Ange-Gardien

Chapitre 11 : LES AMES RETROUVEES

5342 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 01/01/2026 12:41

Dans le chapitre précédent : 

Ryo retourna dans la cuisine, arrêta le feu sous la casserole. Il remit son holster ainsi que sa veste. Voyant l’ordonnance sur la table, il la prit, de même que les clés puis quitta l’appartement.


Hideyuki apparut chez Kaori. Il trouva l’appartement silencieux.

-Mademoiselle Tachiki ? Vous êtes là ?

Le fantôme faisait le tour de l’appartement quand il la vit endormie, allongée sur le canapé.

Il s'approcha doucement pour s’assurer qu’elle allait bien. Son sommeil semblait légèrement agité mais sa respiration était régulière. Il souffla de soulagement. Il avait été rassuré de la savoir entre de bonnes mains, mais l’inquiétude était là tout de même et ne l’avait pas lâchée au Kabukicho. En pleine journée, l’endroit était assez calme, il avait pu discuter avec ses sources enfin…celles décédées.

Kaori ouvrit les yeux. Le regard hagard, l’esprit embrumé. Elle sentit une présence et tourna la tête. Une personne avec un imperméable était devant elle. La jeune femme se frotta les yeux.

-Makimura?

Hideyuki sourit.

-Comment allez-vous?

Kaori s’assit, un peu vaseuse mais cela lui avait fait du bien de dormir un peu.

-Cela peut aller, merci.

Elle le regarda.

-Et vous ? Ça va ?

L’esprit se mit à rire.

-Bah ça ne peut pas être pire, je suis mort !

La médium se sentit stupide. Elle mit la main devant sa bouche et se mit à rire à son tour.

-Je suis vraiment désolée, ça m’a échappé ! dit-elle.

C'était agréable de partager un moment comme cela. La journée n’avait pas été facile. Elle se passa les mains sur son visage et se leva.

-Monsieur Saeba ? appela-t-elle. 

-Ryo ? Il était chez vous ? demanda l’esprit en la suivant.

La jeune femme le regarda.

-Oui il ne voulait pas me lâcher. C’est curieux. 

Étrange, même. Lui qui avait insisté pour rester à ses côtés…n’était pas présent. Ses yeux fixèrent la table. Les clés et l’ordonnance n’étaient plus là.

-Oh, je vois.

-Vous voyez ? questionna le fantôme.

-Oui, monsieur Saeba est parti chez le pharmacien.

Makimura vit un petit sourire s’installer sur le visage de Kaori.

-Ca ne me surprend pas de mon partenaire. Il a un grand cœur malgré son côté pervers.

-Je l’ai constaté, surtout son côté obsédé, dit-elle en souriant.

Elle se dirigea vers la cuisine. Ryo était parti après avoir éteint le gaz. Kaori remit le feu sous la casserole d’eau car elle avait faim. Soudain, elle se tourna vers l’esprit.

Le fantôme fixait une photo d’une femme tenant un bébé avec une enfant à ses côtés. Il fronça les sourcils, troublé et sursauta à la question de la jeune femme.

-Madame Michoko et Aïko ? Comment vont-ils ?

Il s’approcha de son interlocutrice.

-Euh…ils vont bien. Aïko était ravi de faire le détective.

-Comment cela ? demanda Kaori.

Hideyuki se plaça à côté d’elle.

-Nous sommes allés au Kabukicho pour voir mes anciennes sources décédées.

- Je vois.

Puis, elle tiqua.

-Quoi ? Avec le petit ? Vous plaisantez ? questionna la jeune femme, surprise.

Hideyuki se gratta la tête, un peu gêné.

-Bah, il n’avait pas l’air très choqué. Il s’y baladait quand il ne voulait plus rester près de ses parents.

Kaori soupira. L’eau se mit à bouillir et elle vida son sachet de soupe.

-Cela a donné quelque chose ? demanda la médium.

-Non pas vraiment. J’attends le retour d’Aïko et de madame Michoko. Ils se sont renseigné de leur côté. On verra ce que ça donne.

