L' Âme Maudite
Chapitre 15 : L'Heure Exacte, première partie
2117 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 03/09/2026 21:07
18 mai 1885
Caym referma la porte de sa chambre derrière lui et posa son chandelier sur le bureau.
Un chat gris occupait le milieu de son lit.
Il s'arrêta une fraction de seconde.
Puis il retira sa veste, la posa sur le dossier d'une chaise et traversa la chambre.
Arrivé devant l'armoire, il frappa deux coups légers contre le bois.
- Excusez-moi, my lady.
Aucune réponse.
- Je crains qu'une armoire ne constitue pas un lieu de repos acceptable pour une comtesse.
Un léger bruit de tissu lui répondit. La porte s'entrouvrit et Jade apparut entre deux rangées de chemises blanches, les genoux ramenés contre elle.
À quelques semaines de ses vingt-deux ans, elle savait parfaitement que se cacher dans l'armoire de son majordome manquait quelque peu de dignité. Cela ne semblait pas beaucoup la troubler.
- Tu savais que j'étais là ?
- Votre parfum vous trahit toujours, où que vous choisissiez de vous cacher.
Jade ouvrit davantage la porte sans pour autant sortir.
- Je peux rester ici un moment ? Madame Peltie me cherche.
- Puis-je demander ce que vous avez fait ?
Elle fronça les sourcils.
- Pourquoi est-ce forcément moi qui ai fait quelque chose ?
Caym se contenta de la regarder.
Jade tint quelques secondes.
- Très bien.
Elle laissa retomber sa tête contre le bois de l'armoire.
- J'ai essayé d'annuler le dîner de demain chez les Spencer. Madame Peltie avait accepté leur invitation sans me demander mon avis, alors je leur ai écrit pour dire que je ne viendrais pas. Je crois qu'elle a trouvé la lettre.
- Elle ne l'a pas trouvée.
Jade releva les yeux.
- Je l'ai portée moi-même chez les Spencer cet après-midi.
Elle le fixa.
Caym poursuivit tranquillement :
- J'ai ensuite fait parvenir à madame Peltie, de leur part, un mot annulant le dîner. Leur seconde fille souffre désormais d'une vilaine fièvre.
- Elle est vraiment malade ?
- Pas à ma connaissance.
Un silence.
- Alors ce n'est pas pour ça qu'elle me cherche.
- Apparemment non.
Jade soupira.
Caym reprit.
- Vous disposez d'un démon capable d'accomplir à peu près n'importe quelle tâche, mais vous persistez à vouloir régler seule ce genre de désagrément.
Une pointe d'amusement passa dans sa voix.
- J'ignore si je dois y voir un manque de confiance ou simplement une mauvaise utilisation de mes services.
Jade sourit.
- La deuxième option.
- Je suis rassuré.
Son sourire s'effaça assez vite.
- Je n'en peux plus de madame Peltie. Il faut trouver un moyen de l'éloigner d'ici.
Caym releva légèrement les sourcils.
- J'en connais plusieurs.
- Sans la tuer.
Il ne répondit pas.
Jade plissa les yeux.
- Sans la blesser non plus.
- Vous êtes très exigeante, my lady.
- Je suis sérieuse.
- Moi également.
Cette réponse ne la rassura manifestement pas.
Caym inclina finalement la tête.
- Entendu. Je trouverai un moyen pacifique de faire partir votre tante.
Jade baissa les yeux et passa distraitement les doigts sur un pli de sa robe.
- Merci.
- C'est à cela que je sers, my lady.
La réponse était parfaitement ordinaire.
Jade resta pourtant encore quelques secondes au fond de l'armoire.
Puis elle poussa la porte.
Caym lui tendit la main et l'aida à se relever.
- Elle est toujours là ?
Il inclina légèrement la tête.
Au loin, des pas traversèrent le couloir. Une porte se referma.
- Elle vient de descendre.
Jade ne partit pas immédiatement.
Son regard se posa sur le chat gris qui dormait toujours sur le lit. Elle s'approcha et passa doucement une main sur son dos.
L'animal entrouvrit les yeux avant de se rendormir.
- C'est calme, ici.
Caym avait déjà commencé à remettre en ordre les chemises qu'elle avait froissées.
- Je veille à ce que ça le reste.
Jade le regarda par-dessus son épaule, puis sourit.
- Je vais partir.
- Ce serait plus prudent.
Elle atteignit la porte.
- Bonne nuit, monsieur Crow.
Caym leva les yeux vers elle.
- Bonne nuit, my lady.
