Indestructibles - tome 1 : Noms et destinées
Chapitre 4 : A huit mille huit cent kilomètres
4767 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 04/06/2026 17:29
Quand Ryo sortit du café, la pluie avait cessé. Seule une bruine légère et aérienne volait encore, comme des parcelles de nuages emportées par la brise nocturne. La nuit était déjà tombée par cette soirée d'hiver sur la côte Ouest et la fraîcheur de l'air s'infiltrait insidieusement dans le blouson humide du tueur à gages. Il roula des épaules pour se réchauffer puis alluma une cigarette tout en regardant, en face de lui, le building éclairé de petits carrés jaunes. L'alternance avec les fenêtres sombres des bureaux éteints créait une sorte de damier aléatoire fascinant. Ryo se demanda dans quelle case il aurait pu apercevoir encore une fois la jolie journaliste déterminée.
En effet, Sayuri avait traversé le boulevard depuis un petit moment, laissant Ryo savourer son quatrième café. Elle était retournée à sa machine à traitement de texte pour mettre en forme un article sur l'inauguration d'une exposition temporaire d'un quelconque Musée, et qu'elle devait rendre pour l'édition du lendemain matin. Elle avait oublié derrière elle son parapluie rouge que Ryo avait observé pendant quelques instants, se demandant s'il devait le lui rendre ou le garder en souvenir... Après tout, un parapluie, ça pouvait toujours servir.
Il entendit des pas familiers sur sa droite et Mick Angel fit son apparition. Il avait abandonné son uniforme de serveur, polo blanc et pantalon vert foncé, pour retrouver son éternel costume trois pièces, chemise amidonnée et cravate en soie.
— Tu as obtenu ce que tu voulais ? demanda-t-il avant de s'allumer une cigarette lui aussi.
— Ouais, c'était pas mal.
Le visage de Mick se para d'un sourire sincère :
— Oh... Alors, ça veut dire que... ?
Ryo, pudique, se détourna, haussa les épaules et se mit en route, clope au bec et parapluie sous le bras.
— J’ai sans doute trouvé ma famille, oui.
Mick lui emboita le pas et lui lança une grande tape amicale dans le dos :
— Ça c'est une grande nouvelle !
— Je crois qu'on peut dire ça comme ça.
— Bah, cache ta joie, mon vieux !
Comme Ryo restait silencieux, marchant à son rythme habituel, les mains enfoncées dans les poches de son blouson, Mick respecta son silence. Lui, qui avait perdu sa famille depuis longtemps, ne parvenait pas à s'imaginer la tempête qui devait ravager les pensées de son partenaire. Il choisit alors de changer de sujet :
— Alors, qu'est-ce que je t'avais dit ? Elle préfère les mecs comme moi !
— Qu'est-ce qui te fait dire ça ?
— Elle m'a maté les fesses quand je suis reparti.
— Tu rêves ! N'importe quoi !
— Allez, te vexe pas, mon pote, dit Mick en éclatant de rire. Tu as essayé de la draguer, mais tu t'es lourdé.
— J'ai son numéro perso, je ne me suis absolument pas lourdé. Et je croyais que tu te méfiais des journalistes, toi ?
— Pour une nana comme ça, je veux bien prendre le risque, j’vais t’dire. Et puis, pas lourdé, pas lourdé… Ce que je vois, c’est que tu n’as pas de rendez-vous ! Et ce sont mes fesses qu'elle a reluquées. Pas les tiennes ! Mais, t'inquiète, mon vieux, c'est des choses qui arrivent ! Pas à moi, cela dit...
— J'avais quelque chose de plus important en vue.
— Quoi de plus important qu'un rencard avec une fille roulée comme elle ? Je suis certain que moi, j'aurais réussi à l'inviter à dîner. Minimum…
Ryo haussa les épaules :
— Elle n'était pas réceptive. Je l'attraperai plus tard, j't'en fiche mon billet. Je vais lui offrir le scoop dont elle rêve depuis toujours et elle me tombera dans les bras pour me remercier !
— On verra ça... Mais attends, quel scoop ? De quoi tu parles ?
