L' Âme Maudite

Chapitre 27 : Noah's Ark Circus, deuxième partie

1676 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 02/10/2026 22:54

19 mars 1889


Dagger souleva le pan de toile qui fermait l'entrée d'une grande tente.


— Et voilà la cantine ! Les repas sont servis ici matin et soir. Si vous arrivez en retard, faudra vous débrouiller avec ce qui reste.


Une odeur de bouillon, de bois humide et de sciure flottait sous la toile. De longues tables occupaient presque tout l'espace.

Ciel, vêtu d'une tenue pauvre et élimée, observa l'endroit sans enthousiasme.


Derrière lui, Sebastian semblait s'être parfaitement accommodé de son nouveau costume. Sous le nom de Black, il avait troqué sa tenue de majordome contre une tenue de cirque presque entièrement noire, relevée de quelques touches violettes et d'un haut-de-forme assorti.


Même ainsi, il paraissait beaucoup trop élégant pour le campement.


Héloïse, elle, venait de s'arrêter.

Un homme se tenait à quelques mètres de là.


Sa tenue jaune et violette aurait pu le rendre méconnaissable. Ses lunettes rectangulaires, en revanche, ne laissaient aucun doute.

William.


Héloïse fit un pas de côté et se plaça partiellement derrière Jumbo.


— Qu'est-ce qu'il fait ici ? murmura-t-elle.


Dagger suivit son regard.


— Lui ? C'est Suit ! Une nouvelle recrue. Un drôle de type, mais faut le voir à l'entraînement. Il sait quasiment tout faire.


Sebastian tourna la tête.

Son expression ne changea pas. Son regard, si.

William les avait aperçus. Il s'approcha.


— Suit ! lança Dagger. J'te présente Rarity.


William s'arrêta devant Héloïse.


— Rarity.


Il remonta ses lunettes du bout d'un doigt.


— Un choix de nom étonnamment approprié.


Héloïse ne bougea pas tout de suite.


Son regard passa brièvement sur la Death Scythe de William avant de revenir à son visage.

Elle finit par sortir de derrière Jumbo, sans vraiment réduire la distance entre eux.


— Je suppose que ce n'est pas un compliment.


— Non.


Dagger étouffa un rire.

William l'ignora.


— Rassurez-vous. Je ne suis pas ici pour vous attaquer, reprit-il. Pour l'instant, votre mort ne ferait que compliquer davantage les choses. Je vous conseille donc d'éviter toute imprudence pendant votre séjour ici, mademoiselle Rarity. Entre les chutes, les armes, les animaux et les incendies, ce cirque offre déjà bien assez d'occasions de provoquer un décès accidentel.


— Vous vous inquiétez pour moi ?


— Je souhaite simplement m'épargner les formalités qu'entraînerait un accident.


Héloïse le fixa.

William avait déjà tourné la tête vers Sebastian.

Son expression se refroidit.


— Quant à vous, démon, tâchez de ne pas alourdir inutilement ma charge de travail. J'espère que votre maître saura vous tenir convenablement en laisse.


Le silence tomba.

Ciel se raidit.


Dagger regarda William.

Puis Sebastian.

Sebastian soutint tranquillement le regard du Faucheur.


— Je vous épargnerai cette peine. Je n'ai aucune intention de vous imposer des heures supplémentaires.


— Ce serait préférable.


Dagger éclata de rire.


— Suit !


William tourna les yeux vers lui.


— Quoi ?


— J'te l'ai déjà dit : faut arrêter de faire cette tête-là quand tu plaisantes. Personne sait jamais quand t'es sérieux !


— Je suis toujours sérieux.


Dagger rit davantage.


— Voilà ! Exactement ça !


Sebastian inclina légèrement la tête.


— Son sens de l'humour est effectivement particulier.


— Taisez-vous.


— Vous voyez ? reprit Dagger. Vous vous entendez déjà bien !


Dagger posa une main dans le dos de Jumbo.


— Allez, venez. J'vous montre où on range les affaires avant le repas.


Il entraîna le groupe vers le fond de la tente.

William les suivit du regard.


Sebastian attendit quelques secondes avant de leur emboîter le pas.

Ciel ralentit pour marcher à sa hauteur.


— Tu avais raison, murmura-t-il.


Sebastian tourna légèrement la tête.


Ciel regarda William, resté près de l'entrée.


— Les Faucheurs la surveillent.


Sebastian suivit son regard. Ses yeux restèrent quelques secondes fixés sur William.


— Oui. Je doute que monsieur Spears ait rejoint un cirque par goût du spectacle.

 

---

 

Ciel bascula en arrière.


Sa tête heurta la terre battue et une douleur sèche lui traversa le crâne.

Il se redressa aussitôt, une main plaquée contre l'arrière de sa tête, et lança un regard mauvais au gros ballon coloré qui roulait encore à quelques pas de lui.


Doll eut la décence de ne pas rire.

Presque.


— Bon... l'équilibre, c'est peut-être pas ton truc.


Ciel tourna lentement les yeux vers elle.

La jeune fille aux cheveux bruns en bataille et au visage couvert de taches de rousseur leva les mains.


— Hé, c'est pas grave ! On va essayer autre chose. Tu finiras par trouver un numéro qui te convient.


— J'imagine.


Ciel se remit debout en époussetant ses vêtements.

Doll allait répondre lorsqu'elle leva brusquement les yeux.


— Rarity !


Son cri résonna sous le chapiteau.

Ciel suivit son regard.


À plusieurs mètres au-dessus du sol, Héloïse avançait sur un fil tendu entre deux plateformes.

Doll pâlit.


— Ton harnais !


