Rien qu'un instant

Chapitre 1 : Quand le ciel se déchire

3301 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 16/04/2026 22:05

         Joe Miller avait été arrêté pour le meurtre de Daniel Latimer il y avait deux semaines. La ville de Broadchurch était encore sous le choc. Les journaux en parlaient encore, mais le drame avait quitté la une. Les habitants, eux, continuaient d’en parler. Cela avait d’abord été une cacophonie, presque indécente. Une sorte de fascination du morbide. Puis, ils s’étaient mis à en parler à voix plus basse, plus discrètement. Le sujet faisait désormais partie du quotidien, revenant toujours, d’une manière ou d’une autre. L’agitation se calmait peu à peu et la stupeur prenait la place.


Au commissariat, pourtant, la blessure était encore à vif. Les policiers en parlaient peu. Il y avait un profond malaise. Par respect pour Ellie Miller. Ils la connaissaient tous. Elle avait été une lumière vive, chaleureuse. Toujours un mot gentil pour tout le monde. Et tous s’en souvenaient. Alors, lorsque le sujet finissait par tomber, c’était comme un caillou qui tombait dans une mare. Un petit plouf qui surprenait, puis les ondulations discrètes de l’eau qui suivaient. Les murmures de compassion. Mais un doute persistait.

Aucun de ses collègues n’avait envie de croire qu’Ellie avait été au courant. Ils l’avaient vu se tuer à la tâche. Pourtant, cela s’était passé dans sa maison. Elle avait dormi auprès du tueur. Et elle disait qu’elle n’avait rien vu. Comment quelque chose de si atroce avait pu échapper à son regard de détective ? Ce doute passait parfois dans leur regard.


Cela était encore pire pour les habitants de Broadchurch qui ne connaissaient pas aussi bien Ellie Miller. La suspicion était sur toutes les lèvres. Plus ou moins discrètement, ou assumée. Le climat de méfiance était partout : dans les regards, dans les murmures qui suivaient son passage.

Ellie essayait de les ignorer. Mais elle sentait ces regards et ces murmures. Les ragots qui circulaient sur elle. Alors, elle sortait rarement du minuscule appartement qu’elle occupait avec Fred. Tom était parti vivre chez sa sœur Lucy. Il la tenait pour responsable de ce qui était arrivé à Joe. Il refusait de le croire coupable. Cela brisait le cœur d’Ellie. Et la nuit, à l’abri dans son lit qui était désormais bien froid, elle laissait ses larmes la submerger.

 

Parfois, pourtant, certains audacieux osaient l’aborder. Ils n’étaient pas forcément directs dans leurs propos. Mais les sous-entendus étaient clairs. Il arrivait qu’elle réussisse à garder son calme. Néanmoins, elle finissait souvent par laisser éclater la rage qui lui rongeait son cœur. Elle se donnait peut-être en spectacle en répondant plus que sèchement, presque agressivement. Mais la colère suintait de son corps et elle ne pouvait pas toujours la contenir. Elle était révoltée. Une révolte qui la laissait parfois abasourdie, haletante, figée au sol, en larmes. Parfois au contraire, elle était survoltée, explosant sur ces personnes indélicates. Qui se croyaient tout permis. Qui ne la croyaient pas.

 

Elle avait vu ses collègues, quelques fois. Ils étaient pleins de sollicitude. Mais Ellie décelait, malgré tout, la lueur de doute dans leurs yeux. C’était peut-être le pire. Ils avaient été ses collègues, ses amis. Et même eux doutaient.

Hardy était aux abonnés absents. Il semblait avoir disparu de la circulation. Ils avaient longuement parlé à l’hôtel, le soir de l’arrestation de Joe. Ellie voulait comprendre et elle n’avait trouvé que son supérieur pour essayer de démêler cette histoire. Elle l’avait découvert sous un jour nouveau. Il n’avait pas été froid, silencieux. Il avait parlé avec son cœur, autant qu’il le pouvait au moins. Hardy avait essayé de l’aider, de la rassurer. Et cela lui avait fait du bien. Puis, ils s’étaient retrouvés sur le banc qui donnait sur la jetée. Elle avait dit vouloir quitter Broadchurch. Et il lui avait confié qu’il était mis sur la touche pour raison de santé. Une relation aurait pu naître entre eux à cet instant. Un contact au moins. Mais elle ne l’avait pas revu depuis ces deux longues semaines. Ellie ressentait comme un manque. Quelque chose qu’elle ne voulait pas ressentir, mais qui pourtant était là. Comme une morsure un peu douloureuse dans un coin de son cœur.

