Là où s'éteignent les mondes

Chapitre 16 : Fractures

Chapitre final

6346 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 21/04/2026 09:30

Le Raider s’écrasa dans un hurlement de métal, labourant le sol détrempé avant de pivoter brutalement dans un déluge d’étincelles. Tout vibra. Tout se déchira. Tout explosa autour d’elle. Kara fut projetée en avant, retenue de justesse par les sangles du siège. Son crâne heurta le métal dans un choc sourd. Son souffle se vida de sa poitrine comme un coup de poing invisible. Un instant, elle ne sentit plus rien. Puis la douleur revint d’un bloc, vive, atroce, enfoncée dans sa jambe comme un fer rouge. Elle grogna, la mâchoire serrée, et força ses yeux à s’ouvrir. Une pluie fine frappait le pare-brise organique du Raider, dessinant des rivières sinueuses sur sa surface sombre. Dehors, l’horizon n’était qu’un mélange de ruines tordues, de carcasses fumantes et d’immeubles éventrés qui s’effondraient lentement dans un silence presque religieux. Elle inspira. Goût de sang. Odeur de brûlé. Ozone et pluie. Elle cligna des yeux. Caprica. Le mot s’imposa. Brutal. Implacable. Alors elle rit. Un rire nerveux, brisé, étranglé. Le genre de rire qu’on lâchait quand rien n’avait de sens, quand tout n’était que chaos et souvenirs déterrés.

« Putain… Caprica… toujours aussi accueillante… »

Sa voix se perdit dans le grondement lointain d’un bâtiment qui s’effondrait. Kara déverrouilla les sangles, se hissa hors du cockpit. La pluie froide la frappa immédiatement, lui collant les cheveux contre le visage. Elle boita en posant le pied au sol. Une douleur aiguë la traversa, mais elle resta debout, défiant le monde entier. Autour d’elle, le paysage ressemblait à un cimetière de métal, un mausolée géant où chaque ruine portait le souvenir d’une bataille, d’un rire, d’une vie volée. Des carcasses de voitures, rongées par la rouille et le temps. Des immeubles brisés, leurs fenêtres béantes comme des orbites crevées. Le vent faisait gémir les structures tordues, comme si la ville entière respirait encore, blessée mais pas morte. Kara inspira profondément. Elle pensa à Tyrol. À ses mains larges, douces malgré la graisse et l’huile. À son front contre le sien, tremblant. À son baiser, urgent et vrai. La douleur dans sa poitrine fut pire que celle de sa jambe. Elle pensa à Mia. A son rire lumineux dans la salle d’entraînement. À sa détermination. À cette façon qu’elle avait de la regarder, comme si Kara était une étoile qu’on suivait. Un souffle s’échappa de ses lèvres.

« Tenez bon… » murmura-t-elle.

Sa voix tremblait légèrement, noyée par la pluie.

« J’vais rentrer. »

Elle resserra sa prise sur la sangle de son sac, planta son regard devant elle vers les ruines, vers l’inconnu, vers Caprica et avança. Boitillante. Seule. Mais vivante. Et avec la rage nécessaire pour survivre à tout ce qui l’attendait.



Le hangar vibrait d’une tension froide, presque électrique. Les mécanos couraient d’un appareil à l’autre, les alarmes des Vipers fraîchement revenus grésillaient encore, et l’air sentait le carburant chaud et la pluie atomisée. Au centre de tout ce chaos maîtrisé, un Raptor attendait, moteurs en veille, les lumières intérieures clignotant faiblement. Roslin monta la première la rampe métallique, son manteau encore ouvert, ses cheveux secoués par les souffles des turbines. Elle n’avait pas dit un mot depuis qu’elle avait traversé le Galactica d’un pas déterminé, Billy trottant derrière elle avec son dossier serré contre lui. À l’intérieur, elle s’assit face au cockpit, les doigts glissés nerveusement sur les accoudoirs, le regard fixe. Mia arriva juste après. Elle montait plus lentement. Trop lentement. Comme si ses jambes refusaient encore de comprendre ce qu’elle était en train de faire. Elle posa un pied dans le Raptor, puis l’autre, et s’arrêta. Elle jeta un dernier coup d’œil derrière elle. Lee. Debout sur le tarmac, bras croisés, les épaules tendues à s’en fissurer. La mâchoire serrée. Le regard fixé sur elle. Leurs yeux se croisèrent. Ne pars pas. Le message brûlait dans son regard, silencieux, désespéré. Mia avala difficilement sa salive, puis monta entièrement dans le Raptor. La rampe se referma derrière elle dans un chuintement lourd. La coupure fut brutale. Comme si un monde entier venait de se refermer. Elle s’assit en face de Roslin, qui l’observa avec une douceur grave, presque maternelle.

« Vous pouvez encore reculer, Mia, » murmura la Présidente.

Mia secoua la tête.

« Non. »

Sa voix était plus stable qu’elle ne l’avait prévu. Boomer attacha son harnais dans le cockpit, les doigts tremblant légèrement. Un détail que Mia fut la seule à remarquer. Sharon lança les systèmes, les écrans s’allumant l’un après l’autre dans un ballet bleu et vert.

