliqua la yakuza. Mais je comprends que tu en aies envie. Je te l'ai déjà dit : tu es libre. Je ne m'offusquerais pas si tu... si tu... enfin bref. Tu bénéficierais encore de notre protection. Je tiens trop à toi pour...
Keiko garda ses mots en suspens et se leva, lui tournant le dos. Résignée, Erika se contenta alors de murmurer tristement :
— Nous sommes destinées à rester telles que nous sommes. Des clandestines...
— C'est mieux, en effet.
Erika haussa les épaules mais ne répondit pas. Elle préféra baisser les yeux pour dissimuler son trouble.
— C'est mieux ainsi, insista Keiko. Pour notre tranquillité, pour ma légitimité en tant que chef, pour ta sécurité et pour celle de tes filles.
— Keiko... arrête, s'il-te-plait ! répliqua la femme d'affaires d'un ton autoritaire. Tu sais bien que je ne demande pas une relation officielle ou quelque chose de ce genre. Je voudrais juste un dîner. Toi et moi. Sans tes sbires qui nous surveillent tout le temps. Et une nuit ensemble. Toute une nuit. Dans un lit. Et avec petit déjeuner. C'est quand même pas la mer à boire !
Devant la détermination d'Erika, Keiko céda et sourit :
— Je te promets que je vais y réfléchir.
Erika lui jeta un œil interrogatif. Surprise, elle ne savait pas si elle pouvait y croire. Keiko ne lui avait cependant jamais menti. Convaincue, Erika lui rendit son sourire et vint l'embrasser :
— Merci.
— Mais dis-moi... Je croyais que tu préférais les hommes ? Ce n'est pas ce que tu m'as dit la première fois ? la taquina Keiko tout en enfilant sa veste.
— C'était il y a presque vingt ans, Keiko.
— Autant ?
— Et oui... Les goûts changent.
— Pas les miens.
— Tu sais, les hommes ne me regardent plus. Je ne suis plus toute jeune, je ne plais plus autant... minauda-t-elle en enlaçant sa maîtresse.
— Je suis donc la solution de secours ?
Erika rit de ce rire tendre et chaleureux qui avait immédiatement touché le cœur de Keiko. La yakuza se laissa faire pendant que les doigts manucurés de rouge passèrent les boutons encore ouverts de sa chemise, caressant sa poitrine bandée.
— Tu veux bien me promettre une chose ? murmura Erika. Tu retireras cette horreur quand on passera la nuit ensemble, n'est-ce pas ?
Keiko éloigna délicatement les doigts investigateurs de sa protection :
— Tu ne renonces donc jamais ?
— Jamais... C'est tellement dommage que je ne puisse pas en profiter.
— Il n'y a pas grand-chose, tu sais, plaisanta Keiko. Je ne suis pas aussi bien pourvue que toi en ce domaine.
Elle caressa délicatement la nuque de sa maîtresse, la rondeur de son épaule, puis revint pour suivre la frontière entre la peau dénudée de son décolleté et le tissu de l'élégante robe noire. Sa main, fine et habile, se glissa dans le tissu et empauma délicatement un sein. Pendant ce temps, ses lèvres effleuraient le cou diaphane et palpitant, provoquant un soupir de plaisir.
— Keiko...
— Oui. Qu'y a-t-il ? s'enquit faussement Keiko tout passant sa main libre vers la fente de la jupe pour caresser la cuisse charnue et délicatement protégée d'un bas en soie.
— Ohhh, Keiko... On n'a plus le temps.
— On a toujours le temps. Je te promets d'être plus efficace que jamais.
Keiko l'embrassa à pleine bouche, goûtant encore pendant quelques secondes le goût du bonheur dans le secret des quatre murs de ce bureau. La réalité allait bientôt reprendre ses droits. Elles le savaient toutes les deux. Le temps avait toujours joué contre elles. La main de Keiko remonta un peu plus entre ses cuisses puis suspendit son vol quand Erika murmura :
— Keiko... il faut que je... que je te parle de quelque chose. C'est... C'est important.
La yakuza s'écarta, embrassa Erika sur la joue et entreprit de refaire sa cravate.
— De quoi s'agit-il ?
— Serait-il possible de revoir le montant de ma cotisation ?
— Tu as déjà un prix plus que correct, tu sais, répondit sobrement la Shateigashira.
— Apparemment, je ne paie pas assez cher. Des hommes sont venus plusieurs fois, ces derniers temps. Ils ne cessent d'augmenter le prix de votre protection.
Keiko se figea :
— Je te demande pardon ?
— Oui, ils m'ont demandé une taxe supplémentaire. Pour protéger les clients renommés qui viennent ici et éloigner d'éventuels journalistes. J'ai eu beau leur expliquer que personne d'important ne venait ici, ils ne voulaient rien savoir. Enfin, tu comprends ? Je peux payer en plus de manière ponctuelle, OK, mais ils passent toutes les semaines. C'est trop. A ce rythme, je ne pourrai pas tenir les échéances.