 


Elle marchait souvent sur les sentiers côtiers qui bordaient les falaises. Des marches exténuantes, à pas rapides. Le vent marin l’apaisait. Elle avait toujours trouvé la mer, le bruit des vagues et l’odeur du sel réconfortants. Ellie marchait seule, essayant de ne pas penser à sa vie qui s’était brisée en mille morceaux. Elle choisissait les horaires les moins fréquentées pour profiter de sa solitude. Ellie ne savait même pas par quoi commencer pour la reconstruire. Pourtant, il le fallait bien. Elle avait Fred qui comptait sur elle, et Tom… Tom qu’elle devait reconquérir. Alors, elle marchait. S’abreuvait du calme de la mer, de la marche exigeante. Comme si chaque pas pouvait l’approcher de la rédemption.

 

Cela se passa une journée où le soleil brillait fort dans le ciel. Ce dernier était d’un bleu hypnotique. La brise était légère, elle embaumait le printemps, les fleurs et les embruns marins. Les plantes avaient beaucoup poussé avec l’alternance de pluie et de soleil. Cette marche était comme un parcours de renaissance. Ce jour-ci, Ellie arrivait à un embranchement. Soit elle continuait tout droit et retournait vers la ville. Soit elle bifurquait sur un sentier plus étroit qui longeait au plus près la grande falaise ocre. Ce fut à l’instant où elle leva les yeux qu’elle vit la grande et fine silhouette d’Alec Hardy. Il était trop loin pour qu’elle distingue les traits de son visage. Les pans de son manteau flottaient au gré du vent marin. Il s’était arrêté, la regardant. Comme s’il attendait une permission pour s’approcher.


Le cœur d’Ellie s’emballa. Elle avait un besoin de contact humain. D’un rapport où on ne la regarderait pas comme une suspecte. Mais elle n’était pas sûre que Hardy soit la bonne personne pour ça. Il lui avait pourtant dit, et défendu devant ses collègues, qu’il était sûr qu’elle n’était pas au courant. Elle n’avait jamais eu à s’expliquer, à se justifier. Il avait affirmé toute sa confiance d’une manière instinctive et absolue. Sans remise en question. Une telle confiance presque aveugle qu’Ellie ne comprenait pas encore. Surtout chez un homme aussi méfiant qu’Alec Hardy. Mais cette confiance l’avait touché en plein cœur et cette pensée lui séchait parfois ses larmes, la nuit dans son lit froid.

Hardy se tenait toujours immobile, guettant un geste. Mais Ellie n’était pas prête. Elle avait encore trop de colère en elle. Elle n’était pas sûre qu’il n’ait pas changé d’avis. Et s’il avait fini par la penser complice ? Si cela était le cas, elle se dit qu’elle ne s’en remettrait sûrement pas... Alors, elle tourna les talons et s’éloigna d’un pas rapide.

 


Les jours suivants, Ellie continua ses promenades. Mais cette fois, elle guettait Hardy. Au détour d’un virage, d’un bosquet… Elle avait envie de le voir, comme cela la terrifiait. La rage qu’elle ressentait commençait à s’éteindre doucement. Comme une flamme s’étouffe en manque d’oxygène. Elle ne respirait plus vraiment depuis l’arrestation de Joe. La fatigue commençait à la ronger, à alourdir ses membres, à ralentir son esprit. Une langueur de déprime qui s’installait en elle peu à peu.

Chaque fois qu’elle sortait marcher, elle craignait de croiser Hardy à nouveau. Elle n’arrivait jamais à oublier sa fine silhouette. Son manteau et ses cheveux pris dans le vent. Que pourrait-elle bien lui dire, au final ? Y avait-il des mots encore entre eux, en suspens ? Ellie doutait que Hardy puisse lui apporter le réconfort dont elle avait besoin. Personne ne le pouvait, certainement. C’est sa croix.

 

Un jour, lors d’une promenade plus exigeante que d’habitude, un orage éclata. La pluie cinglait sa peau, le vent semblait vouloir l’emporter au loin. Cela ne lui aurait pas forcément déplu. En contrebas du sentier, elle aperçut une silhouette de métal tordu : un petit abri en tôle rouillée. Elle se mit à courir.

 


 ****



         Alec Hardy marchait d’un pas vif. Il était passé au commissariat, plus pour s’occuper qu’autre chose. Il avait prétexté qu’il avait des papiers à récupérer pour préparer le procès de Joe Miller. Ces documents, il les avait déjà. Mais il étouffait dans cette petite bicoque qu’il avait louée. Elle était bien trop proche de la mer, qu’il détestait. Il ne comprenait toujours pas pourquoi il l’avait choisi. Essayait-il encore de se punir ? Alors, il était sorti malgré les lourds nuages qui s’amoncelaient dans le ciel.