« Check pré-décollage terminé, » annonça-t-elle. « Raptor prêt à décoller. »

À l’extérieur, Lee s’approcha de la vitre. Il posa une main contre la paroi translucide. Un geste silencieux. Une supplique. Mia inspira. Elle posa sa main contre la sienne, de l’autre côté du verre froid. Leurs paumes ne se touchaient pas. Mais quelque chose, entre eux, oui. Roslin détourna poliment le regard. Boomer se racla la gorge.

« Ici Raptor Un-Sept. Autorisation de décollage ? »

La voix de la tour résonna dans les haut-parleurs.

« Autorisation accordée, Raptor Un-Sept. Bon vol. »

Les turbines montèrent en puissance. Les vibrations gagnèrent le sol, les parois, le cœur de Mia. Elle ferma les yeux une seconde. Le Raptor s’éleva doucement, quittant le sol dans un souffle puissant. Les mécanos levèrent la tête. Billy s’agrippa à sa tablette. Roslin respira lentement. Lee resta immobile, les yeux rivés sur le vaisseau qui s’éloignait. Son visage se durcit, se fissura, puis se referma complètement. Quand le Raptor franchit la baie du hangar, plongé dans la lumière crue de l’espace, Boomer murmura d’une voix blanche :

« Direction Kobol… »

Et Mia sentit le Galactica s’effacer derrière elle. Comme une porte que l’on claque. Comme un choix dont on ne revient pas.



La surface de Kobol se dévoila dans un frisson verdâtre alors que le Raptor perçait la couche nuageuse. Les arbres anciens formaient une canopée sombre, tordue, presque menaçante sous la lumière diffuse d’un soleil voilé. L’air vibrait, lourd, chargé de quelque chose de primitif. De sacré.

Le Raptor se posa dans un grondement sourd, écrasant la mousse et les feuilles détrempées. Les moteurs tournèrent encore quelques secondes, haletants, comme s’ils hésitaient à s’éteindre dans ce lieu qui n’appartenait plus à l’humanité. La rampe arrière descendit. Roslin fut la première à sortir. Elle inspira, tremblante, mais debout, droite, presque solennelle. Le vent soulevait les mèches rousses tombées de son chignon. Elle semblait minuscule dans l’immensité verte et pourtant, parfaitement à sa place. Derrière elle, Mia descendit à son tour, scrutant les arbres immenses, la terre humide, la brume stagnante. Chaque bruit de branche craquant lui hérissait la peau. Enfin, Boomer apparut en haut de la rampe, hésitante. Elle descendit lentement, le regard fuyant, comme si chaque pas sur Kobol lui coûtait. En passant près de Mia, elle se pencha et murmura, la voix brisée :

« Je le sens pas, Mia. Mais pas du tout. »

Mia tourna la tête pour répondre mais un claquement sec déchira l’air. Puis un second. Puis un troisième. Des rafales éclatèrent soudain du couvert des arbres, des flashs de lumière orangée perçant la pénombre.

« Tirs ! À couvert ! » hurla Mia.

Des silhouettes chromées émergèrent entre les troncs, rapides, méthodiques. Des Cylons. Mia se jeta en arrière, mais Boomer resta figée, les yeux agrandis, comme si une terreur trop ancienne se réveillait dans ses os.

« Boomer ! Remonte dans le raptor ! Maintenant ! » cria Mia en la tirant par le bras.

Boomer ne bougea pas. Un impact fusa et une balle transperça le bras de Mia. La douleur explosa, brutale, brûlante. Mia hurla, s’effondra sur un genou, le sang jaillissant entre ses doigts. Ce cri réveilla Boomer. Son regard se durcit. Elle attrapa Mia d’un geste féroce et la souleva presque, la jetant littéralement à l’intérieur du Raptor.

« Accroche-toi ! »

Elle claqua la trappe d’un coup sec, juste au moment où une rafale ricochait contre la carlingue. Les impacts martelaient le blindage comme des coups de marteau. Le Raptor vibrait à chaque tir. Roslin était déjà à genoux près de Mia, compressant la plaie avec ses deux mains tremblantes.

« Tenez bon, Lieutenant Serak… Tenez bon… » souffla-t-elle, son visage blêmissant.

Du sang coulait entre ses doigts. Boomer rejoignit le cockpit, le bras tremblant mais déterminé. Elle enfila son casque d’une main, l’autre appuyant son bras ensanglanté contre son torse.

« Ici Raptor Un-Sept ! SOS ! » cria-t-elle dans le micro. « On essuie des tirs ennemis sur Kobol ! Nous sommes attaqués par plusieurs unités Cylon ! Nous avons un blessé... »

Elle se retourna, ses yeux croisant ceux de Mia.

