Indestructibles - tome 1 : Noms et destinées

Chapitre 1 : Le dossier City Hunter

4432 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 12/04/2026 11:09

Ryo venait de s'asseoir sur le bord de la terrasse de bois, celle qui bordait la cour intérieure de la villa traditionnelle appartenant à la famille Kusumoto, bâtisse dont les murs en bois étaient si hauts qu'ils lui conféraient des allures de forteresse. Il porta son regard vers le ciel bleu azur, les mains posées sur le sol de lattes parfaitement lustrées et patinées par les affres du temps. Le ciel, Ryo aimait observer le ciel. Depuis qu'il avait quitté la jungle, il y avait presque dix ans maintenant, il ne s'en lassait pas. Quelle qu'en soit la couleur, en regardant le ciel, il avait l'impression de respirer. 


Il soupira d'aise, la tête toujours rejetée en arrière, apaisé par le calme qui l'entourait. C'était la première fois depuis qu'il était arrivé ici, deux jours auparavant. Depuis, il avait baigné continuellement dans l'effervescence, le brouhaha et les questions permanentes. Il avait bien grappillé quelques heures de sommeil mais seulement parce qu'il s'était finalement écroulé de fatigue dans la grande salle du conseil de famille... Saeba Ryo était reconnu comme étant Kusumoto Ryoma, héritier direct de son arrière-grand-père, Kusumoto Teijo dit le Dragon de Fer, Oyabun d'un très ancien clan de yakuza de Tokyo, les Dragons de Feu. Il avait encore du mal à réaliser, à intégrer la succession des événements, à mémoriser les noms de toutes les nouvelles personnes rencontrées, à saisir les réelles implications de ses toutes récentes attributions. Il avait trouvé sa famille, mis un nom et un visage sur sa mère, rencontré sa grand-mère, trouvé un vieux portrait de son grand-père décédé juste après la seconde guerre mondiale, découvert la légende de son arrière-grand-père.


Il s'en était passé des choses en à peine quarante-huit heures ! 


Il sourit en pensant qu'il avait même dû se battre à mains nues contre les meilleurs des hommes du clan, les uns après les autres pour "faire ses preuves". Malgré leur parfaite maîtrise des arts martiaux en tous genres, Ryo les avait tous envoyés au tapis, aguerri par des années d'entraînement au corps à corps. Cela n'avait pas été sans peine car ils avaient été nombreux. Très nombreux... Il en avait encore les phalanges douloureuses. Mais seulement ses phalanges. Le reste de son corps était parfaitement intact. Rares avaient été ceux qui avaient réussi ne serait-ce qu'à le frôler. Force était d'avouer qu'il en tirait une certaine fierté. 


Il avait ainsi montré à tous qu'il était compétent et légitime. 

Oui, il avait prouvé sa légitimité. 

Sa légitimité... 


Son sourire s'effaça et il soupira encore. Comment pouvait-il imposer sa légitimité aux autres alors que lui-même en doutait. Maintenant, il en était au point où il se demandait s'il en avait réellement envie, de cette légitimité. Sur le coup, avide qu'il était de surmonter tout nouveau défi, il s'était laissé emporter par l'euphorie du moment, par le sentiment d'avoir retrouvé ses racines, son histoire, sa famille, sa place... enfin, ce qu'il en restait, mais il s'était soudain senti important. Maintenant que l'adrénaline et l'énergie de la découverte étaient retombées, il prenait du recul et il n'était pas tout à fait certain d'avoir bien agi. Peut-être aurait-il dû renoncer immédiatement en découvrant ce que cela impliquait ? Était-il prêt ? Certes, il avait été guérillero, mercenaire, tueur à gages... Il avait toujours été un homme de violence mais gangster ? Mafieux ? Yakusa ? Un chef qui plus est ? C'était une toute autre responsabilité.


Il détourna son regard du ciel et sortit un médaillon de sa chemise. Il le passa par-dessus sa tête pour pouvoir mieux l'inspecter : un dragon en or massif enroulait sa queue en plusieurs volutes. Ses crocs étincelaient dans le soleil pendant que ses griffes acérées sertissaient une opale verte et orangée, miroitante, mouvante dans la lumière. C'était le Dragon de Feu, un talisman qui avait été retrouvé autour de son cou quand il errait dans la jungle amazonienne, des années auparavant, alors qu'il n'était qu'un gosse, seul rescapé d'un accident aérien mortel. Ce pendentif l'avait accompagné toute sa vie sans qu'il en connaisse la véritable signification, jusqu'à il y a peu. Il avait découvert que son porte-bonheur était en réalité l'emblème de la famille Kusumoto, l'un des plus anciens clans yakuzas du Japon. 