— En échange de ses informations, je lui ai promis de lui raconter mon arrivée dans le clan. Le tout en exclusivité.
Mik tiqua :
— C'est pas dangereux, ça ? T'imagine si elle balance ce qu'elle sait aux flics ?
— Balancer quoi ? Qu'un type appelé Ryo lui a montré un médaillon en or ? La belle affaire ! Elle ne sait rien de plus. Je ne lui ai parlé ni de toi, ni du Doc ou de Shin. Encore moins de nos activités. Elle n'a rien d'intéressant à raconter aux flics.
Mick ne répondit pas mais afficha ostensiblement ses doutes. Ryo poursuivit :
— Mademoiselle Tachiki a l'air d'être une journaliste sérieuse. Je pense qu'elle est capable de protéger ses sources.
— Si tu le dis. Personnellement, je ne fais pas confiance aux journalistes.
Ryo soupira :
— Je sais. Mais c'était le moyen le plus rapide d'obtenir un contact neutre avec le clan Kusumoto. Comme la photo du médaillon qu'elle a publiée est fiable, je pense que je peux y aller sans trop de risque. Donc, en échange de ça, je lui ai promis de tout lui raconter quand je serai dans la place.
— Je ne comprends pas pourquoi tu as passé un tel accord, sérieusement.
— Qui dit que je tiendrai parole ?
— Mouais... N'empêche, je pense que c'était vraiment plus simple de la faire parler en lui fichant un peu la trouille. L'attendre à la sortie de son boulot, la nuit, lui coller un revolver entre les côtes et hop, ça suffisait pour obtenir la même chose gratis.
— Je n'aime pas maltraiter les femmes. D'ailleurs, ça m'étonne que tu me proposes ce genre de solution. Ce n'est pas ton genre.
— Ouais. Mais parfois, il vaut mieux ne pas prendre de risque inutile. Tu te serais beaucoup moins exposé en lui ordonnant de la fermer, affirma Mick avant de demander : Tu vas te casser là-bas, n'est-ce pas ?
Ryo hocha la tête. Ça faisait quelque temps que son père et lui avaient discuté de l'éventualité de partir au Japon, retrouver chacun leurs racines et leur pays d'origine. Cependant, le père et le fils concluaient toujours leurs conversations en soulignant que parcourir plus de huit mille kilomètres sans papier d'identité, en étant recherchés par les forces de l'ordre et en ayant la phobie de prendre l'avion pour Ryo, ça devenait très compliqué. L'idée n'avait donc jamais dépassé le stade de la simple ébauche, sans qu'ils la partagent avec leurs deux autres acolytes.
Cependant aujourd'hui, l'affaire du médaillon et cette potentielle famille retrouvée rebattaient les cartes. Même si, Ryo devait bien l'admettre, il n'avait pas imaginé que ses parents biologiques puissent être des malfaiteurs. Au moins, il n'aurait pas honte à expliquer quel était son métier, ça avait un certain avantage. Comme Mick attendait toujours la réponse à sa question, Ryo finit par répliquer :
— Oui, je pense que je vais partir. Je ne sais pas encore comment, mais oui. Et comme j'ai l'impression que la jolie miss reporter pourra encore m'être utile, surveille-la.
— Tu préfères pas plutôt que je lui suggère de la fermer ?
— Non.
— Pfff, t'es taré mon vieux. Ça te met en danger.
—Peut-être. Mais on ne touche pas aux femmes.
Soudain, le visage de Mick se fendit d'un énorme sourire grivois :
— Ah siii, moi, j'adore les toucher !
Ryo sourit à son tour, arborant un air tout aussi niais :
— On se boit un verre ?
— Hahahahaha ! Avec plaisir ! Allons fêter ça !!! On va au Sunset Club ?
Ryo poussa Mick du coude :
— Je te parie que ce soir, j'emballe plus que toi !
— Dans tes rêves, le Jap', dans tes rêves ! C'est moi le roi du dance-floor ! se vanta le grand blond en esquissant un petit pas de danse déhanché. Et mais ? Oh, non !!! Il se remet à flotter, c'est pas vrai... Ouvre donc ton parapluie, mec !
