L' Âme Maudite
7 février 1889
Héloïse traversait les couloirs sombres du manoir, guidée par le majordome et la faible lumière de son chandelier.
Ils s'arrêtèrent dans le hall.
— Où m'emmenez-vous ?
— Dehors. Il serait fâcheux de réveiller mon maître.
Sa voix était parfaitement calme.
Sebastian posa le chandelier sur une commode, puis ouvrit la porte. Une bouffée d'air froid s'engouffra dans le hall. Il s'effaça devant elle.
— Je vous en prie.
Héloïse franchit le seuil.
Ils descendirent les marches et s'éloignèrent du manoir. La pluie, encore légère, se transforma progressivement en une véritable averse. Le tissu de la chemise de nuit d'Héloïse s'alourdit contre sa peau. Ses cheveux noirs se collèrent à ses joues et à sa nuque.
Elle croisa les bras contre elle.
Sebastian ne semblait nullement incommodé par le froid.
Lorsqu'ils furent assez loin des fenêtres, il s'arrêta.
— À présent... puis-je savoir ce qui vaut à la maison Phantomhive la visite d'un ange ?
Héloïse le regarda quelques secondes. Puis elle s'approcha.
— Je suis venue pour vous.
Un léger amusement passa dans les yeux du démon.
— Voilà qui est flatteur.
— Je suis sérieuse.
— Je n'en doutais pas.
Elle s'arrêta à quelques pas de lui.
— J'aimerais vous proposer mes services.
Cette fois, Sebastian haussa légèrement un sourcil.
— Vos services, dites-vous ?
— Je pourrais vous aider. Pour vos contrats. Pour rechercher des âmes. Même ici, si vous le souhaitez. Je pourrais continuer à servir le jeune comte pour vous.
Sebastian l'observa avec une politesse attentive.
— Un ange proposant ses services à un démon... Voilà qui est pour le moins singulier.
Il inclina légèrement la tête.
— Une offre fort généreuse. J'imagine toutefois qu'elle n'est pas désintéressée. Que désirez-vous en échange ?
— J'ai besoin de votre aide.
Héloïse détourna les yeux vers les arbres noyés dans l'obscurité.
— Je suis enfermée dans des corps humains. J'ignore pourquoi. Cela dure depuis des siècles. Peut-être davantage. Je regarde les autres vivre sans jamais pouvoir vivre moi-même. Lorsqu'une femme de cette famille meurt, je me retrouve enfermée dans une autre, à observer une nouvelle vie qui ne m'appartient pas.
Elle releva les yeux vers lui.
— Mais votre pacte avec Jade a changé les choses. En dévorant son âme, vous m'avez libérée.
— Quel honneur. J'ignorais avoir accompli une œuvre de charité.
Héloïse ne releva pas l'ironie.
Sebastian la regarda.
Deux âmes dans une même enveloppe, dont celle d'un ange.
Voilà donc ce qu'il avait pris pour l'exceptionnelle richesse de l'âme de Jade.
Et pourquoi celle qu'il avait finalement consommée lui avait paru si ordinaire.
Son regard se durcit.
Héloïse baissa les yeux vers ses mains.
— Ce corps finira par mourir. Et lorsque cela arrivera, on me réenfermera probablement.
Sebastian comprit.
— Je vois. Vous souhaitez donc que je dévore l'âme de votre prochaine hôte.
— Oui.
— Puis de la suivante, j'imagine.
Un sourire courtois effleura ses lèvres.
— Quelle charmante perspective. Malheureusement, je ne laisse à personne le soin de choisir mon repas.
Héloïse le fixa quelques secondes.
— Vous refusez donc mon offre ?
— En effet.
Son sourire demeura parfaitement courtois.
Sous sa veste, ses doigts se refermèrent autour des manches de trois couteaux.
Héloïse releva légèrement le menton.
— Très bien. Dans ce cas, je ne prolongerai pas davantage mon séjour chez les Phantomhive.
Elle se détourna.
Sebastian la regarda s'éloigner sans retirer la main de sa veste.
Geoffrey Blodweell. Hartford. Les parents de Jade.