 

Cela avait été une erreur. Ses anciens collègues ne l’avaient pas quitté des yeux. Alec avait entendu les murmures sur son passage. Les longs regards indiscrets. Il n’avait parlé à personne. Il avait fourré des papiers plus ou moins choisis au hasard dans une pochette. Son cœur battait difficilement. La tension qu’il ressentait parcourir sa colonne vertébrale, chaque muscle de son dos, aggravait son arythmie. Il n’aurait plus manqué qu’il fasse un malaise et la journée aurait été définitivement pourrie. Sa vue s’était troublée plusieurs fois. Il avait dû reprendre son souffle, appuyé contre un bureau. Les mains tremblantes. Dans cet open-space aux trop nombreux murs vitrés, il avait une impression d’être un animal de foire qui ne le quittait pas. Clairement, il regrettait d’être sorti de chez lui.

 

Dehors, l’air était chargé d’électricité. Le vent qui soufflait en bourrasque sentait l’orage. Cette odeur, mêlée au sel de la mer, lui soulevait le cœur. La lumière était terne, presque sombre et menaçante.

Alec suivait un sentier côtier, qui bordait le sommet des hautes falaises. Levant les yeux vers le ciel, il constata les nuages noirs chargés de pluie qui l’encombraient. Bien sûr. Quel malin, il était sorti alors qu’un gros orage se préparait.


Les ressacs de la mer frappaient avec violence la falaise. Quelque part, le bruit du tonnerre déchira la mélodie des vagues. Le vent fouettait les herbes hautes et folles. Il soufflait ses cheveux sur son visage, lui cachant brièvement la vue au gré des bourrasques.

C’est alors qu’Alec sentit les premières gouttes de pluie. D’abord une ou deux. Puis, très rapidement, l’averse. Comme si le ciel se déchirait en deux. Le tonnerre résonna une fois encore. Plus proche. Le cœur d’Alec vibrait douloureusement. Sa vue était légèrement floue, son corps trop fin ployait sous les vents violents. Ses membres tremblaient désagréablement. Et la pluie ruisselait sur ses cheveux, son visage. Son manteau fut très rapidement mouillé, rendant la marche lourde, pénible et presque impossible. Bon sang, mais quel idiot de sortir par un temps pareil, pensa-t-il, avec hargne. Une partie d’Alec avait envie de hurler sa colère et sa frustration au ciel qui se déchaînait, au diapason de ce qu’il ressentait depuis plusieurs jours. Mais il se contenta de serrer les dents et les poings. Il baissa la tête. Tout rugissait en lui, mais rien ne pouvait sortir. Il ne pouvait que se contenir. C’était tout ce qu’il savait faire.


C’est alors qu’il aperçut un abri. C’était une sorte de petit baraquement fait en tôle rouillée. Parfait. Alec accéléra le pas et poussa un soupir de soulagement lorsqu’il fut enfin à l’abri. Il était trempé jusqu’aux os. Il avait froid, il tremblait un peu. Il chancela légèrement et prit appui contre un mur. La tôle était glaciale, la rouille désagréable sous ses doigts. Mais il pouvait reprendre son souffle.

 

Il remarqua qu’il n’était pas seul. Miller était là, assise sur un banc en bois, rongé par le sel. Alec se figea. Depuis le soir de l’arrestation de Joe, où elle était passée à l’hôtel, il ne l’avait plus revu. Il avait gardé ses distances. Il ne savait pas vraiment pourquoi. Quelque part, il avait peur qu’elle lui demande un réconfort qu’il se savait incapable de donner. Ou attendait-il qu’elle vienne vers lui, quand elle serait prête ? Comme la nuit de l’arrestation de Joe où elle l’avait rejointe à sa chambre d’hôtel. Vulnérable, blessée, détruite, perdue. A la recherche de réponses qu’il n’avait pas.

Mais il avait entendu par les policiers ou des habitants indiscrets ses éclats de colère. Sa rage débordait sur tout le monde. Pourtant, là, au milieu de l’orage, elle était recroquevillée sur elle-même. Vulnérable. Elle le regardait presque trop calmement. Cela mettait Alec mal à l’aise. Il comprenait la rage de l’injustice. Il savait gérer. Par le calme, la présence silencieuse. Mais là, devant le mutisme de Miller, ses bras serrés contre son torse, il ne savait pas comment réagir.

 

Le silence s’étira alors qu’ils se regardaient. Alec entendait les battements de son cœur résonner dans sa poitrine. Ses mains tremblaient légèrement. Le froid ? La peur ? Finalement, il détourna les yeux. Comme si la regarder rendait les choses plus difficiles encore.

« Sacré orage… » marmonna-t-il.

