Fille de cerisier
Cœurs en liesse
Jubilant de bonheur, Sakura se leva prestement pour s’habiller. Elle reprendrait le bateau dans quelques jours ce qui lui laissait un peu de temps auprès du prince Li. Elle chantonnait presque lorsque sa servante lui tira les cheveux pour la coiffer.
Connaissant le goût du jeune homme pour les traditions, la demoiselle opta pour un kimono fleuri qui mettait en valeur ses yeux. Les hommes commençaient à s’habiller davantage à l’occidentale, car ces vêtements étaient davantage pragmatiques. Cependant, cette mode n’avait pas encore atteint la gent féminine. Les robes proposées dévoilaient trop des secrets des femmes pour être accepté au quotidien. Sakura en était soulagée. Elle avait déjà porté des robes anglaises et se sentait dévoilée dans ces vêtements trop fins à son goût.
Une fois qu’elle s’estima prête, la jeune fille sortit de la chambre afin de demander audience auprès de l’homme gouvernant ses pensées. Cela faisait deux jours qu’elle ne l’avait plus vu depuis cette fameuse soirée. Elle avait d’abord cru qu’il s’empresserait de la revoir dès le lendemain. Elle fut déçue de constater qu’aucune missive ne lui avait été envoyée. Elle s’était dit que l’alcool ingurgité l’avait peut-être rendu malade. Elle avait donc patienté une journée de plus, pour obtenir la même déception.
Aujourd’hui, elle avait décidé de prendre les choses en main. Elle évolua dans les couloirs avec grâce et fierté, qualités peu communes à son âge. Les gardes furent impressionnés, bien qu’ils n’en montrassent rien, quand ce petit bout de femme s’annonça et présenta son désir de rencontrer leur maître.
Une servante fut envoyée pour prévenir le prince. Shaolan fut interrompu dans sa contemplation du matin. Il avait pris l’habitude de déguster une tasse de thé vert en observant son jardin personnel avant de prendre ses fonctions. Généralement, le chant des mésanges lui permettait de se relaxer et de s’ancrer dans le moment présent. Il gagnait en sagesse avec ce rituel quotidien. Pendant ce court instant, il s’autorisait à explorer les tréfonds de son âme et à se questionner sur le bienfondé de ses agissements. Depuis deux jours, s’il était honnête avec lui-même, ses pensées étaient très conflictuelles et l’empêchaient d’atteindre une forme de sérénité. Et tout cela à cause d’une beauté d’outre-mer.
Quand la servante lui annonça la raison de sa venue, son cœur réagit au lieu de sa tête. Que devait-il faire ? Accepter cette enfant dans sa demeure en sachant qu’il ne respectera pas sa parole ? Il ne pouvait tout de même pas la fuir : un Li ne fuit pas devant l’adversité.
Hésitant quelque peu, il fit signe à la servante de la faire pénétrer dans la chambre. La jeune fille se présenta avec un large sourire, les joues rougies par les souvenirs de cette nuit. Dans la lumière du matin auréolant ses cheveux châtains, Shaolan Li ressemblait à un ange. Par Bouddha, ce qu’il était beau !
Sakura se pencha en signe de respect, se retenant de lui sauter au cou. Elle désirait ardemment goûter de nouveau à ses lèvres sucrées.
Shaolan l’observa, admirant secrètement le très léger décolleté s’offrir à ses prunelles ambrées. Malgré la petitesse de cette poitrine naissante, cette dernière était ferme et bien ronde. Il l’imagina dans quelques années et sentit immédiatement sa virilité à cette pensée.
Cette enfant était belle et suscitait déjà l’envie comme une pomme fraîche. Comment avait-il pu laisser échapper une telle occasion l’autre soir ? Shaolan s’approcha d’elle sans un mot, prit délicatement la main fine de la jeune fille pour la porter à ses lèvres. Le corps juvénile de la Japonaise en trembla de plaisir.