« Mia est blessée. »

À travers la verrière, elle vit les Cylons sortir entièrement du bois. Une douzaine. Puis une autre. Leurs fusils se levèrent à l’unisson. Ils avaient attendu. Préparé l’embuscade. Boomer sentit son cœur se contracter, un souvenir comme une lame derrière les yeux. Un flash, une vision, un ordre qu’elle ne voulait pas entendre. Elle inspira, repoussant la panique. Elle se tourna vers Mia, le visage ravagé d’inquiétude.

« Je t’avais dit que je ne voulais pas venir… » souffla-t-elle, la voix tremblante. « Mais je ne pouvais pas te laisser y aller toute seule. »

Mia, pâle, haletante, posa sa main valide sur la sienne. Ses doigts glissèrent, faibles mais décidés.

« On va s’en sortir, Sharon. » murmura-t-elle, les dents serrées contre la douleur.

Une rafale frappa la verrière, fissurant la première couche de blindage. Boomer se redressa dans son siège. Son regard changea. Elle n’était plus figée. Elle n’était plus effrayée. Elle était pilote. Et elle allait les ramener vivantes.



Le CIC vibrait d’une agitation nerveuse. Les écrans clignotaient, les opérateurs parlaient à voix basse, les radars saturaient de parasites atmosphériques provenant de Kobol. Une tension brutale, presque métallique, s’était abattue sur la salle. Gaeta, penché sur sa console, devint soudain livide.

« Commandant… transmission d’urgence du Raptor Un-Sept. »

Adama leva la tête. La voix de Boomer, déformée par les interférences, surgit des haut-parleurs :

« … essuie des tirs ennemis… plusieurs unités Cylons… un blessé… Mia est blessée... »

Le sang de Lee se figea. Son cœur rata un battement. Puis un autre.

« Quoi ? » souffla-t-il, comme si le mot avait été arraché de sa gorge.

Gaeta répéta, plus doucement :

« Mia Serak est blessée, monsieur. »

Un voile passa sur les yeux de Lee. Puis tout éclata. Il fit un pas, deux, vers la sortie du CIC.

« J’y vais. » dit-il d’une voix blanche.

Adama pivota lentement vers lui.

« Non. »

Lee se retourna, fulgurant.

« Non ? Ils sont attaqués, les Cylons sont déjà sur eux ! Ils n’ont aucune chance sans soutien ! Mia est... »

Sa voix se brisa. Adama s’approcha, jusqu’à être face à lui. Le silence du CIC devint une chape.

« Je vais envoyer une équipe de récupération, Lee. » dit Adama, calme mais tranchant. « Mais pas toi. »

Lee secoua la tête. Fort. Furieux.

« Je suis le meilleur pilote disponible ! Je peux être là-bas en trois minutes, je... »

« Non. » répéta Adama, les mâchoires serrées.

Lee monta d’un cran.

« Vous ne pouvez pas me laisser ici pendant que Mia meurt ! Elle... »

« Lee. »

Le ton claqua comme un coup de fouet. Adama inspira lentement, son visage durci, mais ses yeux… étaient lourds. Humains. Fatigués.

« Tu es… » dit-il, la voix basse. « …le seul fils qu’il me reste. »

Lee se figea. Plus un souffle dans le CIC. Même Tigh détourna le regard. Adama continua :

« Je ne prendrai pas le risque qu’il t’arrive quelque chose. Pas pour ça. Pas comme ça. »

Lee sentit le sol s’effondrer sous lui.

« Papa… » murmura-t-il, mais Adama leva la main.

« Non. C’est mon rôle de te protéger. Et tu ne monteras pas dans un Viper. »

Lee recula d’un pas. Puis il se redressa, droit comme une lame.

« Si vous croyez… une seule seconde… que je vais rester ici pendant que Mia agonise sur un sol étranger… alors vous me connaissez très, très mal. »

Il fit un pas vers la sortie. Adama ferma les yeux une fraction de seconde. Puis il donna l’ordre.

« Sécurité. »

Deux Marines se matérialisèrent derrière Lee.

« Arrêtez le Capitaine Adama. »

Lee se tourna brusquement.

« Papa ! Non ! Laisse-moi y aller ! Je t’en supplie ! Je peux la sauver ! Je dois la... »

Les Marines l’agrippèrent par les bras. Il se débattit comme un animal pris au piège.

« Lâchez-moi ! Mia va Mourir ! Vous ne comprenez pas... »

Il tenta d’avancer, mais les Marines le tirèrent en arrière.

