L' Âme Maudite
Chapitre 36 : Disparitions Suspectes, troisième partie
1843 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 03/11/2026 22:55
La morte avait quitté le cimetière depuis plusieurs minutes et s'était enfoncée dans les bois sans jamais interrompre son étrange valse.
Sebastian avait rapidement pris de l'avance, laissant son maître progresser seul derrière lui.
Le terrain devenait de plus en plus mauvais. Les fougères masquaient les racines, les branches s'accrochaient aux vêtements de Ciel et sa canne s'enfonçait régulièrement dans la terre humide.
Elle glissa soudain dans une portion de sol meuble.
Le jeune comte perdit l'équilibre.
La lampe lui échappa des mains et s'éteignit en heurtant le sol.
L'obscurité se referma aussitôt autour de lui.
- Tch...
Il se redressa en prenant appui contre un arbre.
Privé de la lumière de la lampe, il distinguait à peine les troncs les plus proches. Le vent faisait bruisser les feuilles au-dessus de lui et, quelque part dans les bois, un oiseau poussa un cri bref.
Puis des pas approchèrent rapidement.
Ciel resserra sa main autour de sa canne.
- Qui est là ?
La voix de Sebastian s'éleva dans le noir.
- Seulement le démon qui dévorera votre âme, jeune maître.
- Sebastian... Dis-moi que tu n'as pas perdu cette femme.
- Quelle piètre opinion vous avez de moi.
Les pas s'arrêtèrent devant lui.
Avant que Ciel puisse ajouter quoi que ce soit, Sebastian passa un bras derrière son dos, l'autre sous ses jambes, et le souleva. La proximité lui apporta aussitôt le parfum discret et familier qui imprégnait les vêtements de son majordome.
La proximité lui apporta aussitôt le parfum discret et familier qui imprégnait les vêtements de son majordome
La tension accumulée dans l'obscurité retomba malgré lui.
Ce qui ne l'empêcha pas de s'irriter.
- Où est-elle partie ?
Sebastian se pencha seulement alors pour récupérer la lampe et la ralluma d'une main.
La lumière revint sur son visage souriant.
- À quelques pas.
Quelques mètres plus loin, il écarta un rideau de lierre.
La forêt s'interrompait.
Une vaste clairière s'étendait devant eux et, au sommet d'une faible pente, un manoir se dressait dans la nuit. Toutes ses fenêtres étaient éclairées.
Une musique leur parvenait depuis le bâtiment.
Une valse.
Ciel cessa de protester.
- Elle est entrée là-dedans ?
- Oui.
Sebastian le déposa finalement sur le chemin.
Ciel observa les nombreuses fenêtres éclairées.
- Une réception à cette heure, au milieu de nulle part ?
Le sourire de Sebastian s'accentua légèrement.
- Voilà qui mérite probablement que nous nous invitions.
Ils remontèrent l'allée.
La musique devenait plus nette à mesure qu'ils approchaient. Les grandes portes du manoir étaient entrouvertes.
Ciel les poussa.
Ils entrèrent.
Une immense salle de bal s'ouvrit devant eux.
Sous les lustres, plusieurs dizaines de couples tournaient au rythme de la musique. Les femmes portaient des robes de soirée, les hommes des habits sombres, et les bijoux accrochés aux cous et aux poignets renvoyaient la lumière des chandelles.
Pendant quelques secondes, Ciel ne vit rien d'anormal.
Puis l'odeur l'atteignit.
Il porta brusquement une main devant son nez.
- Quelle horreur...
Un couple passa près d'eux.
La joue de la femme s'était affaissée jusqu'à découvrir une partie de ses dents. Autour du cou de son cavalier, la peau se détachait par plaques.
Ils continuèrent pourtant à danser avec une application presque parfaite.
Ciel parcourut la salle du regard.
Tous les danseurs étaient morts.
Certains depuis quelques jours seulement. D'autres depuis suffisamment longtemps pour que leurs vêtements élégants ne suffisent plus à dissimuler la décomposition.
Et parmi eux tournoyait Louise Lehzen.
