Indestructibles - tome 1 : Noms et destinées

Chapitre 2 : Deux semaines auparavant

4096 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 28/04/2026 12:45

Compton, Los Angeles.


Il pleuvait à verse en cette fin d'après-midi d'hiver. Les nuages avaient tant obscurci l'azur de Los Angeles qu'il faisait presque nuit alors qu'un torrent de morosité s'insinuait dans les rues de la ville. Même les dealers de Compton s'étaient réfugiés chez eux. Le quartier paraissait calme et paisible sous le tumulte de la pluie.


Ryo s'était assis sur le rebord de la fenêtre entrouverte pour fumer une cigarette. Dehors, la gouttière de l'auvent du motel miteux qu'ils occupaient, lui et ses associés, débordait en cascade sur le porche. Le tonnerre se mit à gronder.


Derrière lui, le Doc lisait le journal, bien assis dans le seul fauteuil de la chambre. Comme tous les jours, il inspectait les petites annonces. C'était ainsi que leur contact leur donnait rendez-vous sous couvert de messages codés. Puisque l'ancien médecin n'y avait rien trouvé, il s'était plongé dans la lecture attentive du Los Angeles Daily News

— Un moyen comme un autre de passer le temps.


Assis devant la table minuscule et branlante, Shin Kaïbara, le père adoptif de Ryo, nettoyait ses armes, méticuleusement, comme toujours. Même s'ils étaient sortis de la jungle sud-américaine et de sa guérilla depuis presque dix ans, le chef de commando avait gardé ses habitudes militaires : nettoyer ses armes tous les jours, instaurer des tours de garde pendant la nuit, cirer ses chaussures et toujours se tenir prêt. L'attente et l'inaction le rendaient généralement nerveux. 


Entre les deux hommes, installé sur un des lits jumeaux, Mick Angel, lui, s'exerçait aux cartes tout en regardant la télévision. Le tueur à gage américain les avait rejoints depuis un peu plus d'un an maintenant. A ce moment-là, Ryo et Shin avaient été commandités par un parrain d'une faction mafieuse chinoise du coin pour abattre une cible que Mick devait protéger. Leur affrontement s'était avéré stérile, aucun vainqueur n'en était sorti tant les adversaires avaient été à forces égales. Pour la première fois, Mick Angel, Ryo Saeba et Shin Kaïbara avaient décidé de renoncer à leurs contrats. Ils s'étaient donc associés pour liquider les commanditaires et la cible en était ressortie vivante. Ainsi alliés, ils étaient alors devenus des professionnels reconnus, des tueurs craints et renommés mais aussi des criminels hautement recherchés par les forces de l'ordre ; ce qui commençaient à les rendre tous inquiets. Ils venaient de commettre leur dernier coup ici et se planquaient dans un motel sordide, situé le long de Long Beach Boulevard, au cœur de Compton, le quartier le plus mal famé de Los Angeles. 


Dans quelques jours, ils prendraient le large, direction New York en passant par Las Vegas.

— Ce n'est pas une bonne idée de crécher ici, avait maugréé Mick. On risque une descente de flics toutes les cinq minutes dans ce coin pourri.

— Justement, avait répliqué Shin. Avec tout le pognon qu'on s'est fait lors de cette affaire, les policiers vont nous chercher dans un hôtel de luxe ou chez les revendeurs de voitures hors de prix. Ne leur facilitons pas trop la tâche.


Et comme toujours, les trois hommes s'étaient ralliés à l'avis de l'ancien chef de guerre. Ils avaient acheté le silence du réceptionniste quant à l'absence de leurs papiers d'identité et avaient discrètement pris leurs quartiers dans une chambre double standard. Depuis, la journée leur paraissait extrêmement longue. Mick dissimulait de plus en plus mal son impatience. Il mélangeait et coupait sans arrêt le même paquet de cartes. Deux mois auparavant, ils avaient fait une incursion dans un casino du coin et Mick s'était fait passer pour un joueur de poker professionnel, et il avait "attrapé le virus" comme il disait. 


Soudain, rompant le silence le Doc s'exclama :

— Et regardez ça ! Babyface, viens par là !

— Quoi ? Qu'est-ce qu'il se passe ? grommela Ryo.


