Shinigamis et Shinas, la nouvelle histoire

Chapitre 26 : L'isolement de Roka

3612 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 18/07/2026 15:20

Mado aperçut enfin la silhouette de Roka à travers les arbres. Elle s’approcha lentement pour le regarder. Ses cheveux d’un noir de jais cachaient à peine son profil élégant, parsemés de cristaux de givre. Pensif, il était adossé à un grand rocher couvert de neige.

C’était une image d’une grande tristesse, pensa la jeune fille. Roka avait l’air si seul, si préoccupé. Et elle savait pourquoi. La voix des Yokai avait disparu. On pouvait le deviner en regardant son visage nostalgique. C’était comme si la forêt l’avait abandonné. Pourtant, ils n’avaient pas eu le choix. Il avait fallu s’y résoudre. Les Yokai devaient partir.

Mado poussa toutefois un soupir de soulagement. Malgré la faible lumière diffusée par la lune grise de l’hiver, elle l’avait tout de même retrouvé. Enfin ! Cela faisait déjà un bon moment qu’elle était partie dans le froid à sa recherche, contre l’avis d’Ichigo et de Taro, et elle commençait à ne plus y croire.

Les disparitions de Roka l’inquiétaient de plus en plus, comme elles inquiétaient sans doute tous les autres, bien qu’ils ne pussent l’avouer. Ils marchaient tous les jours depuis presque une semaine et, le soir venu, Roka s’en allait sans rien dire, avant même d’avoir mangé. C’était devenu un rituel silencieux, que tout le monde, à part elle, faisait semblant d’accepter.

Mado ne le supportait plus. Et elle finissait même par trouver son ami impoli. Nul ne savait vraiment où Roka les guidait, pas même le Shinigami ou le Shinas, ses deux amis, et tous les jeunes Shinas et Shinigamis le suivaient sans rien dire, aussi dociles qu’un troupeau derrière son berger.

-Te voilà enfin ! s’exclama-t-elle en s’approchant encore.

Comme elle arrivait par derrière, elle s’était attendue à le voir sursauter ; mais il l’avait sans doute entendue venir car il ne parut pas surpris. Ses joues étaient rougies par le vent glacial.

-Bon ! rperit Mado en fronçant les sourcils, tu ne crois pas que tu pourrais au moins nous dire où nous allons ? Et puis ce n’est pas très courtois de partir comme ça tous les soirs sans rien nous expliquer !

Roka s’étonna. Il n’avait plus l’habitude qu’on lui parler ainsi. Même Ichigo et Taro, qui ne s’étaient pas privés par le passé, le ménageaient à présent. Depuis sa blessure et le départ des Yokai... Il sourit à nouveau.

-Allons, Mado, assieds-toi à côté de moi et arrête de me sermonner, répliqua-t-il en tapotant le sol à côté de lui.

-M’asseoir ici, dans la neige ? Certainement pas.

-Assieds-toi, enfin ! Regarde, c’est sec ici, près du rocher. Allez, viens ! Je vais t’expliquer.

La jeune fille grimaça, puis elle s’exécuta nonchalamment. Roka reprit sa position méditative, respira profondément, puis il murmura :

-Tu veux savoir où nous allons ?

-Oui, et je pense que je ne suis pas la seule !

-Nous allons... Nous allons à la Soul Society, Mado.

-D’accord. Et qu’est-ce qu’on va faire là-bas ?

-Retrouver la Grande Prêtresse.

-Elle est là-bas ? s’étonna Mado.

-Oui. C’est là qu’elle est allée se réfugier après l’attaque d’Erèbe.

-Pourquoi tu ne nous l’as pas dit plus tôt ? Pourquoi tu ne dis rien aux jeunes Shinas ? Ils sont bien gentils d’accepter de te suivre comme ça, sans avoir d’informations !

Roka acquiesça, mais il ne répondit pas vraiment. Il avait l’air absent : sa préoccupation était ailleurs.

-Et pourquoi tu te retires comme ça tous les soirs ? insista la jeune fille.

Le prince des Shinas la regarda un long moment. Il trouva que son visage avait changé. Ses épais cheveux bruns étaient un plus longs, et elle avait perdu son air de garçon malicieux. Roka lui prit la main tendrement. Il la serra dans la sienne, avec insistance, espérant sans doute que ce geste fraternel vaudrait mille pardons, et que Mado, pourrait le comprendre mieux que personne.

