Fille de cerisier

Chapitre 9 : Jugement des coeurs

3162 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 22/09/2026 15:21

9.Jugement des cœurs

 

Sakura s’arrêta devant l’immense porte en bois massif. Elle hésita un moment. Devait-elle prévenir le garde de sa présence ou s’enfuir lâchement devant ce gamin princier ? Toya ne lui avait jamais inspiré confiance, malgré la grande tendresse qu’elle lui vouait.

Le domestique qui l’avait amenée à l’entrée des appartements royaux l’avait abandonnée à son sort. Ses doutes prenaient possession de son esprit d’une manière démesurée, au point qu’elle désirait faire demi-tour.

Soudain, la porte s’ouvrit. Un autre domestique s’avança devant elle, la jaugeant de son regard glacial. D’un signe muet, il l’invita à l’intérieur.

Légèrement intimidée, la fille de cerisier pénétra lentement dans l’appartement grandiose. Elle était habituée au luxe, vu qu’elle fut élevée dans le palais impérial, parmi les femmes les plus exigeantes du pays. Toutefois, ces appartements, elle n’en avait jamais vu de semblables.

Elle avança précieusement, se méfiant des murs et des rideaux de soie. Assis sur un siège, son frère, Toya, l’observa de son regard froid. Il trônait tel un prestigieux monarque devant cette fille née quelques années plus tôt que lui.

Comme le veut la coutume, Sakura s’agenouilla pour présenter ses respects. Toya tendit la main, signe qu’elle pouvait relever la tête en sa présence. Tel un curieux sans scrupule, l’adolescent de douze ans se leva et tourna autour de sa grande sœur, qui gardait les yeux baissés. Intérieurement, elle hurlait ; mais s’obligea à être stoïque comme le lui apprit son bien-aimé.

-Tu es laide ! lâcha-t-il, soudain.

-Pardon, murmura-t-elle, prête à libérer sa colère.

-Tu ressembles à un monstre mythique, un kappa dégoûtant. D’ailleurs, je vais t’appeler ainsi, Kappa. Cela sonne bien, non ?

-Oui, seigneur, bafouilla-t-elle, les lèvres pincées.

Ce morveux dépassait les bornes. Elle serra les poings à s’en faire blanchir les phalanges ; l’image, elle devait conserver son image.

-Sais-tu ce que l’on me rapporte sur toi ? Que tu es une fille de rien, sortie d’une fille de rien. Une femme à la beauté démoniaque qui aurait séduit mon père ne peut engendrer qu’une fille…

-Cela suffit ! cria-t-elle.

Elle se leva et profita de sa haute taille en comparaison avec celle juvénile de son frère. Elle pointa un doigt sur sa poitrine en signe de menace.

-Humiliez-moi, moquez-vous de moi, pétrissez mon âme ! Mais ne touchez jamais à ma mère ! susurra-t-elle en guise de menace.

L’enfant fut dérouté un moment devant ce revirement de situation ; puis, contre toute attente, il se mit à rire, un rire enfantin, dénué de sarcasme. Lorsque son calme revint, il sourit joyeusement et se jeta dans les jupes de sa sœur.

Sakura se pétrifia. Soudainement, la prestance de l’héritier du ciel avait disparu. Il ne restait plus qu’un jeune adolescent dans les bras de sa grande sœur. Malgré elle, la princesse en fut émue. Derrière cette froideur et ce regard scrutateur se cachait un enfant adorable.

-Tu me plais ! Je savais que ma grande sœur ne pouvait pas être aussi mauvaise qu’on le prétend ! Une jeune fille au cœur aussi pur, ne peut être mauvaise.

Il était lui-même si innocent. Toujours interdite, Sakura caressa prudemment la tête royale appuyée contre elle. Les mèches noires étaient si soyeuses. Elle l’admira un instant. Elle osa un tant soit peu de familiarité.

-Toya-san ! Que…

-Par contre, je suis fâché contre toi ! dit-il en s’écartant légèrement.

Sakura sourit devant cette petite mine boudeuse. Il était réellement attendrissant. Il la grondait comme s’il était l’adulte, l’homme responsable de son bonheur. Comme si avoir des attributs masculins lui donnait le droit d’autorité sur elle. Comprendra-t-il un jour que seule l’expérience de la vie permettait réellement de mûrir et de conseiller ou de guider les autres ? Peut-être deviendra-t-il plus sage que son prédécesseur.

-T’attirer ainsi les faveurs d’un Chinois ! Quelle honte !

-Que voulez-vous dire ?

-Je sens que ce garçon va t’attirer des ennuis ! De graves ennuis ! Méfie-toi de lui !

