L' Âme Maudite

Chapitre 5 : Monsieur Crow, première partie

2429 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 19/08/2026 08:12

25 juin 1884


Jade avançait sans savoir où elle allait.


Le manoir était presque silencieux à présent. Les invités avaient quitté les salons depuis longtemps et les dernières bougies se consumaient dans les couloirs. Sous ses pas, le parquet craquait parfois.


Le bas de sa robe de mariée traînait derrière elle. Le satin blanc était froissé, taché de sang.


Du sang de Geoffrey.


Jade baissa les yeux vers ses mains.


Elles ne tremblaient même plus.


Quelques minutes auparavant, Geoffrey tenait encore son revolver devant elle.


Le claquement du chien de l'arme.


Sa voix qui lui ordonnait de ne plus bouger.


Puis...


Jade ferma les yeux.


Quand elle les avait rouverts, Geoffrey était au sol.


Mort.


Elle continua jusqu'à la chambre où elle s'était préparée le matin même.


La porte était entrouverte.


Jade entra.


Le démon l'attendait.


Il se tenait près de la fenêtre, vêtu du même costume noir impeccable que quelques heures plus tôt.


Jade ne fut même pas surprise.


À cet instant, un démon dans sa chambre lui paraissait presque moins absurde que le reste de la journée.


— Si vous venez encore me proposer votre aide, vous arrivez trop tard. Geoffrey est mort.


Le démon demeura silencieux, son regard glissa sur la robe maintenant tachée de sang de la jeune femme.


— Mon âme doit être vraiment appétissante pour que vous veniez si souvent.


Il ne répondit toujours pas.


Jade traversa la pièce et s'assit sur le bord du lit.


Tout son corps lui paraissait lourd.


— Je vous la donne. Vous pouvez la prendre tout de suite si vous voulez.


Cette fois, le démon la regarda avec plus d'attention.


— Vous êtes prête à tout abandonner ?


— Oui. Faites ce que vous voulez de ma vie, je n'en veux plus.


Il s'approcha.


Jade releva les yeux vers lui.


Elle voulait que ce soit rapide.


Avant que le choc ne disparaisse.


Avant que les images ne reviennent.


Geoffrey devant elle.


L'arme.


Le sang.


Avant surtout qu'elle recommence à ressentir quoi que ce soit.


Le démon se pencha lentement.


Jade ferma les yeux.


Elle attendit.


Une seconde.


Puis une autre.


Rien.


Elle rouvrit les paupières.


Il s'était redressé.


— Je ne peux pas vous manger maintenant.


— Pourquoi ?


— Un repas est plus savoureux quand il est mérité. Une âme offerte m'ôte toute la satisfaction du travail bien fait. Je suis un démon mais je suis aussi un majordome.


Jade le fixa.


Elle ne savait pas quelle partie de cette réponse était la plus absurde.


— Vous refusez ?


— Pour l'instant.


Il s'inclina légèrement.


— Toutes mes excuses, my lady.


Puis il se détourna.


Jade le regarda faire quelques pas vers la porte.


Quelque chose se brisa alors dans l'engourdissement qui la protégeait depuis la mort de Geoffrey.


— Non.


Il s'arrêta.


— Ne me laissez pas seule.


Le démon tourna légèrement la tête.


La voix de Jade tremblait maintenant.


Elle serra les draps entre ses doigts.


Elle avait voulu mourir quelques secondes plus tôt.


Elle le voulait peut-être encore.


L'idée de rester seule dans cette chambre, avec Geoffrey mort à quelques mètres de là lui était insupportable.


— J'accepte de faire un pacte.


Le démon se retourna complètement.


Cette fois, son intérêt était visible.


Cette humaine était décidément énigmatique.


— Un service en échange d'une âme, rappela-t-il. Tels sont les termes.


Jade baissa les yeux.


Un service.


Quelques heures plus tôt, il lui avait proposé de la protéger.


Elle regarda les taches rouges sur sa robe.


— Protégez-moi.


Le démon attendit.


— Pendant un an.