L'interpellé ne bougea pas d'un centimètre, le Doc se leva d'un bond et se dirigea vers lui, brandissant son journal. 

— Là ! dit-il en tapotant une feuille de son doigt. Ça ne serait pas ton pendentif ?


Il se mit à la hauteur de Ryo qui se pencha par-dessus son épaule. Dans un coin, une photo en noir et blanc représentait un dragon similaire à celui qui ornait sa poitrine depuis qu'il était enfant. Il observa les griffes qui tenaient une pierre ronde, les circonvolutions de la queue, la gueule qui découvraient les crocs acérés. 

— Effectivement, ça y ressemble.

— Tu as lu la légende de la photo ? 


Ryo secoua négativement la tête et le vieux médecin annonça :

— C'est l'emblème d'un clan de yakuzas de Tokyo.


Comme le Doc ne rencontrait aucun enthousiasme en écho au sien, il entreprit de lire l'article, après avoir redressé ses petites lunettes rondes sur son nez. D'un coup, il semblait avoir dix ans de moins. Même s'il restait toujours petit et assez frêle, même si ses cheveux étaient toujours aussi blancs que la neige, ses yeux pétillaient d'une euphorie visible, son dos était soudain plus droit et sa voix avait pris une intonation moins monotone qu'à l'accoutumée.  

Tentative d'assassinat sur une cheffe yakuza, la guerre des Dragons de Feu au théâtre ! Le 27 janvier, alors qu'elle assistait à la reprise événement de la pièce Shiranami Gonin Otoko, "Cinq hommes sur les blanches vagues" du célébrissime Kawatake Mokuami, Madame Kusumoto Suki, l'oyabun par intérim du clan des Dragons de Feu, a été blessée à l'arme blanche. Il était exactement vingt heures quarante-cinq quand, dans le hall d'entrée de l'Imperial Theater, cinq hommes armés de katanas se sont jetés sur Madame Kusumoto et sur ses trois gardes-du-corps. En quelques secondes à peine, les assaillants ont été mis hors d'état de nuire. 

"D'après nos informations, les jours de Madame Kusumoto ne sont pas en danger mais le préfet de police Nogami, présent sur les lieux pour des raisons privées, a cependant assuré vouloir ouvrir une enquête approfondie : "Fort heureusement, aucun civil n'a été blessé dans l'incident mais, une fois encore, les guerres intestines des clans yakuzas viennent perturber la vie publique. (...) Il aurait pu y avoir des victimes collatérales. C'est une honte que des citoyens innocents risquent leurs vies en allant au théâtre ! Nous avons fermé les yeux depuis trop longtemps. Nous nous devons de rétablir l'ordre dans nos rues et dans notre ville."

— C'est un peu partout pareil, non ? l'interrompit Shin. La lutte entre le crime organisé et les forces de l'ordre, le trafic de drogue, la prostitution... Les familles se font la guerre pour obtenir plus de territoires et d'argent. C'est toujours la même histoire.

— Attends la suite ! 


Le Doc se racla la gorge pour s'éclaircir la voix :

Notre nouveau préfet se dit résolu à lutter contre les organisations criminelles qui gangrènent notre société.... blablabla... Ah voilà ! L'histoire dramatique de la famille Kusumoto commence en 1938, à la mort de Kusumoto Haneki, le fils unique de Kusumoto Teijo. Successeur désigné, ce jeune homme disparaît dans l'incendie d'un casino clandestin. Il laisse alors derrière lui une veuve, une petite fille de quatre ans et un père éploré, oyabun en place depuis 1925, Teijo, surnommé "le Dragon de Fer" qui est alors obligé de renoncer à sa retraite. En effet, selon les traditions internes de ce clan de yakuzas, seul descendant direct du chef peut prendre la tête du clan des Dragons de Feu. Donc, selon cette tradition, l'héritier direct n'était autre que la toute jeune fille de Haneki et Suki Kusumoto 

"Evidemment, des voix se sont élevées contre l'idée qu'une femme puisse un jour diriger une famille yakuza. Un compromis a donc été trouvé : la jeune héritière devra se marier en temps voulu et donner un enfant mâle qui reprendra les rênes à sa majorité. Seulement, à la mort de Teijo en 1962, il n'y avait pas d'héritier et, pire encore, la petite-fille de Teijo avait tout simplement disparu. Alors, contre toute attente, c'est Suki, la belle-fille de Teijo et veuve d'Haneki qui a repris la direction des "Dragons de Feu", légitimée par Teijo juste avant de mourir, sous le regard de cinq témoins. Seule et unique femme yakuza, Suki s'impose comme la réponse au respect de la tradition. 