Des morts jusque-là dispersées autour d'une même famille, toutes attribuées à une prétendue malédiction.
À présent, leur origine paraissait beaucoup moins mystérieuse.
Son regard descendit vers les pieds nus d'Héloïse dans l'herbe détrempée.
Jade aussi était pieds nus, cette nuit-là.
Sur le toit.
Immobile au milieu des flammes.
Et ce regard, lorsqu'il l'avait rejointe.
Ce regard qui n'avait pas été le sien.
Le sourire de Sebastian disparut.
— L'incendie.
Héloïse s'arrêta. Elle tourna lentement la tête vers lui.
— C'était vous, poursuivit-il.
Elle garda le silence quelques secondes.
— Vous aviez quitté le manoir. Je devais vous faire revenir.
— Afin que j'achève le pacte.
— Oui.
Sebastian fit un pas vers elle.
— Vous avez donc pris possession de Jade, incendié le manoir et l'avez conduite sur ce toit.
Héloïse soutint son regard.
— Oui.
Un silence passa entre eux.
— Avez-vous d'autres questions ?
Sebastian la regarda quelques secondes.
— Non. J'ai appris ce que je souhaitais savoir.
Héloïse releva légèrement le menton.
— Dans ce cas, bonne nuit, Sebastian.
Elle se détourna.
Elle n'avait pas fait trois pas qu'il disparut de son champ de vision.
Héloïse eut à peine le temps de se retourner.
Son dos heurta brutalement le tronc d'un arbre.
Une main gantée se referma autour de sa gorge. Trois lames de couteaux luisaient sous la pluie.
Cette fois, la surprise traversa franchement le visage d'Héloïse.
— Vous en savez beaucoup trop sur mon maître et sur la nature de notre contrat, dit Sebastian d'une voix parfaitement calme. Je crains que ces informations ne puissent quitter cette propriété avec vous.
Les lames se rapprochèrent de sa gorge.
Puis s'arrêtèrent.
Sebastian ne bougea plus.
Héloïse attendit.
Sa prise demeurait ferme autour de son cou, mais les couteaux restaient immobile.
Son regard, lui, s'était arrêté sur son visage.
Héloïse le fixa à son tour. Quelque chose sembla se mettre en place dans son esprit.
— Vous êtes parti pour la laisser vivre, murmura-t-elle.
Les yeux de Sebastian revinrent aux siens.
— C'est pour cela que vous avez quitté le manoir cette nuit là.
Il ne répondit pas.
Héloïse inspira difficilement contre la pression de sa main.
— Vous l'aimiez, n'est-ce pas ?
Le regard de Sebastian glissa de nouveau sur son visage.
Le visage de Jade.
Pendant une fraction de seconde, la pluie disparut.
Une chambre éclairée par une seule lampe lui revint.
Jade contre lui, le poids de sa tête contre son torse.
Une porte refermée.
Puis, la brume des rues d'Aberdeen.
Son visage redevint parfaitement impassible.
— Ne me prêtez pas de sentiments aussi vulgairement humains. Je suis un démon.
Sa voix n'avait pas tremblé.
Les couteaux, pourtant, étaient toujours immobiles dans sa main.
Un vrombissement déchira soudain le bruit de la pluie.
— Sebas-chan ! Je viens te prêter main-forte. N'est-ce pas merveilleux ?
Héloïse eut à peine le temps de tourner la tête.
Une silhouette aux longs cheveux rouges fondait déjà sur elle, une tronçonneuse lancée à pleine vitesse entre les mains.
Sebastian réagit avant même que la lame ne l'atteigne.
Les couteaux quittèrent ses doigts. Ses mains se refermèrent sur la chaîne dentelée à quelques centimètres de l'épaule d'Héloïse.
— Baissez-vous.
Elle obéit aussitôt et recula d'un bond.
Sebastian repoussa l'arme d'un mouvement sec. Sa propriétaire fut projetée contre un arbre dans un bruit sourd.
Elle se redressa presque immédiatement en grommelant.
— Mais enfin, qu'est-ce qui te prend ? On est du même côté, cette fois !