-C’était une bonne idée, dit la médium.

Elle remua le mélange avec une cuillère.

-Vous l’avez revu ? demanda Hideyuki.

Au début Kaori ne comprit pas sa question puis elle sut de qui il parlait. Elle fit non de la tête. Soudain, un bruit de clé se fit entendre et la porte s’ouvrit sur le nettoyeur qui semblait discuter avec quelqu’un. La médium reconnut la voix et s’avança. Il ne manquait plus que ça : la mégère de l’immeuble. Elle a dû le voir sortir de son appartement et guetter son retour. Ca n’allait pas être facile de s’en débarrasser.

-Bonjour madame Akiyama ! dit Kaori avec un sourire forcé.

Ryo était sur le seuil, lui tournant le dos et à la voix de la médium,il se retourna brusquement, ses yeux semblant demander de l’aide.

Il s'empressa de se mettre à côté de Kaori. Un chignon grisonnant sur le sommet de la tête, un pantalon de jean et des chaussures plates, la voisine du dernier étage. Madame Akiyama se tenait sur le seuil, son regard aiguisé devint pétillant de curiosité préparant mentalement les rumeurs sur son compte.

-Oh, mademoiselle Tachiki, bonjour ! 

Elles s’inclinèrent rapidement.

-Cela faisait bien longtemps que je vous avais vue ! Et votre sœur, comment va-t-elle ? Elle n'est là qu'en coup de vent à cause de son travail, j’imagine ?

Kaori sourit. Cette femme était une incorrigible commère, pire que moshi-moshi. Elle avait un bavardage pas très honnête. Cela avait fait du mal à certains couples de l’immeuble qui avaient manqué de divorcer. Ils l’esquivaient complètement maintenant.

-Vous êtes malade ? Votre voix est enrouée. Ahhh avec ce temps !!! continua-t-elle ne se rendant pas compte qu’elle embêtait tout le monde.

Hideyuki la trouva très désagréable.

-C’est pour cela que j’étais parti à la pharmacie, dit Ryo avec un sourire pincé.

-Ohhh…vous avez un petit ami attentionné ! Vous en avez de la chance et il est beau en plus, renchérit la voisine en le regardant, voulant mine de rien avoir plus d'informations.

Le nettoyeur et la médium n’en revenaient pas ! Elle avait fait ses propres conclusions en se fiant aux apparences. Les deux protagonistes gardèrent le silence, ne voulant pas rajouter de l’eau au moulin de la commère.

La voisine avait tenu la jambe de Ryo pendant presque dix minutes en bas de l’immeuble. Autant jouer le jeu pour lui rabattre le caquet à cette mégère. Il serra la taille Kaori avec sa main libre. Il la sentit se crisper d'un premier abord puis elle se détendit.

-J’ai de la chance aussi, n’est-ce-pas ? Elle est belle, intelligente…que demander de plus ?

Kaori fit un sourire.

-Vous formez un très beau couple ! s’exclama leur interlocutrice.

-Si vous permettez madame Akiyama, j’aimerais me reposer, dit Kaori en s’avançant pour fermer la porte.

La voisine fit comme si elle n’avait rien entendu et continua de caqueter.

-Mais vous faites quoi dans la vie, jeune homme? demanda t-elle en le regardant d’un oeil avide de curiosité.

Ryo devança Kaori en prenant la poignée, trouvant cette vieille femme très irrespectueuse.

-Je tue des gens, répondit-il, d’un regard peu amène. 

L’expression de madame Akiyama fut épique : elle blêmit et recula de quelques pas, choquée de la réponse. Ryo en profita pour refermer le battant bruyamment. Il souffla de soulagement puis se tourna vers Kaori qui le regarda sidérée, puis elle cria:

-Non mais vous êtes malade ! Tuer des gens…sérieusement ! 

Elle leva les bras au ciel en se demandant ce que l’autre commère allait raconter.

-Vous croyez que les voisins vont la croire ? demanda Ryo pour la calmer.