-Shaolan-kun ? Non ! Il…

-Il est avec père, murmura tristement Toya. Et il va lui annoncer sa décision ; tu vas être malheureuse. Sache que je serais là pour toi, car tu es ma grande sœur. 

Il serra un peu plus fort la jeune fille contre lui, comme si elle était sa mère, comme si c’était la seule personne au monde vivant pour lui. Sakura posa sa main sur la masse sombre de l’enfant. Elle reconnaissait cette détresse caractéristique chez les fils et filles d’empereur. L’émotion la gagna ; elle s’agenouilla pour prendre plus agréablement son frère dans ses bras.

-Vous aussi, mon frère, vous souffrez de votre condition ?

-Qui ne souffrirait pas avec cet homme ? Il est si…

Sakura mit son index sur ses lèvres en signe de silence. Il y avait des mots, même à l’abri des secrets, qu’il ne fallait jamais prononcer à voix haute. Les murs ont des oreilles au sein du palais. Toya, intelligent, ne prit pas ombrage du geste. Il avait compris qu’elle cherchait simplement à le protéger. Il ne la respecta que davantage.

Sakura reprit la parole, une pensée inquiétante faisant son chemin dans son esprit.

-Shaolan-kun ! Que va-t-il faire de Shaolan-kun ? dit-elle en l’écartant gentiment d’elle.

-Il va l’ensorceler avec une femme ! 

 

 

Le prince Li observa cette poupée de porcelaine se collant délicatement contre lui. Son parfum exotique enivra ses sens. Tomoyo était d’une rare beauté pour une Japonaise. Ses longs cheveux auburniens, ses yeux améthyste, ses lèvres gourmandes ensorcelleraient n’importe quel homme. Toutefois, Shaolan Li n’était pas n’importe quel homme !

Il reporta son attention sur l’empereur, ignorant cette beauté attachée à son être. Il était son ultime adversaire afin d’obtenir la fleur convoitée. Il savait, d’un simple coup d’œil, que son ami, Eriol, ne l’aiderait pas dans cette affaire : il était lui-même obnubilé par cette poupée vivante.

-Que me voulez-vous, Fils du ciel ? demanda paisiblement Shaolan.

-Vous êtes un homme perspicace, prince Li, sourit l’empereur. Je veux pouvoir vous faire confiance, tout simplement. Pour cela, je veux vous proposer une alliance. 

Le cœur de Shaolan cogna plus vite dans sa poitrine. Serait-il possible que l’empereur lui offre la main de sa fille ? Il sentit plus fort contre lui la poitrine de Tomoyo contre son bras droit ; elle se penchait ostensiblement contre lui, sans aucune retenue, mais toujours la tête baissée. Cette fille ne se mouvait pas pour son bon plaisir.

-Vous allez épouser la princesse Tomoyo que voici. Ainsi, par votre union, vous ferez partie de la famille impériale et je pourrais vous accorder mon entière confiance. 

Shaolan vit son ami de toujours sursauter ; Eriol devint blafard et regarda tristement la belle Tomoyo. Cette dernière ne broncha pas ; elle ferma doucement les yeux avant de les rouvrir lentement, comme si elle allait se réveiller de son cauchemar.

-Je refuse, répondit simplement Shaolan.

-Qu’avez-vous dit ? questionna l’empereur avec un sourire figé.

-Je refuse votre honorable offre. Bien que très belle, cette jeune fille ne m’intéresse pas. Mon cœur appartient à la princesse Sakura. Si vous désirez réellement une telle union avec la famille impériale, la princesse Sakura me semble être un meilleur choix comme épouse. 

Les deux hommes s’affrontèrent du regard ; la politique n’était plus seule en jeu, l’amour et le bonheur de certains étaient de mises ; plus que tout, la vie d’une jeune fille.

-Vous voulez cette jeune fille pour épouse ! Je refuse qu’un membre direct de ma famille s’unisse à… un homme tel que vous !

-A un Chinois ! C’est ce que vous vouliez dire, mon seigneur. Toutefois, n’oubliez pas que la Chine sait être un ennemi puissant mais aussi un allié de taille dans les batailles contre les Occidentaux. En plus, je vous jure que l’honneur de votre fille n’a pas été touché, précisa le jeune Chinois calmement.

-J’imagine ! Un homme ne se battrait pas de la sorte pour un plat qu’il a déjà goûté ! Néanmoins, je préfère m’en assurer, susurra-t-il.

-Vous en assurer ? répéta Shaolan en agrandissant ses yeux.

-Tout à fait ! Puisque vous ne voulez pas de mon présent, jeune prince, je veux vérifier l’état de mes poupées.

