BioShock : Un océan de rêves

Chapitre 8 : L'esclave obéit

3055 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 13/10/2021 16:46

Chapitre 8 : L’esclave obéit


« Où irez-vous ? Recommencez votre vie ? Retrouver votre famille ? Tout cela n’est qu’illusion. Ce n’est pas plus réel que ce qu’ils impriment dans le journal. Pauvre monstre orphelin plongé jusqu’au cou dans une expérience scientifique qui ne tient pas debout… »

Frank Fontaine


****


Les dés étaient jetés.

Douze anciennes Petites Sœurs avaient déjà pris la route des repaires de Tenenbaum répartis à travers le monde. Par groupe de deux, elles avaient pris place entre les murs vides qui jadis avaient accueillis la plus grande scientifique de son temps. Le Penseur veillait au grain, en centralisant les informations. Nous pouvions ainsi suivre les déplacements de nos alliées sur l’ordinateur, situé dans la maison de Jack. Seuls Eleanor, Cindy, Jack et moi avions choisi de rester à Overlook pour le moment. Lorsque le dernier groupe, celui de Masha et Leta, s’en alla, Jack m’invita à le suivre jusqu’à la grange.

Il savait que ma connexion émotionnelle avec ce lieu était inexistante, contrairement à toutes les autres Petites Sœurs. Je ne risquais donc pas de me laisser distraire par mes émotions.

Sur le chemin broussailleux entre la maison et la grange, je remarquai Eleanor et Cindy, assises dans l’herbe près de la route, à discuter. Jack tourna la tête juste à ce moment-là et remarqua mon excès de curiosité.

« Cindy a toujours été sa Petite Sœur préférée », expliqua-t-il en souriant, prenant soin de ralentir pour se mettre à mon niveau.

J’acquiesçai en continuant mon chemin, d’humeur taiseuse. Pourtant, Eleanor m’avait très peu parlé d’elle. Ce que je savais, en revanche, c’est que comme nous autres, Cindy Meltzer n’avait pas eu une vie facile. Après son enlèvement, son père, Mark, avait remué ciel et terre pour la retrouver. En chemin, il avait formé des liens avec plusieurs membres de l’Ordre international des Pions. Grâce à eux et à ses recherches, il avait fini par tomber sur Rapture et s’y était infiltré. Mais avant d’avoir pu sauver sa fille, il avait été arrêté par Lamb, qui l’avait transformé en Protecteur pour le garder aux côtés de sa progéniture. Delta avait dû prendre la lourde décision de le tuer pour sauver Cindy. D’après Eleanor, cette dernière avait eu beaucoup de mal à se remettre de cet épisode. Malgré la bonne volonté de Delta, la culpabilité revenait souvent ronger Cindy, comme les vagues venant grignoter la roche à chaque marée.

Le tintement des clefs de Jack fit dérailler le train de mes pensées. Il déverrouilla la porte vitrée qui fermait désormais la grange et me fit entrer. A l’intérieur, on aurait dit qu’une armée de petites filles y avait établi un royaume. Les couettes roses des dizaines de lits alignés contre les murs contrastaient avec la blancheur immaculée de ses derniers. Les raies de lumière qui traversaient la pièce faisaient ressortir les poussières en suspension dans l’ancien hangar agricole. Une odeur de draps propres flottait dans l’air.

Le royaume des enfants n’était plus qu’un lointain souvenir, maintenant. Pourtant, une ambiance particulière demeurait. Une nostalgie indicible, qui me rappelait la sensation qui s’était emparée de moi lors de mon retour à Rapture, dans le repaire de Tenenbaum. Je ne connaissais pas cet endroit, mais je m’y sentais à ma place. Au-dessus de nos têtes, un étage supplémentaire en mezzanine nous surmontait. Mais il n’y avait pas d’échelle pour y accéder. Jack se dirigea vers le coin de la grange et abaissa un levier situé en hauteur. Lentement, un petit escalier se déplia jusqu’au sol.

« Ouah ! m’émerveillai-je. Tu as construit tout ça ? »

Jack tourna la tête vers moi d’un air flatté tandis qu’il posait le pied sur la première marche et commençait à monter.