Kaori grommela mais avoua qu’il n’avait pas tort. Madame Akiyama avait mauvaise réputation et avait tellement raconter de sottises que plus personne n’avait confiance en elle. Soudain, il tendit l'oreille.

-Euh…je crois que ça déborde, dit Ryo.

-Oups ma soupe, fit Kaori filant dans la cuisine.

Ryo la suivit du regard. Elle retira la casserole du feu à temps. Il déposa le sac sur la table.

L’esprit à lunettes se fit la remarque que c’était bien la première fois qu’il voyait son associé aussi troublé et légèrement inquiet envers une personne en dehors d’une affaire.

Ryo se mit sur le seuil de la cuisine.

-Vous avez bien dormi ?

Kaori prit un bol dans le placard puis se servit une bonne louche de soupe.

-Oui, malgré le peu de sommeil. C’est la présence de Makimura qui m’a réveillée, j’ai dû la sentir.

-Quoi ? Sérieusement ?

La médium suspendit son geste et le fixa.

-Monsieur Saeba, vous doutez encore ? dit-elle légèrement fâchée.

Craignant de se prendre une massue, Ryo se gratta la tête.

-Non, non je ne suis plus aussi sceptique mais cela fait tout de même bizarre, ha ha ha.

Kaori regarda Makimura qui haussa les épaules.

-Faut le comprendre un peu, dit le fantôme. Vous lui avez donné la preuve de notre existence et cela le perturbe encore. Laissez-lui le temps !

La jeune femme soupira. Il avait raison. Elle devait se montrer patiente avec Ryo. Posant son bol et sa cuillère sur un plateau, elle alla dans la salle, le nettoyeur sur les talons.

-Vous voulez quelque chose ? demanda-t-elle .

-Non, merci. Mangez, vous devez avoir faim ! répondit Ryo qui s’était posté devant la fenêtre.

Ce n’était pas faux. Kaori s’installa à table.

-Makimura est allé dans le Kabukicho pour mener l’enquête sur le…mauvais esprit. Deux autres fantômes lui ont prêté main forte.

-Deux autres ? Vous en attirer du monde.

La jeune femme avait légèrement tordue sa cuillère en repensant à l’autre pourri qui avait failli la tuer. Ryo se tourna à demi, un regard interrogateur. Voyant l’état du pauvre couvert, il observa la jeune femme.

-Je n’en ai pas besoin pour ma soupe en fin de compte, dit Kaori, gênée.

Elle toussota pour reprendre contenance.

-Il a questionné certaines de vos anciennes sources. Celles qui sont décédées, continua-t-elle.

-La chance de pouvoir mater sans être vu ! marmonna t-il.

-Vous dites ? interrogea la jeune femme, pas certaine d’avoir entendu la phrase. 

-Hein ? 

-Qu’avez-vous dit monsieur Saeba ?

-Euh…et?

La médium n’insista pas. Un vrai dialogue de sourd. Elle se doutait qu’il avait encore dit une ânerie mais la jeune femme préfèrerait laisser couler.

Hideyuki fixait son ami, il prit ses lunettes pour les essuyer. Ryo appréciait vraiment la jeune femme. Le regard de son associé le confirmait. Cela le fit sourire. Remettant ses verres sur le nez, il reporta son attention sur le couple.

-On attend que les deux autres esprits reviennent et nous saurons, répondit Kaori.

Ryo se retourna vers la fenêtre. Une enquête de fantôme. Cela le fit sourire. Qui aurait cru un jour que le grand Ryo Saeba se mettrait à avoir une conversation de ce genre. Soudainement, il pivota. 

-Pourquoi vous n’avez pas démenti quand elle a affirmé que j’étais votre petit ami ? demanda-t-il.

Kaori le regarda, un peu surprise.

-Je vous retourne la question, dit-elle.

Il grimaça. La jeune femme marquait un point.

-Vaut mieux qu’elle croit cela qu’autre chose. Elle serait capable de dire à tout le quartier que je suis une fille aux mœurs légères, répondit Kaori.

-Vous êtes sérieuse ? fit Makimura. 