Jade vérifia rapidement le couloir avant de disparaître.
Ses pas s'éloignèrent.
Caym termina de remettre ses chemises en place, puis referma l'armoire.
Le chat dormait toujours sur son lit.
24 juin 1885
La chambre était presque entièrement plongée dans l'obscurité. Une seule lampe brûlait près du lit, assez faible pour laisser les angles de la pièce dans l'ombre.
Jade était assise contre les oreillers, vêtue d'une robe de chambre blanche. Elle ne lisait pas. Le livre ouvert sur ses genoux n'avait pas changé de page depuis près d'une heure.
Quelques coups discrets furent frappés à la porte.
- Entrez.
Caym apparut sur le seuil.
Depuis le départ de madame Peltie, quelques semaines plus tôt, il avait retrouvé le droit d'entrer dans cette chambre sans déclencher une guerre domestique.
Cette pensée aurait normalement amusé Jade.
Pas ce soir.
Caym referma la porte derrière lui.
- Il est tard, my lady.
Jade garda les yeux baissés vers son livre.
Elle aurait préféré qu'il ne lui rappelle pas l'heure.
- Il ne me reste plus que quelques heures, n'est-ce pas ?
Caym resta silencieux une seconde.
- Oui.
Elle releva les yeux vers lui.
- Le pacte prendra fin demain.
- À l'heure exacte où il a été conclu.
Toujours cette précision.
Depuis plusieurs semaines, chaque heure semblait compter davantage pour Jade. Pour Caym, elle avait parfois l'impression qu'il ne s'agissait que d'un calcul arrivé presque à son terme.
Il s'approcha du lit.
- Avez-vous des dernières volontés particulières ?
Jade eut un sourire triste.
- Tu demandes ça comme si j'allais être exécutée.
- La comparaison ne me paraît pas entièrement inexacte.
Elle détourna les yeux.
Caym l'observa.
Puis, sans qu'elle sache exactement pourquoi, son ton changea.
- Vous le regrettez, n'est-ce pas ?
Jade releva la tête.
- Quoi ?
- Votre pacte.
Elle ouvrit la bouche, mais Caym poursuivit avant qu'elle ne puisse répondre.
- Vous aviez une année entière à votre disposition.
Quelque chose de plus encore sec se glissa dans sa voix.
- Vous auriez pu voyager. Apprendre. Chercher davantage de réponses sur votre famille. Accomplir quelque chose que vous n'auriez jamais pu obtenir seule.
Jade fronça légèrement les sourcils.
- Caym-
- Vous auriez pu demander la mort de quelqu'un. Une vengeance aurait au moins donné à ce contrat une certaine logique.
- Arrête.
Il continua.
- Au lieu de cela, vous avez passé cette année à gérer votre maison, apprendre le violon, recevoir des invités et vous plaindre de votre tutrice. Vous aviez un démon à votre service et vous avez choisi de mener une existence parfaitement ordinaire.
Jade le fixa.
Il ne souriait pas.
- Vous avez vendu votre âme pour une année banale.
Jade sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
- Qu'est-ce que j'aurais dû faire ?
Caym resta immobile.
- Je n'avais pas de grand projet, reprit-elle. Je n'ai jamais voulu tuer personne. Je ne voulais pas plus d'argent. Je voulais seulement...
Sa voix s'éteignit.
Elle regarda ses mains.
- Ce soir-là, si tu n'étais pas venu, je serais morte.
Caym ne répondit pas.
- Peut-être pas cette nuit-là. Peut-être quelques jours plus tard. Je ne sais pas. Mais je n'avais plus envie de continuer.
Elle releva les yeux.
- Tu m'as donné une année.
- En échange de beaucoup plus.
La réponse tomba immédiatement.
Jade pâlit légèrement.
Caym continua :
- Vous ne mourrez pas simplement demain, my lady. Votre âme-
- Tais-toi.
Il resta silencieux.
Jade respirait plus vite.
- Je ne veux pas entendre ça.
Caym la regarda.
- Vous avez peur.
- Caym.
- Vous avez passé des mois à éviter d'y penser. Mais maintenant vous ne pouvez plus le faire.
- Tais-toi.
Il ouvrit la bouche.
- Vous...
- C'est un ordre !
Le silence retomba brutalement.
Caym ferma les lèvres.
Pendant quelques secondes, aucun des deux ne bougea.
Puis Jade détourna les yeux.
- Je vais dormir.
Elle referma le livre resté ouvert sur ses genoux, le posa sur la table de chevet, puis se glissa sous la couverture avec une précipitation maladroite.
