Les Deux Rives
Il était très tard à présent, presque une heure du matin.
Lucy avait enfin pu manger un véritable repas après cette longue journée passée presque sans rien avaler. Et même si le ragoût n'avait certainement pas la même qualité que les plats préparés chez elle, elle l'avait apprécié bien davantage. Probablement que le goût de la liberté y était pour quelque chose.
Maintenant rassasiée, elle écoutait d'une oreille de plus en plus distraite les deux hommes discuter et faire connaissance. Ekko s'avérait posséder, lui aussi, un esprit particulièrement brillant, et les échanges avec Viktor avaient rapidement dérivé vers des sujets plus techniques.
Mais Lucy, elle, ne tenait plus.
Ses paupières devinrent lourdes. Sa tête bascula doucement sur l'épaule de Viktor et ses yeux se fermèrent. Après la fuite, la peur, les kilomètres parcourus, sa crise de larmes et toutes les émotions accumulées au cours de la journée, son corps réclamait enfin du repos.
Viktor sentit le poids de sa tête se poser contre son épaule. La respiration de Lucy se régularisa presque aussitôt, signe que l'épuisement avait fini par l'emporter.
Il hésita un instant, ne sachant pas vraiment quoi faire, puis se décala avec précaution afin qu'elle puisse reposer plus confortablement contre lui.
« Elle dort », murmura-t-il à Ekko.
Ekko hocha la tête et se leva sans bruit. Il s'approcha de Lucy, glissa délicatement un bras sous ses épaules et l'autre sous ses genoux, puis la souleva avec une facilité surprenante.
« Je la tiens », souffla-t-il.
Viktor le regarda transporter Lucy jusqu'au petit coin nuit aménagé dans la structure de l'arbre. Un couchage suspendu, quelque part entre le lit de camp et le hamac, y avait été installé à l'écart du reste du refuge.
Ekko l'y déposa doucement avant de ramener les couvertures sur elle, jusqu'à ses épaules.
Lucy ne bougea presque pas.
Endormie, elle semblait enfin paisible. Toute la tension qui avait marqué son visage quelques heures plus tôt avait disparu.
Ekko revint vers Viktor et baissa encore davantage la voix.
« Elle dormira ici cette nuit. Tu peux rester aussi. »
L'offre était sincère. Leur première rencontre avait été marquée par la méfiance, mais après les événements de la soirée, une certaine confiance commençait manifestement à s'installer entre eux.
Viktor hésita et sortit sa montre de poche pour consulter l'heure. Jayce ne remarquerait probablement son absence qu'au matin, lorsqu'il ne le trouverait pas au laboratoire. Il aurait donc pu rester encore quelques heures.
Mais s'il s'endormait ici, c'était une autre affaire. Épuisé comme il l'était, rien ne garantissait qu'il se réveillerait suffisamment tôt pour refaire tout le chemin jusqu'à Piltover avant huit heures — d'autant que sa jambe ne lui permettrait pas de presser l'allure en cas de retard.
« Je devrais y aller », murmura-t-il. « Si je reste pour la nuit, je risque de ne pas être rentré à temps demain matin. »
Pourtant, son regard revint presque aussitôt vers Lucy.
L'idée de la laisser là, endormie et vulnérable après tout ce qu'elle venait de vivre, lui serrait la poitrine.
Ekko remarqua son hésitation.
« Vas-y », dit-il simplement. « Je veillerai sur elle. Ton partenaire ne se doutera de rien si tu es revenu demain matin. »
Il marqua une courte pause.
« Lucy sera en sécurité ici. »
Viktor resta silencieux quelques secondes avant d'acquiescer. Il se leva, épousseta machinalement sa veste et récupéra sa canne.
Avant de partir, il accorda un dernier regard à Lucy. Elle dormait toujours profondément, le visage infiniment plus serein que lorsqu'il l'avait retrouvée quelques heures auparavant.
Arrivé au seuil de l'espace privé, Viktor s'arrêta et regarda une dernière fois Ekko.
« Merci. »
Puis il s'éloigna, reprenant seul le chemin qui le mènerait jusqu'au pont et, de là, à Piltover.
()
Le lendemain matin, quelques rayons de soleil parvenaient à percer le ciel gris de Zaun. Ils traversaient l'épais feuillage du gigantesque arbre et se fragmentaient entre ses branches, répandant dans le refuge une lumière douce, presque dorée. Par endroits, elle accrochait les passerelles de bois, les cordages tendus entre les plateformes ou les morceaux de métal récupérés qui composaient les habitations.