Il resserra sa veste autour de ses épaules pour se donner chaud. Malgré le doux soleil d'hiver, l'air restait frais. 

— Qu'est-ce que tu fais là tout seul ? entendit-il dans son dos.

— Je profite du calme, répondit-il à son père adoptif.

— Je peux me joindre à toi ?

— Evidemment.


Son père s'assit à ses côtés en s'appuyant maladroitement sur le parquet en bois. Sa vieille blessure dans le bas du dos se réveillait par temps froids depuis quelques mois et l'empêchait d'entamer une descente élégante et souple. S'il s'était habitué à la modification corporelle de son père, à chaque fois, il ne pouvait s'empêcher de penser à ce jour où le guérillero Shin Kaïbara s'était interposé pour protéger son fils de tirs ennemis. 


S'étant retrouvés isolés du reste de l'escadron, en plein cœur de la zone adverse, les deux hommes avaient erré dans la jungle pendant des heures. Ryo avait soutenu son père sur plus de dix kilomètres dans la jungle, pensant retrouver leurs compagnons d'armes mais ces derniers étaient restés introuvables. A la place, comme par miracle, il était tombé sur le dispensaire d'une organisation non gouvernementale, où un médecin, que tout le monde appelait déjà simplement le Doc, avait réussi à sauver Shin.


Ce jour-là avait tout changé pour eux : Ryo avait enfin compris combien il comptait pour son père adoptif mais  aussi combien il pouvait être vulnérable sans lui. Shin avait réalisé qu'ils devaient quitter la jungle et la guérilla colombienne le plus vite possible s'il voulait garder son protégé en vie.


C'était il y a bien longtemps, une bonne dizaine d'années maintenant, mais ce moment restait gravé dans leurs mémoires à tous les deux. Et ce moment n'avait pas été important que pour Shin et Ryo, il avait marqué Le Doc aussi puisqu'une amitié sincère était née entre les trois hommes lors de la convalescence du chef de la guérilla. Le médecin avait ensuite accompagné le père et le fils dans leur périple américain quand ils s'étaient décidés à entamer une nouvelle vie. 

— Je suis désolé, dit Shin.


Ryo sursauta, tiré brusquement de ses pensées par la voix grave de son père. Il se frotta les tempes. Décidément, il était épuisé, il avait besoin de dormir. Baisser sa garde à ce point ne lui ressemblait pas et encore moins ressasser ces vieux souvenirs si désagréables. Ou alors c'était ces murs si hauts qui occultaient le monde pour ne dévoiler que le ciel qui le rendaient mélancolique ?

— Je suis désolé, répéta Shin.

— De quoi ? 

— De ne pas m'être douté, répondit-il en désignant le pendentif de Ryo du doigt. Si j'avais su avant que c'était un signe distinctif, je te jure que j'aurais tout fait pour te ramener parmi les tiens.

— Tu n'avais aucun moyen de savoir.


Shin secoua la tête, persuadé de sa culpabilité. Pour la première fois de sa vie de combattant et de tueur, il déplorait sincèrement un de ses choix passés :  

— J'aurais dû deviner que ce médaillon avait une signification. Je me suis dit que c'était un porte-bonheur quelconque, qu'il s'agissait d'un trésor de famille mais de là à penser qu'il s'agissait d'un emblème de clan... Je n'avais jamais entendu parler des Dragons de Feu, même avant de quitter le Japon. 

— Tu me l'as déjà dit.

— Je pensais que ce bijou pourrait toujours te servir plus tard si tu le vendais, que tu pourrais en tirer un peu d'argent au cas où.


Shin soupira : 

— Et dire qu'on a laissé ce truc en gages à Phoenix ! Si on n'avait pas réussi à rembourser notre dette, tu n'aurais jamais pu reprendre ta place ici.

— Arrête. 

— Non, fils. Je te dois des excuses.

— Pas d'excuses. C'est pour les faibles, tu me l'as toujours dit. Les choses sont allées ainsi, il n'y a rien à regretter. 


Ryo se tourna vers son père. Une chose le frappa : Shin avait l'air fatigué. Depuis le début de leur quête sur ses origines, il avait vieilli à vue d'œil. Ses cheveux paraissaient plus gris que noirs et ses deux rides entre les sourcils s'étaient sans aucun doute creusées. Traits tirés, bouche pincée, regard sombre, Kaïbara n'était plus tout à fait le même. Ryo pouvait presque sentir la culpabilité de son père, ses regrets.