Il haussa légèrement un sourcil.


— Un an ?


Jade hésita.


— Oui. Assurez-vous que personne ne puisse me faire de mal pendant un an. Après ça... mon âme sera à vous.


Le démon l'observa.


— Une année seulement ?


— Oui.


Un infime changement passa dans son regard.


Une année.


Elle venait de fixer la date de sa propre mort avec la même désinvolture qu'elle aurait pu choisir entre deux desserts.


— Très bien.


Il inclina légèrement la tête.


— Pendant une année, je vous servirai. Je veillerai à votre sécurité et j'exécuterai vos ordres. Lorsque cette année prendra fin, votre âme m'appartiendra.


— J'accepte.


Le sourire du démon s'accentua.


— Alors le pacte est conclu.


Il s'approcha de nouveau.


— Il reste à le sceller. Je vais inscrire un sceau sur votre corps.


Jade releva les yeux, surprise.


— Sur mon corps ?


D'un geste fluide, il retira l'un de ses gants blancs de majordome, révélant des ongles noirs d'une étrange élégance.


— Ce ne sera pas long.


Il posa sa paume juste au-dessous du creux de son cou.


Jade sursauta au contact de sa peau froide.


Puis la douleur arriva.


Brève.


Brûlante.


Une lumière filtra entre les doigts du démon.


Lorsqu'il retira enfin sa main, un pentacle marquait sa peau.


Jade passa les doigts dessus.


— C'est tout ?


— C'est amplement suffisant.


Il retourna sa propre main.


Un sceau semblable venait d'apparaître sur le dos de celle-ci.


— Il nous lie désormais.


Jade contempla la marque.


Une heure plus tôt, elle avait reçu une alliance.


Maintenant, elle portait un second lien.


Cette idée aurait probablement dû l'effrayer davantage.


Le démon remit son gant.


— Jusqu'au terme de notre contrat, je suis votre serviteur.


Puis il posa un genou à terre.


Le geste était parfaitement exécuté, presque solennel.


Pourtant, lorsque ses yeux rouges se relevèrent vers elle, Jade ne vit aucune soumission dans son regard.


— Quels sont vos ordres, my lady ?


— Relevez-vous, s'il vous plaît.


Il obéit aussitôt.


Jade se leva à son tour.


Le mouvement fut trop rapide. La chambre vacilla légèrement autour d'elle.


Le corps de Geoffrey lui revint en mémoire.


— Il faut... Il faut s'occuper de Geoffrey.


Le démon attendit.


— Si quelqu'un le trouve, ils vont penser que je l'ai tué.


— Ce n'est pas le cas ?


La question était posée avec une curiosité presque polie.


Jade le regarda.


— Non.


Elle hésita.


— Enfin... je ne sais pas.


Le démon haussa légèrement un sourcil.


— Voilà une distinction intéressante.


— Nous nous sommes disputés. Il avait une arme.


Sa respiration devint plus courte.


— Il me menaçait et ensuite...


Le claquement métallique.


Geoffrey levant le revolver.


— J'ai fermé les yeux.


Elle fixa le sol.


— Quand je les ai rouverts, il était mort.


Le démon ne sembla ni choqué ni particulièrement inquiet.


— Et vous ne savez pas ce qui s'est passé entre les deux.


Jade secoua la tête.


— Non.


— Très bien.


Il enfila correctement son gant.


— Souhaitez-vous que le corps disparaisse ?


La facilité avec laquelle il posa la question fit lever les yeux à Jade.


— Vous pouvez faire ça ?


Un sourire presque imperceptible passa sur ses lèvres.


— Vous venez de conclure un pacte avec un démon, my lady. J'espère pouvoir me montrer capable de tâches un peu plus complexes que le ménage.


— Oui, murmura-t-elle. Faites-le disparaître.


— Comme vous l'ordonnez.


Le démon se dirigea vers la porte.


Jade regarda le lit.


Elle ne savait pas où aller.


Elle ne savait même plus si cette chambre lui appartenait.


Le démon s'arrêta.