La cachette s'éveillait déjà. Les nombreuses familles réfugiées ici avaient repris le cours de leur quotidien. Des portes s'ouvraient dans les structures construites autour du tronc, des silhouettes circulaient sur les passerelles et quelques voix s'interpellaient d'un étage à l'autre. Plus bas, des parents s'affairaient aux premières corvées de la journée tandis que d'autres se préparaient à quitter le refuge pour travailler et rapporter quelques pièces le soir venu. Au milieu de tout cela, les enfants jouaient, leurs rires résonnant sous les immenses branches au rythme précipité de leurs petits pas sur les planches.
Lucy, elle, dormait encore. Nichée dans le couchage où Ekko l'avait déposée quelques heures plus tôt, elle n'avait pratiquement pas bougé de la nuit. Ses longs cheveux noirs s'étaient répandus autour de son visage et sur l'oreiller, tandis que la couverture remontait encore jusqu'à ses épaules. Ce ne furent pourtant ni les conversations ni les bruits du refuge qui finirent par la réveiller, mais quelque chose de beaucoup plus petit : une légère pression contre sa joue.
Lucy fronça faiblement les sourcils dans son sommeil lorsqu'un minuscule doigt appuya de nouveau sur sa pommette. Puis des murmures lui parvinrent, lointains d'abord, encore déformés par la somnolence.
« C'est une princesse ? »
Un bref silence suivit.
« Elle ressemble à une poupée », souffla une autre voix.
Les paupières de Lucy frémirent. Lorsqu'elle ouvrit enfin les yeux, sa vision resta floue pendant quelques secondes. Une forme se dessinait juste devant elle ; puis deux grands yeux apparurent, un petit nez, des cheveux en bataille. Une petite fille d'environ six ou sept ans était penchée au-dessus d'elle et la contemplait avec une fascination absolument décomplexée. En voyant Lucy ouvrir les yeux, elle recula à peine.
« T'es vraiment une princesse ? » demanda-t-elle aussitôt. « Comme dans les contes ? Celles avec une couronne ? »
Une deuxième petite tête apparut par-dessus son épaule, bientôt suivie d'une troisième. Lucy cligna lentement des yeux. Encore engourdie par le sommeil, elle tourna légèrement la tête et découvrit finalement qu'ils étaient quatre rassemblés autour de son couchage : trois petites filles et un garçon. Tous la fixaient avec la même curiosité émerveillée, comme s'ils attendaient depuis plusieurs minutes que cette mystérieuse inconnue daigne enfin se réveiller.
Pendant un instant, Lucy se contenta de les regarder, encore incapable de remettre ses pensées dans le bon ordre. Puis les souvenirs de la veille lui revinrent peu à peu : Zaun, Ekko, Viktor, le refuge. Tout se remit lentement en place dans son esprit.
Elle inspira doucement et prit appui sur ses bras pour se redresser. Le mouvement provoqua aussitôt un petit recul collectif chez les quatre enfants, qui s'éloignèrent de quelques pas comme s'ils venaient de réveiller quelque chose qu'ils n'étaient finalement plus certains d'avoir le droit de toucher. Lucy s'immobilisa en les voyant faire et son visage encore marqué par le sommeil s'adoucit immédiatement.
« Non, n'ayez pas peur. Tout va bien. »
Elle leva doucement une main vers eux, sans chercher à les faire revenir immédiatement.
Les enfants s'avancèrent de nouveau, encore un peu timidement, mais leur curiosité semblait déjà prendre le dessus sur leur méfiance. La petite fille qui avait réveillé Lucy en lui touchant la joue revint la première et se pencha vers elle, son attention désormais attirée par les longues mèches noires répandues sur le couchage.
« Tes cheveux sont tellement longs ! » s'exclama-t-elle en les désignant du doigt. « Ça doit être long de les brosser ! »
Lucy laissa échapper un petit rire, amusée par son émerveillement.
« Non, ce n'est pas si long quand on peut les brosser tous les jours. »
Du coin de l'œil, elle remarqua l'une des autres petites filles qui avait timidement tendu la main vers ses cheveux avant de s'arrêter à quelques centimètres, manifestement partagée entre l'envie de les toucher et la crainte de se montrer impolie. Lucy lui adressa un sourire rassurant. Elle rassembla elle-même quelques mèches entre ses doigts et les rapprocha doucement de la petite main hésitante.