-Ce ne sont pas des poupées ! répliqua-t-il en attrapant le bras de Tomoyo pour la présenter. Ce sont des êtres vivants comme vous et moi ; vous ne pouvez pas vous jouer d’elles de la sorte !

-Qui êtes-vous, jeune homme, pour donner des ordres ainsi à l’empereur ? Vous ne faites que confirmer mes démarches ! 

Tout en parlant, l’empereur se leva et renversa le service à thé face à lui. Il quitta prestement la pièce, profitant de cette marche forcée pour se ressaisir. Il avait voulu énerver ce jeune impudent afin de réaliser ses plans ; malheureusement, il n’avait compté avec sa propre hargne face à cette race inférieure.

-Hiragisawa ! appela-t-il.

-Oui, seigneur.

-Appelle mon médecin royal, mes ministres et ma fille, Sakura. Nous devons vérifier quelque chose immédiatement. Ah ! Fais venir mon fils, Toya ; il doit apprendre à punir les filles indisciplinées. 

Sur ces mots, il quitta la pièce. 

Tomoyo se jeta sur la vaisselle cassée ; en bonne femme soumise, elle se hâta de ramasser les bouts de porcelaine. Shaolan n’accorda pas un seul regard à cet esprit docile. Il se précipita à la suite du chef du pays. Eriol le saisit par le bras pour le forcer à le regarder. Le jeune prince rencontra les prunelles tristes et reconnaissantes de son ami, une question muette aux coins des lèvres.

-Je dois partir ! J’ignore où est Sakura et j’ai un mauvais pressentiment ! balbutia le Chinois.

Eriol baissa la tête en signe d’affirmation et lâcha son ami. Shaolan lui fit un faible sourire et courut presque dans le palais des intrigues, comme le surnommaient certains politiciens.

-Aïe ! 

Tomoyo suça le bout de son doigt ensanglanté. Elle venait de se couper avec un bout de porcelaine. Doucement, le seigneur Hiragisawa s’approcha et prit délicatement la main blessée dans les siennes. La jeune fille rougit à cette caresse sur sa main douloureuse ; elle rougissait à chaque toucher ou regard de ce seigneur japonais.

-Pourquoi fais-tu cela ? demanda le jeune homme.

-Que voulez-vous dire ? fit-elle innocemment en détournant la tête.

-Ne mets pas cette distance entre nous ! Tomoyo, pourquoi veux-tu séduire ce prince Chinois ?

-C’est mon devoir ! Je suis au service de l’empereur. Il m’a demandé d’épouser cet homme ; j’obéis. C’est tout ! 

Eriol déposa sa main sur cette joue blanche dans une caresse douce et apaisante. Tomoyo réagit à ce geste. Cette main était chaude ; elle savoura cette attention pour son être répugnant.

-Es-tu heureuse de ta condition ?

-Peu importe ! dit-elle en repoussant cette main accueillante. J’accepte ce que l’on me donne, je n’ai pas le choix. Jamais, je ne pourrais être heureuse tout comme je ne l’ai jamais été.

-Pourtant, je me rappelle une promenade dans le parc où…

-Tais-toi ! Celle dont tu me parles n’existe plus ! Ce Chinois est ma seule chance d’être heureuse. J’ai dix-neuf ans et pas d’époux ! De toute manière, qui voudrait d’un monstre comme moi ?

-Tomoyo, je…

-Je dois conquérir cet homme. Et si je ne peux posséder directement son cœur, je l’atteindrai à travers cette princesse si chère à son cœur ! 

Sur ces mots, la jeune femme s’enfuit, cachant les larmes naissantes aux coins de ses yeux. Son réel désir était de vivre auprès du seigneur Hiragisawa ; ils le savaient tous les deux. Malheureusement, la vie l’avait éloignée de lui. A ce moment, elle n’accepterait jamais d’être son épouse malgré les nombreuses demandes du jeune homme : elle se refusait à lui apporter le déshonneur.

Eriol baissa la tête ; il vit les quelques gouttes de sang sur sa paume. Comme un cadeau laissé par sa dulcinée, il la plaqua contre son cœur et pria doucement pour que la raison lui revienne…

 

 

A la demande de son père, Sakura pénétra dans la salle privée du conseil. Cette pièce était exiguë, sobre pour parlementer de sujets graves. Seuls les hommes siégeaient dans cette salle. Normalement, en son centre, une immense table en bois trônait ; pour l’occasion, les sièges avaient été placés contre les murs pour laisser un espace vide et une nappe d’un blanc immaculé garnissait cette immense table.

