L' Âme Maudite

Chapitre 16 : Amarantes et Hellébores, deuxième partie

1872 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 07/09/2026 17:54

Le vicomte Druitt glissa la fleur qu'il venait de cueillir derrière l'oreille de Jade.


— Cet hellébore vous sied à merveille. Sa blancheur immaculée se marie admirablement à votre teint. Il évoque avec une délicatesse remarquable votre pureté et—


Jade le regardait avec une perplexité croissante.

Depuis plusieurs minutes, le vicomte semblait incapable de prononcer une phrase qui ne ressemblait pas au début d'un poème.

Jodie éclata de rire.


— Un hellébore derrière l'oreille ? Vous savez qu'autrefois, on en mettait dans les oreilles du bétail pour le soigner ?


Druitt tourna lentement la tête vers elle.

Son sourire demeura en place, mais perdit une bonne partie de sa chaleur.


— N'accordez aucune importance à ses paroles. Cette femme ignore manifestement tout du charme de cette rose de Noël.


Il retira néanmoins la fleur de l'oreille de Jade.


— Mon intention n'était évidemment pas de vous comparer à du bétail malade, mon petit rouge-gorge.


— Votre petit rouge-gorge ?


Madame Peltie était apparue à côté d'eux.


— Pourquoi pas « mon poussin », pendant que vous y êtes ? Cette jeune femme est mariée, vicomte.


Elle attrapa Jade par le bras et l'attira vers elle.

Druitt cligna des yeux.


— Mariée ?


— Je vous le répète depuis notre arrivée.


— Peu importe. La beauté mérite d'être admirée, quel que soit son état civil.


Il prit à son tour le bras de Jade, et tira.

Madame Peltie raffermit aussitôt sa prise.

Jade regarda l'une, puis l'autre.


— Lâchez moi tout les deux !


Aucun des deux ne sembla l'entendre.


— Vicomte, insista madame Peltie, retirez immédiatement votre main.


— Elle vous demande de la lâcher, madame. Un peu de délicatesse, je vous prie, fit remarquer Druitt sans pour autant relâcher sa propre prise.


Madame Peltie échappa brusquement le poignet de Jade.

Libérée d'un côté mais toujours retenue de l'autre, Jade perdit l'équilibre et heurta le torse du vicomte.

Druitt la rattrapa aussitôt.

Un peu trop volontiers.


Jade tenta de se dégager. Elle inspira.


— Caym !


Aucune réponse.


— Caym, viens à mon secours, je t'en prie !


---


— Je crains que vous n'ayez confondu courage et imprudence, monsieur Felbrigg.


Caym se tenait au-dessus de Gary, le regardant reprendre difficilement son souffle.

Le jardinier gisait sur le sol entre deux massifs. Sa veste brune était déchirée et tachée de sang. Il respirait encore, difficilement.


— Un Faucheur à la retraite contre un démon en pleine possession de ses moyens... l'issue était pourtant assez prévisible.


— Au moins... j'ai fait quelque chose.


Garu toussa, puis reprit avec difficulté :


— Mes collègues se cachent derrière leurs registres et appellent ça de la neutralité. Ils regardent, ils attendent les ordres... pendant que les démons s'installent sous leur nez.


Un rictus passa sur ses lèvres.


— Ils attendront que tout soit terminé pour venir constater qu'ils auraient dû agir.


Sa voix se brisa.

Il chercha encore son souffle, mais aucun mot ne vint.

Gary Felbrigg expira.


Caym resta un instant au-dessus de lui, puis récupéra tranquillement les couteaux encore plantés dans ses vêtements.

Une voix portée par le vent lui parvint depuis la propriété voisine.


— Caym !


Il releva la tête.

Jade.


Caym regarda le cadavre.


— Quelle organisation déplorable.


Il se redressa. Il dissimulerait le corps plus tard.

Quelques secondes après son départ, deux silhouettes émergèrent entre les arbres.


Grell apparut la première. Ses longs cheveux rouges détonnaient parmi les feuillages du jardin, et un sourire ravi étirait déjà ses lèvres. Derrière ses lunettes, son regard suivit la direction dans laquelle Caym venait de disparaître.