« Tu peux les toucher, ça ne me dérange pas. »
Les yeux de l'enfant s'illuminèrent aussitôt. Elle effleura d'abord les mèches du bout des doigts, avec une prudence presque comique, avant d'oser les faire glisser entre ses petites mains.
« Waouh... »
La première fillette s'approcha aussitôt davantage pour regarder elle aussi, fascinée, tandis que Lucy les laissait faire avec un sourire attendri.
Un peu en retrait, le petit garçon n'avait encore presque rien dit. Il observait simplement Lucy avec cette admiration candide propre aux enfants, ses grands yeux passant de ses cheveux à son visage. Après quelques secondes, il finit par murmurer, presque timidement :
« Tu es belle... »
Lucy tourna aussitôt son attention vers lui. Son sourire s'adoucit encore, sans la moindre trace de moquerie devant ce compliment prononcé avec tant de sérieux.
« Merci, tu es gentil. »
Les enfants étaient encore émerveillés par la chevelure de Lucy lorsqu'Ekko revint de ses courses matinales, un panier rempli de fruits frais à la main. Il ralentit en découvrant la scène et cligna des yeux, quelque peu stupéfait de trouver Lucy toujours installée dans son couchage, entourée de quatre enfants fascinés qui avaient manifestement décidé d'en faire l'attraction de leur matinée.
« Bonjour », lança-t-il nonchalamment en déposant son panier sur la table voisine. « Tu as bien dormi ? »
Lucy releva les yeux vers lui. La présence d'Ekko sembla rappeler aux quatre enfants qu'ils avaient probablement autre chose à faire ; dans un éclat de rire, ils relâchèrent ses longues mèches noires et détalèrent tous ensemble à travers le refuge. Lucy les suivit du regard en gloussant doucement devant leur fuite précipitée.
« Très bien, merci. »
Elle repoussa la couverture et se releva lentement du hamac. Une fois debout, elle prit quelques secondes pour remettre ses vêtements en place et les dépoussiérer machinalement avant de rejoindre Ekko. Celui-ci avait déjà récupéré une pomme dans son panier et la frottait contre sa manche pour la nettoyer.
« Tu as faim ? » demanda-t-il en la lui tendant.
Autour d'eux, le refuge était maintenant pleinement éveillé. Les quatre enfants avaient déjà disparu parmi les autres, et les bruits de la vie quotidienne emplissaient l'immense structure : conversations lointaines, rires, pas sur les passerelles et tintements de vaisselle. Depuis une cuisine commune aménagée un peu plus loin leur parvenait également une odeur chaude et savoureuse ; quelqu'un préparait manifestement le petit-déjeuner pour les habitants du refuge.
Lucy s'approcha et prit délicatement la pomme des mains d'Ekko.
« Merci. »
Elle allait y croquer lorsqu'elle jeta un bref regard autour d'elle, comme si elle cherchait quelqu'un parmi les silhouettes qui circulaient dans les environs.
« Viktor est parti ? »
Elle mordit finalement dans sa pomme.
Ekko hocha la tête et s'appuya contre le bord de la table.
« Oui. Il est reparti hier soir. Il devait être de retour à temps ce matin, sinon son partenaire aurait remarqué son absence. »
Lucy mâcha lentement son morceau de fruit, son regard s'abaissant un instant vers la pomme entre ses mains.
Ekko l'observa avant d'ajouter :
« Il avait quand même pas l'air ravi de partir. Il était inquiet pour toi. »
Lucy hocha lentement la tête. Elle termina sa bouchée avant de répondre, avec une compréhension qui n'empêcha pas une très légère déception de traverser son expression.
« Oui, je comprends... Il a des obligations, et Jayce se serait inquiété... »
Ekko observa Lucy tandis qu'elle parlait de Viktor. Il y avait quelque chose de différent dans son expression chaque fois qu'elle évoquait son nom ; une douceur discrète, presque rêveuse, qu'elle ne semblait même pas remarquer elle-même.
« Vous êtes vraiment sérieux, hein ? » demanda-t-il d'un ton désinvolte avant de croquer dans sa pomme. Il mâcha quelques secondes, puis ajouta, la bouche à moitié pleine : « Je veux dire... vous vous êtes embrassés hier soir. »
Lucy sentit aussitôt ses oreilles chauffer. Pourtant, loin de paraître embarrassée par le souvenir, son expression s'adoucit davantage. Elle baissa les yeux vers sa pomme et contempla sans véritable raison la marque laissée par sa première bouchée, dont la chair commençait déjà à jaunir au contact de l'air.