Il y avait des gens vraiment incroyables, mais pas dans le bon sens.

-Vu sous cet angle, en effet. Cela va mettre un coup à ma réputation, expliqua Ryo en posant la main sur son coeur et faisant un air triste.

- Au point où vous en êtes ! On annoncera bientôt notre rupture, lui dit-elle en faisant un clin d’oeil.

Ryo sourit face à cette réplique. Elle reprenait du poil de la bête, tant mieux. Plusieurs minutes s’écoulèrent dans le silence. La jeune femme avait fini rapidement sa soupe.

-Dites, Hideyuki ne devait pas me délivrer un message ? questionna-t-il.

C’est vrai ça ! D’origine, elle rencontrait Ryo pour cela. Kaori regarda l’esprit.

-Oups ! Avec tout ce qu’il s’est passé, j’avais oublié, répondit Hideyuki. Résolvons d’abord votre affaire, c’est plus important.

-Croyez-vous qu’il y ait vraiment quelque chose à résoudre ? demanda Kaori.

-Faut que l’on sache qui vous a agressé !

-Ca ne changera rien et il ne reviendra pas ! C’est ce que je me tue à dire ! dit-elle en haussant le ton.

Voyant l’expression de surprise du fantôme, elle se calma.

-Ouh, là, qu’est ce qui vous énerve autant ?! dit une voix.

Ryo se tenait à côté de la jeune femme, attirant l’attention.

-Je vous présente mes excuses Makimura, en plus j’ai fait un mauvais jeu de mot.

-Ce n’est pas grave, lui dit-il.

-Pour votre message, votre associé veut attendre de voir ce que donne mon “affaire” dit la médium à Ryo.

Prenant le plateau, Kaori alla à la cuisine pour faire la vaisselle.

Hideyuki la suivit. 

-Comment vous savez qu'il ne reviendra pas ? demanda-t-il intrigué.

Ouvrant le robinet pour nettoyer les ustensiles, la médium lui expliqua. Le fantôme fut choqué d’apprendre ce qui lui était arrivé lorsqu’elle était plus jeune. Il n’aurait jamais imaginé que Kaori ait pu traverser cela. 

Ryo écoutait raconter son histoire. Kaori avait eu du poids sur les épaules très jeune. Elle avait dû garder le silence et être rejetée par les autres car ils ne la comprenaient pas.

-Je suis désolée, dit Makimura navré pour elle.

-Vous n’avez pas à l’être, lui répondit Kaori. C’est comme ça. 

Une fois sa vaisselle lavée, essuyée et rangée, la jeune femme revint dans la salle.

Ryo s’était retourné et son regard était le même qu’Hideyuki. Elle soupira. Il avait entendu la conversation avec le fantôme.

-C’est vrai que je n’ai pas eu une vie très facile mais cela a fait celle que je suis, leur dit-elle afin de couper court au sujet.

Ryo garda le silence.  

Elle fouilla dans le sac qu’il avait apporté. Elle prit la pommade puis enleva son foulard. Le nettoyeur la regarda faire et à la vue des bleus sur son cou, il serra la mâchoire. Une vive colère le prit. L’image de Kaori maintenue au-dessus du sol, son regard quand il a essayé de l’aider…si ce salaud était un être de chair et de sang il l'aurait abattu comme le chien qu’il était.

Ryo vit Kaori aller dans la salle de bain et lui emboîta le pas. Il s'appuya sur le chambranle de la porte. La médium croisa son regard dans le miroir. 

-Vous voulez de l’aide ? demanda-t-il même s’il connaissait la réponse.

Il remarqua que les mains de la jeune femme tremblaient. De revoir les hématomes lui remémoraient certainement la mauvaise aventure qu’elle avait vécue il y a quelques heures. Inspirant un bon coup pour se donner du courage, elle étala doucement la pommade en grimaçant sous la douleur.

-Si vous avez besoin d’en parler à quelqu’un..murmura Ryo, j’ai peut-être l’esprit mal placé mais je sais écouter.

Kaori le fixa dans le miroir. Elle avait suspendu son geste. Il commença à partir.