Le lendemain matin, Mick et Ryo se réveillèrent dans la chambre de leur motel, la bouche pâteuse et l'estomac retourné. Ils avaient tous les deux dormi par terre, Shin et Le Doc n'ayant bien évidemment pas accepté de faire de la place à deux ivrognes de retour de sortie.
Quand ils furent passés sous la douche froide, eurent repris leurs esprits, et avalé trois cafés sous les regards inquisiteurs du Doc et de Shin, Ryo exposa le résultat de son entrevue avec la jolie journaliste.
— Pour que le Dragon renaisse, il faut pêcher des carpes avec un médaillon, pouffa Le Doc. Oh bah, c'est subtil, tiens !
— En effet, ce n'était pas subtil mais la fille est venue donc c'est l'essentiel.
— Elle est jolie ?
— Mouais... fit Ryo blasé. Ça dépend des goûts.
— Tu rigoles ! s'indigna Mick. C'est une bombe ! Il boude parce que c'est moi qu'elle a maté !
— Ah oui ? Raconte un peu, s'enquit Le Doc très intéressé par le sujet.
— Une superbe rousse, poursuivit l’Américain.
— Rousse ? Ah oui ? Je l'imaginais très brune, comme toutes les Japonaises.
— C'est très léger, de beaux reflets auburn foncé... et des jambes très très...
Shin interrompit la conversation enjouée en se raclant bruyamment la gorge et le silence se fit. Mick et Le Doc échangèrent un regard amusé et Ryo reprit. Il leur raconta comment Mademoiselle Tachiki était parvenue à reconstituer le médaillon de l'héritier Kusumoto.
Sa source au sein du clan lui avait fait parvenir une copie d'un ancien cliché familial. Ensuite, la journaliste s'était rendue à Washington pour rencontrer un technicien en images informatiques qui avait réussi à restaurer la photo concernée et à zoomer sur l’élément recherché. De retour à Los Angeles, elle avait sollicité un dessinateur, un tatoueur spécialiste des motifs asiatiques qui avait reconstitué le médaillon, inventant les parties manquantes ou imprécises.
Son rédacteur en chef avait hésité à publier cette reconstitution. Pour lui, tout ça ne relevait que de on-dit, des miettes de mauvaise légende urbaine nippone ; pas de quoi fouetter un chat en somme. Sayuri avait insisté : une disparition inexpliquée, des destins brisés, une femme Oyabun, ça, c'était des éléments romanesques qui donnaient envie aux lecteurs de s'intéresser à des sujets d'actualité. De plus, l'arrivée de la mafia japonaise sur le sol américain était un véritable sujet de fond qu'elle espérait réussir à couvrir dans les prochains temps.
Ce qu'elle n'avait pas révélé à son chef, c'est que sa source elle-même avait demandé cette publication en échange de quoi, elle témoignerait anonymement dans un éventuel reportage de la jeune journaliste. En fait, cette personne restait persuadée que l'héritier était encore en vie :
— Et bah, on peut dire qu'elle ne s'est pas trompée ! intervint Le Doc.
— Ouais, et comme Mademoiselle Tachiki a débusqué l'héritier, son contact au sein des Dragons va lui devoir un service supplémentaire en retour, commenta Shin. C'est donnant-donnant dans le milieu. Pour les yakuzas dignes de ce nom, c'est une question d'honneur.
— Oui, et ce service sera de nous faciliter l'arrivée au Japon, confirma Ryo.
— Comment ?
— J'imagine que les douanes japonaises sont similaires aux douanes américaines : corruptibles. J'ai demandé à Sayuri qu'elle leur annonce qu'elle m'a retrouvé et que je veux revenir au Japon. Comme je souhaite rester discret vis-à-vis des autorités américaines et donc ne pas demander de visa, histoire de ne pas attirer l'attention sur eux, elle sera chargée de demander au clan Kusumoto de graisser quelques pattes pour qu'on puisse passer sans encombre. Évidemment, le passage par un aéroport serait trop risqué, les douaniers sont trop nombreux. A moins qu'on puisse voyager en avion privé ? Ça limiterait les risques mais ça, je ne vois pas comment faire. Il faut donc trouver une autre option.