— C'est bon, on en a déjà parlé, le rassura Ryo en lui tapotant l'épaule. Je ne te tiens pas pour responsable. Tu m'as recueilli quand j'étais seul au monde, tu as veillé sur moi, tu as...

— J'ai fait de toi un enfant soldat, quelle gloire !

— Tu n'avais pas d'autre choix. Toi-même, tu ne connaissais que la guerre à l'époque. 


Son père se pencha vers lui et sonda son regard :

— Je te trouve bien compatissant, Ryo. Cela ne te ressemble pas.

— Ça doit être cette maison... murmura une voix espiègle et éraillée dans leur dos. Z'auriez pas pu trouver un endroit plus confortable pour la causette ? Ohhh punaise, c'est plus d'mon âge, ces gymnastiques !


Le Doc venait de les rejoindre. Frêle, il avait toujours été de petite taille et d'humeur gentiment râleuse. Il ne manquait jamais de souligner avec espièglerie, ou son âge avancé, ou le trop grand sérieux de ses acolytes ou le manque de confort de leur lieu de villégiature ou l'humidité ambiante qui réveillaient ses rhumatismes imaginaires ou... Mais ceci n'était en réalité qu'une façade, une simple mais habile façon de faire sourire ses compagnons. Le vieux médecin les lorgna de ses yeux malicieux derrière ses petites lunettes rondes avant de se passer la main dans ses indomptables cheveux blancs pour les plaquer momentanément en arrière. 

— Alors, question à cent millions de yens : la jungle humide ou les motels crasseux, c'est quoi qui vous manque le plus ? Moi, c'est les punaises de lit !


Shin rit dans un souffle, à la fois amusé, un peu exaspéré et gentiment moqueur. Oui, ils n'avaient pas vraiment l'habitude de ce genre d'endroit où espace, calme, sobriété et propreté n'étaient que le voile du seul vrai luxe : se sentir chez soi et en sécurité. Tous les trois avaient l'impression de se retrouver dans un château, avec toutes ces pièces, ces chambres et ces salles d'eau, ces trois cours intérieures, une avec un bassin peuplé de dizaines d'énormes carpes koïs qui se dissimulaient entre les joncs, une autre où les petits chemins en graviers s'enroulaient autour de bambous gigantesques et une autre avec un cerisier majestueux qui commençait à se parer de bourgeons minuscules. Les murs étaient si hauts et si épais qu'ils étouffaient le tumulte citadin. Oui, comment ne pas se sentir privilégié de pouvoir se tenir dans un tel endroit ?


Le Doc reprit en posant la main sur l'épaule de Ryo : 

— Babyface, tu te ramollis parce que te voilà traité en vrai prince !

— Mouais, grimaça Ryo amer. Prince de la pègre, super ! 

— Ca, tueur à gages ou mercenaire, qu'est-ce que ça change ? s'interrogea Shin.


Ryo se rembrunit : 

— Je n'en sais rien. C'est peut-être le côté grande organisation criminelle, le trafic : la drogue, les armes, les femmes... Ça me met mal à l'aise. Je me demande si je dois poursuivre dans cette voie.

— Admets cependant qu'on n'a jamais été aussi bien logés, argumenta le Doc. Prends le temps de réfléchir. Après tout, on est venus pour retrouver tes origines, pas pour une reconversion professionnelle. Tu n'es pas forcé d'accepter tout le packaging. Même si ce n'est pas comme si tu devais devenir banquier. Quoique... C'est un peu bonnet blanc et blanc bonnet ici, d'après ce que j'ai pu comprendre. Mais c'est normal que tout cela te paraisse étrange. Devenir un homme de pouvoir quand on a grandi en homme de l'ombre, ce n'est pas si simple.

— Surtout que tout s'est passé si vite, ajouta Ryo.

— Oui. En plus, ils t'ont accueilli comme un sauveur. 


Ryo soupira, gêné. Le Doc le poussa du coude :

— Premier héritier mâle direct... Mamie Suki était ravie ! Ahhh... Madame Kusumoto... Elle a une sacrée classe et ne fait pas du tout son âge, ajouta-t-il avec un clin d'œil.

— Dooooooc... T'es incroyable ! Quelle femme ne trouves-tu pas à ton goût, dis-moi ? le gronda gentiment Shin.

— Vous êtes des rabat-joie !