Courageusement, la princesse s’agenouilla en son centre pour saluer son seigneur et maître. Du coin de l’œil, elle vit les ministres, les ambassadeurs et sa mère cachée dans un coin d’ombre. Un frisson la parcourut inexorablement ; la tension était palpable.

-Gardes, saisissez-la ! 

Les mots de l’empereur tombèrent telles des lames dans le cœur de sa fille, brisant le silence dangereusement. Deux hommes attrapèrent chacun des bras de Sakura. Ebahie, la jeune fille ne sut comment réagir. Dans sa perplexité, elle entraperçut le visage de son aimé ; elle pinça ses lèvres afin de ne pas crier son nom. Tout son corps lui appartenait.

Shaolan serrait les poings ; il ignorait comment il n’avait pas encore sauté sur les deux gardes. Heureusement, son ami de toujours le retenait en serrant son poignet. L’empereur n’attendait que cela pour préparer une guerre avec la Chine et accuser ainsi son proche voisin de trahison envers son pays.

-Docteur, placez-la sur la table et assurez-vous qu’elle possède toujours sa valeur ! Je désire mettre fin aux rumeurs sur ma tendre fille. Vous êtes tous témoins de ce qui va se passer et devez démentir ou confirmer ces odieuses rumeurs ! 

La panique s’afficha sur le visage de la jeune fille. Sa virginité allait être présentée devant tous ces gens. Elle tira sur ses bras afin de se libérer, mais les gardes la tenaient fermement à lui faire mal. Violemment, les gardes la poussèrent vers le meuble et la forcèrent à se coucher sur le dos.

Le docteur s’approcha d’elle non sans détermination. Violemment, comme si une fureur l’habitait, il défit le obi du kimono ainsi que les nombreuses attaches de ce dernier. La jeune fille tremblait, elle regardait l’assistance stoïque avec des yeux suppliants. Elle se concentra pour éviter de gémir de peur ou de tristesse.

Toya baissa la tête devant ce spectacle honteux. Cependant, son père le força d’une main implacable à observer cette scène jusqu’à son terme. Shaolan tremblait de rage. Il désirait assommer ces hommes méprisables ; pourtant, de ses poings pouvait être déterminé l’avenir de deux grandes nations.

Le docteur repoussa du mieux qu’il put les pans du kimono, révélant le petit peignoir blanc en guise de sous-vêtement. Il dénoua les attaches de la taille, afin de préserver la nudité de la jeune fille. Il écarta les cuisses de la jeune fille sans délicatesse. Il examina longuement l’intimité présentée ; puis, il se tourna vers son empereur avec un signe de tête. 

 -Vous tous, vous êtes témoins ! Ma fille est encore pure et le restera jusqu’à son mariage ! Si vous n’avez pas confiance en mon médecin royal, je vous invite à la vérifier par vous-même !

Les ministres les moins scrupuleux vinrent vérifier mais ils furent rares car ils n’osèrent affronter l’autorité de leur suzerain.

D’un signe de tête, le Fils du ciel ordonna aux gardes de lâcher la jeune fille. Celle-ci se recroquevilla, se tassant sur elle-même en position de fœtus. Jamais elle n’eut aussi honte de sa vie. Doucement, les larmes coulèrent sur ses joues, laissant des sillons.

Avant que Shaolan ne réagisse, Eriol le stoppa, l’entravant de son bras. Il lui parla au creux de son oreille :

-Pas tout de suite. Attends qu’elle soit seule dans sa chambre pour la réconforter chaleureusement. Ici, les mauvaises langues se feraient un plaisir de te déblatérer. Ceci n’était que le premier jugement que vous aurez à passer ; il faut que tu sois sans cesse sur tes gardes, mon ami. 

A regret, Shaolan acquiesça.

La première concubine ne put supporter plus longtemps ce spectacle. Elle s’enfuit lâchement dans ses appartements. Près de son sakura, elle laissa libre cours à sa peine ; tant et si bien, qu’elle ne sentit que tardivement la présence à ses côtés. Tel un étau de réconfort, deux bras encerclèrent ses frêles épaules. Nadeshiko se laissa aller à ce torse accueillant.

-Je suis désolé !

-Ne le soyez pas, Fujitaka-san, ce n’est pas de votre faute, voyons.

-J’aurais dû mieux protéger cette enfant.

-Vous le faites déjà. 

Nadeshiko se retourna et scella doucement ses lèvres à celles de son amant. Leur baiser fut interrompu par un bruit sourd. Le couple se tourna vers une ombre qui s’enfuyait. Quelqu’un les avait vus ! Maintenant, qui sait le châtiment qui les attendait !


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