-Monsieur Saeba ? dit-elle

Ryo la regarda.

-C’est noté ! Merci de la proposition, fit-elle en souriant. 

Il quitta la pièce, laissant la jeune femme seule. Ryo reprit sa place devant la fenêtre. Hideyuki se planta à ses côtés, partant dans les souvenirs qu’il avait eu avec lui. 

-Te rends-tu compte mon ami que même tes frasques avec les femmes me manquent. Pour combien de temps encore serai-je à tes côtés ? Que va-t-il se passer lorsque mademoiselle Tachiki va transmettre mon message ? 

Le silence s’installa. 

Sentant Kaori entrer dans la salle, Ryo se retourna. La jeune femme remettait son foulard autour du cou. Soudain, il la vit tituber et se précipita de peur qu’elle ne tombe.

-Aïko !! dit Kaori en riant.

Ryo s’arrêta dans son élan. La médium lui lança un regard rassurant. Aïko était heureux de voir son amie.

-J’ai eu si peur, lui dit-il. J’ai cru que tu allais nous rejoindre.

Le petit fantôme la serra très fort.

-Tu vas bien ? C’est vrai ? demanda-t-il pour être rassuré.

-Oui, ça va, rassure toi. J’ai un peu mal à la gorge mais ça ira de mieux en mieux.

Il la lâcha après lui avoir fait un câlin. Madame Michoko qui était restée en retrait s’avança.

-Ravie que tu te portes mieux, dit-elle en souriant à Kaori. 

La jeune femme hocha la tête. Aïko avait rejoint Hideyuki près de la fenêtre et ils discutaient tous les deux.

-Depuis que je suis morte, c’est bien la première fois que je vois un esprit de ce genre, dit Moshi-Moshi avec une pointe d’inquiétude.

-Malheureusement pour moi, ce n’est pas mon cas. 

La fantôme la fixa.

-Mon accident, vous vous en rappelez ? demanda Kaori.

-Ton accident ? C’était ça !! Oh seigneur ! s'exclama-t-elle en mettant la main devant sa bouche.

Moshi-Moshi se rappela de la vive inquiétude des gens dans le quartier. La mère et les filles Tachiki étaient très appréciées. Les rumeurs allaient bon train et un témoin avait raconté que Kaori avait été comme propulsé sur la voiture. Madame Michoko l’avait pris pour un fou mais il avait donc eu raison.

-Je suis désolée de cela, ma petite !

Kaori lui sourit.

-C’est du passé maintenant ! dit-elle en haussant les épaules.

Ryo se sentait mis à l’écart en voyant la jeune femme parler seule. Il toussota pour attirer l’attention de la médium.

-Euh…il y a des …comment dire…présences supplémentaires?

-Oh, monsieur Saeba, désolée. La personne avec moi est madame Michoko, une voisine de ma mère ainsi qu’Aïko qui discute avec Makimura près de la fenêtre, dit Kaori.

Ryo s'inclina légèrement.

- Aïko ? C’était votre camarade, c’est bien ça ? 

- Je suis toujours son camarade ! fit le petit esprit en les rejoignant. 

Il serra la médium d’un air possessif.

-C’est qui lui d’abord ? demanda Aïko.

-C’est monsieur Saeba Ryo, il faisait partie de ceux qui m’ont sauvée du mauvais esprit. Tu te rappelles des personnes qui sont intervenues, hein ?

Aïko hocha la tête puis regarda le nettoyeur plus attentivement. Il lâcha Kaori puis pointa Ryo du doigt.

-Je me disais bien que je l’avais déjà vu quelque part ! dit-il content. C’est l’étalon de Shinjuku, enfin je ne comprends pas pourquoi on l' appelle comme ça. 

Kaori en tomba à la renverse. Aïko était le plus vieil esprit mais son âme d’enfant ressortait souvent.

Ryo fixa la jeune femme.

-Vous allez bien ? demanda-t-il en l’aidant à se relever.

-Oui, oui, je vais bien.