Shin sourit, comprenant que Ryo ne disait pas toute la vérité devant ses deux autres compagnons. Comme le guérillero avait trouvé le petit garçon vingt-trois ans plus tôt à proximité d'une carcasse d'avion, il ne s'était jamais vraiment étonné que, plus tard, Ryo refuse de voler. Shin ne dévoila rien et se contenta d'approuver :
— Je le pense aussi. C'est pour ça que j'ai trouvé un contact au port.
Ryo regarda son père d'un air étonné mais ne dit rien. Il avait l'habitude d'être sur la même longueur d'onde que Shin mais le fait qu'il ait anticipé son envie de retourner au Japon le surprenait... ou plutôt le touchait. Oui, cette attention le réjouissait mais il ne montra rien. Shin évita son regard et poursuivit :
— Nous serons simples matelots, chargés de la maintenance mécanique en salle des machines. Rien de luxueux ou agréable, mais c'est un endroit où les douaniers ne regardent pas tellement l'authenticité des papiers d'identité des travailleurs, expliqua Shin avant de se tourner vers son partenaire américain : C'est là que tu entres en jeu, Mick. Peux-tu nous fournir de faux papiers ?
— Yes, sir. Je peux faire ça pour vous. Mais il faudra compter une bonne semaine et mille dollars pièce.
— Trois jours, coupa Shin.
Mick écarquilla les yeux :
— Heuuu, ça me parait serré.
— Trois jours. On peut doubler le prix si nécessaire. Le White Star largue les amarres dans trois jours. Il nous faut des papiers à ce moment-là. Sans ça, le Capitaine refuse de nous prendre à bord. Il craint les contrôles mais il ne fait pas passer d'entretien d'embauche, si tu vois ce que je veux dire, et surtout, il ne fait aucune escale avant Tokyo. Donc, on limite les risques aux douanes. C'est l'occasion parfaite.
— Okéééé... J'y vais tout de suite, accepta Mick en se levant pour enfiler sa veste un peu froissée de la veille. Je connais un gars qui bosse vite. Je passe commande pour qui et pour quoi ?
— Passeports pour Ryo et moi, répondit Shin avant de marquer un temps d'arrêt. Mick ? Le Doc ? Est-ce que vous voulez vous joindre à nous ? Sachez qu'il n'y a aucune obligation.
— J'en suis, répondit Le Doc du tac au tac. Ça fait un moment que j'y réfléchis et rien ne me retient ici. J'ai bien envie de retourner au pays moi aussi.
Les regards se posèrent sur Mick.
— Ne le prenez pas mal, les gars, mais je ne voyage qu'en première classe, et sur American Airlines, répondit-il faussement goguenard mais un peu gêné. J'adore les hôtesses, elles sont si sexy !
Plus sérieusement, il ajouta :
— Ce n'est pas ma place là-bas. Je suis le Numéro Un des USA, je reste aux USA. C'est mon job.
— Pas de souci, l'Américain, on comprend, commenta sobrement Shin.
Mick hocha la tête puis se tourna vers Ryo :
— Au fait, tu m’as dit que ta journaliste voulait aller enquêter à Tokyo, sur un truc perso. C'est quoi ?
Ryo se redressa, alluma une cigarette avant de répondre :
— Sayuri ne sait rien de son père. Elle n'avait que sa mère ici qui a toujours refusé de parler de lui, de son passé, de sa famille ou de sa vie au Japon. Alors, quand sa mère est morte il y a quelques mois, Sayuri a commencé à faire des recherches sur son paternel. Apparemment, c'était un yakuza, un membre d'un clan concurrent à celui des Dragons de Feu dont j'ai oublié le nom. Elle veut en savoir plus, seulement certaines archives et documents ne sont pas accessibles au grand public... sauf peut-être avec une carte de presse et en ayant un grand article de fond à écrire sur la pègre japonaise.
Mick siffla d'admiration :
— Et beh, elle a pas froid aux yeux, la jolie rouquine ! Elle va s'attirer des ennuis à farfouiller dans ce genre de sujets.
— Oui, je le pense aussi. J'aimerais bien que tu gardes un œil sur elle, que tu te renseignes sur ce qu'elle fait de temps en temps.