"Cette situation est jugée inacceptable par une partie de la famille qui, menée par un arrière petit-neveu de Teijo, un certain Monsieur Oshima, adopte peu à peu une ligne de conduite nouvelle et se rapproche des mafias thaïlandaises et chinoises, ce que refuse la sévère Oyabun dont l'autorité est de plus en plus contestée. En effet, selon nos sources, Madame Kusumoto, veuve depuis presque cinquante ans aujourd'hui, chef mafieuse depuis plus de vingt ans, serait malade et affaiblie psychologiquement par ses nombreux deuils. Elle perdrait lentement l'esprit et serait toujours à la recherche de sa fille ou d'un hypothétique petit-fils portant autour du cou, un pendentif qui se transmet de génération en génération : un dragon en or massif, tenant dans ses griffes une opale viride, irisée de violet. En effet, ce bijou avait été confié à l'héritière et aurait disparu avec elle. 


Le Doc suspendit sa lecture, releva la tête pour inspecter ses compagnons de chambre :

— Vous voyez ce qui est intéressant maintenant ? interrogea-t-il de façon théâtrale.


Shin s'était imperceptiblement redressé et avait déposé son revolver, Mick avait arrêté de battre les cartes et coupé le volume de la télévision, devinant que quelque chose d'important était en train de se jouer sans qu'il n’en comprenne réellement la portée. Ryo, quant à lui, restait impassible même si sa cigarette s'était consumée toute seule, laissant un tube de cendre en équilibre précaire entre ses doigts immobiles. Satisfait d'avoir attiré l'attention de tous, le Doc reprit :

Une chose est cependant certaine : les deux factions opposées n'ont pas fini de se déchirer, surtout après cette véritable déclaration de guerre. "Nous ne pouvons pas laisser de tels événements se dérouler sur la voie publique, au vu et su de tous", a ajouté le Préfet Nogami, visiblement déterminé à mettre un terme aux agissements des clans dans la ville de Tokyo. "Bientôt, c'est la totalité de notre société qui sera dirigée par les yakuzas. Nous nous devons de réagir !" ... Et il continue son discours sur les arrestations qui n'aboutissent pas, la corruption, tout le tintouin... Bref, le plus intéressant, c'est la légende de la photo : Reconstitution du Dragon ancestral de la famille Kusumoto, réalisée par nos techniciens informatiques à partir d'un très ancien cliché datant des funérailles de Kusumoto Haneki. 


Le Doc fit une petite pause, pour ménager son effet. Comme Ryo ne bougeait pas et restait impassible, le vieux médecin tapa du pied et tendit la main, agacé :

— Montre le tien, je veux les comparer.


Ryo sourit et retira la chaîne qui entourait son cou. Le Doc prit le bijou, le posa sur la feuille de papier, ajusta ses lunettes et se livra à une inspection méticuleuse.

— Je ne mettrais pas ma main à couper mais... ces deux dragons se ressemblent beaucoup, je trouve. 

— Oh tu sais, rien ne ressemble plus à un pendentif en forme de dragon qu'un pendentif en forme de dragon.

— Cette histoire de fille disparue est quand même étrange, insista le Doc en se redressant pour scruter Ryo derrière ses lunettes rondes.

— Quelqu'un peut m'expliquer ? s'enquit Mick.


Ryo se tourna vers lui : 

— J'ai ce pendentif depuis que je suis petit. C'est la seule chose que j'avais sur moi quand mon père m'a trouvé.

— Trouvé ? S'étonna Mick. Vous n'êtes pas père et fils alors ?