« Lee ! » cria Adama, le visage ravagé d’émotions qu’il ne montrait jamais. « Tu irais mourir là-bas. Et je ne perdrai pas un autre enfant. »

Lee s’arrêta de se débattre une seconde. Juste une seconde. Ses yeux se remplirent de larmes silencieuses. Puis il hurla encore, la voix brisée :

« Laissez-moi y aller ! Laissez-moi y aller ! Mia... ! »

Mais il était déjà entraîné hors du CIC, ses protestations échoant dans les couloirs. Adama resta immobile. Les poings serrés à s’en blanchir les phalanges. Le CIC entier retint sa respiration. Personne n’osa parler. Et au-dessus des consoles, la transmission déformée de Boomer résonnait encore :

« Mia est blessée… besoin d’assistance immédiate… on ne tiendra pas longtemps... »



Le Raptor n’était plus qu’une coquille frappée par la tempête. Les impacts de balles martelaient la carlingue comme des coups de marteau. Des gerbes d’étincelles éclataient parfois près des circuits ouverts. L’air vibrait sous chaque tir, et la lumière des explosions filtrait par les vitres comme des éclairs trop proches. À l’arrière, Roslin était assise à même le sol, le dos contre une paroi, Billy collé contre elle. Le jeune aide trépignait d’angoisse, les mains crispées sur un extincteur comme si cela pouvait les sauver. La Présidente, elle, restait droite… mais ses yeux disaient tout : la peur, la certitude de la mort qui rôdait juste derrière la coque. À l’avant, Mia et Boomer s’étaient réfugiées côte à côte contre la console secondaire. Leurs épaules se frôlaient chaque fois qu’un tir secouait le Raptor. Boomer avait tenté de relancer les moteurs, encore et encore. Mais les tirs ennemis avaient visé juste, sectionnant les conduites, fracassant les stabilisateurs. Maintenant, ils étaient cloués au sol. Prisonniers. Cernés. Un impact plus violent fit trembler la soute entière. La poussière tomba du plafond. Boomer sursauta, plaquant instinctivement sa main sur celle de Mia qui prit une longue inspiration. Un souffle tremblant, mais volontaire. Elle glissa sa main par-dessus celle de Boomer et la serra.

« Lee va venir, » murmura-t-elle, le regard fixé sur la porte scellée.

Sa voix n’était qu’un souffle dans le chaos, mais elle portait une certitude presque insolente. Boomer tourna lentement la tête vers elle. Ses yeux étaient immenses. Brillants. Terrifiés.

« Mia… » souffla-t-elle. « Je crois que je suis un Cylon… et ça m’effraie. »

La phrase s’échappa d’elle comme un secret trop lourd, trop longtemps retenu. Elle tremblait. Pas seulement de peur. De honte. De douleur. De cette sensation de devenir étrangère à elle-même. Mia la regarda. Longtemps. Sans cligner. Dehors, un Cylon hurla en tirant à bout portant contre la paroi. La coque vibra violemment. Billy étouffa un cri. Roslin raffermit sa prise sur son bras. Mais Mia ne détourna pas les yeux. Elle se pencha davantage vers Boomer, assez près pour que leurs fronts se frôlent presque.

« Sharon… si tu es un Cylon, » murmura-t-elle enfin d’une voix douce, « alors tu n’as rien à voir avec ceux qui nous tirent dessus. »

Boomer inspira, un sanglot coincé dans la gorge. Mia continua, plus bas :

« Tu m’as sauvée, Sharon. Pas une fois. Pas par hasard. Tu m’as protégée quand tu aurais pu fuir. Tu gardes Gaeta près de toi. Tu ris avec Kara. Tu veilles sur toute la flotte. »

Elle sourit. Un sourire petit, cassé, mais sincère.

« Ça, ce sont des choix. Des choix humains. »

Boomer ferma les yeux. Deux larmes roulèrent sur ses joues et vinrent s’écraser sur la manche de son uniforme.

« Je… je ne veux pas être comme eux… » sanglota-t-elle. « Je ne veux pas te faire de mal, Mia… jamais… »

Mia serra sa main encore plus fort.

« Tu ne me feras jamais de mal, Sharon. Tu m’as tirée du feu aujourd’hui. Tu m’as jetée dans ce Raptor alors que tu aurais pu rester figée. »

Elle leva leur main jointe.

« C’est ça que je vois, moi. Pas autre chose. »

Le regard paniqué de Boomer se fissura. La peur reflua, juste un peu. Assez pour qu’elle respire à nouveau. Une explosion fracassa un arbre à l’extérieur. Les Cylons se rapprochaient. Le métal du Raptor grinça sous les impacts répétés. Boomer se pencha vers Mia.

« Je t’avais dit que je ne voulais pas venir… » murmura-t-elle.

Mia sourit.

« On va s’en sortir, Sharon. »

Elle leva sa main valide et serra doucement les doigts de son amie.

« Je te le promets. »

Dehors, les silhouettes des Cylons encerclaient déjà le Raptor. Mais dedans… Dans leur bulle de métal, de peur, de sang et de vérité… Elles étaient deux. Ensemble. Pas seules. Pas encore brisées.



Les couloirs du Galactica vibraient encore de l’annonce venue de Kobol. Une phrase, glaciale, impossible à accepter, tournait dans la tête de Lee comme un écho meurtrier :

« Mia Serak est blessée. Lâchez-moi ! »

Sa voix avait dérapé, plus brute qu’un cri.

« Elle est blessée là-bas, vous m’entendez ? Lâchez-moi ! »

Mais les Marines le traînaient déjà vers les cellules. Ses bottes glissaient sur le sol métallique tandis qu’il se débattait, fou de panique, ignorant totalement les ordres, les regards, les avertissements.