— Vous devriez dormir.


Jade releva les yeux.


— Je n'y arriverai pas.


— Ce n'était pas une question.


Elle fronça les sourcils.


Il poursuivit avec la même tranquillité :


— Vous tenez à peine debout et votre robe est couverte de sang. Il serait regrettable qu'on vous trouve évanouie dans un couloir.


— Vous êtes toujours aussi aimable ?


— Seulement lorsque mes fonctions l'exigent.


Jade le regarda quelques secondes.


Puis elle retira enfin ses chaussures.


Elle se glissa sous la couverture sans même enlever sa robe.


Le démon observa cette entorse manifeste aux usages domestiques.


Il n'en fit aucun commentaire.


— Lorsque vous vous réveillerez, le problème sera réglé.


Jade posa la tête sur l'oreiller.


— Vous ne partirez pas ?


Il marqua une très légère pause.


— J'ai du travail.


Ce n'était pas exactement la réponse qu'elle espérait.


Mais elle ferma les yeux malgré tout.


Lorsqu'elle les rouvrit une dernière fois, il n'était déjà plus là.


26 juin 1884


— Bonjour, my lady.


Les rideaux s'ouvrirent.


La lumière du matin envahit brutalement la chambre.


Jade grogna et se retourna sous les couvertures.


— Peltie, laissez-moi encore une heure.


— Très bien.


Jade fronça les sourcils.


Elle ouvrit un œil.


Cette voix n'était pas celle de sa tante.


Pendant quelques secondes, son esprit encore engourdi chercha une autre possibilité.


— Geoffrey ?


Le souvenir revint d'un seul coup.


L'arme.


Le sang.


Le corps.


Jade se redressa.


Le démon se tenait près de la fenêtre.


Impeccable.


Comme si la nuit précédente n'avait jamais existé.


Un plateau de petit-déjeuner attendait sur une petite table près du lit.


— Non, finalement... je vais me lever.


— Sage décision.


Il revint vers le plateau.


— J'ai apporté du thé. Un sencha japonais. Du café également, si vous préférez.


Jade passa une main sur son visage.


— Vous avez du lait chaud.


— Naturellement.


Il souleva un petit pot.


Jade le regarda.


— Vous aviez prévu que je demanderais ça ?


— J'ai prévu plusieurs possibilités.


Il versa le lait dans une tasse de porcelaine et la lui tendit.


Jade la prit entre ses mains.


Elle but une gorgée.


Puis son regard descendit vers la porte.


— Vous vous êtes occupé de...


Le mot resta coincé dans sa gorge.


Le démon ne l'obligea pas à le prononcer.


— La chambre a été remise en ordre. Le corps ne sera pas retrouvé.


Jade releva les yeux.


— Où est-il ?


— Vous m'avez demandé de le faire disparaître.


Son expression restait parfaitement neutre.


— Je considère qu'il est préférable que vous n'ayez pas à vous préoccuper des détails.


Jade baissa les yeux vers sa tasse.


Elle aurait peut-être dû demander.


Elle ne le fit pas.


— D'accord.


Le silence dura quelques secondes.


— Que souhaitez-vous faire aujourd'hui, dame Blodweell ?


Jade releva brusquement la tête.


Dame Blodweell.


Elle n'avait été l'épouse de Geoffrey que quelques heures.


Pourtant, son nom était désormais le sien.


Jade regarda sa tasse.


Puis le démon.


Une pensée beaucoup plus simple lui vint.


— Comment vous appelez-vous ?


Il resta silencieux.


Jade plissa les yeux.


— Attendez.


Elle le détailla avec attention.


Le costume noir.


Les yeux rougeâtres.


La façon dont il était autrefois apparu sous la forme d'un oiseau.


— Naberus.


Pour la première fois depuis son réveil, quelque chose ressemblant à de la surprise passa sur le visage du majordome.


Jade se redressa légèrement.


— J'ai raison ?


— Je suis curieux de savoir comment vous êtes arrivée à cette conclusion.


— Un livre.


Elle posa sa tasse.