— Quelle élégance... Cette taille, ce visage... William, pourquoi personne ne m'avait prévenue que les démons pouvaient être aussi séduisants ?!


— L'un de nos anciens collègues vient de mourir et vous ne trouvez rien de mieux à dire ?


Grell haussa les épaules.


— Ce n'est pas comme si l'issue du combat pouvait me surprendre. Je doute que quelqu'un ait réellement parié sur Gary.


William ne répondit pas. Il se baissa et récupéra la vieille serpe tombée près du corps.

Un battement d'ailes leur fit relever la tête.


Un pigeon descendit entre les branches et vint se poser à quelques pas d'eux. Un petit billet était fixé à sa patte.

William le récupéra et déplia le message.

Grell soupira.


— Encore du travail ?


Les yeux de William parcoururent rapidement les quelques lignes.


— Upton Asger. Cinquante et un ans.


Son regard s'attarda une seconde sur le billet.


— Le bureau a donc enfin décidé d'intervenir.


Grell pencha la tête.


— Intervenir dans quoi, Willy ?


William replia soigneusement le message.


— Ce dossier ne vous concerne pas.


Grell plissa les yeux.


--


Voilà. Le dernier point était en place.


Caym coupa le fil avec les dents et rangea l'aiguille dans sa poche. Sa veste était de nouveau impeccable. Seule la douleur sourde entre ses côtes rappelait encore le coup porté par Gary. Les blessures infligées par une Death Scythe avaient toujours la fâcheuse habitude de guérir moins vite que les autres.

Cela ne l'empêcherait pas de remplir sa tâche.


Jade était repartie pour Aberdeen avec Jodie et madame Peltie. Caym, lui, avait poursuivi seul jusqu'à la demeure des Asger.

Upton Asger devait encore lui expliquer ce que contenait la pochette remise à Jade.


Caym rajusta ses gants et s'avança vers le manoir.


— Père !


Caym s'arrêta.


— Père, répondez-moi !


Le cri venait de l'étage. Une voix de femme lui succéda presque aussitôt, beaucoup plus aiguë.

Caym leva les yeux vers une fenêtre éclairée au deuxième étage.


Frapper à la porte pouvait attendre.


Il atteignit la toiture, se pencha par-dessus la corniche et se laissa glisser tête la première le long de la façade, accroché au rebord de la fenêtre.

Ses cheveux noirs pendaient dans le vide tandis qu'il observait tranquillement la chambre à l'envers.


Une jeune domestique se tenait près du mur, les deux mains plaquées sur sa bouche. Harrison Asger était agenouillé au chevet d'un homme étendu sur le sol.


Caym reconnut le visage grâce aux renseignements qu'il avait réunis avant de venir. Une cinquantaine d'années, une barbe mal entretenue, les mêmes traits que son fils.

Upton Asger.

L'homme qu'il était venu interroger.


Son teint avait déjà viré au gris et ses lèvres étaient bleuies. Sa poitrine ne se soulevait plus.

Mort.


Caym resta suspendu quelques secondes devant la vitre.

Quelle ponctualité regrettable.


Il se redressa d'un mouvement souple et s'assit sur le bord du toit.


Gary avait égaré la pochette. Puis l'avait conduit au mauvais domaine. Lorsqu'il avait commencé à poser des questions, le vieux jardinier avait tenté de le tuer. Et maintenant, le seul homme susceptible de lui fournir des réponses venait de mourir avant son arrivée.

Les coïncidences devenaient nombreuses.

Beaucoup trop nombreuses.


Caym regarda de nouveau la fenêtre éclairée.


Quelqu'un tenait manifestement à ce que le contenu de cette pochette reste hors de leur portée.


Harrison ne lui serait d'aucune utilité ce soir. Il était agenouillé près du cadavre de son père et semblait à peine capable de remarquer ce qui l'entourait.

Caym descendit silencieusement de la toiture.

Il reviendrait.


---


28 novembre 1884


"Cher ange, vous êtes belle,

À faire rêver d'amour,

Pour une seule étincelle

De votre vive prunelle,

Le poète tout un jour.*

Le destin nous a poussés l'un vers l'autre et j'ose croire qu'il consentira à nous réunir de nouveau.