Encouragé par cette réaction, Shaolan l’attira plus près d’elle. Sans difficulté, il saisit les lèvres cramoisies entrouvertes. Il noua sa langue avec délice avec celle de sa partenaire qui s’abandonnait. Shaolan la serra plus fort contre lui en passant son bras dans son dos. De sa main valide, le jeune homme caressa ce corps attrayant, remontant du ventre sensuellement jusqu’au sein durci.
Sakura eut un éclair de lucidité à cette dernière caresse. La peur la gouverna de nouveau. Dans un réflexe, elle s’échappa à l’étreinte passionnée. Le jeune homme la regarda avec stupéfaction, ne bougeant pas un muscle de crainte de la faire fuir.
-Qu’est-ce qui vous prend ? dit-il au bout d’un moment.
-Je ne… Je l’ignore, balbutia la fille de cerisier.
-Vous aimez jouer avec le feu, avouez-le.
-Non… Non ! Pourquoi affirmez-vous une chose pareille ? répondit-elle.
Shaolan offrit son sourire le plus carnassier. Il fit un pas en avant puis deux jusqu’à être à quelques centimètre de sa proie. Il prit le menton dans sa main afin de plonger son regard dans les prunelles émeraude qui révélaient toute l’émotion de sa propriétaire.
-Vous prenez un malin plaisir à éveiller l’homme en moi pour vous défiler par la suite. Je ne vous connaissais pas si vicieuse, ironisa-t-il.
Sakura cilla. Elle n’était pas sûre d’avoir compris ces paroles injurieuses. Son visage se déforma sous le coup de la colère. Elle écarta cette main indélicate de son visage.
-Comment ? Comment osez-vous ? Espèce de rustre ! Je suis fille d’empereur ! Vous vous permettez de vous introduire la nuit dans ma chambre sans permission et en me mettant dans une position délicate. Vous faites naître en moi des sentiments inconnus que j’ignore comment gérer ! Et vous…
Elle ne put continuer tant la rage la consumait tout entière. Gagnée par la fureur, elle le gifla de toutes ses forces. Elle put tout de même retenir ses larmes : Shaolan Li n’aura pas le plaisir d’assister à sa grande déception et à sa peine. Non ! Elle ne lui laisserait pas cette satisfaction ; elle était plus digne que ça !
-Vous ! siffla-t-elle encore. Je ne suis pas une courtisane et encore moins une concubine ! Je vous hais ! cria-t-elle.
Elle se retourna, laissant cet idiot à sa perfidie. Shaolan n’avait pas bougé, médusé par cette gifle inattendue ; il n’était pas en colère, juste surpris par ce geste inhabituel envers sa personne. Lentement, il porta sa main sur sa joue brûlante.
Les yeux écarquillés, il contempla cette enfant fière ouvrir la porte de sa chambre. Non ! La princesse Sakura n’était pas une concubine ; elle méritait mieux que ça. Des bribes de cette nuit lui revinrent en mémoire ; il se souvint de cette émotion étrange qui l’avait envahi, de ce bien-être absolu, de cette paix intérieure qu’il n’avait jamais connue.
« Sakura, je crois que tu es mon destin. Moi qui suis si calme, je perds tout contrôle en ta présence. Tu m’enflammes, Sakura.»
Se pourrait-il que ce jeune homme imbu de sa personne nourrisse des sentiments sincères envers cette fille ? Ces sentiments inconnus, tous deux les partageaient mais ils étaient trop fiers pour s’avouer cette vérité incontestable.
La voyant franchir la porte, Shaolan bondit sur elle ; il l’attrapa par le bras pour la ramener dans la chambre, ferma la porte d’un mouvement brusque et la colla contre son torse.
-Attends ! murmura-t-il.
Sakura rougit. Le prince Li venait de la tutoyer, marque d’une familiarité entre eux. Reprenant ses esprits, elle voulut se dégager mais le jeune la tint fermement contre lui.
-Attends ! Attends ! Je … Je suis désolé, parvint-il enfin à dire.
