L' Âme Maudite
Chapitre 10 : Un démon masqué, première partie
3456 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 28/08/2026 13:22
19 septembre 1884
Jodie était assise à la table de la cuisine, un journal ouvert devant elle. Depuis plusieurs minutes, elle n'en avait pas tourné une seule page.
De l'autre côté de la pièce, Caym préparait le dîner.
Il avait retiré sa veste et retroussé les manches de sa chemise blanche jusqu'aux avant-bras. Même occupé à découper des légumes, il avait l'air plus élégant que la plupart des hommes un jour de réception.
Jodie baissa les yeux vers son journal, puis les releva presque aussitôt.
C'était tout de même injuste.
Un visage pareil, des épaules pareilles, et il fallait qu'il soit majordome d'une jeune veuve qui semblait à peine remarquer ce qu'elle avait sous les yeux.
Enfin.
Peut-être le remarquait-elle très bien.
Cette pensée amusa Jodie.
— Les dernières nouvelles sont-elles intéressantes, madame Beeton ?
Elle sursauta.
Caym n'avait même pas levé les yeux de sa planche.
— Très.
— Vraiment ?
Jodie regarda les colonnes devant elle.
Elle n'avait aucune idée de ce qu'elle était censée avoir lu.
Son regard accrocha quelques mots au hasard.
Irlande. Parlement. Tensions.
Cela ferait l'affaire.
— La situation avec les Irlandais ne s'améliore pas, déclara-t-elle avec assurance. À force de se quereller, tout cela finira bien par une guerre.
Caym déposa les légumes dans une casserole.
— Une guerre ?
— Il n'en faut parfois pas beaucoup.
— Voilà une conclusion assez ambitieuse pour un article que vous n'avez manifestement pas lu.
Jodie resta bouche entrouverte.
Caym tourna enfin les yeux vers elle. Son expression était parfaitement innocente.
— Je vous demande pardon ?
— Vous êtes restée sur la même page depuis que j'ai commencé à préparer le dîner.
Jodie referma lentement le journal.
— Vous surveillez toujours les gens comme ça ?
— Seulement lorsqu'ils essaient de me mentir.
— Je n'essayais pas de vous mentir.
— Naturellement.
Elle plissa les yeux.
Il était impossible de savoir s'il se moquait d'elle.
Ce qui signifiait probablement que oui.
Il reprit tranquillement sa préparation.
Jodie rouvrit son journal, cette fois avec l'intention réelle d'en lire quelques lignes.
— Madame Beeton ?
— Oui ?
Caym avait cessé de découper.
— Pensez-vous que l'armée recrute beaucoup en ce moment ?
Jodie leva les yeux.
— L'armée ?
— Oui.
— Sans doute. Pourquoi ?
Elle le dévisagea soudain.
— Ne me dites pas que vous envisagez de vous engager.
Caym haussa légèrement un sourcil.
— Non.
Il reprit son couteau.
— Mon devoir est de rester au service de lady Blodweell. Ce n'était qu'une question.
— Tant mieux.
Le soulagement dans la voix de Jodie fut suffisamment évident pour lui attirer un bref regard.
Elle passa une main sur sa tresse blanche.
— Ce serait tout de même du gâchis.
— Du gâchis ?
Caym attendit.
Elle rouvrit ostensiblement son journal.
— Vous êtes un majordome talentueux.
---
24 septembre 1884
Les rumeurs avaient commencé à circuler.
Jade s'y était attendue. Elle avait simplement espéré disposer d'un peu plus de temps.
La prétendue lune de miel de Geoffrey et de sa jeune épouse durait depuis plusieurs semaines. Jusqu'ici, quelques lettres soigneusement préparées par Caym avaient suffi à tenir les curieux à distance.
Puis, une semaine plus tôt, une connaissance de Geoffrey s'était présentée au manoir.