Bravo Alec, pensa-t-il. Autant te taire. Miller ne répondit pas. Il sentait encore son regard posé sur lui et cela augmentait son malaise. Il se tourna pour regarder la pluie tomber. C’était une pluie brutale, celle qui essaie de trouer le sol. Avec un peu de chance, cela se calmerait bientôt et il pourrait partir. Alec se frotta les mains pour essayer d’apporter un peu de chaleur. Ou, peut-être, pour se donner contenance. Il ne savait pas trop. Peut-être les deux. La pluie martelait la tôle avec violence. Cela donnait plus encore la sensation d’être pris au piège.

« Pourquoi ? »

La voix de Miller s’était élevée doucement. Alec n’était même pas sûr d’avoir bien entendu. Il se retourna pour la regarder. Ses mains se tordaient sur ses genoux. Mais son regard s’était fiché dans celui d’Alec. La colère semblait avoir quitté Miller. Son corps était relâché, non pas par détente, mais par épuisement. Il voyait les cernes profonds qui bordaient ses yeux. La pâleur de sa peau. Son regard vide. Il déglutit.

« Pourquoi quoi ? » demanda-t-il d’une voix rauque.

Le moment des confessions était-il arrivé ? pensa-t-il avec malaise. Alec voulait être là pour Miller. C’était nouveau pour lui de se soucier des sentiments d’une personne. Mais il le voulait vraiment, presque férocement. Sans pouvoir vraiment l’expliquer. Pourtant, il appréhendait ce moment. Car il savait, au fond de lui, que malgré son désir de la soutenir, il s’y prendrait forcément mal.


Miller eut un léger soupir, un sanglot étouffé dans sa gorge. Mais son regard ne quittait pas le sien.

« Ils pensent tous que j’étais au courant. Pourquoi vous, vous me croyez ? » finit-elle par demander à voix basse.

Comme si elle avait peur de la réponse. Alec resta immobile un instant. Il réfléchissait à comment lui répondre. Parce que c’était évident ? Parce qu’il l’avait vu se tuer à la tâche sur cette enquête ? Parce qu’il l’avait vu s’effondrer lorsqu’il lui avait annoncé que c’était Joe ? Parce que… parce qu’il en était profondément convaincu, au fond, sans trop savoir pourquoi. Miller attendait patiemment sa réponse.

Alec soupira, se gratta nerveusement la nuque. Il détourna les yeux. C’était trop difficile pour lui de la regarder. Il bataillait avec les mots, cherchant la phrase juste. Pourquoi parler lui était toujours aussi dur ? C’était comme s’il n’avait pas accès à un langage que tous les autres maîtrisaient.

« Parce que je vous ai vu. » dit-il finalement.

Le silence s’étira entre eux. Alec regardait la pluie se calmer. Enfin.

Il n’était pas doué pour les grands discours et les confessions. Mais il espérait que Miller l’avait compris. Il n’était pas sûr d’être capable de faire mieux.

« Merci. » répondit-elle après un moment de silence.

Sa voix était douce et fatiguée. Il se retourna, son regard accrocha le sien. Ses yeux étaient un peu humides, peut-être. Ses lèvres tremblaient légèrement. Alec hocha la tête, raide. Elle avait compris. C’était tout ce qui comptait. Il espérait sincèrement que la rage était derrière elle. La suite, la douleur, serait tout aussi difficile à vivre. Mais au moins, elle avançait.

 

La pluie avait fini par s’arrêter. L’air sentait le frais et le sel. L’eau avait lavé le sol, qui luisait doucement. La brise soufflait encore, mais elle était plus légère. Comme un renouveau. Ils se regardèrent encore quelques instants. Il n’y avait rien d’autre à dire, juste être là. L’un à côté de l’autre. L’un pour l’autre.

Alec se surprit à remarquer que son cœur s’était calmé. Il avait cessé de trembler. Quelque chose de l’ordre de la douceur, du calme, réchauffait son corps. C’était nouveau. Et il comprit que la présence de Miller en était la cause. Cette idée soulagea un peu la tension qui ne quittait jamais son cœur, d’une manière inattendue.

Le regard de Miller se perdit dans le vide. Alec eut l’impression alors d’être un intrus dans son besoin de solitude.

« Je suis là. » marmonna-t-il, se surprenant lui-même.

Elle le regarda un instant. De la surprise dans ses yeux fatigués. Elle hocha doucement la tête. Alec fit de même et il sortit de l’abri.

 

Alec avançait à grandes foulées pour se réchauffer. Ses vêtements mouillés lui collaient désagréablement à la peau. La brise le gelait jusqu’aux os, rendant sa marche pénible. Comme si son corps s’était rouillé et que chaque mouvement demandait un effort considérable.

Il était encore surpris de ce qu’il avait dit à Miller. Mais il ne le regrettait pas, car cela était vrai. Il ferait tout pour être là pour elle. Et cela, peut-être, était la chose la plus surprenante qu’il avait ressentie depuis longtemps.


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