« Non, la grange était déjà là. Elle appartenait à un vieux fermier qui me l’a vendu pour une bouchée de pain. J’ai simplement passé beaucoup de temps à la rénover. Par contre, j’ai bien construit la maison. Ce n’était pas très compliqué, tout était gravé dans ma tête.

— Comment ça ? »

Arrivé à la dernière marche, il se stoppa net, avant de baisser les yeux vers les chaînes tatouées sur ses poignets. Un douloureux souvenir que lui avait laissé Fontaine après sa naissance et qui lui rappelait, chaque fois qu’il le regardait, la place qui avait été la sienne dans ce monde. Celle d’un esclave dépouillé de tout libre arbitre ou d’une volonté propre. Après avoir contemplé les traces indélébiles de son passé, il tourna son regard déchirant vers moi, en tapotant du bout de l’index sa tempe droite.

« Les faux souvenirs que Fontaine a imprimé là-dedans me paraissaient si réels que j’avais l’impression de connaître chaque recoin de cette maison, comme si j’y avais vécu toute mon enfance. Alors qu’en réalité, j’ai grandi dans les ténèbres des profondeurs, comme toi, attendant simplement de faire mon entrée en scène. »

Jack marqua une pause, et se mit à pousser une lourde caisse qui bloquait le passage.

 « Mais si les répétitions m’ont appris quelque chose, continua-t-il en geignant à cause de l’effort, c’est le sens de la famille. Un sentiment dont Frank Fontaine était totalement dénué. Une fois sorti de Rapture, je devais trouver un endroit pour que les Petites Sœurs grandissent en toute sécurité. En remettant la main sur mon faux passeport, j’ai découvert cette ville, la seule ville que je connaissais en dehors de Rapture, en vérité. Un paradis qui n’attendait que nous. »

Il se frotta les mains pour y faire disparaître la poussière.

 « Au fil du temps, d’autres petites filles sont venues se greffer à notre famille. Cindy et toutes les autres ont trouvé refuge ici grâce à Eleanor. C’est là qu’elles ont établi leur Utopie. »

L’évocation de ce mot provoqua des frissons dans tout mon corps. Pendant un instant, les souvenirs du rêve qui me hantait refirent surface dans ma mémoire. Je revis le visage presque fantomatique d’Eleanor, qui me suppliait de détruire toutes les machines pour empêcher les Utopiens d’accéder à notre monde. Ses paroles cryptiques ne m’aidaient pas à trouver de solution, mais elles permettaient néanmoins de me faire une idée du type de menaces qui nous attendaient. Des menaces venues d’autres univers.

Tandis que Jack surnageait au milieu des coffres poussiéreux, des lourdes caisses et des cartons parsemés de toiles d’araignées, je restai sur le pas des escaliers, à l’observer chercher ce qu’il nous avait promis. Après une petite exclamation de victoire, il ouvrit l’un des coffres au fond de la mezzanine, pour en sortir un vieux Tommy Gun apparemment modifié. Il me le tendit, d’un air ravi assez inquiétant au vu de ce qu’il tenait entre ses mains. Je m’approchai lentement de lui et jetai un coup d’œil au coffre. Il contenait toutes sortes d’armes : des fusils à pompe aux pistolets en passant par les lance-grenades, il y avait un véritable arsenal au fond de cette malle. Un arsenal qui nous serait bien utile si nous devions récupérer la machine manu militari. Je m’emparai de le la mitraillette comme si je tenais un vase précieux venu d’un pays lointain. Je n’avais pas l’habitude de tenir une arme – les seules armes que j’avais tenu dans ma vie étaient des seringues, un morceau de verre, et un Capt’air – mais notre situation nous forçait à nous adapter.

« Voilà qui devrait faire l’affaire ! » s’exclama Jack. 

Je ne répondis pas, car j’étais toujours occupée à fixer d’un œil hagard les armes contenues dans cet énorme coffre. Tout cet attirail me donnait des vertiges. Il en fallait du courage pour se battre contre toute une ville, mais Jack l’avait fait. Avec notre aide, il avait tenu tête à son créateur. Mais à quel prix ? Tout ce sang versé, toutes ses vies brisées. Avions-nous vraiment le choix ?

« Que t’arrive-t-il ? » me demanda Jack.

Je secouai la tête et clignai des yeux, essayant de détourner mon attention de ces instruments de mort.