Jodie l'avait renvoyée avec une excuse convenable, mais la question avait fini par être posée : quand le vicomte comptait-il rentrer ?
Jade craignait surtout qu'un jour, ce soit tante Peltie qui se présente à la porte.
Caym avait proposé une solution avec son assurance habituelle.
— Pourquoi ne pas prétendre qu'il a rejoint l'armée ?
Sur le moment, Jade avait accepté.
Quelques connaissances de Geoffrey avaient donc été conviées au manoir pour la soirée. Elle devait leur annoncer que son mari avait pris la décision soudaine de s'engager.
Le plan avait un mérite évident : Geoffrey pouvait rester absent indéfiniment.
Il avait aussi un défaut.
Geoffrey n'aurait jamais fait une chose pareille.
Jade le connaissait suffisamment pour en être certaine. Il aimait trop son domaine, son confort et la vie qu'il avait essayé de préserver au prix de son mariage.
Ses amis le savaient certainement aussi.
Caym pouvait préparer toutes les explications du monde ; personne ne croirait longtemps à cette histoire.
Jade soupira tandis que Jodie resserrait une dernière fois son corsage.
— Voilà, ça devrait tenir maintenant.
Jade testa prudemment sa respiration.
— Merci, Jodie.
— Je reste à votre service, mademoiselle. Avez-vous besoin d'autre chose ?
— Non, vous pouvez disposer.
Jodie quitta la pièce.
Jade se tourna vers le miroir et reprit sa tresse. Ses cheveux étaient encore légèrement humides et quelques mèches refusaient obstinément de rester en place.
Elle essayait toujours de trouver ce qu'elle pourrait dire aux invités lorsqu'une voix lui parvint depuis le couloir.
Celle de Jodie.
— Oh, vous êtes déjà là. Bienvenue au manoir, vicomte Blodweell.
Les doigts de Jade s'immobilisèrent dans ses cheveux.
Elle resta quelques secondes parfaitement figée.
Puis elle se leva.
La porte n'était pas tout à fait fermée.
Jade s'en approcha et regarda dans l'entrebâillement.
Un homme se tenait face à Jodie.
Grand.
Les cheveux châtains.
Le sang quitta le visage de Jade.
Geoffrey.
Non.
Geoffrey était mort.
Elle l'avait vu.
Elle connaissait même mieux que quiconque la raison pour laquelle son corps ne serait jamais retrouvé.
L'homme échangeait quelques mots avec Jodie, mais Jade n'en entendit presque aucun.
Il se dirigea vers elle.
Jade referma brusquement la porte et recula.
— Caym ! Viens m'aider !
La marque sous sa clavicule s'échauffa.
La poignée s'abaissa.
Jade recula encore.
La porte s'ouvrit.
L'homme entra.
Jade ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit.
Puis Geoffrey parla.
— Vous m'avez demandé, my lady ?
Elle cligna des yeux.
Cette voix-là n'était pas celle de Geoffrey.
— Cette voix... Caym ?
Un sourire apparut sur le visage du vicomte.
Et cette fois, Jade le reconnut immédiatement.
— Tu... Comment c'est possible ? Ce visage...
— J'ai pris la liberté de revêtir ce costume. J'ai pensé que les invités trouveraient plus crédible l'annonce venant de Geoffrey lui-même. Je crois vous avoir déjà suggéré cette idée, mais je doute que vous m'ayez pris au sérieux.
Il l'avait effectivement évoquée.
Jade s'était imaginé un déguisement.
Une perruque, peut-être. Quelques artifices soigneusement choisis.
Pas cela.
Elle s'approcha lentement.
Même à cette distance, elle ne distinguait aucune imperfection.
La peau de Caym avait pris la carnation de Geoffrey. Son nez n'avait plus la même ligne et ses yeux n'étaient plus rougeâtres.
Jade leva presque la main vers son visage.
Elle s'arrêta avant de le toucher.
Caym observa le geste.