Caym resta debout près du lit.
Il venait d'obéir.
Il aurait dû en rester là.
Pourtant, une irritation sourde persistait.
Ridicule.
Il avait accepté ce contrat en parfaite connaissance de cause. Jade lui avait offert son âme contre un an de service. Il avait accepté ses conditions. Demain, il recevrait exactement ce qui lui était dû.
Il n'y avait rien à reprocher à cette situation.
Et certainement rien à reprocher à Jade.
Caym baissa les yeux vers elle.
Elle avait fermé les yeux, mais ne dormait pas.
L'expression de Caym changea.
- Pardonnez-moi, my lady. Mes propos n'étaient pas dignes d'un majordome de la famille Blodweell.
Un silence.
Caym s'assit sur le bord du lit.
Jade ouvrit enfin les yeux. Dans la pénombre, la lumière de la lampe faisait luire ses iris gris clair. Caym les observa.
- Souhaitez-vous quelque chose ? Du thé ? Du lait chaud ? Il doit encore rester-
Jade se redressa brusquement et passa les bras autour de lui.
Caym s'immobilisa.
Elle enfouit son visage contre lui. Ses doigts se refermèrent dans le dos de sa veste noire.
Il resta parfaitement droit une seconde de trop. Puis l'une de ses mains gantées vint se poser lentement dans son dos, sur le tissu clair de sa robe de chambre.
Le parfum de jasmin qu'elle portait lui parvint d'abord. Puis, sous cette odeur familière, il retrouva l'autre fragrance.
Son âme.
Toujours aussi singulière. Toujours aussi attirante.
Dans quelques heures, elle serait à lui.
Cette pensée aurait dû lui procurer uniquement de l'impatience.
Pourtant, quelque chose se contracta désagréablement dans sa poitrine.
À cette distance, la fragrance elle-même lui parut soudain plus dense qu'à l'ordinaire. Presque saturée.
Jade resta encore quelques secondes contre lui. Puis elle releva à peine le visage. Sa joue frôla le col de sa chemise et ses lèvres vinrent près de son oreille.
- Tu peux la prendre tout de suite, si tu veux.
Lorsqu'elle reprit, sa voix n'était plus qu'un murmure tout près de son oreille.
- Je te la donne maintenant, monsieur le Corbeau.
Caym ne bougea plus.
Il comprit.
Elle ne lui faisait pas un cadeau. Elle lui abandonnait simplement les quelques heures qui lui restaient parce qu'elle ne supportait plus d'attendre sa propre mort.
Caym retira lentement sa main de son dos et se dégagea de son étreinte.
Jade ouvrit les yeux.
- Notre pacte s'achève demain.
- Quelques heures ne changent rien.
- Au contraire.
Il retrouva un sourire impeccable.
- Vous avez demandé une année, my lady. Il serait particulièrement inconvenant de vous en priver de la moindre minute.
Jade le regarda sans comprendre.
Caym remonta soigneusement la couverture autour d'elle.
- Essayez de dormir.
- Caym-
- Bonne nuit, my lady.
Il s'inclina et quitta la chambre.
La porte se referma doucement derrière lui.
Caym resta immobile dans le couloir, fixant le mur devant lui.
Son sourire disparut.
La sensation désagréable persistait encore dans sa poitrine.
Je crois que vous avez eu les yeux plus gros que le ventre.
Le souvenir de William lui revint avec une netteté particulièrement irritante.
Absurde.
Dans ses bras, pourtant, son âme lui avait paru étrangement dense. Presque excessive. Et cette douleur était apparue au même instant.
Certains détails auraient peut-être dû l'inciter à davantage de prudence.
Les âmes les plus prometteuses appartenaient généralement à ceux qui tenaient assez à la vie pour désirer quelque chose avec acharnement.
Jade, elle, avait conclu son pacte sans véritable but. Et maintenant, à quelques heures du terme, elle lui demandait elle-même d'en finir.
Ce n'était pas un désir. C'était un renoncement.
Caym regarda la porte.
Quelques pas suffiraient pour retourner auprès d'elle.
Il n'était pas encore trop tard. Il pouvait revenir.
Ou il pouvait l'abandonner.
Caym détourna les yeux.
Il descendit les marches du manoir et s'enfonça dans les rues d'Aberdeen.
Il fut bientôt trop loin pour entendre les cris de Jodie.
Derrière lui, une épaisse fumée noire commença à s'élever au-dessus du manoir Blodweell.
Puis des flammes rouges jaillirent des fenêtres.