Shin répondit à la place de Ryo :

— Si. Mais pas par le sang. J'étais en reconnaissance quand j'ai trouvé Ryo dans la jungle amazonienne. Il devait avoir trois ou quatre ans. Il était seul, perdu, en pleurs et affamé. Avec rien d'autre sur lui que ses vêtements et ce collier. Je l'ai ramené au camp et notre chef a décidé de le garder. Ensuite, Ryo s'est attaché à moi. Je pense que c'est surtout parce que j'étais le seul à le comprendre au début. 

— Alors c'est comme ça que tu l'as adopté ? demanda Mick.

— On peut dire ça comme ça, oui...

— Oui, mais de là à dire que je serais ce petit-fils perdu... soupira Ryo en reprenant son bijou pour le remettre à sa place. Je pense qu'il existe des centaines de médaillons comme celui-ci. Les dragons, c'est monnaie courante dans notre pays d'origine.


Shin se leva en soupirant :

— Non. Je pense que le Doc a raison.


Les trois autres le regardèrent s'avancer vers la fenêtre, les mains dans les poches. Sa démarche un peu raide s'était accentuée tout d'un coup, le temps pluvieux ravivait souvent des douleurs fantômes et des rhumatismes même douze ans après sa blessure au dos. Alors qu'un éclair zébrait le ciel, Ryo remarqua son front soucieux, ses joues creusées et ses sourcils plus froncés qu'à l'accoutumée. A cause de sa jambe ou d'une inquiétude nouvelle ? Difficile à dire. 


L'ancien mercenaire se posta à côté de son fils, et regarda la pluie s'abattre au dehors. Il soupira à nouveau avant de prononcer :

— Cette histoire de médaillon mérite cependant ton attention, Ryo. Il s'agit peut-être de tes véritables origines. 


Ryo resta muet, toujours assis sur le rebord de la fenêtre. Il reporta lui aussi son regard vers l'extérieur. Le tonnerre gronda, la pluie gagna en intensité. 

— Le Doc, quand est-ce que le vieil oyabun est mort ? demanda Shin.

— Attends... Voilà ! En 1962, annonça Le Doc avec de grands yeux écarquillés. Oohh ! C'est l'année où tu as trouvé le petit.

— Oui. Et il y a surtout une chose que je ne vous ai jamais racontée parce que je ne pensais pas qu'elle avait tant d'importance.


Ryo sentit son cœur battre plus fort. Les sentiments étranges s'éveillaient en lui : curiosité, surprise, déception, injustice, colère... Il ne savait qu'en faire. Depuis qu'il l'avait adopté tout petit, Shin avait appris à Ryo dissimuler ses émotions en toutes circonstances, cependant, à cet instant précis, le jeune homme n'était pas certain d'y parvenir s'il regardait son père alors il préféra rester silencieux. De toute manière, il avait la gorge trop nouée pour répondre. Il continua alors de contempler le déluge au dehors. 


Shin, lui, respecta sa pudeur. Il l'imita, portant son regard sur la même chose que son fils : la pluie, et poursuivit son explication : 

— Quand je t'ai trouvé, Ryo, je t'ai tout de suite ramené au camp pour que tu puisses manger, boire et te reposer, puis je suis reparti. J'avais une mission de reconnaissance à terminer et aussi, je me demandais comment un gamin pouvait bien se perdre dans cette foutue jungle. Je cherchais les adultes qui auraient dû être auprès de toi. Je suis donc allé inspecter le périmètre depuis l'endroit où je t'avais découvert. Et puis, tu parlais japonais et ça, c'était encore plus étrange. 


Ryo se racla discrètement la gorge et argumenta à voix basse :

— Oui, c'est vrai que c'était assez bizarre, mais mes parents auraient pu être des travailleurs clandestins dans les mines, il y en avait beaucoup à cette époque.

— Des Chinois, corrigea Shin. Ces gens étaient surtout des Chinois. Je n'ai jamais croisé de mineurs japonais. Et surtout... Surtout, au cours de ma reconnaissance, j'ai trouvé quelque chose. 

— Quoi ? demanda le Doc qui restait suspendu aux lèvres de Shin. Qu'est-ce que tu as trouvé ?