- Les corps disparus des cimetières...
Sebastian observa tranquillement la ronde macabre.
- Il semblerait que nous venions de les retrouver.
- Mais qui-
Un rire descendit de l'étage.
- Hihihihi...
Sebastian leva immédiatement les yeux.
Une galerie surplombait la salle de bal. Undertaker était accoudé à la balustrade.
- Undertaker.
Le croque-mort inclina joyeusement la tête.
- Bienvenue, jeune comte.
Ciel serra sa canne.
- C'est toi qui as fait ça ?
Undertaker promena un regard satisfait sur les danseurs.
- Hih... Tu n'aimes pas ?
- Réponds.
- Et moi qui m'étais donné tant de mal...
Son sourire s'élargit.
Son regard glissa vers Sebastian.
- J'ai même préparé un petit quelque chose pour ton majordome.
Le sourire du démon disparut.
Undertaker se pencha derrière la balustrade.
Lorsqu'il se redressa, il tenait une jeune femme par le bras.
Ciel haussa légèrement un sourcil.
- Héloïse ?
Elle portait encore son uniforme de domestique. Un bandeau noir couvrait ses yeux.
Undertaker la fit avancer devant lui.
- Enfin... Héloïse...
Un gloussement lui échappa.
- Peut-être.
Il retira le bandeau.
La jeune femme cligna plusieurs fois des yeux.
La lumière des lustres l'aveugla d'abord.
Elle regarda autour d'elle sans comprendre.
Elle se trouvait sur une galerie qui longeait l'étage et surplombait la salle de bal. En contrebas, plusieurs dizaines de couples tournaient au rythme de la musique.
Son regard s'arrêta sur le visage décomposé d'une femme entre les bras de son cavalier.
Elle pâlit.
- Qu'est-ce que...
Elle s'approcha de la balustrade et baissa les yeux vers la salle.
Un autre couple passa sous la galerie.
Puis un autre.
Tous morts.
Tous en train de danser.
Ses doigts se refermèrent sur le bois de la balustrade.
Sa respiration se fit plus courte.
Puis elle se retourna brusquement vers Undertaker.
- Qui êtes-vous ?
Le sourire du croque-mort s'élargit.
- Hih...
Il pencha légèrement la tête.
- Tu ne te souviens vraiment pas de moi ?
Elle le fixa.
Quelque chose dans ce visage semblait la troubler, mais aucun souvenir ne vint.
Le regard d'Undertaker glissa simplement par-dessus son épaule, vers la salle en contrebas.
La jeune femme suivit malgré elle.
Elle aperçut Ciel parmi les danseurs.
Puis l'homme qui se tenait à ses côtés.
Elle se figea.
Pendant quelques secondes, elle ne sembla même plus voir les cadavres.
Ses yeux restèrent fixés sur Sebastian, comme si elle cherchait à s'assurer qu'il était réellement là.
- Caym ?
Le nom lui échappa presque dans un souffle.
Sebastian se figea. Quelque chose changea dans son expression.
Ciel le remarqua.
Undertaker aussi. Son sourire s'étira légèrement. Il posa un pied sur la balustrade.
- Enfin... Je crois que je vais vous laisser profiter du spectacle.
- Sebastian !
Ciel leva sa canne vers lui.
- Ne le laisse pas s'échapper !
Undertaker bondit.
Sebastian ne le suivit pas.
Presque au même instant, il prit appui sur le bord d'une table et s'élança vers la galerie.
Vers elle.
Le sourire d'Undertaker s'élargit.
Puis son rire éclata sous les plafonds.
- Hihihihihihi !
- Sebastian !
Le démon atteignit la balustrade d'un bond et passa par-dessus dans le même mouvement, tandis qu'Undertaker attrapait la chaîne du grand lustre.
Son rire s'éloigna de l'autre côté de la salle.
Ciel resta figé.
L'ordre avait été parfaitement clair.
Sebastian l'avait entendu.
Il ne l'avait ni discuté ni détourné.
Il avait simplement choisi de ne pas l'exécuter.