« C'est arrivé si vite... qu'aucun de nous n'a encore osé mettre un mot dessus. On se connaît depuis trois jours à peine... Peut-on vraiment parler de quelque chose de sérieux ? »
Ekko mâcha pensivement sa bouchée avant d'acquiescer.
« Trois jours, c'est vrai que c'est peu. Mais parfois, on le sent, c'est tout. » Il haussa les épaules. « Et puis, la façon dont il te regardait ? C'est pas anodin. Ce qui s'est passé hier soir non plus. »
Lucy resta silencieuse quelques secondes. Son pouce passa distraitement sur la peau lisse de la pomme qu'elle tenait entre ses mains.
« ...Je suis trop âgée pour croire au coup de foudre, mais... peut-être... »
Sa voix s'éteignit sans qu'elle termine réellement sa pensée.
Ekko la regarda faire tourner légèrement le fruit entre ses doigts, comme si elle espérait y trouver une réponse. Les histoires de sentiments n'étaient certainement pas son domaine de prédilection, mais il n'avait pas besoin d'être un expert pour comprendre que Viktor comptait déjà beaucoup pour elle.
« Écoute », reprit-il après avoir avalé. « Si tu ressens quelque chose, parle-lui. Ça sert à rien de retourner le problème dans tous les sens. »
Il s'essuya brièvement la bouche avec sa manche.
« Viktor a l'air d'être un type bien. Ça vaut le coup de voir où ça mène. »
Lucy releva enfin les yeux vers lui. Elle resta pensive encore un instant, puis un petit sourire apparut sur ses lèvres.
« Tu as probablement raison... »
Elle marqua une pause avant de croquer de nouveau dans sa pomme, comme si la question pouvait être mise de côté pour le moment.
« Alors, quel est le programme du jour ? »
Ekko étira longuement les bras au-dessus de sa tête avant de répondre.
« Eh bien, j'ai du travail aujourd'hui. Quelques bricoles à réparer dans la planque, et il faudra aussi aller chercher des provisions au marché un peu plus tard. »
Il jeta un coup d'œil à Lucy.
« Tu peux venir avec moi si tu veux. Sinon, tu peux rester ici et te reposer encore un peu. »
Lucy secoua aussitôt la tête.
« Je veux me sentir utile. Alors je viens avec toi. »
Un sourire éclaira le visage d'Ekko. L'enthousiasme presque immédiat de Lucy lui plaisait déjà ; elle aurait parfaitement pu profiter de l'occasion pour passer la journée à ne rien faire après les événements de la veille, mais l'idée ne semblait même pas lui avoir traversé l'esprit.
« Super. D'abord, on répare la clôture cassée près de l'entrée. Ensuite, il y a quelques vêtements qu'on nous a donnés à trier et à ranger. »
Il attrapa une vieille ceinture à outils accrochée au mur, la passa autour de sa taille, puis jeta son trognon de pomme avant de faire un signe de tête en direction de la sortie.
Lucy l'imita et déposa son propre trognon dans la poubelle avant de le suivre avec entrain.
« Puis-je porter quelque chose ? »
Ekko lui lança un simple regard en coin.
Lucy ralentit.
Elle déglutit brièvement en comprenant son erreur et chercha ses mots, comme si elle devait une nouvelle fois traduire sa propre pensée avant de pouvoir la formuler.
« Je... je peux... t'aider ? »
Ekko cligna des yeux, légèrement surpris. Cette fois, il n'avait même pas eu besoin de lui faire une remarque. Un petit sourire satisfait apparut au coin de ses lèvres.
« Oui, tu peux m'aider. Prends le marteau là-bas et suis-moi. »
Il désigna l'outil avant de ramasser une bobine de corde posée au sol et de prendre la direction de l'entrée du refuge.
Lucy récupéra le marteau qu'il lui avait indiqué, le soupesa brièvement dans sa main — un objet qu'elle n'avait probablement pas souvent eu l'occasion de manier — puis trottina derrière Ekko pour le rattraper.