-Que s’est-il passé pour que vous en tombiez à la renverse ? Vous avez glissé ?

-On peut dire ça, répondit la médium. Aïko s’est rappelé vous avoir déjà vu dans le Kabukicho. 

-Pas qu’une fois, dit l’esprit d’enfant, enthousiaste. Il y va très souvent. Il boit tellement que lorsqu’il est saoul, il fait un strip-tease devant les clients. Il chante et danse aussi. Une fois…

Makimura mit la main devant la bouche du petit afin de le faire taire. Kaori était rouge comme une tomate et regardait Ryo les yeux écarquillés en l’imaginant au Kabukicho.

-Nous ne sommes pas là pour cela , dit Moshi-Moshi en toussotant, remettant les choses à leur place. Nous sommes ici pour savoir si nous avons trouvé un indice sur l’identité de cet esprit.

La médium se reprit.

-Tout à fait madame, dit -elle. Alors qui commence ?

Aïko s’écarta de Makimura et leva la main.

-Moi, moi ! 

Il sautillait sur place.

-Très bien ! Je t’écoute, dit Kaori en se retenant de rire face à son attitude.

-Pendant que Moshi-Moshi et Makimura enquêtaient de leur côté, je suis allé près du parc. J’ai interrogé certains enfants qui traînaient par là. 

-Pourquoi tu as pensé à eux ? demanda Kaori, intriguée.

-Bah tout simplement que comme dans le monde des vivants, les esprits adultes ne s'occupent pas des plus petits.

Cela n’était pas faux. On ne faisait jamais attention aux paires d’oreilles toutes jeunes qui pouvaient écouter même sans comprendre.

-Et tu sais quoi ? s’exclama le petit esprit excité. Les enfants l’adorent.

-Quoi ? Tu peux répéter ? Ils l’apprécient ?

-Tout à fait ! 

Aïko croisait les bras sur sa poitrine, fier d’avoir surpris son amie.

-Il va jouer avec eux assez souvent. Les petits étaient regroupés et l’attendaient. Pour eux, c’est comme un grand frère.

La jeune femme n’en revenait pas. Elle n’était pas la seule d’ailleurs, les deux autres esprits étaient sidérés.

-C’est une sacrée nouvelle, en effet. 

Ryo toussota pour attirer l’attention de la médium.

-Vous savez que c’est flippant de vous voir parler toute seule ! Ça me file les pétoches.

Kaori le fixa comme si elle se rappelait de sa présence. 

-Vous allez devoir vous y habituer, monsieur Saeba. 

Elle lui répéta ce que le petit fantôme lui avait appris.

-Surprenant en effet ! Mais il arrive que des voyous adorent les enfants et ne leur fassent aucun mal. Certains ont du respect pour leurs jeunes vies.

Aïko approuva de la tête. Makimura prit la parole et annonça que leurs anciennes sources avaient vu ce mauvais esprit et l’évitaient mais qu'ils allaient se renseigner.

Kaori transmit les dires d’Hideyuki à Ryo.

-Quant à moi, fit la fantôme, j’ai été voir les vieilles qui sont dans l’immeuble en face du parc. Elles confirment les dires du petit et une des plus anciennes est persuadée de l’avoir vu lorsque cet esprit était en vie, mais plus jeune. Elle ne se rappelle pas du nom. Je devrais aller la voir régulièrement pour tenter d’en apprendre plus.

La médium répéta à nouveau.

-Nous avons fait chou blanc pour le moment, soupira Kaori.

-Pas tant que ça, admit Ryo. Nous avons appris une chose, il n’habitait pas loin du parc vu qu’il y a été vu plus jeune. A nous de voir le fil d’Ariane : trouver ce renseignement qui va nous mener à lui.

-Je suis d’accord avec Ryo, approuva Makimura.  

-Manque plus qu’à en parler à Saeko. Elle va encore exiger de retirer des coups de son carnet.

-Des quoi ? demandèrent en chœur Aïko et Kaori.

-Euh… c’est un secret entre elle et moi, répondit Ryo gêné, ne voulant pas s’éterniser sur cette discussion.