« Capitaine ! Calmez-vo... »

« Non ! Mia est seule ! Vous ne comprenez rien ! »

Son hurlement résonna dans toute la coursive. C’est à cet instant précis qu’une silhouette s’arracha de la pénombre. Une ombre large. Puissante. Furieuse. Tyrol. Il surgit par le couloir technique adjacent, sans un mot, le regard noir d’une décision irréversible. Le premier Marine n’eut pas le temps de se retourner : Tyrol l’attrapa par le col et lui écrasa la tête contre la cloison dans un craquement sec. Il s’effondra aussitôt. Le second porta la main à son arme. Trop lent. Tyrol pivota et frappa son poignet avec une clé d’entretien lourde, faisant voler le pistolet. Puis il le repoussa violemment d’un coup d’épaule avant de l’étourdir d’un choc électrique improvisé. Les deux Marines gisaient au sol. Lee, menotté, haletait, figé dans un mélange d’incrédulité et de rage.

« Chef… » souffla-t-il. « Qu’est-ce que t’as fait ? »

Tyrol essuya la sueur qui coulait sur sa tempe, secouant légèrement la main meurtrie par l’impact.

« Ce qu’il fallait. »

Il sortit un petit outil multifonctions de sa poche, s’accroupit derrière Lee, et lui retira les menottes d’un geste rapide. Les bracelets tombèrent au sol avec un tintement sec. Tyrol se redressa, le fixant droit dans les yeux. Il respirait fort. Très fort.

« Tu vas me dire que tu ne vas pas partir ? » souffla-t-il, un demi-sourire au coin des lèvres. « Parce que j’viens de mettre KO deux Marines pour toi. Alors bouge pas comme ça, j’vais croire que t’es surpris. »

Lee cligna des yeux, la gorge nouée.

« Chef… tu vas te faire arrêter. »

« Trop tard pour y penser, Capitaine. »

Tyrol lui attrapa le bras et l’entraîna vers le hangar en courant.

« T’as une pilote à sauver. Alors tu vas foncer. Et moi, je couvrirai tes traces. »

Ils disparurent ensemble au bout du couloir, laissant derrière eux deux Marines inconscients et un silence chargé d’un crime qu’aucun d’eux ne regrettait. Pas une seconde.



Les mécanos levèrent la tête quand Tyrol entra, tirant Lee dans son sillage. Des regards de panique. D’autres de compréhension. Lee s’approcha de son Viper. Les doigts tremblants. Le cœur cognant comme un marteau contre ses côtes.

« Je pars sur Kobol. Maintenant. »

Un jeune pilote lâcha une clé sur le sol.

« Monsieur… vous n’avez pas l’autorisation… »

« Je me fous de l’autorisation ! » éclata Lee. « Un Raptor doit rester en stand-by au-dessus de ma position. Je vous préviendrai quand je contacterai Mia et Roslin. »

Il se tourna vers deux recrues.

« Vous deux, avec moi. On va descendre à la surface. Et vous resterez collés au Raptor jusqu’à mon signal. »

Les recrues pâlirent, mais hochèrent la tête. Pas par discipline. Par loyauté. Tyrol grimpa déjà sur l’aile du Viper.

« Allez, mon gars, dans le cockpit. Je te fais le check minimum. »

Lee monta, attachant ses harnais avec des gestes nerveux, presque maladroits. Il souffla.

« Mia est blessée, Chef… elle est blessée et elle a besoin... »

« Je sais. » répondit Tyrol doucement en branchant la dernière conduite.

Il posa une main ferme sur l’épaule de Lee.

« Alors tu vas aller la chercher. »

Lee le regarda, bouleversé.

« Pourquoi… pourquoi tu fais ça pour moi ? Tu risques tout. »

Et Tyrol répondit, sans hésitation :

« Parce que je t’ai regardé depuis le premier jour. Et j’ai vu comment tu la regardes. Tu ne peux pas laisser tomber quelqu’un que tu aimes comme ça. »

Lee eut un souffle heurté. Il ne sut plus quoi dire.

« Décollage immédiat ! » cria Tyrol en donnant le signal.

Les moteurs du Viper rugirent. Le Raptor assigné s’alluma derrière, deux recrues déjà sanglées et prêtes. Lee inspira une dernière fois. Une seule. Puis il tira sur les manettes. Le Viper bondit en avant juste au moment où la voix de Tigh rugit à l’entrée du hangar :

« Stop ! Stoppez ce lancement ! J’ai dit sto... »

Trop tard. Le Viper avait déjà franchi la baie. Le Raptor suivit comme une ombre fidèle. Adama se tourna, furieux, vers Tyrol, qui se tenait droit, immobile, comme un soldat prêt à être abattu.

« Vous ne m’aviez jamais trahi… » gronda-t-il. Les Marines encerclèrent le Chef, armes levées.

Tyrol inspira. Profondément. Pas un mouvement de recul.