()
14 h
Ekko et Lucy avaient passé une grande partie de la matinée à réparer plusieurs clôtures endommagées autour du refuge, avant de rejoindre ceux qui s'occupaient de distribuer les vêtements reçus en dons. Au fil des heures, Ekko avait plusieurs fois surpris Lucy en train de discuter avec les habitants auxquels elle remettait des vêtements. Elle ne se contentait jamais de leur tendre ce dont ils avaient besoin avant de passer au suivant ; elle leur souriait, échangeait quelques mots avec eux et cherchait sincèrement à en apprendre davantage sur leur vie.
Elle était vraiment une bonne personne.
Pour une aristocrate de Piltover, songea-t-il malgré lui.
À présent, tous deux traversaient les rues animées de Zaun pour rapporter les dernières provisions au refuge. Ekko avançait avec un lourd sac chargé sur l'épaule, tandis que Lucy portait contre elle un panier rempli de fruits et de légumes. Certains étaient tachés, légèrement abîmés ou déjà bien mûrs, loin des produits impeccables que l'on trouvait sur les tables de son quartier, mais ils étaient encore parfaitement consommables et permettraient de préparer plusieurs repas.
Lucy maintenait fermement le panier contre son flanc tandis qu'elle marchait aux côtés d'Ekko. Ses longs cheveux noirs, habituellement libres ou soigneusement coiffés, étaient maintenant rassemblés en une longue tresse qui descendait dans son dos. Les enfants du refuge avaient tenu à la lui faire avant leur départ et, malgré quelques mèches irrégulières qui s'en échappaient déjà, Lucy n'avait évidemment pas eu le cœur de la défaire.
Elle baissa un instant les yeux vers les provisions qu'elle transportait, puis un petit sourire satisfait apparut sur son visage.
« Je suis... contente d'avoir pu être utile, aujourd'hui. »
Ekko réajusta le lourd sac sur son épaule et jeta un coup d'œil à Lucy. Elle continuait de porter son panier avec une attention presque excessive, prenant garde à chacun de ses pas pour ne pas abîmer davantage les quelques fruits et légumes déjà meurtris qui s'y trouvaient.
Il n'avait jamais vu un noble de Piltover agir ainsi. Jamais.
« Tu étais formidable, là-bas », admit-il finalement. « Les gens t'aimaient beaucoup. »
Lucy tourna brièvement les yeux vers lui, visiblement touchée par le compliment, mais ne répondit pas tout de suite. Ils continuèrent d'avancer côte à côte entre les étals baignés par la lumière colorée des néons, se mêlant naturellement aux habitants qui circulaient autour d'eux.
Après quelques secondes, Ekko reprit :
« La plupart des enfants de riches auraient fait la fine bouche rien qu'à l'idée de toucher des vêtements usagés. »
Le léger sourire de Lucy s'effaça progressivement.
Elle baissa les yeux et reporta son attention sur la rue devant elle, resserrant légèrement son bras autour du panier qu'elle portait contre son flanc.
« Je n'ai... jamais été en accord avec les choix de mes parents, ni avec leurs préjugés... »
Sa voix avait perdu un peu de sa légèreté. Elle continua de marcher sans relever les yeux, ses pas ralentissant presque imperceptiblement.
« J'imagine que c'est la raison pour laquelle mon père n'a aucune estime pour moi... »
Le visage d'Ekko s'assombrit aux paroles de Lucy. Il connaissait trop bien le mépris de ceux qui se croyaient supérieurs aux autres ; il avait grandi avec celui de Piltover pesant constamment sur Zaun.
« Ton père a vraiment l'air d'être un sacré numéro », marmonna-t-il avec dédain. « Tout ça parce que tu refuses de penser comme lui ? Parce que tu préfères être gentille avec les gens ? »
Il secoua la tête et réajusta sa prise sur le lourd sac qu'il portait.
Lucy resta silencieuse quelques instants. Son regard demeurait baissé vers les pavés qui défilaient sous ses pas tandis qu'elle serrait toujours son panier contre elle.
« Mon père... je ne l'ai jamais connu autrement. C'est un homme froid, autoritaire, qui dirige sa maison et sa famille d'une main de fer. Tout ce qui l'intéresse, c'est le prestige, le qu'en-dira-t-on, l'image que notre famille renvoie aux autres... »
Sa voix s'était progressivement faite plus basse. Autour d'eux, les conversations des marchands et le bourdonnement constant de Zaun continuaient, mais Lucy semblait désormais à des kilomètres de toute cette agitation.