Il jeta un coup d’oeil à Kaori qui dardait sur lui un regard suspicieux.

-Encore un truc sous la ceinture, n’est-ce pas monsieur Saeba ?

-Mais non ! Pourquoi vous dites cela ? hahaha…

La jeune femme n’insista pas. Elle avait parfaitement compris de quoi il en retournait pour ces “coups”.

Elle soupira.

-Je vais aller faire les courses, dit Kaori en allant mettre son manteau et ses souliers.

-Nous aussi, nous aussi !! fit Aïko enthousiaste. On fait la course ? 

Les deux autres esprits se regardèrent. Il était bien excité le petit. Leur enquête a dû lui faire très plaisir. Avant qu’ils aient pu dire quoi que ce soit, l’enfant fila rapidement, narguant madame Michoko et Makimura de “je suis le plus rapide”, ce qui les mit dans la compétition.

Kaori les regarda faire en souriant pendant que Ryo enfilait ses chaussures. 

-Oui il faut de quoi manger ce soir, j’ai très faim !

-Je rêve ou vous vous invitez ? dit Kaori en prenant ses clés.

-Vous pouvez bien me nourrir, non ? J’ai été gentil avec vous, je mérite bien une récompense.

-Une récompense ? Voyez-vous cela ! se moqua Kaori en sortant de chez elle.

Elle attendit que le nettoyeur fasse de même pour fermer à clé. Kaori sentit un souffle près de son oreille.

-C’est soit un repas ou un baiser ! susurra Ryo.

Kaori sentit une chaleur l’envahir ainsi qu’une démangeaison dans ses doigts. Comprenant ce qu’il risquait en restant à ses côtés, il descendit les marches aussi rapidement qu’une fusée.

-Un repas ce n’est pas cher payé, non ? dit-il en arrivant à l’extérieur, riant sous cape.

Les trois esprits attendaient la jeune femme mais furent surpris de l’arrivée du nettoyeur en premier, suivi d’une Kaori rouge comme une tomate. Voyant les regards sur elle, la jeune femme se reprit. En passant à côté de Ryo, elle le fusilla du regard en murmurant :

-Je vous aurais !

-Mais j’y compte bien, répondit-il, s’amusant comme un fou de ces boutades.

Kaori plissa les yeux afin de paraître plus menaçante mais cela attisa l'hilarité de Ryo.

Makimura, observant la scène, se dit que son ami allait le payer cher à provoquer la jeune femme. Il se mit en marche avec le petit groupe qui se dirigeait vers le magasin.


 


SUPERMARCHÉ DE QUARTIER


En y arrivant , Kaori salua d’un signe de tête une femme d’un certain âge qui se tenait à l’entrée. 

-Mes respects madame ! murmura-t-elle.

-Bonsoir mademoiselle ! répondit cette femme qui semblait sortir d’une autre époque tout comme sa coiffure complexe. Elle était habillée d’un kimono absolument magnifique: brodé et peint à la main. 

Cette dame, que l’on voyait d’un certain âge, dégageait une aura fantomatique apaisée, ce qui mettait les autres esprits en confiance. Elle tenait une canne faite, ce qui semblait être, d'un pied de vigne. Elle ne lâcha pas Ryo et Kaori pas du regard. Elle les observa et un sourire se répandit sur son visage. Les esprits s’inclinèrent devant elle puis Makimura et Aïko talonnèrent la médium.

-Bonsoir madame Yamimoto !

Moshi-Moshi s’était arrêtée à côté d’elle. Cette vieille femme était présente depuis bien longtemps, voir cinq cents ans. Elle avait vu l’évolution du Japon.

-Bonsoir Michoko ! Dis-moi, tu connais ces jeunes gens ?

L’interpellée suivit son regard. 

-Oui, l’homme s’appelle Ryo Saeba et la femme Kaori Tachiki. Pourquoi cette question ?

La vieille âme soupira.

-Il était temps ! Je suis heureuse de les voir enfin !

