Fille de cerisier

Chapitre 4 : Clairvoyance

2742 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 31/07/2026 10:23

Clairvoyance

 

 Une saison passa puis une autre sans aucune nouvelle de Shaolan. Sakura n’ignorait rien de ce qui se passait en Chine : un des frères aînés du prince Li avait discuté d’un nouveau traité avec les étrangers d’Occident. Les Chinois durent céder des villes et tolérer la circulation de l’opium à leur grand dégoût.

Durant cet exode, l’empereur de Chine mourut suite à sa faible constitution ; il fut tout de même accueilli en héros dans sa capitale. Les deux princesses consorts montèrent au pouvoir en attendant la majorité de l’unique héritier mâle.

Cependant, le pays était réellement dirigé par la mère de l’héritier, Tzu-Hsi. Sa cousine et première épouse de l’empereur défunt n’avait aucun caractère et s’effaçait devant la personnalité de ses ministres. Cette impératrice de Chine commença son règne dans le sang en assassinant tous les intrigants dans son palais ; elle mit à ses côtés des hommes sûrs, fidèles envers sa divine présence.

Pendant ce temps, une petite fille se morfondait de l’autre côté de la mer. Quel était le sort de son bien-aimé ? Serait-il assez digne aux yeux de sa souveraine pour qu’il ne finisse pas pendu comme l’un de ses frères reconnu comme un traître ? Elle désirait tant revoir ce jeune homme volontaire, un jeu bien trop longtemps mis en pause…

Ce qui inquiéta le plus la petite fille fut la rumeur qui s’éleva au palais. Son père, l’empereur, avait des envies de conquêtes ; il se murmurait chez les concubines que le souverain avait apprêté une flotte pour envahir la Chine. Ce pays ne résisterait pas à une attaque de plus ; il risquerait d’être anéanti et Shaolan avec.

Au bout de six mois, peu après les onze ans de Sakura, les messagers annoncèrent la venue d’un ambassadeur. Cette nouvelle rassura la petite fille. Ainsi son père n’envisagerait plus une éventuelle conquête. La princesse ne se fit pas prier pour assister à ce retour triomphant. Elle attendait debout auprès des autres membres de la cour. Sa mère ne n’avait pu honorer de sa présence cette venue car le mal qui la rongeait l’empêchait de se lever.

Lorsque les trompettes avertirent l’arrivée du Chinois, d’un même mouvement la cour s’inclina devant lui jusqu’à ce que ce dernier s’agenouille devant le fils du ciel. Sakura sourit, sentit ses joues brûler à cause de ses sentiments puissants ; mais, après avoir posé ses yeux sur le nouvel arrivant, elle fut prise d’une immense déception : ce n’était nullement le prince Li mais un homme de confiance d’une quarantaine d’année de Tzu-Hsi.

A partir de cet instant, Sakura réalisa toute l’ampleur du mot « solitude ». Elle pensait que son prince reviendrait et que le jeu reprendrait comme au début ; à présent, elle se sentait vraiment seule. Shaolan ne ferait jamais son retour dans la cour du Japon puisqu’un autre Chinois était venu prendre la place d’ambassadeur.

Personne n’avait fait attention à elle avant que ces prunelles ambrées l’aient contemplée. Elle ne pouvait se résigner à retourner au néant ; un néant plus affreux que le vide total. Le monde tourne autour d’elle la frôlait, la regardait sans la voir, la servait comme une autre concubine anonyme au sein de ce palais oublié. La princesse pouvait crier, pleurer, casser la beauté des décors à ses côtés ; personne ne viendrait l’aider, au mieux elle serait méprisée. Malgré sa froideur et son ton taquin, Shaolan avait considéré ses sautes d’humeur et les avait même commentés. Vivre brièvement pour retourner au néant, c’était une petite mort dans ce palais de l’ennui.

La princesse décida dès lors de nourrir son esprit tel un homme afin d’être active dans cette vie cruelle. Elle quémanda des leçons d’histoire et de politique ; la fille de cerisier exigea des explications sur les nouvelles technologies : les trains, l’électricité, les costumes étranges et les mœurs si libérales.

 

 

Shaolan Li, prince de sang d’une concubine du père du précédent empereur, bouillait contre cette femme intransigeante qui l’avait empêché de retourner au Japon. Tzu-Hsi savait ce qu’elle désirait ; elle dirigeait ce pays d’une poigne de fer dans un gant de velours. Chacun de ses ordres était suivi par un sourire mielleux. Il fallait se méfier de ce trop beau sourire parce qu’il cachait des intentions néfastes. Cette femme était calculatrice et excellait dans l’art de la manipulation. Son intelligence la rendait beaucoup trop dangereuse à son goût.

Le jeune prince rêva du pays qu’il avait dû abandonner pour cette guerre invisible : ses sources chaudes, ses paysages féeriques, son ami Eriol et Sakura…

Shaolan sursauta à cette pensée. Cette petite princesse arrogante était une enfant et surtout une Japonaise. Son désir était de la posséder par jeu ; en ces temps inquiétants, ce jouet ne devrait pas envahir son esprit pratique. Il refoula cette pensée immédiatement.