« Et ma mère le suit sans jamais véritablement le contredire. Elle s'écrase devant lui et... »
Lucy hésita. Ses doigts se resserrèrent légèrement autour de l'anse de son panier.
« Je suis persuadée qu'elle aussi a peur de lui... »
Ekko écouta en silence, la mâchoire de plus en plus crispée à mesure que Lucy parlait. Il n'aimait pas la tristesse qui s'était installée dans sa voix, encore moins l'idée qu'une personne aussi manifestement bienveillante ait grandi en pensant que cette qualité pouvait lui valoir le mépris de son propre père.
« C'est horrible », finit-il par dire. « Aucun enfant ne mérite un père comme ça. »
Son regard s'attarda brièvement sur la longue tresse qui descendait dans le dos de Lucy. Les enfants la lui avaient faite ce matin, probablement parce qu'ils avaient décidé qu'elle était suffisamment jolie pour mériter qu'on s'occupe de ses cheveux. L'image contrastait étrangement avec tout ce qu'elle venait de lui raconter.
Lucy tourna les yeux vers lui et lui adressa un sourire doux, quoiqu'encore teinté de tristesse.
« Merci, Ekko... »
Ils n'eurent cependant pas le temps de poursuivre leur conversation.
Des éclats de voix leur parvinrent soudain d'une rue adjacente. D'abord indistincts au milieu du brouhaha habituel de Zaun, ils devinrent rapidement suffisamment forts pour attirer leur attention : des cris, plusieurs voix qui se chevauchaient et une agitation inhabituelle.
Lucy et Ekko ralentirent presque simultanément avant de s'arrêter à l'angle de la rue.
« Que se passe-t-il ? »
Lucy resserra légèrement son bras autour de son panier, inquiète, tandis que son regard cherchait déjà l'origine du vacarme.
À quelques dizaines de mètres, un petit attroupement s'était formé. Plusieurs personnes parlaient avec agitation ; certaines désignaient quelque chose avec colère tandis que d'autres semblaient surtout inquiètes. À mesure que les cris s'intensifiaient, Ekko perdit aussitôt son air détendu.
Il réajusta le sac sur son épaule et se plaça légèrement devant Lucy, son corps faisant presque naturellement écran entre elle et l'agitation de la rue.
« Reste près de moi », murmura-t-il sans quitter l'attroupement des yeux. « Il se passe quelque chose. »
La foule avançait lentement dans leur direction, grossissant à mesure que des habitants quittaient les rues adjacentes pour la rejoindre. Tous semblaient converger vers le même endroit : le pont séparant Zaun de Piltover. La colère était palpable. Des dizaines de voix se mélangeaient dans un brouhaha confus, mais certaines protestations parvenaient malgré tout jusqu'à Lucy.
« On en a marre ! »
« On va pas les laisser continuer ! »
D'autres cris leur répondirent aussitôt. Ce qui n'était encore qu'un attroupement quelques instants plus tôt prenait peu à peu l'allure d'un véritable mouvement de révolte.
Lucy se rapprocha instinctivement d'Ekko lorsque les premiers manifestants arrivèrent à leur hauteur. Le panier toujours serré contre elle, elle observa avec inquiétude les visages fermés, les poings levés et cette foule qui ne cessait de s'épaissir autour d'eux.
« Pourquoi sont-ils en colère ? »
Les yeux bruns d'Ekko se plissèrent tandis qu'il cherchait à comprendre l'ampleur du mouvement. Lorsque plusieurs personnes les frôlèrent en passant, il saisit doucement mais fermement le poignet de Lucy pour la maintenir près de lui et éviter qu'elle ne soit emportée par la foule.
« À cause des fonds d'Hextech », répondit-il sèchement en élevant la voix pour couvrir le vacarme. « Le Conseil a voté hier pour couper les fonds destinés aux cliniques de Zaun. »
Le visage de Lucy changea.
« Le Conseil... » répéta-t-elle dans un murmure.
La réunion.
Celle dont Jayce lui avait parlé la veille au matin. Celle pour laquelle elle lui avait justement demandé d'essayer de défendre Zaun.
Son regard se reporta sur la foule avec une inquiétude nouvelle.
Plus bas dans la rue, une ligne de Pacifieurs venait de se former devant l'accès au pont. Casques en place, armes en main, ils dressaient désormais une véritable barrière entre les manifestants et Piltover. Les premiers rangs de la foule ralentirent, mais personne ne semblait disposé à reculer.