— Ce n'est pas un masque, si c'est ce que vous vous demandez.
Elle laissa retomber sa main.
— Je ne pensais pas que tu pouvais faire ça.
Le regard de Caym eut cette expression légèrement satisfaite qu'elle commençait à reconnaître.
Jade continua de l'examiner.
Elle réalisa soudain autre chose.
— Et s'ils te posent des questions auxquelles tu ne sais pas répondre ?
Caym leva les yeux vers elle.
— J'ai lu sa correspondance, ses comptes, ses carnets personnels et les lettres conservées dans son bureau. J'ai également interrogé madame Beeton sur son enfance et reconstitué les principaux événements de ces dernières années à partir des journaux.
Jade resta silencieuse.
— Tout ça ?
— Cela me semblait préférable à l'improvisation.
Elle aurait dû s'en douter.
La solution était beaucoup plus élaborée que le simple mensonge qu'elle pensait devoir défendre seule devant les invités.
Et, comme souvent avec lui, terriblement efficace.
— Tu es toujours aussi impressionnant, Caym.
— Voyons, je ne suis qu'un diable-de-majordome.
---
La réception avait commencé depuis moins d'une demi-heure et les invités continuaient d'affluer dans le salon.
Jade avait à peine reconnu la pièce. Quelques semaines plus tôt, elle paraissait encore grise et presque abandonnée. Ce soir, les chandeliers étaient allumés, les fleurs disposées avec goût et les tables impeccablement dressées.
Caym, naturellement, s'était occupé de chaque détail.
Lui-même portait toujours l'apparence de Geoffrey. Il semblait s'accommoder sans difficulté de son rôle de maître de maison.
Il y avait cependant une partie de cette organisation qu'il supportait beaucoup moins bien.
Gary.
En devenant temporairement maître de maison, Caym avait dû confier une partie de ses fonctions au jardinier.
Gary Felbrigg était un vieil homme au visage buriné, à la moustache grise et aux petits yeux verts. Sa casquette noire vissée sur la tête et son air perpétuellement maussade achevaient de le rendre parfaitement impropre, aux yeux de Caym, à l'accueil d'invités.
Depuis le début de la soirée, son regard revenait régulièrement vers l'entrée.
Gary ouvrit la porte à un couple âgé.
— Bienvenue.
Il s'écarta.
Rien de plus.
Pas d'inclinaison. Pas de sourire. Pas même une formule supplémentaire.
Caym regarda sa casquette.
Puis Gary.
Gary haussa légèrement les sourcils, comme pour lui demander ce qu'il pouvait bien lui reprocher.
— Geoffrey.
Caym se retourna.
Dustin Hempden venait de s'avancer jusqu'à lui. Son visage fermé contrastait avec les sourires polis des autres invités.
— Il faut qu'on parle.
Caym lui adressa l'expression vaguement contrariée qu'aurait probablement eue Geoffrey devant une telle interruption.
— De quoi souhaitez-vous discuter ?
— Ne fais pas l'idiot. Pas ici.
Dustin jeta un regard vers le salon.
— Viens. On doit trouver un endroit plus calme.
Caym observa une dernière fois Gary, qui venait d'accueillir un nouvel invité avec exactement le même enthousiasme funèbre que les précédents.
Ce problème devrait attendre.
— Très bien.
Il conduisit Dustin jusqu'au petit bureau attenant au salon et referma la porte derrière eux.
À peine furent-ils seuls que l'homme se retourna.
— Je suis venu chercher ce qui m'est dû, Geoffrey.
— Ce qui vous est dû ?
Dustin eut un rire amer.
— Ne joue pas à ça avec moi. Tu m'as promis une part de cette fortune. Une part que je n'ai jamais reçue.
Caym le regarda.
Dustin Hempden.
Le complice.
Le tuer réglerait efficacement le problème.
Sa maîtresse apprécierait probablement moins la solution.
Quel dommage.
— Ah, ça...