— J'te l'ai dit hier, tu peux compter sur moi pour garder les yeux sur elle ! répondit Mick, grand sourire grivois aux lèvres. Mais méfie-toi quand-même.
Ryo se renfrogna :
— Ouais, bah t'imagine pas des trucs. Elle a un sacré caractère et elle est déterminée.
— La détermination ne pèse pas lourd face aux clans, intervint Shin. Elle a mis un pied dans l'engrenage, peut-être sans le vouloir vraiment mais ça peut devenir dangereux. D'après ce qu'on m'a raconté des clans yakuzas quand j'étais gosse avant de quitter le Japon, ils ne font pas dans la délicatesse. La vie d'une personne non membre, une femme qui plus est, ne vaut pas grand-chose à leurs yeux.
— L'Oyabun des Dragons de Feu, ce n'est pas une femme ? La grand-mère de Ryo ? interrogea Le Doc.
— Si. Je suppose qu’elle est parvenue à se faire respecter malgré ça.
Le Doc sourit, admiratif :
— Ça doit être une sacrée bonne femme. J'ai hâte de la rencontrer.
Ses trois compagnons échangèrent un regard entendu en souriant puis Mick sortit pour aller rendre visite à ses contacts faussaires qu'il connaissait bien.
Treize jours plus tard, Shin, Ryo et Le Doc foulaient le sol japonais. Tout s'était passé comme prévu. Les papiers fournis par Mick avaient été largement suffisants pour leur permettre de passer les contrôles douaniers au départ et à l'arrivée. Il faut dire qu'ils avaient été plutôt expéditifs, surtout à Tokyo. Les dix jours de traversée leur avaient paru longs, très longs mais, malgré le confort spartiate et travailler enfermés dans la salle des machines, ils avaient préféré cela à un bivouac dans la jungle. Seul Le Doc avait eu du mal à tenir la cadence de travail. De ce fait, Shin et Ryo l'avaient remplacé et personne n'avait remarqué que "le petit vieux malingre" avait passé une grande partie du temps sur sa couchette.
A la faveur de la nuit, les trois hommes descendirent discrètement du paquebot, portant leurs légers bagages. Ils avaient à peine parcouru une centaine de mètres le long du quai, qu'une voiture les dépassa lentement, tous feux éteints. Shin se crispa immédiatement, prêt à dégainer le revolver qu'il portait dans son holster maintenant qu'ils étaient descendus du navire marchand. La voiture s'arrêta quelques mètres devant eux. La portière du chauffeur s'ouvrit pour laisser passer un homme en costume sombre, chemise blanche et cravate noire. Il s'inclina respectueusement devant les trois hommes :
— Excusez-moi. Vous êtes les amis de la journaliste américaine, n'est-ce pas ?
Les trois compagnons se regardèrent, à la fois rassurés et anxieux. Finie la croisière, ils allaient enfin faire connaissance avec le clan Kusumoto.
— C'est nous, en effet. Je m'appelle Saeba Ryo. Voici Kaïbara Shin et celui que tout le monde appelle Le Doc.
L'homme en noir hocha la tête et sans un mot de plus, leur ouvrit la portière à arrière de la grande limousine noire où un homme en costume sombre occupait le siège passager. Un garde du corps, sans aucun doute.
— Madame Kusumoto a sorti le grand jeu, chuchota Le Doc, amusé, en s'installant.
Il fallut une bonne vingtaine de minutes de route pour rejoindre la forteresse du clan. Les trois hommes en profitèrent pour découvrir cette ville, énorme, scintillante, moderne. Certains quartiers semblaient endormis et paisibles alors que d'autres étaient aussi animés qu'en plein jour. Leur chauffeur et son acolyte restaient parfaitement silencieux.
Le Doc ne cachait pas son enthousiasme, comme à son habitude. Il commentait parfois l'évolution de certains bâtiments, admirait la création des tours et des gratte-ciels. Ça faisait au moins trente ans qu'il avait quitté le Japon et n'avait fait qu'un court séjour à Tokyo, après ses études en médecine. Il restait assez évasif sur les raisons de sa présence dans cette ville à cette époque mais ses deux compagnons ne posèrent pas de question. Chacun son passé, on en parlait quand on en éprouvait le besoin... si on l'éprouvait un jour.