La jeune fille cessa de gesticuler à ces mots. Elle fondit comme neige au soleil dans ces bras sentant bons la tendresse. Elle frotta sa joue contre la tunique douce et se laissa envelopper dans cette atmosphère de protection que Shaolan avait créée rien que pour elle.
Le jeune homme embrassa les cheveux parfumés de sa bien-aimée. Le temps s’était arrêté. Il ne comptait plus. Seuls ces deux corps enlacés comptaient dans ce vide.
-Je n’avais pas compris, murmura-t-il, je n’avais pas compris pourquoi tu hantais mes pensées. Tu n’es pas une concubine. Tu es plus précieuse que ces femmes sans saveur.
-Je te l’ai dit, Shaolan : tu m’appartiens comme je t’appartiens.
Shaolan desserra son étreinte pour admirer ce visage adolescent. Elle n’avait que seize ans et pourtant ce qu’elle était femme. Il devait l’attendre. A tout prix, il devait attendre qu’elle soit pleinement femme pour la placer comme il se doit à ses côtés.
-Alors tu seras à moi tout comme je t’appartiens.
-C’est une promesse ? demanda la jeune fille pleine d’espoir.
-C’est une promesse. Sache qu’un Li ne revient jamais sur sa parole.
Sakura se dégagea doucement de son compagnon. Elle retira une bague en or dont une émeraude y était enchâssée. Elle la passa à l’annulaire gauche du jeune homme.
-Voici la preuve de ma détermination. Quand le moment sera venu, tu me rendras cette bague.
Le couple scella leur promesse dans le baiser le plus doux qu’ils avaient partagé jusqu’à présent.
Les jours qui suivirent furent de purs moments de bonheur. Le prince Li montra les endroits les plus beaux de Pékin à la princesse Sakura. Naoko les suivait mais les chenapans arrivaient à échapper à sa surveillance pour savourer un baiser. Jamais la cour de Chine n’avait assisté à un rire aussi franc de la part du jeune homme ; cette Japonaise faisait décidément des miracles en plus de sa remarquable intelligence auprès des Occidentaux.
Toutefois, une ombre ne voyait pas d’un bon œil cette entente entre les deux jeunes gens. Sôshi Tenjô attendait son heure avec patience. Cette petite insolente lui appartiendrait, c’était sûr et certain ! Il avait l’assentiment de l’empereur du Japon, lui !
Bien trop vite au goût du jeune couple, le départ sonna. Ce fut des adieux émouvants, dans le privé des appartements du jeune homme.
-Je n’oublie pas ma promesse, dit Shaolan en montrant la bague offerte.
-Je sais… Je t’attendrai, Shaolan, le temps qu’il faudra. Tu es le premier dans mon cœur, à jamais.
-Attends-moi. Je ferai tout pour te rejoindre et t’épouser.
Shaolan emprisonna ces petites mains dans les siennes chaudes. Tendrement, il approcha ses lèvres du visage de sa compagne qui tendit, elle aussi, les siennes. Lorsque leurs lèvres se touchèrent, Shaolan fit glisser sa langue pour caresser la sienne.
Sakura répondit tout aussi doucement au baiser de son aimé. Ce désir au creux de son ventre refit surface, la déstabilisant complètement. Elle aurait aimé se plaquer contre lui, ne plus faire qu’un avec cet être chéri par son âme. Néanmoins, le temps leur manquait.
La fille de cerisier mit fin à leur étreinte, quelque peu haletante par son excitation. Ils se contemplèrent longuement, les mots étant inutiles dans ce genre de situation. Avec une lenteur calculée, Sakura retira ses mains des siennes comme une caresse. Elle marcha à reculons jusqu’à la porte, fixant son regard au sien, tous deux emplis d’une grande émotion.
Elle lui tourna le dos pour faire coulisser la porte. Avant de la franchir, Sakura se stoppa et prononça d’une petite voix sans l’affronter du regard :
-Shaolan, je t’aime !
Puis, elle s’enfuit dans les corridors sombres du palais. Shaolan sentit son cœur bondir dans sa poitrine.