Il se sentait tellement responsable d’elle ! Elle se comportait comme une adulte, et son courage était même un exemple pour la plupart d’entre eux.

-Tu sais... J’ai juste besoin d’être un peu seul, expliqua le Shinas.

La jeune fille hocha lentement la tête.

-Je vois.

-Mais tu as raison, reprit-il, je te dois, à toi au moins, quelques explications.

-Je t’écoute.

Roka tourna la tête et plongea à nouveau son regard dans les ténèbres de la forêt.

-Le soir, j’ai besoin de me retrouver seul pour deux raisons, Mado. D’abord, cela me permet de méditer et de trouver en moi les réponses que je cherche. C’est comme ça notamment que j’ai... certaine chose.

-Vraiment ? Rien qu’en méditant dans la forêt ? se moqua l’ancienne petite voleuse.

-Oui. Je la vois dans mon âme, Mado.

-Bon. D’accord. Et la deuxième raison ?

-La deuxième raison... La deuxième raison, tu vas la voir bientôt, si nous ne faisons pas trop de bruit.

La jeune voleuse inclina la tête d’un air surpris. Roka porta l’index à sa bouche, fit un clin d’oeil à Mado, puis lui fit signe de regarder devant eux, vers le sud.

Les bruits de la nuit étaient étouffés par l’hiver. Tout était calme, immobile, silencieux. La neige avait cessé de tomber au milieu de l’après-midi et l’on entendait seulement par moments des bruissements dans les arbres, là où les branches finissaient par céder sous le poids des congères.

Ils restèrent un long moment côte à côte, main dans la main, emmitouflés dans leurs manteaux de laine comme deux enfants devant le foyer d’une ferme. De petits nuages de buée s’échappaient de leurs bouches et s’évanouissaient dans la nuit tels des fantômes en fuite.

Mado se laissa emporter par ses pensées. Au fond, elle était heureuse, fière presque, de pouvoir partager cet instant avec Roka. Elle repensa à la vie qu’elle avait quittée, dans les ruelles de Rewantis, aux longs silences qui pesaient à l’époque sur ses soirées, sur ses longues nuits, et à l’angoisse sourde, chaque jour renouvelée, l’incertitude, la faim... Elle aurait refusé, à l’époque, d’imaginer une autre vie, d’envisager même qu’une amitié comme celle-ci pût la saisir encore dans sa chute solitaire. Et pourtant... Pourtant elle ne s’était jamais sentie aussi bien, au milieu de tous ses nouveaux compagnons. Ici, elle avait l’impression d’exister, vraiment. De ne plus être une ombre gênante au coin d’une ruelle. Elle se sentait utile, elle se sentait aimée, elle se sentait vivre. La vérité, c’était que, comme ces dizaines de jeunes Shinas, elle était prête à suivre Roka n’importe où.

Puis elle pensa à Rukia. Elle se demandait comment elle était. Douce, ou bien sévère ? Etait-elle aussi étrange que le prince des Shinas ? S’entendrait-elle bien avec elle ?

Et surtout... Surtout, était-elle toujours vivante ?

Soudain, une ombre glissa au milieu des arbres. Mado redressa la tête, le regard inquiet. Un frisson lui parcourut l’échine. Elle sentit la main de Roka serrer plus fortement la sienne. Elle respira profondément. Puis, comme elle l’avait espéré, elle vit apparaître deux dragons juste devant eux, à quelques pas seulement, comme deux songes au cœur de la nuit.

Les deux dragons s’approchèrent lentement, pas à pas, puis ils s’arrêtèrent au pied d’un arbre.

-Comme ils sont beaux ! J’ai envie de les toucher, murmura Mado.

-Je sais. Oui. Mais laissons-les tranquilles, répondit Roka.

-Tu crois qu’ils n’aiment pas les caresses ? demanda la jeune fille.

-S’il en veulent, ils viendront les chercher.

La jeune fille acquiesça. Elle pencha la tête pour essayer de mieux les voir. C’était donc eux que Roka venait retrouver tous les soirs ? Elle s’en était doutée, et les autres, Ichigo et Taro, le supportaient aussi. Mais les voir ! Les voir, là, devant elle, c’était tout autre chose !

-Disons-leur plutôt adieu, Mado. Disons-leur adieu pour toujours...