Caym prit soudain l'air embarrassé.
— J'ai changé d'avis.
Dustin le fixa.
— Comment ça, tu as changé d'avis ?
Le changement fut immédiat.
Les épaules de Geoffrey se détendirent. Son regard se fit plus doux. Même sa bouche prit cette hésitation particulière d'un homme qui s'apprête à faire un aveu.
— Je n'ai pas besoin qu'elle meure. Je préfère vivre avec elle.
— Quoi ?
Caym baissa légèrement les yeux.
— Jade est une femme formidable.
Dustin fronça les sourcils.
Caym poursuivit.
— Ses cheveux noirs. Ses yeux. Cette manière qu'elle a de froncer les sourcils lorsqu'elle réfléchit...
Il marqua une pause, comme s'il se laissait emporter par ses propres souvenirs.
— Son parfum au jasmin, avec cette légère nuance de pêche...
Dustin le dévisageait maintenant comme s'il était devenu fou.
Caym posa une main contre sa poitrine.
— Je crois que j'en suis tombé fou amoureux.
Un silence.
— Tu es sérieux ?
Caym releva les yeux.
— Terriblement.
Dustin passa une main sur son visage.
— Et la malédiction alors ?
Toute cette émotion disparut aussitôt.
— Je ne vois pas qui pourrait croire à une histoire pareille.
— Bon. Très bien. Fais comme tu veux. Après tout, ça m'est égal qu'elle reste en vie ou non. Mais je veux mon argent.
Le regard de Caym se refroidit.
— Vous faites erreur. Vous n'avez jamais été destiné à partager mon héritage.
Dustin resta interdit.
— Quoi ?
— Vous avez parfaitement entendu.
— Tu me trahis après tout ce que j'ai fait pour toi ? Après toutes ces années où j'ai été à tes côtés ? Fidèle malgré les humiliations ?
Caym ne répondit pas.
—Tu veux que je révèle tout à tout le monde, c'est ça ?
— Que comptez-vous révéler ?
Dustin ouvrit les bras.
— Tu voulais la tuer !
Caym inclina légèrement la tête.
— Voulais ?
Dustin hésita.
— Tu... Tu t'es marié avec elle pour l'argent !
— Vous avez une preuve ?
Silence.
— Une lettre ?
Dustin serra les dents.
— Un témoin, peut-être ?
Aucune réponse.
Caym attendit encore quelques secondes, avec une politesse presque insultante.
— Je vois.
— Espèce de salaud.
Dustin s'avança brusquement et le saisit par le col.
Le silence tomba.
Caym baissa les yeux vers les doigts agrippés à sa chemise.
Puis il releva lentement le regard.
Dustin hésita.
Quelque chose venait de changer.
Caym sourit.
Cette fois, il n'essayait plus du tout d'imiter Geoffrey.
— Vous devriez retirer votre main.
— Tu ne vas pas me donner des ordres.
Dustin resserra sa prise.
Le sourire de Caym s'élargit à peine.
Il referma ses doigts autour du poignet de Dustin.
L'homme voulut aussitôt retirer sa main.
Elle ne bougea pas.
Ses sourcils se froncèrent.
Il tira plus fort.
Rien.
Caym observait ses efforts avec une attention presque curieuse.
Puis il resserra les doigts.
Un craquement se fit entendre.
Dustin blêmit. Un son étranglé lui échappa.
— Lâche-moi.
Caym contempla un instant son visage.
— Mais certainement.
Il relâcha brusquement son poignet.
Dustin, qui tirait encore pour se dégager, perdit l’équilibre et heurta le sol.
Lorsqu’il releva les yeux, Caym n’avait pas bougé.
Mais l’ombre derrière lui s’était déformée.
Elle s’étirait autour de ses épaules, trop noire pour appartenir simplement à la pénombre de la pièce. Dans le visage de Geoffrey, deux iris rouges luisaient désormais.