-De quoi vous parlez ? demanda Moshi-Moshi

-Te rappelles-tu de cette histoire que je t’ai racontée, il y a quelques années, sur ces deux âmes qui étaient faites l’un pour l’autre mais que le destin séparait ?

-Ohhh, oui je me souviens. Ne me dites pas que…

-Et oui ma chère ! Ce sont elles. Ces deux âmes en ont mis du temps. Elles ont été ennemis, frères, sœurs, amis et la dernière vie à été des plus tristes. Cette “Kaori” était la concubine de l’homme “Ryo”, qui était empereur. Elle fut tuée par l’impératrice alors qu’elle attendait leur enfant. Sa majesté fut fou de douleur. Il fit exécuter son épouse et resta seul le restant de sa vie. 

-Ouuahhh !!! C'est une surprise ce que vous me dites! Mais comment pouvez-vous le savoir ?

Au moment où la vieille âme allait répondre, un bruit sourd se fit entendre dans le magasin. Ryo venait de se prendre un chou en pleine tête. Une voix se fit entendre :

-RYO SAEBA ! Viens ici, j’ai deux mots à te dire, espèce de profiteur !!

Le dénommé se crispa et en remettant le légume à sa place, fila rapidement vers la sortie. Une femme de grande taille, lui courait après, l’air furieux sous les yeux de clients eberlués.

Makimura et Kaori entendirent des corbeaux croasser. Aïko, quant à lui , pleurait de rire.

-J’ignorais que l’on pouvait courir aussi vite ! dit-il en se tenant le ventre.

La médium sourit puis tourna la tête. Cette esprit, madame Yamimoto, à côté de madame Michoko, n’arrêtait pas de la fixer. Ce n’était pas agressif mais plutôt plein de tendresse. Kaori ignorait pourquoi mais cela l’intriguait et elle poserait la question à Moshi-Moshi plus tard. Après avoir jeté un coup d’oeil à la sortie par laquelle était parti Ryo, la jeune femme ne le vit pas revenir.

-Il est en train de se cacher pour échapper à Rina, lui indiqua l’esprit à lunettes.

A l’interrogation muette de son interlocutrice, Makimura se justifia.

-Rina est la gérante d’un bar à strip-tease du quartier chaud. Il m’est avis que mon associé lui doit un paquet d’argent et manque de pot, ils se sont croisés.

-Je comprends mieux la rapidité de monsieur Saeba, dit Kaori en hochant la tête. Quand on ne paie pas ce que l’on doit…

Makimura approuva. Aïko était parti au rayon des jouets et s’extasiait. Il faisait fonctionner certains d’entre eux ce qui effrayait les clients. La jeune femme le rejoignit et discrètement lui dit d’arrêter car il apeurait les peronnes présentes. Il se mit à bouder.

Moshi-Moshi n’en revenait pas de ce qu'elle lui avait annoncé. Elle prêta attention à la réponse de la vieille âme.

-Comment je le sais ? dit la vieille âme à madame Michoko. J’ai reconnu leurs âmes aussitôt, je les ai côtoyé de leur vivant, lorsqu’ils étaient ennemis. Quand ils sont rentrés dans le magasin, celles-ci s'entrelacaient comme si elles étaient heureuses de se retrouver. Lorsque notre essence à vécu beaucoup de choses au cours de ses vies, elle change. Les deux amants ont fini par s'équilibrer par les épreuves, comme le yin et le yan. Désormais, elles “s’emboîtent” parfaitement. 

Moshi-Moshi garda le silence. Elle espérait que cette femme ne se trompe pas. Madame Michoko avait remarqué les regards qu’ils se lançaient. Une tendresse dont elle est sûre qu’ils n’avaient nullement conscience. En voyant Kaori se diriger vers la caisse, elle se fit la réflexion que depuis que Saeba la fréquentait, il s’était assagi et ne la lâchait pas, trouvant l’excuse du mauvais esprit pour rester avec elle. La vieille âme disparut après un au revoir rapide et Moshi-Moshi fut rejointe par les deux autres esprits.

Laissons le destin tisser son fil, se dit-elle.


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