Shin soupira. Il n'avait pas d'autre choix que de tout leur dire, même si, pour une raison qu'il ne comprenait pas encore, révéler la vérité à son fils l'effrayait véritablement :

— Une carcasse d'avion. J'ai découvert un petit hydravion qui s'était écrasé dans la jungle, à environ deux kilomètres de l'endroit où je t'avais trouvé. Pas besoin d'être un expert pour voir que l'arrière avait littéralement explosé. Il y avait quatre corps à l'intérieur : le pilote, deux hommes et une jeune femme. Tous japonais. J'en ai déduit que c'était de là que venait le môme.


Shin se racla la gorge et se corrigea :

— Enfin... que c'était de là que tu venais, toi... 

— C'était certainement sa famille ! s'exclama le Doc.

— Pas forcément... dit Shin en regardant Ryo.


Ce dernier restait toujours tourné vers la pluie, impassible. Seule sa mâchoire serrée trahissait sa nervosité. Pour respecter sa pudeur et aussi pour éviter un éventuel regard de reproche, Shin cessa d'observer son fils. Il soupira puis se résigna à se diriger vers le fond de la chambre pour regagner lentement sa chaise : 

— Vu la tête des gars qui sont venus ensuite inspecter la carcasse, je n'aurais pas parié là-dessus, je t'assure.

— Quels gars ?

— J'étais en train de rebrousser chemin lorsqu'un groupe de quatre hommes est arrivé sur les lieux. Japonais eux aussi et armés jusqu'aux dents.

— Bon, à l'époque, il valait mieux être armé pour une balade en forêt, si tu vois ce que je veux dire, émit Le Doc.


Shin secoua la tête :

— Non, ce n'était pas des mercenaires comme nous, ça se voyait. Ils portaient des treillis propres et des chaussures toutes neuves, des armes rutilantes et un puait l'after-shave. Ils n'étaient pas des nôtres. J'en ai eu confirmation quand ils ont démonté l'épave pour en sortir de la drogue et des armes. 

— Ce qui correspond au profil des yakuzas, murmura le Doc, les yeux écarquillés.

— Sur le coup, j'ai pensé à de simples trafiquants et j'ai préféré me tenir loin de ces gens-là. Mais oui, maintenant qu'on a une autre piste, ça aurait très bien pu être des hommes missionnés par un clan pour retrouver leur marchandise perdue dans un crash, confirma Shin. Je me rappelle qu'ils cherchaient le p'tit mais ils n'avaient pas l'air mécontents de ne pas le trouver. Il y en a même un qui a dit en ricanant bêtement que c'était pas la peine de chercher plus, que le "p'tit merdeux", ça je me rappelle bien, allait servir de bouffe pour les crocodiles ou les jaguars. Je me souviens avoir ri parce que c'est pas des crocos qu'on a dans la jungle mais des caïmans. Je me suis dit que finalement, le gosse serait sans doute mieux avec nous, en attendant de trouver autre chose... Mais la situation provisoire a duré, la guérilla s'est durcie, l'instabilité politique a empiré, tout ça... Bref, la suite, vous la connaissez.


Mick faillit objecter que, non, il ne connaissait pas vraiment la suite mais se ravisa. Il ignorait beaucoup de choses sur le passé de ses partenaires actuels, hormis qu'ils avaient été mercenaires dans une guerre opposant révolutionnaires et troupes gouvernementales dans un pays perdu d'Amérique du Sud où le Doc avait été médecin dans un dispensaire. Cette ignorance n'était pas dérangeante ou surprenante. En général, entre professionnels, on évitait de trop en dire sur soi, sa famille ou ses origines. On ne devenait pas tueur à gages par hasard ou après une enfance heureuse dans une petit ferme du Missouri. Tous partageaient des souvenirs lourds et violents, donc le passé restait tabou.


Mick Angel était donc très surpris par ce qu'il venait d'apprendre sur son collègue, Ryo Saeba. Un collègue... Ils étaient un peu plus que des collègues, il devait bien l'admettre. Sur bien des points, Ryo était celui qui ressemblait le plus à un ami. Les deux autres, le Doc et Kaïbara, étaient des figures trop paternelles pour que des liens de complicité se soient tissés en un an et demi de collaboration. Mais avec Ryo, c'était différent. Ils avaient à peu près le même âge, les mêmes centres d'intérêts et surtout le même goût prononcé pour la drague de jolies filles. Une véritable compétition s'était d'ailleurs instaurée entre les deux hommes.