-Moi aussi. Je t’aime, ma Sakura, murmura-t-il plus pour lui-même que pour la jeune fille.
A son arrivée à Tokyo, la fille de cerisier fut mandée par son père. Elle entra dans la salle des audiences et se baissa devant lui en signe de respect. A genoux, baissant légèrement les yeux pour éviter son regard, elle attendit que son père prenne la parole. Ce dernier, vêtu à la dernière mode des Occidentaux, la toisa de son regard le plus glacé.
-Comment s’est passé ton séjour en Chine, ma fille ? questionna-t-il avec rudesse.
-Bien, père. L’impératrice fut respectueuse envers moi, répondit-elle calmement.
-Il n’y a pas qu’elle d’après mes sources, rugit l’empereur sans élever la voix.
Sakura sursauta et serra ses mains l’une contre elle à s’en faire mal. Son père savait. Mais comment ? Naoko ? Non, jamais la jeune femme ne l’aurait trahie ! L’ambassadeur ! Evidemment, elle avait totalement négligé son compatriote ; il était à présent normal qu’il veuille se venger.
Elle s’obligea à rester impassible, comme Shaolan le lui avait appris. Imperturbable, elle attendit la suite.
-T’es-tu liée, oui ou non, d’amitié avec le jeune prince Li ? demanda son père implacable.
-Oui ! répondit-elle en s’inclinant légèrement.
-Je vois, murmura-t-il faisant planer un doute sur ses intentions. As-tu perdu ta valeur ?
-Pardon ?
-As-tu donné ta pureté à ce Chinois impudent ? répéta-t-il plus orageux.
-Non, père, répondit-elle doucement, en s’affaissant contre le sol pour montrer sa sincérité.
De sa main gantée, il releva le menton de sa fille. Le fils du ciel rencontra ces émeraudes qui avaient chamboulé son cœur à une autre époque. Il s’en détourna comme si cette créature l’avait brûlé. Il fit quelques pas pour reprendre ses esprits.
-Je te crois ! J’ai décidé de te donner à l’ambassadeur, Sôshi Tenjô, qui est actuellement en Chine. Normalement, tu aurais dû l’épouser cette année mais les Occidentaux offrent leurs femmes à dix-huit ans. Aussi, pour éviter de leur déplaire, tu l’épouseras cet âge avancé. Ceci est une annonce officieuse. Ces fiançailles seront officielles dans deux ans. Va à présent ! termina-t-il, froid et distant.
Sakura trembla devant cette annonce. Elle ne pouvait appartenir à un autre qu’à Shaolan. C’était impossible. Jamais, au grand jamais, elle n’offrirait un seul de ses regards à cet homme insipide. Elle ferma les yeux pour empêcher ces larmes de couler.
Elle se leva, salua une dernière fois le fils du ciel pour partir précipitamment de cet endroit maudit. Elle bouscula sa fidèle servante en sortant. La fille de cerisier avait besoin de parler, de se confier à quelqu’un. Elle songea immédiatement à sa mère.
Telle une flèche, elle fonça dans les appartements de la première concubine. Quand elle fit coulisser la porte, elle ne trouva personne dans le lit impeccable. Où était sa mère ?
Sakura s’apprêta à partir lorsque des rires fusèrent de la cour intérieure. Elle traversa la pièce pour ouvrir la porte donnant sur la cour. Au spectacle devant elle, la jeune fille resta sans voix. Sa mère, plus resplendissante que jamais, était debout entourée de ses servantes agenouillées près d’elle. Cette femme malade se tenait, dans toute sa splendeur, sous les sakura en fleurs, sans aucune aide, jouant gaiement avec un oiseau qui s’était posé sur son épaule ! Son teint même semblait plus coloré !
Nadeshiko s’aperçut de la présence de sa fille et lui offrit un sourire franc, sain, dénué de souffrance. Cette femme vivait enfin, après des années de tristesse. Que s’était-il passé depuis son départ ? Pourquoi sa mère semblait si heureuse ? Que de mystère dans ce palais, que de secrets dans ces cœurs en liesse !