Sebastian ralentit seulement lorsqu'il arriva devant elle.
Un bruit humide retentit en contrebas.
La jeune femme tourna brusquement la tête.
Sous les lustres, les morts continuaient de danser. Une femme au visage à moitié décomposé pivotait lentement entre les bras de son cavalier tandis qu'un nouveau morceau de chair tombait sur le parquet.
Elle pâlit.
Son regard revint aussitôt vers Sebastian.
Puis elle franchit les quelques pas qui les séparaient et se réfugia contre lui.
Ses bras se refermèrent autour de son torse et son visage vint se presser contre le haut de sa poitrine, tout près de son épaule.
Sebastian s'immobilisa.
Ses mains gantées se soulevèrent légèrement par réflexe, puis restèrent suspendues de part et d'autre d'elle.
Son souffle rapide effleurait son cou. Dans son dos, ses doigts s'étaient agrippés à l'étoffe noire de son manteau.
Sebastian baissa les yeux.
Héloïse ne l'aurait jamais approché ainsi.
Ses doigts se replièrent légèrement dans le vide.
Il aurait suffi d'un mouvement pour refermer ses bras autour d'elle.
Il ne le fit pas.
- Qu'est-ce qui se passe ?
Sa voix, étouffée contre lui, vibra jusque dans sa poitrine.
- Où est-ce qu'on est, Caym ?
Les paupières de Sebastian s'abaissèrent une fraction de seconde.
Le nom, à lui seul, ne prouvait rien.
Héloïse le connaissait.
Pourtant, il ne répondit pas immédiatement.
- À Kettering.
La jeune femme releva la tête.
Ses bras restèrent autour de lui.
- Kettering ?
Elle chercha son regard.
Puis quelque chose changea dans son expression.
La peur des cadavres sembla s'effacer derrière une autre incompréhension.
- Mais...
Ses bras se desserrèrent, elle recula d'un demi-pas et baissa les yeux vers elle-même.
Vers ses mains.
Vers son uniforme.
Comme si elle prenait seulement conscience de son propre corps.
- Je croyais que...
Elle s'interrompit.
Sa respiration ralentit.
Puis elle murmura :
- Je suis morte.
Ce n'était presque pas une question.
Sebastian la regarda.
- N'est-ce pas ?
Une nuit froide traversa brusquement la mémoire du démon.
Son visage sous sa main.
J'ai peur.
Puis son âme.
Il l'avait dévorée.
Il en était certain.
Et pourtant Jade était devant lui.
Vivante.
- Nous aurons cette conversation ailleurs.
- Mais-
- Pas ici.
Sa voix avait retrouvé sa régularité habituelle.
En contrebas, Ciel cria :
- Sebastian !
Le démon tourna immédiatement la tête.
Un cadavre s'avançait vers son maître.
Ciel recula d'un pas.
La morte tendit les bras comme si elle l'invitait à danser.
- Ne me touche pas !
Ciel abattit sa canne sur son visage.
La mâchoire céda dans un craquement écœurant.
D'autres danseurs cessèrent lentement de tourner.
Puis leurs têtes pivotèrent vers lui.
Sebastian écarta d'un geste un pan de son manteau et en tira plusieurs couteaux.
Il les lança.
Les cadavres s'effondrèrent presque simultanément, frappés à la tempe, à la gorge ou à l'œil.
Sebastian saisit le poignet de Jade.
Sous son pouce battait un pouls rapide.
Chaud.
Parfaitement humain.
Sa prise se resserra.
Il l'entraîna vers l'escalier et redescendit avec elle dans la salle.
Ciel les attendait au milieu des cadavres abattus, le visage fermé.
Son regard passa de Jade à Sebastian.
- Fais-moi sortir d'ici.
Sebastian le souleva aussitôt.
Ciel se laissa faire sans quitter son majordome des yeux.
Sebastian maintint l'adolescent d'un bras et conserva l'autre main autour du poignet de Jade.
Puis tous trois quittèrent la salle tandis que, derrière eux, les morts reprenaient leur valse.