« Rien, je me demandais simplement… Qu’est-ce que ça te faisait, d’être sous le contrôle de Fontaine ? »

Jack soupira, avant fermer le coffre et de s’asseoir dessus, en joignant ses mains comme pour rassembler ses forces et ses souvenirs.

« C’était comme une addiction. Je savais que ce que je faisais était mal, mais je ne pouvais pas m’en empêcher. Je me voyais faire ces choses pour lui, comme s’il était dans ma tête. Une partie de moi avait conscience de mes actions, mais mon corps n’obéissait plus. Il lui appartenait. »

Il fixa intensément ses mains et serra les poings.

« En fait, je me rends compte qu’il lui a toujours appartenu. Il a planifié ma vie, mes choix, mon âge. Je n’étais qu’un énième produit pour lui, un objet qu’il pouvait contrôler à sa guise. Aujourd’hui, j’ai changé. Mais je ressens encore son emprise sur moi.

— Comment ?

— Le lot 111. C’est cette formule qui m’a fait grandir à une vitesse exponentielle. Brigid m’a aidé à m’en affranchir, grâce à un traitement quotidien. C’est grâce à ce traitement si je suis encore vivant à l’heure où je te parle. Mais avec sa disparition, je ne sais pas combien de temps il me reste. Un an, peut-être deux. Le temps va finir par me rattraper. »

Le choc était immense. J’avais le souffle coupé et l’impression que mes yeux allaient sortir de leurs orbites. Brigid n’avait pas fait que le soutenir, elle l’avait sauvé. Elle le soignait depuis des années, sans rien dire à personne. Il y avait forcément des traces de ses recherches quelque part.

« Non, Jack ! Je peux retrouver l’antidote. Le Penseur doit l’avoir archivé dans ses données. »

Par mes paroles, je pensais redonner de l’espoir à cet homme meurtri et souffrant. Mais il semblait résigné. Il prit ma main tremblante et la serra avec tendresse, comme un vieil homme donnant ses dernières volontés.

« Ne t’en fais pas pour moi, Sarah. J’ai fait mon temps, tu sais. J’ai vécu plus de choses dans une seule vie que la plupart des gens. Mais si je dois mourir, je préférerais le faire en combattant pour la sauvegarde de cette réalité. Tu comprends ? »

J’opinai, en essayant de reprendre mon souffle. J’avoue que j’avais du mal à avaler ça. Tout le monde veut vivre le plus longtemps possible, non ? Pourquoi pas lui ?

Peut-être que le fait d’avoir toute la vie devant moi me rendait plus exigeante avec les autres. Peut-être n’était-ce que de l’égoïsme de ma part. Car, au fond de moi, je voyais encore Jack comme un jeune homme dans la fleur de l’âge, alors qu’en considérant son état, il avait déjà un pied dans la tombe.

Malheureusement, je ne pouvais pas aller contre sa volonté, pas pour l’instant. Cependant, je pouvais très bien ne pas l’écouter. Je pouvais le maintenir en vie. Il me fallait juste un peu de temps pour retrouver cette formule dans les archives du Penseur.

Sentant que mes neurones tournaient à plein régime, Jack tenta de dévier le sujet de la conversation.

« Et puis, une fois qu’on sera rentré, je pourrais enfin profiter de ce monde, en paix. Je pourrais même avouer mon amour à celle que j’aime.

— Avouer ton amour ? répétai-je, avec un sourire malicieux. Tu m’avais caché ça !

— Oh, tu sais, je ne fais qu’envisager la suite, après tout. Je ne sais même si notre relation est réciproque. J’espère simplement ne pas me méprendre.

— Qui est l’heureuse élue ?

— Une femme qui vit dans une autre ville, pas loin d’ici. Elle est journaliste, elle travaille à l’Overlook Gazette. Je la croise tous les matins quand je vais faire mes courses. Notre rendez-vous dans le parc situé derrière les locaux du journal est un peu devenu notre petit rituel. Elle est vraiment fascinante. Je pense qu’elle doit avoir un doctorat en physique quantique, ou un truc du genre, parce qu’honnêtement, son intelligence est sans limite. On parle de tout et de rien. Parfois, on discute même philosophie ! Ça rattrape un peu les cours que j’ai manqué, pas vrai ? »

Le simple fait de voir ses yeux s’illuminer en parlant d’elle me rendait heureuse. Je souhaitais simplement que les choses continuent ainsi. J’espérais que lui le voulait aussi.