Les trois hommes sourirent et gardèrent le silence quelques instants. 

— Je comprends que tu te sentes mal à l'aise, fils, conclut Shin.

— Peut-être, soupira Ryo. Mais pour être tout à fait honnête avec vous, je crois que c'est autre chose. En fait...


Il se retourna et attrapa une petite pile de dossiers : trois chemises cartonnées grises, contenant chacune une bonne cinquantaine de pages.

— Il faut que je vous parle de ça, dit-il en tapotant la surface rigide. 

— Hummm ? Qu'est-ce c'est ? demanda le Doc.

— Un dossier de surveillance, renseigné depuis une dizaine d'années par une équipe discrète des Dragons.

— Surveillance de qui ?

— Des membres de ma famille, lâcha Ryo qui se tourna vers son père pour observer sa réaction. 


Shin ne montra rien, enfin presque. Ryo le vit serrer des mâchoires et fermer les yeux pendant une ou deux secondes. 

— Pourquoi les surveiller depuis si longtemps ? demanda le Doc qui n'avait rien perdu de la tension entre les deux hommes.

— Aucune idée, avoua Ryo. J'ai été tellement surpris quand elle m'a présenté ce truc que je n'ai même pas pensé à poser la question à Madame Kusumoto. Peut-être tout simplement parce qu'ils sont de farouches ennemis du clan ?

— Comment ça, des ennemis ?

— Des anciens flics.


Le Doc manqua de s'étrangler :

— Tu déconnes ? 


Ryo secoua négativement la tête :

— Non. Du côté de mon père biologique, ils sont tous flics...

— Ah bah bonjour la réunion de famille ! s'exclama Le Doc en riant. Oh allez, fais pas cette tête de désespéré, BabyFace ! Tu sais, si les policiers sont aussi corrompus ici qu'aux States, alors il est possible que tout le monde s'entende super bien !


Ryo secoua gravement la tête, ce qui fit perdre au Doc son optimiste sourire, et se tourna vers son père qui demeurait impassible. Même s'il ne parvenait que rarement à décrypter les émotions de l'ancien chef de guerre, il savait qu'à cet instant, il faisait mal à Shin. Mal à l'aise, Ryo soupira. Il ne pouvait malheureusement pas lui épargner ça. Le silence s'installa jusqu'à ce que son père le rompe d'une voix froide et dénuée d'émotion :

— Alors ? Tu nous expliques ?


Ryo prit une grande inspiration et ouvrit le dossier. Il tenta de raconter ce qu'il avait appris de façon la plus neutre possible :

— L'équipe de renseignement a fait un excellent travail. Il y a là des articles de journaux le plus souvent, mais aussi des comptes-rendus de filatures ou des infos glanées dans les quartiers chauds. Le tout est parfaitement classé. C'est impressionnant.


Le Doc l'interrompit en levant les yeux au ciel :

— Nan mais, on s'en fiche de ça... RACONTE !!!

— Mon père est mort d'une crise cardiaque, dix ans après son épouse – qui n'est pas ma mère. J'ai un frère et une sœur. Enfin non... demi-frère et demi-sœur. Ils vivent ici à Tokyo. 


Ryo ouvrit le dossier supérieur et tendit une pile de photographies. Prises de loin, on y voyait un homme entre vingt et trente ans, assez grand et large d'épaules, quoiqu'un peu voûté, entrer dans un café ou se rendre à la gare, monter en voiture, discuter avec une jeune femme dans un parc, ou marcher bras dessus bras dessous avec une autre femme en tailleur et talons aiguilles.

— Ohhhh là là, il a bon goût le bougre ! admira le Doc, béat devant le dernier cliché. Cette nana a une classe folle. Une beauté froide mais regardez-moi ces jambes parfaites ! Et cette poitrine... 

— Reprends-toi le Vieux, le morigéna Ryo. Tu as parfaitement raison mais ce n'est pas ce que je voulais te montrer. Hep hep hep ! La photo reste dans le dossier !


A contrecœur, le Doc rendit les clichés à Ryo qui les passa à Shin, assis de l'autre côté. 

— Activité illégale ou espionnage ? demanda-t-il.

— Activité presque illégale. 

— Alors tout n'est pas perdu, suggéra le Doc, sourire aux lèvres. Un flic ripou, ça peut le faire avec un oyabun, non ?