Keiko ne répondit pas, gardant les mâchoires serrées et fixant Erika qui continua à se justifier :
— Entre les alcools importés et les whiskies vieillis, les salaires et les commissions des filles, je ne me sors même plus un salaire correct. Je ne peux pas diminuer mes dépenses parce que je ne peux pas attirer une clientèle riche et régulière avec du saké de second choix ou du whisky de contrebande, tu comprends ? En plus, les bonnes hôtesses méritent leurs primes, c'est ce qui les fait rester chez moi. Ca et le fait que je les traite bien. Mais, si la situation perdure, je ne...
— Qui est venu ?
— Un de tes hommes.
— Lequel ?
— Il a dit qu'il travaillait pour les Dragons de Feu.
— Et tu n'as pas demandé de preuves ?
— Il m'a montré son tatouage. Un dragon sur le pectoral droit.
Keiko resta silencieuse un instant, puis s'adressa à la patronne du "Sweet Dreams" d'un ton sec et dur :
— Préviens-moi dès qu'il revient. Immédiatement, compris ? Je laisserai un de mes hommes de confiance en surveillance en permanence.
— Oh... ce n'est peut-être pas...
— Je sais que tu n'aimes pas qu'on te traîne dans les pattes mais je ne négocierai pas sur ça, ma belle. Il se fera discret. Je veux savoir qui est ce type qui vole l'argent de mon clan et le tien.
Erika hocha la tête. Keiko se détourna et sortit du bureau. Erika attendit quelques instants avant de lui emboîter le pas. La parenthèse idyllique venait de se refermer brutalement. Elle se concentra pour ne pas observer Keiko plus que les autres clients alors qu'elle regagnait sa table où le nouveau Kusumoto l'attendait. Peu à peu, Erika redevenait Madame Egawa, la patronne du "Sweet Dreams", celle qui vérifiait sans cesse que tout le monde accomplissait sa tâche à la perfection et que chaque chose était à sa place.
En sortant du bureau de la propriétaire du bar, Keiko revint vers Ryo de son pas habituel, souple, délié et décidé. Droite comme la justice, elle s'assit sur le sofa pour se servir du saké d'une main imperceptiblement tremblante, avant que la jeune hôtesse en robe verte à paillettes ait eu le temps de faire quoique ce soit. Elle faisait tout pour ne rien laisser paraître mais sa nervosité n'échappa pas au regard perspicace de Ryo.
— Quelque chose ne va pas ? s'enquit-il.
La Shateigashira avala son verre en deux grandes gorgées et le reposa brusquement sur la table. Elle ne lui répondit que quand elle eut une cigarette allumée en bouche :
— Les affaires...
Ryo se pencha vers elle, curieux de savoir ce qu'il s'était tramé dans le bureau de la patronne, même s'il en avait déjà une vague idée :
— Dites-m'en plus.
Elle se retourna prestement et d'un geste, congédia les trois sbires qui se tenaient toujours en faction derrière eux :
— Allez boire un verre en face.
Sans hésiter, les hommes s'inclinèrent et s'en allèrent. Ryo soupira de satisfaction mais ne put s'empêcher de les envier : eux, ils allaient pouvoir s'amuser un peu, alors que lui, se trouvait encore collé à son canapé. Mais c'était pour la bonne cause... Enfin, il l'espérait !
Quand ils furent seuls, Keiko expliqua à Ryo, à voix basse :
— Il semblerait qu'un de nos hommes est en train de nous la faire à l'envers et vienne prendre sa part ici en douce. Et surtout avec de faux prétextes.
— C'est possible ça ?
— Il faut croire. Madame Egawa est une protégée des Dragons de Feu depuis de nombreuses années. Elle n'a aucune raison de mentir. Je la crois quand elle dit qu'un membre de l'organisation vient exiger une redevance supplémentaire.
— Quelqu'un qui veut vous court-circuiter et passer outre la hiérarchie en se taillant une part dans les bénéfices ?
— Je le pense. Je me dois de régler cette affaire au plus vite. Surtout que le type a précisé que certains clients nécessiteraient plus de protection. Ça peut être aussi une menace envers l’un d'eux. Nous n'avons aucun intérêt à ce que les clients de nos protégés se fassent agresser.
— Méfiez-vous, glissa Ryo en jetant un œil à la patronne du bar qui donnait des instructions à une jeune femme en robe noire. Ce type pourrait aussi s'en prendre à elle personnellement.
— J'ai déjà promis à Madame Egawa que je posterai un homme en surveillance ici, histoire de coincer ce traître la main dans le sac et ensuite...
Keiko écrasa rageusement sa cigarette dans le cendrier, esquissant ainsi ce qui se passerait pour le type en question
— Faites attention à ne pas en faire une affaire trop personnelle, ajouta Ryo à voix basse. Ce n'est peut-être pas juste un jeune yakuza qui veut se faire de l'argent de poche supplémentaire. On cherche peut-être à vous déstabiliser, à mettre en évidence votre point faible qui ferait de grosses vagues soit dit en passant, surtout si on connaît votre véritable identité. Ça peut aussi être une façon de vous faire savoir que certains de vos secrets sont découverts.