Héloïse s'immobilisa.

Elle baissa les yeux vers sa taille.

Rien.

Pendant quelques secondes, elle ne bougea plus.


Puis elle regarda derrière elle.

La plateforme de départ était déjà loin.

La corde oscilla sous ses pieds.


Elle écarta aussitôt les bras.


Son premier réflexe fut de chercher Sebastian.

Il n'était nulle part.


Ses ailes auraient réglé le problème en quelques secondes. Mais les déployer devant toute la troupe reviendrait à réduire à néant leur infiltration, déjà mise à mal par les remarques trop directes de Suit.


La corde trembla davantage.


— Rarity !


Elle releva brusquement la tête.

Joker venait d'entrer sous le chapiteau.

Il évalua la situation d'un regard et se dirigea aussitôt vers l'échelle.


— Bouge pas. Et surtout, regarde pas en bas.


Il grimpa rapidement jusqu'à la plateforme.

Héloïse suivit chacun de ses mouvements.


Une fois en haut, Joker posa un pied sur le fil sans la moindre hésitation.


Ciel fronça légèrement les sourcils.

Il avançait avec une aisance qui ne laissait aucun doute sur les années passées à s'entraîner.


Joker arriva bientôt devant Héloïse.


— Donne-moi ta main.


Elle referma ses doigts autour de la prothèse.

La corde oscilla légèrement sous leur poids.


— L'autre bras en équilibre. Et maintenant, regarde-moi.


Héloïse obéit.

Au début, elle ne vit presque que ses yeux.


Leurs iris violets lui offraient un point fixe auquel s'accrocher tandis que le vide disparaissait peu à peu de son attention.


Joker recula lentement, adaptant chacun de ses pas aux siens.


— Voilà. Doucement.


Elle avança.

Un pas.

Puis un autre.


À mesure que son équilibre revenait, son regard cessa de rester obstinément accroché aux yeux de Joker.


Elle remarqua d'abord la ligne nette de ses sourcils, puis son nez, la courbe de sa bouche.


L'homme devant Héloïse n'avait plus grand-chose de l'adolescent que Jade avait connu à l'orphelinat.


Les années d'entraînement au cirque avaient élargi ses épaules et affermi sa silhouette. Même l'extravagance de son costume à losanges semblait lui aller naturellement.

À plusieurs mètres du sol, reculant sur un fil étroit avec une facilité insolente, Joker paraissait parfaitement à sa place.


Héloïse suivit un instant le mouvement de ses épaules.

Puis son visage.


Bon sang.


Il était vraiment beau.


— C'est bien, dit Joker. Continue de me regarder comme ça.


La chaleur monta brusquement aux joues d'Héloïse.

Il parlait de son équilibre.

Évidemment.


Joker ralentit.


— Maintenant, lâche ma main.


Héloïse resserra aussitôt ses doigts sur la surface froide de la prothèse.


— Non.


Un rire échappa à Joker.


— Je reste là, t'en fais pas.


Elle lui lança un regard sévère, mais finit par desserrer les doigts.

Le contact disparut.


Elle vacilla presque aussitôt.


Joker leva légèrement les mains, prêt à la retenir.


— Regarde toujours devant toi.


Elle retrouva son axe.

Puis avança seule.


Joker reculait à quelques pas seulement, sans jamais s'éloigner assez pour qu'elle oublie sa présence.


Lorsqu'elle atteignit enfin la plateforme, il lui tendit de nouveau la main.


Héloïse la saisit avec soulagement.


Joker l'attira sur les planches.

L'espace était beaucoup plus étroit qu'elle ne l'avait imaginé.


Elle se retrouva presque contre lui.

Son souffle se troubla.


Elle avait conscience de sa carrure tout près de la sienne, de la main qu'elle tenait encore, de son visage à quelques centimètres seulement.


Son regard descendit.

Jusqu'à sa bouche.


Une chaleur plus franche lui traversa le ventre.

Joker, lui, semblait surtout satisfait de l'avoir amenée entière jusqu'au bout.


— Pas mal. On recommence ?


Héloïse releva rapidement les yeux.


— Non.


La réponse partit si vite qu'il rit.


— D'accord, d'accord.


Son sourire resta pourtant accroché à ses lèvres.

Il lui désigna l'échelle.


— Tu n'as pas besoin de savoir faire ça de toute façon.


Héloïse posa une main sur le montant.


— De savoir marcher sur une corde ?


— Oui.


Joker haussa légèrement une épaule.


— T'es notre magicienne, Rarity.


Son expression s'adoucit.


— Tu l'as toujours été.


Quelque chose se détendit légèrement dans la poitrine d'Héloïse.

Elle descendit de quelques barreaux.

Puis s'arrêta.


— Joey ?


— Hmm ?


— Tu ne m'en veux vraiment pas ?


Le sourire de Joker diminua.


— Pour quoi ?


— D'avoir abandonné l'orphelinat et le cirque.


Il fronça les sourcils.


— Qu'est-ce que tu racontes ?


Héloïse resta accrochée à l'échelle.


— Le jour de mon mariage, Beast m'a dit que tu étais en colère.


Le silence tomba au-dessus d'elle.


— Elle t'a dit quoi ?


Héloïse releva la tête.

Joker ne souriait plus.


— Ce n'est rien.


— Remonte.


— Pourquoi ?


— Rarity.


Son ton n'était pas dur.

Il ne lui laissait pourtant aucune véritable possibilité de refuser.


Héloïse remonta les deux barreaux et revint sur la plateforme.

Joker attendit qu'elle soit face à lui.


— Qu'est-ce qu'elle t'a dit exactement ?

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