Le silence fut rompu par le craquement d'un briquet, une inspiration profonde et un souffle. Ryo venait de s'allumer une nouvelle cigarette :

— Pourquoi tu ne m'en as jamais parlé ? demanda-t-il sobrement à son père.


Shin rejeta la tête en arrière et observa le plafond, alors que Ryo regardait toujours par la fenêtre.

— Pour te dire quoi ? répondit Shin. Que j'avais trouvé des cadavres et que je ne leur ai pas donné de sépulture décente ? Ou que les hommes qui te cherchaient se tuaient entre eux ? Ou que je serai totalement incapable de retrouver cette épave ? Surtout des années plus tard ? A quoi bon ?


Un long silence suivit. Le Doc regagna lentement son fauteuil et reprit sa lecture du Los Angeles Daily News, Mick mélangea à nouveau méthodiquement son paquet de cartes. Shin, lui, immobile et le regard toujours porté sur le plafond, semblait perdu dans ses souvenirs. Les minutes lourdes et silencieuses s'écoulèrent au rythme des gouttes de pluie. Quand Ryo finit par écraser sa cigarette, il demanda :

— Le Doc, qui est l'auteur de l'article ? 


Le vieux médecin feuilleta rapidement le journal :

— Une certaine Tachiki Sayuri. Une Japonaise, sans aucun doute. Qu'est-ce que tu fais ? s'enquit-il en voyant Ryo enfiler sa veste.

— Je sors.

— Attends-moi ! s'exclama Mick en se levant brusquement. Je viens avec toi.

— Pourquoi ? Je peux me débrouiller tout seul.

— Je viens, répéta Mick en enfilant chaussures et veste de costume.

— Non.

— Le Doc a dit "une Japonaise", donc, il est hors de question que tu profites de la situation pour allonger ta liste de conquêtes.


Ryo prit un air outré : 

— Quoi ?

— Ah, tu crois que je ne te vois pas venir ? 

— Tu te trompes, dit Ryo en haussant les épaules. Je vais mener mon enquête, c'est tout.


Mick éclata d'un rire forcé et réajusta sa cravate :

— Ouais, ouais... Ton enquête, ton enquête, elle a bon dos, ton enquête ! Si cet article était signé William ou John je-ne-sais-quoi, tu ne serais pas volontaire pour aller te balader sous ce déluge, moi j'te l'dis.

— Mais si ! Ce n'est pas un peu de pluie qui me gêne, moi.

— Je ne te crois pas, espèce de sale hypocrite !


Ryo soupira et ouvrit la porte de la chambre :

— Enfin, viens si tu veux. De toute manière, elle succombera à mon charme naturel. Elle sera ravie de rencontrer un compatriote ! Cette situation m'avantage. Je pourrais même échanger avec dans sa langue maternelle et là, je te devance d'au moins dix points.

— N'importe quoi ! s'exclama Mick en relevant le col de sa veste. Si elle est venue aux USA, c'est pas pour rien !

— Qu'est-ce que tu racontes ?

— Si elle aimait les mecs comme toi, elle serait restée au pays, tu ne crois pas ? Elle a certainement envie d'exotisme et quoi de plus exotique pour elle que mes cheveux blonds et mes yeux divinement bleus, hein ?


Les deux hommes disparurent sous la pluie, laissant la porte ouverte derrière eux, tout se chamaillant comme des collégiens. Dans leur dos, le Doc et Shin échangèrent un regard désabusé.

— Tu ne penses pas qu'il serait sage de les accompagner ? s'enquit le médecin.

— Non, ils sont assez grands pour trouver l'adresse de cette journaliste. Qu'ils se battent entre eux, ça nous fera des vacances.

— Alors qu'est-ce que tu fais ? demanda Le Doc devant Shin qui s'était levé pour enfiler sa veste tout en se dirigeant vers la porte ouverte. Tu sors toi aussi ?


Shin lui répondit en souriant, sarcastique :

— Oui, je vais profiter du beau temps, pourquoi ? 



Laisser un commentaire ?