— Ce n'est pas un ripou. Mon demi-frère a quitté la police il y a environ un an. Depuis, il forme avec ma demi-sœur et ses acolytes une équipe qui se fait appeler City Hunter. En résumé, ils interviennent de façon rapide et radicale pour venir en aide à ceux qui en ont besoin. Ce café que tu vois là, le Cat's Eye, c'est leur point de ralliement. L'étage, c'est leur QG. Je pense que cette couverture leur permet d'entrer des petits revenus fixes.

— Des tueurs à gages comme vous ? s'enquit le Dos en prenant un autre dossier pour le compulser.

— Ils ne commettent pas de meurtre, répondit Ryo. En tous cas, je n'en ai trouvé aucune trace dans les dossiers. Mais est-ce la vérité ? Ils sont protégés par une lieutenant de police, l'ancienne partenaire de mon frère qui n'est autre que la fille du Préfet de la police de Tokyo, Monsieur Nogami. Est-ce que cela permet d'égarer certains dossiers ? C'est possible.


Il se pencha vers le Doc pour lui chuchoter :

— C'est la bombe que tu as repérée sur la photo, Le Vieux. Celle avec les belles jambes et la forte poitrine.

— Ohohohoooo, murmura le Doc, admiratif. Et beh, il en avait d'la chance. Avec une partenaire de cette trempe, je n'aurais jamais démissionné !

— Ne te fie pas aux apparences. Elle excelle dans la manipulation des hommes et dans le maniement des couteaux, précisa Ryo avant d'ajouter en toute confidentialité :  Des couteaux qu'elle porte dans un holster spécial, en jarretière, à l'intérieur de sa cuisse.

— Ohohohoooo...


Laissant l'Ancien à sa rêverie éveillée, Ryo poursuivit :

— Les City Hunter ont aidé un membre d'un clan concurrent à changer de vie, sorti une joueuse de poker pro de l'engrenage des jeux illégaux, protégé une journaliste qui enquêtait sur la corruption des politiques par la pègre... Ce genre de choses. 

— Je vois, murmura Shin. Opérations anti-yakuzas ?

— C'est un peu ça. En fait, mon père était obsédé par le clan Kusumoto. Il lui livrait une guerre sans merci. Je ne sais pas pourquoi, rien n'est dit dans le dossier mais il s'acharnait vraiment contre eux. Apparemment, l'organisation en a beaucoup souffert et a perdu de nombreux membres vers 1960, emprisonnés ou tués. Et ensuite, plus rien.

— Tu penses qu'il en voulait à ta mère ? Elle était l'héritière directe du clan quand même. Ou alors il voulait te récupérer ? 

— Peut-être... En tous cas, mon frère et ma sœur ont hérité de la haine de notre père pour les clans. On dirait qu'ils veulent rendre justice eux-mêmes et lutter contre la mafia dès que l'occasion se présente. 

— C'est marrant. A les regarder comme ça, ils ont l'air inoffensifs, dit le Doc en tendant une photographie de deux jeunes gens à la fête foraine, en train de partager une barbe à papa.


L'homme, les cheveux en bataille et les lunettes de travers affichait un air faussement blasé pendant qu'une jeune femme rousse louchait ostensiblement sur un bout de sucre rose qu'elle avait coincé entre sa lèvre et son nez. On aurait presque pu les entendre rire tellement leurs visages irradiaient de bonheur. Il compulsa les clichés suivants consacrés essentiellement à la jeune femme.

— Elle est pas mal aussi la frangine ! Un look à la garçonne avec ces cheveux courts, ce n'est pas déplaisant quand on a un si joli petit popo...

— Oh, hé ! On ne parle pas comme ça de ma sœur ! s'exclama Ryo en remettant soigneusement les photos dans le dossier sur lequel était inscrit à l'encre noire : "Makimura Kaori & Hideyuki"


Shin lui, était resté silencieux. Il inspectait les clichés de près et Ryo en connaissait déjà parfaitement la raison.

— C'est qui les deux autres filles ?

— Mikaela Gonzales, surnommée Miki. Apparemment, elle sait piloter un hélico et manier la mitraillette. L'autre, c’est Natori Kazue. Elle a laissé ses études de médecine en suspens par manque de financement. Elle soigne leurs petits bobos. Je pense qu'elle se procure le matériel et les médicaments sur le marché parallèle.

— OK. Tu as vu qui tient le café ? demanda Shin à voix basse.

— Oui, admit Ryo. J'ai tout de suite compris que c'était lui.