Arrivé à sa destination, il indiqua à un eunuque son nom et l’objet de sa visite. Le serviteur entra dans le pavillon, murmura quelques mots auprès d’un interlocuteur invisible, puis informa le jeune homme qu’il pouvait entrer.

Shaolan pénétra lentement dans la pièce sombre. Au fond, il distingua une femme plus âgée que lui. Assise contre des coussins luxueux, elle posa sur lui un regard qui lui permettait de l’écraser de toute sa supériorité. Elle lissa son kimono rouge aux motifs de flamme dans un signe d’exaspération face à cette visite.

Impassible, le jeune homme s’agenouilla devant elle dans un signe de respect dû à son rang. Les princes ne s’agenouillent aux pieds de personne sauf de leur mère et de leur souverain. Par ce geste, il reconnaissait la supériorité de Yelan, quatrième concubine de feu l’empereur et mère du prince Li.

Impatiente, Yelan secoua la main et désigna un coussin à ses côtés afin que son fils puisse s’asseoir à son aise. Elle fit un signe de tête, ordre silencieux à ses servantes. Un ballet commença avec l’installation d’une petite table, de collations et de tasses de thé à l’odeur raffinée. Pendant tout ce temps, la mère et le fils se dévisagèrent en silence, la mâchoire contractée. Malgré leur lien de sang, aucun n’avait la tendresse typique des membres d’une même famille. Enfin, d’un ton acerbe, Yelan prit la parole.

-Cela fait une éternité que je ne t’ai vu, mon fils, lâcha-t-elle avec une pointe de mépris. Comment te portes-tu ? 

Shaolan était habitué à ces marques de mépris pour les avoir vécues toute son enfance. Sa mère pensait être la plus belle et la plus intelligente des concubines ; elle ruminait le fait que son fils n’ait pas été désigné comme successeur de son ancien amant. C’était une insulte à son rang que seul son fils en portait la faute. Il avait dû faillir à un moment ou à un autre.

-Je vais bien, mère.

-Tu sembles changé. Te serais-tu trop imprégné de l’infâmie japonaise ? Je te trouve bien mélancolique alors que tu es enfin de retour au pays et que les troubles sont apaisés.

-Le Japon est un pays plein de surprises, répondit-il posément.

-Pff ! Le Japon court à sa perte en tolérant ces étrangers et nous aussi en suivant ce chemin. L’impératrice a raison de se méfier !

-L’impératrice est peut-être trop méfiante. Elle devrait écouter mon frère aîné, le prince Chun, et modérer ses ardeurs contre ces impudents étrangers. Si nous voulons survivre, nous devons savoir plier comme le roseau.

-Shaolan ! cria sa mère, effrayée par tant d’impudence de la part de son fils.

Ce dernier cligna les yeux, seul signe de sa réaction face à cette rage soudaine. Il resta prostré dans une position respectueuse. La mère et le fils se fixèrent d’une haine palpable. Yelan leva sa main mais se retint à temps : son fils n’était plus un enfant et elle ne pouvait plus en disposer à sa guise. Baissant les yeux, vaincue par cet homme qu’elle avait porté en son sein, elle changea de sujet :

-De toute façon, ce n’est pas pour te parler de politique que je t’ai fait appeler, annonça-t-elle tranquillement.

-Quelle est cette chose si importante pour que vous me mandiez à vos côtés ? demanda-t-il mi-inquiet et mi-ironique.

-De ton mariage ! 

La tension se fit plus intense dans ces appartements luxueux. Aucun feu, Aucune bouillote n’aurait pu réchauffer l’air glacial qu’inspiraient ces deux visages.

-Mon mariage ?

-Notre famille a besoin d’un héritier, d’une descendance. Même si tu es prince, tu es issu d’une noble famille du côté de mon père. Il n’a pas de fils : cela signifie que tu hériteras un jour de ses biens. Il te faut un fils pour que le nom de ma famille subsiste. Et je ne pense pas qu’un bâtard issu des quartiers des plaisirs soit un héritier acceptable.

-Vous connaissez donc mon passe-temps préféré, la taquina-t-il.

-Petit insolent !

-Mère, reprit-il avec plus de sérieux dans la voix, pour une telle affaire il me faudrait une femme or je n’en ai aucune en vue.

-Je t’en ai choisi une parfaite. Elle est belle comme un cœur et surtout un esprit soumis comme toute bonne épouse doit l’être. 

« Un esprit soumis !»

Shaolan songea à une petite fille au caractère de feu, franche et impulsive. Il ne désirait nullement une femme soumise. Désirait-il vraiment une femme ennuyeuse qui se serait incapable de le contrer et de le surprendre ? Quel quotidien monotone !

Le jeune homme fronça les sourcils : cela en était trop ! Cette gamine venait une fois de plus empoisonner ses pensées. Il se fit violence pour la refouler dans les méandres de son esprit. Il devait assouvir ses pulsions afin de pouvoir vivre en paix ; il retournerait au Japon pour la détruire une fois pour toute.