Keiko se figea :
— Que voulez-vous dire ?
— Je dis que je devine ce qui vous lie, toutes les deux. Si c'est ce qu'on cherche à révéler au grand jour, vous allez devoir la jouer fine. Évitez donc de sortir de vos gonds.
Keiko resta muette et dévisagea Ryo, cherchant à comprendre ses intentions. Il se pencha alors vers elle :
— Vous savez, je ne suis pas un gamin de dix-huit ans prépubère. Moi, vous ne me bernez pas. Ce n'est pas tellement le temps que vous avez passé dans son bureau qui m'a mis la puce à l'oreille mais la façon dont vous observez tous ceux qui s'approchent d'elle. Et aussi... vous sentez son parfum.
La yakuza le dévisagea, silencieuse, cherchant à sonder le jeune homme mais elle ne desserra toujours pas les dents :
— Ne vous inquiétez pas, j'emporterai cette information dans ma tombe. Je suppose que c'est de ça dont vous parliez quand vous m'avez dit que vous ne valiez pas mieux que ma mère quand elle dissimulait sa relation avec mon père.
Keiko devint blême. Elle soupira et finit par lâcher à voix basse :
— Il ne s'agissait pas d'Erika. Mais j'aimais fréquenter une certaine dame du KabukiCho à l'époque. Seule Azami le savait. C'était il y a longtemps maintenant et je préfère rester... discrète sur mes… relations.
— Je comprends. Mais cette fois, on vous menace directement.
Keiko soupira :
— Peut-être. Peut-être pas. C'est possible que ce soit juste un traître qui a des dettes et se sert dans la caisse, ou un gars qui veut se faire bien voir en ramenant plus d'argent. Ou un qui me menace en effet... Mais nous parlerons de cela plus tard. Regardez.
Elle désigna du menton le hall d'entrée où venait de paraître un homme d'une soixantaine d'années, les tempes grisonnantes devant lequel Madame Egawa et son équipe s'inclinaient maintenant avec respect. Son costume bleu sombre était plus strict qu'élégant et soulignait que sa carrure avait été autrefois athlétique. Son regard, cerné de grandes lunettes à montures noires, parcourut rapidement la salle. Mais Ryo remarqua bien qu'il savait déjà où aller, il ne cherchait pas quelqu'un du regard, il s'assurait que tout était en ordre. Ryo pensa tout d'abord à un pro mais se ravisa bien vite. Il venait de le reconnaître. Ryo avait mis un peu de temps à se rappeler ses traits mais, force était de constater que la photo en noir et blanc du Los Angeles Daily News ne rendait pas vraiment justice à l'homme en costume bleu qui avait nettement plus de prestance que sur le cliché un peu flou.
Ryo se tourna vers Keiko, un peu inquiet :
— On devrait peut-être s'en aller discrètement, non ?
— Certainement pas, répliqua-t-elle en souriant. C'est lui que j'espérais croiser ce soir pour vous le présenter.
Ryo sursauta :
— Quoi ? Vous déconnez là ?
Elle se contenta de regarder le jeune homme, avec toujours son fin sourire narquois qui plissait légèrement sa cicatrice pendant que l'homme en costume bleu se dirigeait vers eux en quelques grandes enjambées confiantes. Il connaissait visiblement bien les lieux ainsi que Keiko, à qui il souriait de loin. Ryo écarta un peu le pan gauche de son blouson, prêt à dégainer son arme si nécessaire. Keiko quant à elle se leva et quand l'homme arriva à sa hauteur, elle lui tendit la main, ignorant ouvertement le protocole de la politesse nipponne :
— Monsieur, j'espérais que vous viendriez ce soir.
— Moi aussi, répondit l'homme en lui serrant la main en retour. Je suppose que je peux me joindre à vous, Shateigashira Kishi ?
Keiko lui présenta le sofa vide où il s'assit confortablement sans quitter Ryo des yeux. La yakuza le lui présenta :
— Je vous présente le fi...
— Le fils d’Azami et de Makimura, la coupa l'homme en le dévisageant à travers ses lunettes.
Devant l'air étonné de Keiko, l'homme ajouta d'un air qui se voulait énigmatique :
— J'ai mes sources, moi aussi, Shateigashira Kishi, et je sais que l'héritier Kusumoto est de retour. C'est pour cela que je suis ici ce soir, j'espérais vous trouver là, ma chère. Je suis heureux de le voir en chair et en os.
Puis l'homme observa à nouveau Ryo qui, nerveux, ne savait pas s'il était bêtement tombé dans un piège grossier. Le type lui tendit alors la main, et se présenta, confirmant ce que le tueur professionnel savait déjà :
— Nogami Fumimaro, Préfet de la police de Tokyo. Ravi de vous rencontrer enfin, Monsieur Kusumoto Ryoma.