Dustin resta figé.
— Tu… tu n’es pas Geoffrey.
Le sourire de Caym s’accentua.
— Quelle perspicacité.
Il fit un pas.
Dustin se releva précipitamment et recula jusqu’à sentir la porte contre son dos.
Caym ne se pressait pas.
— Écoutez-moi attentivement, monsieur Hempden.
Sa voix était parfaitement calme.
— Vous allez quitter cette maison. Vous ne parlerez à personne de ce que vous avez vu ici et vous ne chercherez plus jamais à nuire à lady Blodweell.
Dustin chercha la poignée derrière lui.
Caym inclina légèrement la tête.
— Si vous deviez oublier l’une de ces consignes, je vous assure que votre poignet sera le cadet de vos soucis.
Dustin pâlit. Ses doigts trouvèrent enfin la poignée.
— Est-ce suffisamment clair ?
Il hocha précipitamment la tête.
Caym s'écarta légèrement.
— Dans ce cas, je ne vous retiens pas.
Dustin ouvrit la porte avec tant de hâte qu'il manqua de trébucher sur le seuil.
Quelques secondes plus tard, ses pas résonnaient dans le couloir.
Puis plus rien.
Le silence retomba.
L'ombre autour de Caym se dissipa.
Ses yeux retrouvèrent leur couleur noisette.
Il baissa les yeux vers sa tenue.
Dustin avait froissé son col.
Caym le remit soigneusement en place.
Il lissa ensuite le devant de sa veste, ajusta ses manchettes et vérifia son reflet dans la vitre.
Geoffrey Blodweell le regardait de nouveau.
Irréprochable.
Caym quitta le bureau et referma la porte derrière lui.
La musique du bal lui parvint depuis le rez-de-chaussée.
Il redescendit rejoindre ses invités.
Jade se trouvait près d'une fenêtre face à Harrison Asger.
Un homme grand, avec des cheveux presque aussi noirs que les siens qui tenait une pochette enveloppée dans du papier.
— Tenez. Mon père a tenu à ce que je vous confie ceci.
Il la tendit à Jade.
Caym la prit avant elle.
Le geste fut si naturel qu'il sembla ne s'en apercevoir qu'une seconde trop tard.
— Madame vous remercie pour le présent, mais ce n'est pas le moment d'encombrer les bras de la comtesse. Les festivités vont commencer.
Jade tourna lentement les yeux vers lui.
Caym croisa son regard.
Un silence.
Geoffrey n'aurait jamais réceptionné le paquet de sa femme à la manière d'un domestique.
— Gary.
Aucune réponse.
Caym attendit.
— Gary.
Le jardinier finit par apparaître entre deux groupes d'invités.
— Quoi ?
Caym le fixa.
Gary sembla se souvenir de la situation.
— ...Monsieur.
Caym lui tendit la pochette.
— Veuillez mettre ceci en lieu sûr.
Gary la prit.
— Bien.
Puis il repartit avec le même enthousiasme qu'auparavant.
Le regard de Caym l'accompagna.
Jade dut pincer les lèvres pour ne pas sourire.
— Pas un mot, murmura-t-il.
— Je n'ai rien dit.
Harrison, heureusement, semblait n'avoir rien remarqué.
— J'espère que cela vous plaira, dit-il.
— J'en suis certaine. Remerciez votre père pour moi.
Une connaissance vint bientôt l'interpeller et Harrison s'éloigna.
Caym consulta discrètement l'horloge.
Il était temps.
Il s'avança devant les invités.
Peu à peu, les conversations cessèrent.
— Mesdames, messieurs.
Tous les regards convergèrent vers lui.
— Je suis ravi de vous recevoir ce soir. J'aurai une nouvelle importante à vous annoncer après le dîner.
Un murmure parcourut le salon.
Caym poursuivit sans y prêter attention.
— Jusque-là, amusez-vous bien.
Il fit signe aux musiciens.