"Lui" était l'ancien ennemi de Shin et Ryo, à l'époque où ils se battaient dans la jungle en tant que mercenaires du côté des insurgés dans une guérilla sans fin. "Lui" s'appelait Ijuin Hayato de son vrai nom mais dans la jungle, on le connaissait sous le nom de Falcon, à cause de sa vue perçante qui le rendait redoutable au tir de précision. Il impressionnait par sa grande taille et sa carrure. Certains disaient qu'en regardant son crâne chauve, vous pouviez voir le reflet des démons qu'il avait vaincus. Des légendes certes mais pas sans fondements non plus. Selon les rumeurs qui circulaient à la fin du conflit, il aurait été blessé aux yeux lors du dernier grand affrontement entre les forces gouvernementales et révolutionnaires. Mais cette dernière bataille avait eu lieu pendant que Shin et Ryo se trouvaient au dispensaire Du Doc. Quand Shin avait été en état de se lever, la guérilla avait pris fin et le gouvernement avait trouvé un accord avec les forces révolutionnaires. 

— Ça risque de poser problème, si tu les approches, souligna Shin d'une voix sourde.

— Oui et non. Si nous, on le connaît, Falcon, lui, ne m'a jamais vu. En plus, il est en train de devenir aveugle d'après le dossier. Il y a peu de chances qu'il m'identifie. Et je ne lui dirai pas mon vrai nom, ça devrait suffire à me protéger. 

— Peut-être. Mais un loup sent un autre loup à des kilomètres à la ronde. 

— Je me transformerai en agneau, affirma Ryo en se fendant d'un énorme sourire. Personne ne connaîtra ma véritable identité. Ni la nouvelle d'ailleurs. Je doute que mon frère accepte de me parler si je me présente à lui comme un Kusumoto.

— Que tu caches ton passé de mercenaire est une chose, dit Le Doc. Dissimuler ton lien de sang avec eux en est une autre, tu sais. Tu restes leur demi-frère, après tout. Ce n'est pas très réglo, comme approche.

— Pas trop le choix quand on va rencontrer des amis de flics et un ancien ennemi. 


Shin, lui gardait son humeur sombre en observant un des clichés de la grande brune aux cheveux longs et bouclés :

— Gonzales, c'est un nom espagnol. En plus, tu dis qu'elle sait se battre et piloter ? Si elle est dans l'équipe avec Falcon, il y a des chances qu'elle vienne d'Amérique du Sud. Peut-être qu'elle faisait partie de son escadron, même si elle me semble bien jeune pour ça. Méfie-toi d'elle aussi. Il n'est pas impossible qu'elle te connaisse. Je ne sais pas si c'est une bonne idée de la rencontrer, celle-ci.

— Je ne l'ai jamais vue, affirma Ryo confiant. Ça ne risque rien. Je vous l'ai dit. J'ai une idée de prétexte pour les approcher, ça va le faire. 

— Tu vas y aller ? s'enquit le Doc incrédule. Tu vas te pointer à leur salon de thé ?

— Oui, répondit Ryo en déchirant un coin de papier vierge d'écriture d'un rapport. 


Il y griffonna rapidement quelque chose puis fourra le bout de papier dans sa poche.

— Je suppose que rien ne pourra te dissuader de ne pas le faire, observa Shin.

— Exactement. Je pense que j'ai besoin de boire un bon café.


Pour toute réponse, Shin leva les yeux au ciel, visiblement dubitatif, Le Doc croisa les bras sur sa poitrine et fronça les sourcils. Ryo se leva mais à cet instant, une voix douce chuchota dans son dos : 

— Je vous conseille d'abord de m'écouter, Monsieur Saeba. 


Les trois hommes se retournèrent d'un bloc. Ryo et Shin voulurent se saisir de leurs armes, deux Pythons 357 Magnum parfaitement jumeaux mais leurs mains ne rencontrèrent que du vide : pour pénétrer dans la villa, ils avaient dû déposer leurs armes à l'entrée. Heureusement pour eux, ils réalisèrent vite qu'il n'y avait là aucun danger, tout en s'interrogeant du regard. Depuis quand est-ce qu'ils se laissaient surprendre par quelqu'un ? Sans doute parce que ce quelqu'un connaissait parfaitement les lieux et savait se déplacer avec légèreté et discrétion... ou alors, ils commençaient à manquer d'entraînement.


La silhouette, frêle et sombre s'avança pour ajouter :

— Je peux vous dire pourquoi votre père en voulait tant au clan, Monsieur Saeba. Quand vous saurez, vous ferez ensuite comme bon vous semble.



Laisser un commentaire ?