La petite voleuse fronça les sourcils. Leur dire adieu ? Déjà ? Alors qu’elle ne les avait vus que de si courts instants ? Et leur dire adieu pour de bon, de surcroît ? Oui. Bien sûr. Demain, Roka et les siens allaient descendre davantage vers le sud.

Mado envoya un baiser en direction des dragons, puis Roka tapa dans ses mains d’un coup sec et bruyant. Les dragons s’éloignèrent à toute vitesse.

-Allez ! leur lança Roka en se levant. Allez-vous-en !

Puis, le visage triste, il aida Mado à se lever. On devinait dans son regard sa peine. Cette certitude qu’il ne reverrait plus les dragons...

-Retournons au campement.

La jeune fille le suivit, attendrie.

-Demain, nous devons nous lever tôt, reprit-il d’une voix autoritaire comme pour chasser son affliction, et nous mettre rapidement en route pour gagner du temps. Je suis pressé de te présenter la Grande Prêtresse.

-A la Grande Prêtresse ! s’exclama la jeune fille en imitant la voix d’une noble dame.

-Oui. Mais tu verras, elle te plaira. J’en suis certain.

-Et Rukia ? demanda Mado d’un air malicieux.

Le Shinas sourit.

-Oui. Rukia aussi, bien sûr. Je pense que vous vous entendrez bien.

-Comment est-elle ? insista la jeune fille.

-Tu verras... Allons, dépêchons-nous !


La couche épaisse de neige rendait la marche difficile pour les hommes et femmes. Mais Roka ne leur permettait pas de ralentir. Rukia était toujours loin d’ici, prisonnière. Plus vite ils auraient rejoint la Grande Prêtresse, plus vite ils pourraient aller sauver la jeune fille de sa prison de bois. En espérant qu’ils n’arriveraient pas trop tard.

Le prince des Shinas avait vu plusieurs fois l’image de Rukia dans ses visions. Son corps nu, d’un blanc glacial, ses bras en croix, son visage baissé aux milieu des branches noires. Cette image le terrifiait. Mais il lui semblait qu’elle était en vie. Inconsciente, certes, mais vivante. Il pouvait le sentir.

Il préférait ne pas trop y penser et se contentait de presser ses compagnons. Malgré la blessure à son côté qui le faisait encore souffrir, il marchait en tête du convoi et ne ralentissait pas, le regard loin devant lui, le pas sûr et le dos droit.

Au milieu de la matinée, Taro vint marcher à ses côtés. Le froid colorait de rose son visage.

-Tu les as vus ? demanda simplement l’albinos, le souffle court.

Roka acquiesça. Bien sûr. Il les avait même entendus, ses dragons, au fond de lui. Il avait entendu leur voix.

-Ils nous regardent quitter la vallée, expliqua le prince des Shinas.

-Ils ne vont pas nous suivre, cette fois ? demanda Taro en jetant des coups d’oeil vers le sommet de la colline, où il aperçu les deux dragons.

-Non.

-Pourquoi ?

-C’est ainsi.

L’albinos hocha la tête. Puis ils gardèrent le silence un moment, bercés par le craquement de leurs pas dans la neige.

Soudain, Roka se tourna vers son bras droit et lui d’un ton paternaliste :

-Taro, j’ai réfléchi, et je ne veux pas que tu viennes avec nous.

-Pardon ? s’étonna le Shinas.

-A la Soul Society. Je ne veux pas que tu viennes.

-Mais qu’est-ce que tu racontes ?

-Tu voulais faire une formation avec le maître Zenzo.

Taro haussa les sourcils.

-Tu as suffisamment retardé cette formation, continua le prince, et tout ça à cause de moi. En me suivant partout comme tu l’as fait si généreusement, tu n’as pas pu aller jusqu’au bout de ton parcours. Et cela me gêne beaucoup.

-Tu plaisantes ? s’exclama l’albinos. Cela peut bien attendre, nous avons des choses beaucoup plus urgentes à faire ! Tu auras besoin de moi pour aller chercher Rukia.

-Non, non. Nous serons assez nombreux avec les jeunes Shinas et les Shinigamis ! Nous n’avons pas besoin...

-Assez nombreux ? coupa son bras droit. Nous ne le serons jamais ! Tu ne sais pas ce qui nous attend. Qui sait si Mizuchi ne sera pas là pour t’affronter à nouveau ?