« Je reviendrais ; pour toi, j’essayerais de revenir. » Oui ! Il ne reviendrait mais pas dans les mêmes intentions pieuses qu’elle imaginerait.

-Mère, il est hors de question que je me marie maintenant ! J’ai d’autres projets en tête , finit-il d’un sourire mauvais.

Yelan n’avait jamais vu son fils sourire et celui-ci la glaça d’effroi. Elle laissa son fils s’en aller sans un salut pour enfin succomber aux tremblements qu’elle essayait de maîtriser.

 

 

-Fille de cerisier, votre honorable mère vous appelle. 

La jeune fille releva les yeux de son parchemin. Des mèches folles vinrent barrer son front la rendant sensuelle. Âgée de quatorze ans, Sakura avait encore gagné en beauté et en grâce malgré son corps à peine pubère. En effet, bien que ses flux mensuels soient apparus quelques mois plus tôt, elle avait une poitrine presque inexistante et des hanches peu larges. Pourtant, elle était grande, plus grande que les jeunes filles de son âge gagnant ainsi de longues jambes aguichantes pour ceux qui les ont vues.

Sakura observa un moment cet eunuque pour se résigner à ranger son parchemin. Elle remonta discrètement son kimono vert aux motifs de vagues et d’oiseaux afin de suivre son domestique vers les appartements de sa mère.

Lorsque la princesse entra, Elle surprit Nadeshiko en compagnie d’une vielle femme, toutes deux assises sur les tatamis autour d’une table basse en bois de cerisier. La première concubine sourit à sa fille en plissant délicieusement ses émeraudes ; elle ressemblait encore à une jeune fille espiègle dans le paroxysme de sa beauté.

Nadeshiko serra la main de Sakura dans la sienne quand cette dernière prit place à ses côtés. De sa main libre couverte de bagues, elle désigna son invitée et les pierres posées sur la table.

-Voici Sastu (cette dernière s’inclina à l’appel de son nom) ; elle est voyante. Elle m’a prédit des choses intéressantes. J’ai pensé qu’il serait amusant qu’elle fasse de même avec toi, ma tendre fille.

-Je vous remercie, mère ; mais je ne désire pas connaître mon destin car j’en suis seule maîtresse.

-Peut-être que la princesse désirerait des réponses à certaines questions plutôt que je lui dévoile son avenir, intervint la vieille femme de sa voix caverneuse.

Sakura allait d’abord refuser cependant le souvenir fugace d’un baiser sur son front lui revint en mémoire, la faisant inexorablement rougir. Elle n’avait jamais compris ce geste et l’avait chéri chaque nuit depuis quatre ans. Elle aurait aimé savoir ce qu’elle représentait aux yeux de cet homme. N’avait-elle été qu’une petite fille sauvage ou bien autre chose ?

-Vous avez raison, j’aimerais vous poser une question. Je veux savoir ce que pense une personne de moi. Pourriez-vous y répondre ?

-Bien sûr, princesse. Que pouvez-vous me dire de cette personne ? 

La jeune fille lorgna du coin de l’œil sa génitrice et comprit immédiatement qu’il faudrait cacher l’identité de cet homme.

-Il est grand, expert en arts martiaux. Il est intelligent, excelle avec les mots et le verbe.

-Pouvez-vous m’en dire un peu plus sur son apparence, son ?

Sakura coula un nouveau regard sur sa mère. Celle-ci fronçait joliment ses sourcils parfaitement épilés. La jeune princesse sentit son ventre se tordre. Elle titillait la curiosité de sa mère et ce n’était pas une bonne idée.

-Non, je ne puis.

-Dans ce cas, pourriez-vous me donner le nombre de lettre de son prénom ?

-Son prénom comporte sept lettres. 

Aussitôt, la veille dame saisit les pierres, les mélangea en cachant leur face et pour en désigner sept.

-Veuillez les retourner, s’il vous plaît. 

La fille de cerisier s’exécuta. Sous ses yeux, apparurent une pierre rouge, une lune, une pierre noire, du feu, un cœur, un homme et le signe du Yang.

-Le rouge et le feu désignent un désir passionné immense pour un homme. Ce qui signifie que cette personne vous aime, c’est indéniable. Pourtant, la couleur noire et la lune désignent ce qui est caché et impalpable. Cet homme se cache, il ne vous dira rien sur ses sentiments. Enfin le signe du Yang vous informe de vous méfier. Tout n’est pas que bonheur dans cette passion ardente ! Un homme, ça a une fierté haut placée ; l’orgueil va de pair avec leur amour.

Un faible sourire apparut sur les lèvres cramoisies de la jeune fille : elle était satisfaite par la prédiction.

Inquiète, Nadeshiko observa sa fille. La passion est chose dangereuse et y succomber signerait son arrêt de mort. Elle-même dansait avec la faucheuse une valse malsaine. Parviendrait-elle, ancienne première concubine de l’empereur, à résister à cette passion qui la dévorait depuis plusieurs années déjà ? Nadeshiko se mordit les lèvres à sang à cette pensée.


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