Shin restait fermé et nerveux. Les mâchoires crispées, il tentait de mémoriser le trajet, se préparant à devoir faire le chemin en sens inverse, au cas où ça tournerait mal. Ses habitudes de soldat avaient la vie dure.
Ryo était aussi tendu, presque fébrile, comme pris de vertige devant tout cet espace inconnu. Il avait bien appris par cœur le plan de la ville pendant la traversée, localisant les yeux fermés les différents districts, quartiers et rues principales mais découvrir cette immense cité en vrai, en trois dimensions, c'était vraiment exaltant. Il en ignorait la véritable physionomie, les couleurs, les odeurs, les bruits. Il ne maîtrisait pas ce qui allait se passer dans les prochaines minutes, ce qu'il allait trouver au sein du clan... Il faudrait improviser. Ça ne lui faisait pas vraiment peur, il se savait capable de se battre et de défendre Le Doc le cas échéant, il avait confiance dans la force physique de Shin, mais il restait sur ses gardes.
Ce soir, la perspective d'habiter dans une maison où il serait chez lui, entouré de membres de sa famille, le rendait étrangement anxieux mais aussi impatient.
Soudain, la voiture s'arrêta. Le garde du corps sortit le premier, inspecta rapidement les alentours. Par un imperceptible signe de tête ou un regard plus appuyé, il avertit le chauffeur que tout allait bien. Sans attendre, ce dernier s'empressa d'aller ouvrir la portière à ses passagers. Shin qui avait quitté sa campagne de l'île de Kyushu alors qu'il était à peine adolescent et Ryo qui ignorait tout des coutumes de ce pays, se sentirent un peu gênés par autant de civilités et de politesses. Ils étaient tous deux des hommes d'action, des combattants de la jungle transformés en tueurs urbains, pas des cols blancs rompus au protocole japonais. Ils ignoraient les codes et cela ne leur plaisait pas. Le Doc, lui, semblait un peu plus à l'aise, mais pas de beaucoup.
Quand tous trois sortirent de la voiture, ils furent pris d'une sensation de vertige aux pieds la forteresse du clan des Dragons de Feu, qui découpait son immense silhouette dans la pénombre à peine vaincue par la pâle lueur des réverbères. De hauts murs de pierres cernaient la grande bâtisse centrale, parfaitement carrée. Celle-ci, toute de bois et de blanc, s'élevait sur quatre étages dont les bords de toits aux coins recourbés lui conféraient une certaine élégance, une sorte de légèreté qui contrastait avec sa silhouette massive. Autour d'elle, les modestes maisons traditionnelles semblaient minuscules.
Le garde du corps alla toquer au grand portail de bois massif peint de blanc, utilisant un heurtoir noir en forme de tête de dragon, gueule ouverte, crocs saillants et regard acéré. Un loquet s'ouvrit, l'homme chuchota quelques mots et la porte pivota sur ses gonds en grinçant. Une dizaine d'hommes en costume noir se tenaient en rang, droits, fiers, le regard impassible. Un d'entre eux, de petite taille et à la silhouette plutôt frêle, un jeune homme probablement, s'avança de trois pas vers eux. Il se planta devant Ryo et leva son regard pour le dévisager avec insistance. Ses yeux étaient dissimulés par une frange de cheveux bouclés qui formaient une sorte de nuage noir sur son front. Les tempes découvertes révélaient qu'il lui manquait le lobe de l'oreille droite. Ce trou était le point de départ d'une cicatrice violacée qui barrait sa joue anguleuse jusqu'à son menton pointu et parfaitement imberbe.
Derrière lui, les autres yakuzas restaient immobiles et silencieux. Ryo prit cette inspection comme une sorte de défi. Il mit donc un point d'honneur à ne rien laisser paraître de son impatience ou du malaise provoqué par cette observation méticuleuse.