— Un peu moins de bruit, je vous prie. Mon maître dort.
Sebastian avait déjà repris sa posture habituelle, comme si les quelques secondes précédentes n'avaient rien eu d'exceptionnel.
Héloïse s'était écartée. Elle observa la nouvelle venue avec méfiance.
— Qui est-ce ?
— Un shinigami, répondit Sebastian.
— Une faucheuse ! corrigea l'intéressée, une main sur la hanche. Grell Sutcliff death.
Elle ponctua son nom d'une pose théâtrale et d'un large sourire qui découvrit ses dents pointues.
Héloïse pinça les lèvres.
Deux ailes blanches apparurent derrière elle et se déployèrent dans la pluie.
Elle inspira plus profondément. Quelques battements suffirent à l'arracher au sol, mais non sans effort.
Des Faucheurs.
Après trois années de silence, l'Organisation des Faucheurs semblait enfin décidée à intervenir.
Héloïse connaissait la suite. Si le corps de Jade était fauché, elle serait enfermée de nouveau dans une autre enveloppe humaine. La liberté qu'elle venait à peine d'obtenir disparaîtrait avec lui.
Grell remit sa tronçonneuse en marche.
— Tu ne t'en sortiras pas comme ça ! On m'a promis une promotion si je m'occupe de toi !
— Qui vous a fait une telle promesse ?
La voix venait de derrière elle.
William avançait sous la pluie, sa longue Death Scythe posée sur l'épaule. L'eau ruisselait sur ses lunettes et avait plaqué ses cheveux contre son front.
— William !
— Sutcliff, vous n'avez pas l'habilitation nécessaire pour intervenir dans cette affaire. Vous n'avez même pas suivi la formation HEV.
— Les Ressources Humaines m'ont transmis un avis spécial.
— Impossible. J'en aurais été informé.
— Voyez vous-même.
Grell abaissa son arme et tira de sa veste une feuille déjà détrempée.
William la prit. Il retira ses lunettes, tenta d'en chasser l'eau d'un geste méthodique, puis les remit en place. La pluie les couvrit presque aussitôt de nouvelles gouttes.
Il parcourut néanmoins le document.
Quelques secondes passèrent.
Héloïse demeurait suspendue au-dessus du sol. À mesure que l'attente se prolongeait, la fatigue semblait la gagner, et ses battements d'ailes devenaient moins amples.
Sebastian toussa légèrement pour signaler sa présence.
William acheva sa lecture avant de rendre la feuille à Grell.
— Voilà qui est étrange. Je suis l'un des responsables les plus haut placés sur ce dossier. J'aurais dû être prévenu. Les Ressources Humaines ont manifestement agi sans l'aval du Directeur des Affaires générales. Nous allons devoir avoir une conversation à ce sujet.
Il leva les yeux vers Héloïse, toujours suspendue à quelques mètres du sol.
— Toutes mes excuses pour le dérangement. Nous tâcherons de revenir à une heure plus raisonnable.
— Et ma promotion ? protesta Grell.
William fronça les sourcils et referma la main sur sa manche.
— Venez, Sutcliff.
— Oh, Will..., soupira-t-elle, tout en se laissant entraîner.
William l'emmena sans ralentir. Grell disparut avec lui sous la pluie, non sans jeter plusieurs regards en arrière.
Un silence étrange retomba sur le domaine.
Héloïse resta encore quelques secondes dans les airs, observant l'endroit où les deux Faucheurs venaient de disparaître.
Puis l'une de ses ailes eut un battement moins assuré.
Elle redescendit.
Ses pieds nus touchèrent les marches du perron plus lourdement qu'elle ne l'aurait voulu.
Les ailes blanches s'effacèrent derrière elle.
Héloïse vacilla à peine. Sa chemise de nuit était entièrement trempée. Et ses cheveux noirs dégoulinaient le long de son visage.
Sebastian la regarda.
Quelques instants plus tôt, sa main était refermée autour de sa gorge. À présent, Héloïse se tenait devant lui, pieds nus et transie.
Son visage ne trahit rien.
Il monta les marches, ouvrit la porte.
— Entrez.