« Je ne vous trahis pas, Amiral. »

Il baissa les yeux une seconde. Juste une. Puis releva la tête.

« J’aide juste votre fils à retrouver la femme qu’il aime. »

Un silence. Épais. Énorme. Adama cligna des yeux. Un battement de cœur. Une brèche dans son armure.

« Emmenez-le. » murmura-t-il finalement.

Les Marines passèrent les menottes au Chef. Mais Galen ne baissa jamais les yeux. Pas une seule fois. Dans l’espace, deux appareils filaient déjà vers Kobol. Vers le feu. Vers la guerre. Vers Mia.



À l’intérieur du Raptor immobilisé, le silence n’était brisé que par le crépitement des tirs qui martelaient la carlingue. Boomer gardait les mains crispées sur ses commandes mortes tandis que Mia, blême, pressait une compresse de fortune sur son bras ensanglanté. La douleur pulsait à chaque battement de cœur, chaude, lourde, impossible à ignorer. La Présidente et Billy restaient recroquevillés dans le coin opposé, terrifiés, incapables de comprendre où se trouvaient exactement les limites entre la mort… et l’attente de la mort. Puis Boomer leva soudain les yeux. Un instinct. Un frisson. Un pressentiment qui traversa sa peau comme une onde électrique. Elle fixa l’horizon par la vitre blindée. Et elle le vit. Un point de lumière. Bleu-blanc. Filant. Puis un autre. Ils percèrent la haute atmosphère de Kobol comme deux lames ardentes fendant un ciel saturé de nuages épais. Boomer se redressa, haletante.

« …Oh mon dieu… »

Mia ouvrit les yeux, à demi consciente.

« Sharon ?… Quoi… ? »

Boomer n’arrivait pas à détacher son regard de la lueur qui grandissait. Puis la radio grésilla. Un souffle. Une interférence. Un battement. Et une voix. Une voix qu’elles auraient toutes reconnue même au milieu d’un ouragan.

« Ici Apollo. Je suis là. Tenez bon. »

Mia sentit son cœur s’arrêter puis repartir dans un sursaut brutal. Elle arracha presque le casque des mains de Boomer et l’appliqua contre son oreille, sa main valide tremblant violemment. Sa voix ne fut qu’un souffle éraillé, mais elle traversa l’espace comme un coup de tonnerre :

« Je savais que tu viendrais… »

Dans son Viper, Lee ferma brièvement les yeux. Deux secondes. Juste deux. Il avait eu besoin de l’ entendre. Puis il les rouvrit, et la guerre l’engloutit.

« Bloodstar, je suis en approche ! » lança la seconde voix.

Une jeune pilote, essoufflé, prêt à tout pour suivre Lee. Les Cylons sortirent du couvert des arbres. Une douzaine. Peut-être plus. Leurs yeux rouges balayèrent la clairière. Ils tirèrent immédiatement. Les tirs ricochèrent contre le Raptor, faisant sursauter Boomer. Lee plongea. Son Viper se vrilla sur l’aile, décrivant une trajectoire suicidaire et magnifique. Le premier Raider explosa en une gerbe orange contre les hauteurs rocheuses. Le second fut détruit par l’autre pilote. Un tir net, propre, presque élégant. Le ciel devint une tornade. Boomer regardait, bouche ouverte. Elle n’arrivait pas à respirer. Mia, elle, avait retrouvé un souffle qui ressemblait davantage à un sanglot. Deux Raiders foncèrent vers le Raptor, droit sur eux.

« Lee ! » hurla Mia instinctivement. « À trois heures ! »

Il vira sans réfléchir, guidé par sa voix comme par un fil invisible, précis et vital. Son tir trancha le premier Raider en deux. Le second explosa sous l’impact du second Viper. La forêt trembla. Les feuilles brûlèrent. Les impacts moururent. Puis… Silence. Un silence irréel. Coupant. Boomer n’osait plus bouger.

« Ça va aller, » murmura Mia, comme pour convaincre quelqu’un.

Peut-être elle-même. Un grondement déchira alors l’horizon. Le Raptor d’extraction surgit au-dessus de la canopée, les turbines hurlant.

« Équipe de récupération en approche ! On descend ! »

Le vaisseau se posa dans un souffle violent, soulevant des gerbes de poussière et de braises. La rampe s’ouvrit. Des Marines en jaillirent, tirant pour couvrir l’extraction.

« Allez ! On sort les blessés ! »

Boomer bondit hors de son siège, attrapa Mia par les épaules.

« Je te tiens, je te tiens… ne bouge pas… »

Son bras n’obéissait plus. Son sang tachait le sol. La douleur la ramollissait, mais elle avançait. Roslin et Billy furent escortés les premiers. Puis Boomer hissa Mia contre elle, luttant contre les tremblements de son propre corps. En montant dans le Raptor de secours, Mia tourna la tête. Son regard trouva Lee à travers la verrière de son Viper. Lui aussi s’était arrêté. Lui aussi la fixait. Deux destins suspendus entre les explosions et la poussière dorée de Kobol. Il murmura, sans activer sa radio :

« Je t’ai retrouvée. »

Et Mia, soutenue par Boomer, s’évanouit dans le Raptor.