Les premières notes s'élevèrent. Quelques couples se rapprochèrent déjà du centre de la pièce.
Caym revint vers Jade et lui tendit la main.
— Si vous le voulez bien.
Elle posa ses doigts dans les siens.
Il ajouta, assez bas pour qu'elle seule l'entende :
— Ouvrons le bal, my lady.
Jade leva les yeux vers lui.
Cette formule-là n'avait rien de Geoffrey.
Les mouvements de Caym s'accordaient naturellement à la musique.
Jade, moins assurée, garda d'abord les yeux baissés sur leurs pas. Sa main reposait dans la sienne ; l'autre, contre sa taille, la guidait sans qu'elle ait presque besoin d'y penser.
Lorsqu'elle releva la tête, le visage de Geoffrey lui causa encore un bref malaise.
Même d'aussi près, la transformation était parfaite.
Les cheveux châtains. Les yeux noisette. Jusqu'à la forme de sa bouche.
Jade détourna les yeux et manqua le pas suivant.
La main de Caym se raffermit aussitôt contre sa taille et la ramena dans le mouvement.
Elle releva les yeux.
Il ne dit rien. Cette légère inflexion dans son regard suffisait.
"Reprenez-vous, my lady."
Un sourire lui échappa.
Voilà qui n'avait rien de Geoffrey.
Peu à peu, le visage cessa de compter.
La posture, la précision de ses gestes, cette façon de la guider comme s'il avait prévu chacun de ses mouvements : tout cela appartenait à Caym.
Son regard descendit malgré elle jusqu'à sa bouche.
Elle le releva aussitôt. Il la regardait toujours.
Jade sentit son cœur accélérer.
Elle avait déjà imaginé cette proximité.
Pas avec Geoffrey.
Avec lui.
Au mouvement suivant, la danse les rapprocha.
Jade posa plus fermement sa main contre son épaule. Puis elle se hissa sur la pointe des pieds.
Elle s'arrêta à quelques centimètres seulement de sa bouche.
Assez près pour sentir son souffle contre ses lèvres.
Pendant une seconde, aucun des deux ne bougea.
Jade réalisa brusquement ce qu'elle venait de faire.
Elle aurait pu reculer.
Caym ne lui en laissa pas le temps.
Sa main se resserra contre sa taille.
Il inclina légèrement la tête et combla lui-même la distance.
Ses lèvres rencontrèrent les siennes.
Jade ferma les yeux.
Le visage emprunté disparut avec lui. Il ne resta plus que la main de Caym dans son dos, son corps contre le sien et cette bouche qu'elle avait voulu connaître depuis bien trop longtemps.
Ses doigts glissèrent derrière sa nuque.
Le baiser se prolongea.
Caym aurait pu y mettre fin presque aussitôt.
Il ne le fit pas.
Ce fut lui, pourtant, qui se recula le premier.
Jade rouvrit les yeux.
Elle resta encore près de lui, le souffle un peu court.
Puis un sourire apparut sur le visage de Geoffrey.
Un sourire qui, lui, appartenait entièrement à Caym.
Il se pencha vers son oreille.
— Félicitations, my lady. Vous jouez votre rôle à la perfection.
Jade se figea.
Son rôle.
La musique continuait autour d'eux. Les conversations aussi. Et plusieurs invités détournaient maintenant les yeux avec une discrétion très relative.
Elle les avait complètement oubliés.
Caym, apparemment, non.
Sa main quitta lentement sa nuque.
Bien sûr.
Aux yeux de tous, elle venait simplement d'embrasser son mari.
Une épouse amoureuse d'un homme sur le point de partir. Le mensonge n'en devenait que plus convaincant.
Jade reporta les yeux sur Caym.
Son sourire n'avait pas tout à fait disparu.
Elle avait cru reconnaître Caym derrière le visage de Geoffrey.
Maintenant, elle ne savait plus où finissait le rôle.