Après quelques secondes de silence passées à observer Ryo, l'homme hocha la tête, apparemment satisfait, et fit signe, à lui et à ses deux compagnons, de le suivre. En lui emboîtant le pas, Ryo remarqua que la veste de costume du jeune homme dissimulait un katana, dont la garde dépassait du col. En passant devant un lampadaire de la cour centrale, il nota également que ses cheveux courts grisonnaient un peu sur les tempes : il ne s'agissait donc pas d'un simple jeune homme, mais bien d'un garde du corps malgré sa silhouette frêle et maigre.
Arrivés devant des marches de bois et un grand panneau orné d'un dragon en marqueterie, on leur demanda de retirer leurs chaussures et les trois hommes obtempérèrent. On leur ordonna ensuite poliment de déposer leurs armes, ce que Ryo et Shin firent, non sans ressentir une certaine crainte. Ils avaient l'habitude de se défaire de leurs armes secondaires, voire parfois de les abandonner derrière eux : un glock de secours, un petit poignard, un poing américain, un couteau papillon... mais jamais ils ne se séparaient de leurs armes fétiches, leurs deux Python 357 Magnum parfaitement jumeaux. Mais ce jour devait être une exception et les laissèrent dans un grand panier en osier, se sentant alors désagréablement nus et vulnérables.
Le panneau coulissa soudain, presque sans un bruit, révélant un long couloir le long duquel s'alignait, sur la gauche, une trentaine d'hommes en costumes sombres. Le moment était solennel. Tous retenaient leur souffle, les membres du clan s'inclinaient respectueusement au passage de Ryo, sans prononcer le moindre mot et sans le regarder directement. Le jeune homme avait l'impression qu'on pouvait entendre son cœur résonner dans ce couloir interminable, tant il battait fort dans sa poitrine.
L'homme au katana s'arrêta enfin devant un autre panneau, en papier de riz parfaitement immaculé, cette fois. Il se retourna vers Ryo, s'inclina très bas, si bien qu'il aurait pu se saisir de son sabre accroché dans son dos. Il prononça d'un ton solennel :
— Notre vénérable Oyabun va vous recevoir, Messieurs Saeba Ryo, Kaïbara Shin et Le Doc.
Brusquement, la porte blanche coulissa, ouverte depuis l'intérieur par deux hommes en sombres kimonos traditionnels. Ryo sursauta. Il dut retenir sa main droite pour qu'elle n'aille pas chercher son revolver dans son holster vide. Il n'eut pas besoin de se retourner pour savoir que son père avait fait de même. Il entendit d'ailleurs Shin inspirer profondément et Le Doc jurer dans un souffle. Tous les trois étaient nerveux, et il y avait de quoi. Si tous ces gars décidaient, pour une raison ou pour une autre, de leur tomber dessus, ils seraient bien vulnérables, surtout sans leurs armes. Shin et Ryo détestaient se sentir vulnérables face à d'autres combattants.
Ryo imita son père adoptif en prenant une grande inspiration pour calmer les battements de son cœur. Il allait certes rencontrer sa grand-mère mais ce n'était vraiment pas le moment de se comporter comme un ado émotif. Il était un pro, il savait gérer les montées d'adrénaline, il serait à la hauteur de l'éducation et de la formation données par Shin. Il redressa fièrement les épaules puis se concentra son regard sur les deux hommes en kimono qui lui barraient le passage et la vue. Un gong cristallin retentit alors et les deux yakuzas se mirent de côté. Ils s'inclinèrent, invitant ainsi respectueusement les trois hôtes à pénétrer dans une grande salle, peu éclairée, au sol recouvert de tatamis noirs et blancs.
Quand les yeux de Ryo se furent habitués au manque de lumière, il remarqua qu'il n'y avait qu'un seul et unique meuble dans cette immense pièce : un fauteuil. Sur ce fauteuil, placé devant le mur du fond, entre deux statues de pierre représentant des dragons jumeaux, était assise l'Oyabun, fière et digne. Ainsi était, en toutes circonstances, Madame Kusumoto Suki, née Umezawa, veuve de l'héritier Kusumoto Haneki, désignée cheffe du clan des Dragons de Feu par le très regretté Kusumoto Teijo, surnommé le Dragon de Fer.