Le Raptor percuta presque le pont d’atterrissage tant Boomer avait poussé les moteurs à leurs limites. Les trains d’atterrissage hurlèrent en touchant le sol, les amortisseurs vibrèrent, et la carlingue encore criblée d’impacts gémit comme un animal blessé. À peine la trappe s’ouvrit que les médecins surgirent. Mia, pâle comme un spectre, fut saisie par deux brancardiers. Le sang avait séché sur son bras, laissant une trace sombre jusqu’à son poignet. Le choc du voyage l’avait vidée de toute force, et elle ne protesta même pas lorsque les médecins la hissèrent sur la civière.

« Mia ! » hurla Lee depuis la passerelle d’observation.

Il tenta de courir vers elle mais Tyrol, les poignets entravés d’une simple attache de sécurité, lui barra la route par réflexe.

« Capitaine, non ! Laissez-les faire ! »

La Présidente, encore tremblante, posa une main sur l’épaule de Lee.

« Ils doivent l’emmener immédiatement. Vous la verrez quand elle sera stable. »

Mais Lee n’entendait déjà plus rien. Les médecins emportaient Mia au pas de course, et elle disparaissait derrière les portes automatiques. Boomer s’approcha de lui, son visage encore couvert de suie et de poussière.

« Lee… » souffla-t-elle. « Elle m’a sauvé la vie. »

Billy hocha la tête, sincère.

« Sans elle, on serait tous morts. Elle nous a maintenus éveillés, elle… elle a refusé de paniquer. »

La Présidente, fatiguée mais ferme, ajouta :

« Vous pouvez être fier d’elle, Capitaine. »

Lee ferma les yeux, frappé de plein fouet. Il aurait voulu la tenir. La voir respirer. Entendre sa voix. Il n’avait rien eu. Et maintenant, le Commandant Adama s’avança. Solide. Silencieux. Un mur.

« Capitaine Adama. » dit-il sans émotion.

Lee redressa la tête, sur la défensive.

« Père… »

« Vous avez désobéi à un ordre direct. Vous avez mis la flotte en danger. Vous avez volé un Viper. Vous avez pris deux recrues avec vous sans autorisation. »

Sa voix était sévère. Mais son regard exprimait celui d’un père qui avait failli perdre son fils. Un père qui comprenait. Un père déchiré.

« Je sais pourquoi vous l’avez fait. » murmura-t-il. « Je comprends. Mais je n’ai pas le choix. Je dois vous mettre aux arrêts. »

Lee inspira brusquement, comme si on lui arrachait l’air. Tyrol, à côté, baissa la tête, déjà résigné. Deux Marines s’approchèrent. Lee lança un regard vers l’infirmerie. Vers l’endroit où Mia avait disparu. Puis se laissa menotter. Sans un mot.



Le métal grinça lorsque les portes s’ouvrirent, révélant deux petites cabines froides, séparées par une grille centrale. Tyrol entra le premier et s’assit sur le banc, l’air fatigué. Lee fut poussé à son tour, sans violence mais sans douceur. La porte claqua derrière lui. Un silence lourd pesa. Tyrol souffla un rire sans joie.

« Alors voilà. On finit ici tous les deux. »

Lee secoua la tête.

« Non. C’est moi qui ai choisi. »

Une seconde passa. Puis une autre. Tyrol releva les yeux.

« Elle va s’en sortir, Lee. Mia est forte. Plus que nous tous. »

Lee serra les dents, incapable de répondre. Ses poings tremblaient.



Mia sentit le monde revenir en morceaux. D’abord le bourdonnement. Puis la lumière blanche. Puis la douleur sourde dans son bras bandé. Et enfin… Une silhouette assise juste à côté. Boomer. Épuisée. Tremblante. Mais souriante.

« Tu es réveillée… Merci les dieux. »

Mia tenta de s’asseoir, mais Boomer posa une main douce contre son épaule.

« Doucement. Tu as perdu beaucoup de sang. »

« Lee… ? » murmura Mia.

Boomer baissa légèrement les yeux.

« Il est en sécurité. Mais… il a été mis aux arrêts. Tyrol aussi. »

Mia écarquilla les yeux.

« Quoi ? Pourquoi... »

« Parce qu’il est venus te chercher. Sans autorisation. Et que le Chef l’a aidé. »

Une larme glissa sur la joue de Boomer.

« Ils auraient tout risqué pour toi. »

Mia respira difficilement. Une douleur brutale, mais pas celle du bras.

« Je… je dois aller le voir. »

« Mia, tu n’es pas en état… »

« Si. Je dois y aller. Maintenant. »

Boomer n’essaya pas de l’arrêter. Elle passa juste un bras sous son épaule et l’aida à marcher jusqu’aux cellules.