J'organise régulièrement des réceptions et serais enchanté de vous compter parmi mes invités.

Il me tarde de vous revoir.


Votre vicomte Druitt"


Jade chiffonna la lettre.


— Comment a-t-il obtenu mon adresse ?


— Je l'ignore, my lady.


Caym déposa devant elle une coupe de trifle.


— Eau de rose, gingembre et crème vanillée. Je me suis permis d'y ajouter une pointe de liqueur de cassis.


Jade abandonna la lettre froissée sur le bureau et prit la petite cuillère.


— Merci. Tu as réussi à parler à Harrison Asger ?


— Oui. Il ignorait malheureusement ce que contenait la pochette.


Jade baissa les yeux vers l'arbre généalogique laissé dans un coin de son bureau.

Elle resta silencieuse quelques secondes.


— Je ne veux plus enquêter.


Caym la regarda.


— J'en ai assez de tout ça. Des morts, des secrets, de ma famille... Je veux juste profiter des huit mois qu'il me reste.


— Sept.


Le mot tomba, sec.

La petite cuillère s'immobilisa dans la main de Jade.

Caym n'avait pas souri. Pendant une seconde, il n'avait même plus tout à fait la voix du majordome.


— Sept mois, my lady.


Jade sentit son estomac se nouer.


Bien sûr qu'il n'avait pas oublié.

Pour elle, le 25 juin commençait à prendre la forme d'une échéance qu'elle redoutait de plus en plus. Pour lui, c'était le jour où il recevrait enfin ce qu'elle lui avait promis.


Elle avait presque réussi à oublier que Caym pouvait, lui, attendre cette date avec impatience.

Un silence s'installa.


Puis l'expression du majordome redevint parfaitement courtoise.


— Dans ce cas, il serait peut-être judicieux de consacrer ces sept mois à autre chose.


Jade releva les yeux.


— Comme quoi ?


— Londres à Noël. Paris au printemps. Quelques semaines sur le continent, si le climat britannique finit par vous devenir insupportable.


—Madame Peltie a déjà planifié mes trois prochains mois.


Caym eut un léger mouvement de sourcil.


— Vraiment.


— Elle veut que j'apprenne le violon maintenant.


— Je peux vous l'enseigner. Deux heures par semaine devraient suffire.


— Elle a certainement déjà trouvé un professeur.


Le silence de Caym dura une seconde de trop.


Depuis son arrivée, madame Peltie semblait s'être donné pour mission de lui retirer une à une ses responsabilités auprès de Jade.

Il se pencha légèrement vers elle.


— Il existe d'autres moyens de profiter de la vie.


Caym approcha sa bouche de son oreille.


— Souhaiteriez-vous que je vous rende visite dans votre chambre ce soir ?


Jade sentit aussitôt ses joues chauffer.


— Impossible. Madame Peltie fait des rondes devant ma porte presque toute la nuit.


Caym se redressa.


— Voilà un problème particulièrement simple à résoudre.


— Non.


— Vous ne connaissez même pas encore ma proposition.


— Je te connais, toi.


Un très léger sourire passa sur ses lèvres.


— Un seul ordre, my lady, et vous n'auriez plus jamais à vous préoccuper de ses rondes.


— Elle ne mérite pas de mourir simplement parce qu'elle t'agace.


— Je n'avais pas nécessairement parlé de la tuer.


Jade le regarda.

Caym soutint son regard avec une innocence irréprochable.


— Caym.


— Très bien.


Un hurlement traversa soudain le manoir.


— MONSIEUR CROW !


Jade sursauta.

Caym ferma les yeux une fraction de seconde.


— Je crois qu'elle te réclame.


Il se dirigea vers la porte avec toute la dignité possible.

Un second cri retentit.


— MONSIEUR CROW !


Sa main se posa sur la poignée.


— Quelle perspicacité, my lady.


Puis il quitta la pièce.


* Extrait de Théophile Gautier, « Cher ange, vous êtes belle », Élégie VII (1838).

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