-Mizuchi est prisonnier dans mon âme, Taro. Nous n’avons plus rien à craindre de lui. Pas pour le moment, en tout cas.

L’albinos haussa les épaules.

-De toute façon, je n’ai pas le moindre empressement à faire cette formation, c’est le cadet de mes soucis !

-Pas le mien, monsieur Sue. Tu dois t’accomplir toi-même, mon ami, cela compte s

-Que s’est-il passé ? demanda Roka en levant les yeux vers les autres jeunes Shinas.

Ils étaient presque tous là, à présent, agglutinés autour du cadavre, perplexes.

-On ne sait pas, expliqua l’un d’eux. Il marchait normalement. Tout allait bien et, soudain, il est tombé, raide, sans vie.

-Il est peut-être mort de froid ? suggéra quelqu’un.

-Non ! Enfin, c’est ridicule ! rétorqua un autre.

Roka se releva lentement, la mine grave. Il enleva la neige de ses vêtements, puis il se tourna vers les jeunes Shinas et Shinigamis.

-Enterez-le dignement, dit-il simplement, nous allons rester ici ce soir.

Puis il s’éloigna sans rien ajouter. Ichigo se précipita derrière lui.

-Mais, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? demanda le rouquin, le regard tourmenté.

-Je ne sais pas, Ichigo. Je n’en suis pas sûr. Nous verrons. S’il te plaît, va avec Taro et assurez-vous que les jeunes Shinas et les Shinigamis ne paniquent pas. Et peux-tu dire à Mado de venir avec moi ? Nous allons partir en reconnaissance pour trouver un endroit où camper ce soir.

-Entendu, dit le Shinigami remplaçant, et il s’exécuta.

Roka regarda son ami s’éloigner puis il poussa un long soupir. Il enfonça la tête dans ses épaules pour se réchauffer un peu. Les oreilles bouchées par sa lourde écharpe, il entendait battre son coeur.

Il sentit monter en lui une vague d’angoisse familière.

Ca a commencé.


Quatre jours s’étaient écoulés depuis la mort inexpliquée du jeune Shinas et deux autres avaient perdu la vie dans les mêmes conditions étranges. Le premier s’était écroulé, en pleine marche, et le second ne s’était simplement pas réveillé un matin. On commençait ici et là à parler d’une épidémie, mais Roka se refusait à donner son avis sur la question. Il avait l’air grave et passait le plus clair de son temps silencieux, la tête baissée et le regard distant, perdu dans ses pensées secrètes, ce qui n’arrangeait rien à l’humeur générale de l’expédition.

Mado essayait tant bien que mal de faire parler Roka. Contrairement à Ichigo et Taro, qui s’étaient depuis longtemps habitués au caractère mystérieux du jeune homme, elle ne pouvait s’empêcher, aussi curieuse que tous les enfants de son âge, de lui demander à quoi il pensait. Mais il ne répondait jamais vraiment. Gentiment, en essayant de ne pas vexer la jeune fille, il changeait de sujet, faisait croire qu’il ne savait plus...

-Tout le monde commence à être réellement inquiet, tu sais. Tu devrais leur dire quelque chose... Trois morts inexpliquées en si peu de jours ! Ils vont finir par croire que nous sommes maudits. Et que tu ne t’en soucies guère !

Roka hocha la tête. Bien sûr, il sentait la tension monter dans les rangs des jeunes Shinas et des Shinigamis. Il ne pouvait l’ignorer. Elle était palpable tout au long de la journée, pendant la marche, autant que le soir quand ils se rassemblaient autour du feu. Un silence pesant avait envahi ces veillées de plus en plus courtes.

Les jeunes Shias chuchotaient quelques paroles, lançaient des regards anxieux vers Roka ou vers Ichigo. Ils se demandaient, sans oser le formuler à haute voix, ce qui pouvait causer ces morts soudaine. Et surtout, la question la plus angoissante pour la plupart d’entre eux, celle qui menaçait petit à petit l’équilibre du groupe, consistait à savoir qui serait le prochain. Qui serait la prochaine victime de cette mort inattendue.

En vérité, Roka lui-même n’était pas épargné par cette appréhension. Le matin, quand il se réveillait, il jetait un coup d’oeil autour de lui, il cherchait du regard Mado, Taro, Ichigo, puis les autres. Il se demandait s’il allait trouver un nouveau défunt. Ce sentiment d’impuissance et de fatalité le rendait absolument furieux.