« Elle me fait oublier tous mes problèmes, poursuivit-il. Ce qui est un miracle, étant donné que les six derniers mois n’ont pas été faciles pour moi, niveau moral.

— Qu’est-ce qui s’est passé, au juste ?

— Il y a huit mois, j’ai mis la main sur la liste des passagers du vol Apollo Air DF-0301 dans un vieil article, à la bibliothèque du quartier. J’avais toujours hésité à m’y rendre. Puis, j’ai fini par sauter le pas. A cause de l’ennui, je suppose. Ou des remords. Ou peut-être des deux, je n’en sais trop rien.

— Quel rapport avec toi ? » demandai-je, les sourcils froncés.

Lentement, il se leva du coffre pour se rapprocher du petit œil-de-bœuf recouvert d’une fine pellicule de poussière. Il posa sa main droite au-dessus de la fenêtre et se mit à regarder les ombres des nuages projetées sur les champs qui entouraient sa maison.

« Ce vol est celui que j’ai détourné pour qu’il s’écrase au-dessus de Rapture, répondit-il, en se mordant la lèvre. En d’autres termes, c’est de ma faute si tous ces gens sont morts.

— Mais tu n’étais pas toi-même à ce moment-là !

— Sans doute, mais le fait est que je reste celui qui a pressé la détente. »

Il s’arrêta un instant, avant de faire disparaître les gouttes de sueur sur son front d’un coup de manche. Malgré la météo plutôt fraîche, la chaleur sous les combles se trouvait renforcée par celle du soleil de midi, qui filtrait par les fenêtres. Si on comptait le stress que lui procurait la narration de son histoire, Jack avait bien des raisons de suer à grosses gouttes.

« Quatre-vingt-quinze personnes innocentes sont mortes, cette nuit-là. Lorsque j’ai lu tous ces noms sur cette liste, j’ai bien cru que j’allais m’évanouir. Puis, je me suis mis à cogiter et j’ai fini par prendre une décision ; celle de parcourir le monde pour retrouver les proches de ceux qui avaient péri dans le crash et leur dire ce que j’avais fait. Evidemment, ils n’ont pas pris la chose avec autant de calme que je l’espérais. J’ai reçu des insultes en pleine face, j’ai vu des gens pleurer, hurler à la mort. On ne peut pas dire que le voyage fut de tout repos. Mais j’avais la sensation d’enfin avancer, de prendre ma vie et mon destin en main. Puis, arriva le dernier nom à rayer sur ma liste, celui de Cal Franklin, le pilote de l’avion. »

Ce nom me disait quelque chose, mais je n’arrivais pas à trouver son origine dans ma mémoire. Minutieusement, en silence, je tentai de ratisser mon esprit pour mettre le doigt sur le moment où ce nom avait attiré mon attention. C’est alors que la solution me sauta aux yeux : Cal Franklin faisait partie de la page du bloc-notes que j’avais repéré dans son hall d’entrée. Ce n’était donc pas une liste d’amis ou de contacts, mais bien une liste de victimes, auprès desquelles Jack comptait se racheter.

« Ce fut une véritable épreuve, une vraie prise de conscience, continua-t-il. La plupart des gens que j’avais croisé jusque là étaient des parents, des cousins ou des femmes esseulées, que j’avais tenté en vain de rassurer au mieux. Mais là, c’était différent. Il avait des enfants, Sarah. Des enfants qui ont grandi sans leur père, à cause de moi. »

Il enfonça son visage entre ses mains, en respirant avec peine. Rapidement, je me rapprochai de lui et caressai son épaule, tentant de lui apporter un peu de réconfort.

« Ce n’était pas toi, Jack. C’est Fontaine qui était derrière tout ça ! »

Lentement, il frotta ses mains contre son visage et les laissa tomber le long de son corps, comme des poupées de chiffon.

« Je sais, répondit-il, mais je ne peux pas m’empêcher de me dire que… »

Soudain, quelqu’un déboula dans la grange par la porte vitrée au rez-de-chaussée. Un coup d’œil entre les barreaux du garde-fou de la mezzanine nous permit de voir qu’il s’agissait d’Eleanor.

« Venez vite ! cria-t-elle. L’une des filles a trouvé quelque chose ! »

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