— À l'orphelinat. Le Lemegeton. Ou quelque chose comme ça. J'avais trouvé plusieurs noms.


Elle commença à compter sur ses doigts.


— Naberus apparaît parfois comme un corbeau, je crois. Et Caym sous la forme d'un merle.


Elle leva les yeux vers lui.


— À moins que ce soit l'inverse.


Le démon eut un léger sourire.


— Voilà qui inspire confiance dans vos recherches.


— Les merles et les corbeaux sont tous noirs. Je n'arrête pas de les confondre.


— Une analyse zoologique remarquable.


Jade lui lança un regard vexé.


Il semblait manifestement s'amuser.


— Alors ? Naberus ?


— Non.


— Caym ?


— Non plus.


— Vous refusez de me le dire ?


— Je ne refuse rien.


Il joignit les mains dans son dos.


— Je n'ai simplement aucun nom à vous donner.


Jade fronça les sourcils.


— Tout le monde a un nom.


— Les humains, peut-être.


Il inclina légèrement la tête.


— Mon nom est celui que choisit mon maître.


Jade resta silencieuse.


Cette information semblait demander beaucoup trop de responsabilités pour une personne qui venait à peine de se réveiller.


Elle regarda de nouveau son visage.


— Monsieur Crow.


Le démon haussa légèrement un sourcil.


— Monsieur le Corbeau ?


— Oui.


Elle réfléchit encore.


— Non. Attendez.


Un sourire naquit malgré elle.


— Caym Naberus Crow.


Il la contempla quelques secondes.


— Vous avez donc choisi de réunir deux démons différents et un nom d'oiseau.


— Exactement.


— Audacieux.


— Vous n'aimez pas ?


— Mon opinion n'entre pas dans les termes du contrat.


Jade prit une nouvelle gorgée de lait.


— Alors c'est décidé.


Le démon posa une main contre sa poitrine et s'inclina.


— Très bien.


Lorsqu'il se redressa, son sourire était presque imperceptible.


— Désormais, je suis Caym Naberus Crow, votre diable de majordome.


Jade répéta le nom mentalement.


Caym.


— Maintenant que cette question essentielle est réglée, reprit-il, puis-je savoir ce que vous souhaitez faire de votre première journée de veuvage ?


Jade faillit s'étouffer avec son lait.


— Vous pourriez le dire autrement.


— Je pourrais.


Il ne le fit manifestement pas.


Jade posa sa tasse.


— Je dois quitter le manoir.


Il se tourna vers la fenêtre.


— Oui. Votre disparition immédiate ne surprendra probablement personne. Les invités supposeront que vous êtes partie en voyage de noces.


Jade réfléchit.


— Geoffrey avait une maison en Écosse.


— Où ?


— Près d'Aberdeen. Je ne me souviens plus du nom du village.


— Je le trouverai.


— Comment ?


— Je suis un diable de majordome.


Jade le regarda quelques secondes.


Elle commençait à soupçonner que cette phrase lui servirait souvent de réponse.


— Très bien. Aberdeen.


Caym inclina la tête.


— Je préparerai vos affaires et une voiture.


Son regard descendit alors vers sa tenue.


Jade suivit le mouvement.


Elle portait toujours sa robe de mariée de la veille. Le satin était froissé par la nuit et les taches de sang séché tranchaient sur le tissu blanc.


Elle détourna rapidement les yeux.


— Vous devriez vous changer.


— Oui.


— Souhaitez-vous mon assistance ?


Jade releva brusquement la tête.


— Non.


La réponse sortit beaucoup trop vite.


Un léger sourire passa sur les lèvres de Caym.


— Comme vous voudrez.


Il récupéra le plateau.


Arrivé près de la porte, il s'arrêta.


— Je reviendrai lorsque la voiture sera prête.


— Très bien.


Il s'inclina.


— My lady.


Puis il quitta la chambre.


Jade regarda quelques secondes la porte refermée.


Puis elle baissa les yeux vers sa robe tachée de sang.


Elle devait vraiment se changer.



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