Les couloirs du Galactica s’étaient vidés. Chaque pas résonnait comme un coup de marteau dans le cœur de Mia. Sa vision tanguait, ses jambes tremblaient, mais elle continua. Elle arriva devant la paroi vitrée. Lee se leva d’un bond. Il la vit. Pâle. Les lèvres bleues. Le bras bandé.

Titubante.

« Mia… »

Elle posa sa main contre la vitre, lentement, comme si elle craignait qu’elle disparaisse sous ses doigts. Lee fit la même chose, de l’autre côté. Leur paume s'épousa à travers le verre glacé. Un souffle leur échappa à tous les deux. Mia trembla.

« Je savais… que tu viendrais. » murmura-t-elle, la voix brisée. « Je savais que… tu serais là. »

Lee déglutit, incapable de parler. Ses yeux s’embuèrent malgré lui.

« Tu vas bien ? » souffla-t-il enfin, la voix étranglée.

Elle sourit. Un sourire minuscule. Blessé. Mais réel.

« Je vais bien… parce que tu es vivant. »

Tyrol regardait la scène depuis sa cellule. Il détourna les yeux. Par respect.

« Je suis désolé. » dit Lee, la main toujours plaquée à la vitre. « Désolé de ne pas avoir été là quand tu es tombée, désolé de… »

« Arrête. » murmura Mia.

Elle approcha son front du verre. Il fit de même. Leurs souffles se mêlèrent. Séparés par quelques centimètres. Par une paroi. Par les règles. Mais unis par tout le reste.

« Tu m’as sauvée. » souffla Mia. « Tu m’as ramenée. C’est tout ce qui compte. »

Elle ferma les yeux. Des larmes glissèrent. Lee posa sa main sur la paroi comme s’il pouvait la toucher.

« Je ne te laisserai plus jamais. Tu m’entends ? »

Un murmure féroce. Un serment. Mia hocha faiblement la tête. Puis son corps fléchit. Boomer la rattrapa juste avant qu’elle ne tombe.

« Mia ! » hurla Lee, impuissant derrière le verre.

Boomer la soutint et l’entraîna doucement vers l’infirmerie. Mia tendit encore la main vers Lee jusqu’à ce qu’elle disparaisse dans le couloir. Et Lee resta là. Main contre la vitre. Respiration brisée. Seul. Mais pas vraiment.



La pluie tombait en rideaux épais, lourds, presque chauds malgré la nuit. Chaque goutte frappait la terre brûlée de Caprica en un claquement sourd, comme des doigts tambourinant sur un cercueil. La ville en ruine scintillait faiblement sous les flashs distants des éclairs. Des silhouettes de bâtiments éventrés se découpaient dans l’obscurité, telles des carcasses géantes figées dans un dernier souffle. Kara s’était traînée jusque sous un pan de mur effondré, un abri misérable mais suffisant pour ne pas mourir trempée. Elle s’y laissa glisser, le dos contre le béton froid, le souffle court, chaque respiration lui lacérant les côtes. Sa jambe n’était plus qu’une douleur brûlante. Le sang avait coulé jusqu’à sa botte, traçant une ligne sombre que la pluie s’acharnait à effacer sans jamais y parvenir. Elle inspira. Doucement. Tremblante. Une rafale de vent souleva les débris, apportant avec elle l’odeur ferreuse du métal brûlé et des souvenirs trop lourds. Kara leva lentement la tête. Ses yeux croisèrent le ciel, d’un noir profond, piqué d’éclats pâles. Les étoiles. La flotte était là-bas. Quelque part. Très loin. Une poignée de lumières fragiles perdues dans l’immensité. Et avec elle, ses deux ancrages. Ses deux raisons de tenir debout. Tyrol. Sa force brute. Sa tendresse maladroite. Ses mains sur son visage quand il sentait la peur le gagner. Son « Reviens-moi » qui résonnait encore dans son crâne. Puis Mia. Mia et son rire qui lui collait à la peau. Mia et sa détermination aveugle, presque suicidaire, à protéger tout le monde sauf elle-même. Mia, que Kara avait serrée dans ses bras comme une sœur perdue. La pluie masquait les larmes qui montaient. Mais pas l’émotion qui lui serra la gorge. Elle s’humecta les lèvres, puis murmura une promesse, un serment, une prière aux dieux qu’elle prétendait ne plus écouter :

« Je vais rentrer… »

Sa voix se brisa dans le vent. Elle serra les dents et recommença, plus fort, plus ferme, comme si elle voulait forcer le destin à l’entendre.

« Je vous le promets. Je rentre. Pour vous deux. »

Le tonnerre roula au loin, couverture grave qui semblait lui répondre. Kara laissa retomber sa tête contre le mur. Ses yeux se fermèrent. La fatigue la rattrapa, la submergea. Le monde devint plus lourd. Plus flou. La pluie continua de tomber, incessante, battant la terre, feuilletant les ruines, lavant le sang. Au-dessus d’elle, Caprica dormait… une planète morte étouffée sous les ténèbres. Et Kara, seule au milieu du chaos, serrait son serment comme une arme. Puis le noir dévora tout.


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