Et malgré tout, étonnamment, le nombre des jeunes Shinas qui suivaient Roka ne cessait de grandit. De village en village, de marchés en campagnes, ils étaient de plus en plus nombreux à tout abandonner pour suivre ce personnage de légende, sans qu’on leur ait rien demandé, et sans qu’ils sachent vraiment où ils allaient, ni ce qu’ils pourraient faire au sein de cette communauté singulière. Certains étaient d’anciens jeunes Shinas qui rejoignaient les leurs, d’autres étaient de simples Shinas fermiers, des commerçants. Roka n’était pas sûr de comprendre leur engouement. De comprendre pourquoi ils se lançaient ainsi aveuglément dans son aventure. Mais ils suivaient un rêve, un espoir, un besoin de liberté.

Il ne savait pas vraiment s’il devait se réjouir de cette troupe grandissante. Il ignorait où tout cela allait les mener.

-Mado, répondit finalement Roka, je ne saurais pas quoi leur dire... Je ne suis pas sûr de comprendre moi-même ce qu’il se passe.

-Allons ! Tu as bien une petite idée ! Je le vois dans tes yeux, Roka. Certains de ceux qui nous ont rejoints disent qu’il y a aussi des morts semblables dans leur village. Ce n’est pas seulement nous... Pas seulement ici...

Roka ne parut pas surpris. Il savait. En vérité, oui, il savait parfaitement ce qu’il se passait, mais il n’avait pas le courage de le dire, de l’admettre. Surtout devant la jeune fille. Pourtant un jour il faudrait affronter la vérité en face...

Il se souvenait encore des paroles échangées avec Zenkichi Yû le jour où il avait compris ce qu’il se passait. Elles prenaient tout leur sens à présent que les hommes commençaient à mourir autour de lui.

Il n’arrivait pas à oublier ces quelques mots. «Tu n’as donc pas fini ton travail, prince des Shinas.» ils résonnaient dans sa tête comme un écho infini au milieu des montagnes.

Les hommes étaient en train de mourir, de s’éteindre peu à peu. Et cela continuerait jusqu’à ce qu’ils aient entièrement disparu. Cela avait commencé avec les grossesses. Aucune femme n’était tombée enceinte depuis fort longtemps, comme l’avait remarqué la Grande Prêtresse. Et puis maintenant, les morts. Soudaines, inexpliquées.

C’était aussi simple que cela. Aussi simple, et aussi terrible.

Roka sentit un frisson glacé lui transpercer la nuque. Il ne pouvait pas le leur dire. Pas si crûment. Et surtout, il devait y avoir une solution, un moyen d’arrêter cela. Car c’était bien son rôle, à lui, le prince des Shinas. Il avait juré de sauver les Yokai, n’est-ce pas ?

«Tu n’as donc pas fini ton travail, prince des Shinas.»

Roka poussa un long soupir.

-Vraiment... Je ne saurais pas quoi leur dire, Mado. Pas pour le moment. Pour le moment, nous ne devons penser qu’à deux choses : aller chercher la Grande Prêtresse et retrouver Rukia.

-Je sais, je sais, répondit la jeune fille sans la moindre conviction. Mais tu pourrais au moins leur parler, sans nécessairement parler des morts, mais juste pour leur redonner un peu de courage, un peu de confiance... Et puis pour accueillir tout ceux qui nous rejoignent.

-Je ne sais pas si je suis très bon pour faire ça... La Grande Prêtresse le fera bien mieux que moi, c’est la souveraine, après tout ! Et nous ne sommes plus très loin...

Mado secoua la tête. Roka était tellement têtu ! Il semblait ne pas se rendre compte de l’impact qu’il avait sur les gens. Elle se souvenait combien son nom était déjà devenu une légende de nombreuses semaines plus tôt, longtemps même avant qu’elle le rencontre à Rewantis. Et sa renommée devait probablement s’amplifier de jour en jour. La rumeur selon laquelle il avait affronté l’être suprême devait certainement déjà circuler dans le pays tout entier... On le voyait chaque fois qu’ils traversaient un village. Le regard des habitants ne mentait pas. Ils étaient aussi impressionnés que s’ils voyaient passer la Grande Prêtresse. Peut-être même plus encore.

Elle essaya toutefois de se plier à la demande de Roka. Ne plus penser à tout ça et se concentrer sur l’avenir.

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