Puis une pierre fendit soudainement l'air.
Elle passa non loin de Lucy et Ekko avant d'aller heurter le sol près des Pacifieurs dans un claquement sec. Une seconde suivit presque aussitôt, lancée depuis quelque part au milieu de la foule.
La tension céda d'un seul coup.
L'un des Pacifieurs leva le bras et lança un projectile au milieu des manifestants.
Lucy eut à peine le temps de le voir tomber.
Une violente détonation éclata à quelques mètres d'eux et un épais nuage de fumée se répandit brutalement entre les silhouettes. Lucy sursauta et se courba instinctivement, abandonnant presque son panier contre elle pour plaquer ses mains sur ses oreilles.
Le fumigène explosa dans un bruit sec, libérant presque aussitôt un épais nuage de gaz qui engloutit une partie de la rue. Des cris et des quintes de toux éclatèrent de toutes parts tandis que les manifestants reculaient en titubant. Certains portèrent leurs mains à leur visage, d'autres tombèrent à genoux, suffocants, pendant que ceux qui se trouvaient derrière continuaient encore d'avancer sans comprendre ce qui se passait devant eux.
Ekko réagit immédiatement. Il tira brusquement Lucy derrière lui et remonta son écharpe sur son nez et sa bouche.
« N'inhale pas ça ! »
Lucy retint instinctivement son souffle, les yeux écarquillés. Son panier était toujours emprisonné entre ses bras, plusieurs légumes ballotant dangereusement à l'intérieur tandis que des silhouettes affolées les bousculaient en cherchant à fuir.
En quelques secondes, la manifestation sombra dans le chaos.
La foule jusque-là compacte éclata dans toutes les directions. Certains manifestants tentaient de reculer, d'autres criaient leur colère et continuaient d'avancer malgré la fumée. À travers l'épais voile qui envahissait la rue apparurent les silhouettes des Pacifieurs. Ils progressaient en ligne, matraques levées, repoussant ceux qui n'avaient pas fui suffisamment vite.
Lucy tournait frénétiquement la tête, incapable de suivre tout ce qui se déroulait autour d'elle. Les cris, la fumée, les gens qui couraient, les corps qui se heurtaient dans leur fuite ; tout était allé beaucoup trop vite.
« Ekko, que se passe-t-il ?? »
L'angoisse gagnait désormais clairement sa voix.
Ekko posa fermement une main sur son épaule pour attirer son attention vers lui.
« Nous devons partir d'ici. Maintenant. »
Il n'attendit pas sa réponse. Il commença à se frayer un passage parmi les manifestants qui fuyaient en direction d'une ruelle latérale, loin du pont et de l'avancée des Pacifieurs.
Lucy perdit Ekko de vue dans l'épaisse fumée qui envahissait la rue. Elle distinguait encore sa silhouette quelques mètres devant elle, apparaissant et disparaissant entre les manifestants affolés, et tenta de le suivre malgré les gens qui la bousculaient de toutes parts.
Elle venait à peine de faire quelques pas lorsqu'un homme surgit brusquement sur le côté.
Le manifestant bifurqua pour éviter un groupe de Pacifieurs et la percuta de plein fouet.
Lucy n'eut même pas le temps de réagir. Le choc la projeta au sol en même temps que lui et une brève exclamation aiguë lui échappa lorsqu'elle heurta les pavés. Son panier lui glissa des bras, roula à quelques mètres et se renversa. Pommes, légumes et autres provisions se dispersèrent aussitôt sous les pieds de la foule, certaines écrasées presque immédiatement par les personnes qui continuaient de courir.
L'homme poussa un grognement et se redressa précipitamment. Il ne regarda même pas Lucy. Aucun mot, aucune excuse ; il repartit simplement dans la cohue, trop occupé à fuir ce qui se déroulait derrière lui.
Quelques mètres plus loin, Ekko comprit presque immédiatement que Lucy ne le suivait plus.
Il se retourna brusquement.
« Lucy ! »
Son regard fouilla frénétiquement la fumée. Pendant une seconde interminable, il ne vit que des silhouettes courir dans tous les sens. Puis le gaz se dispersa légèrement entre deux mouvements de foule et il l'aperçut enfin, au sol, au milieu des provisions éparpillées.
« Merde ! »
Ekko fit immédiatement demi-tour et commença à revenir vers elle, jouant des épaules pour se frayer un passage entre les manifestants.
Lucy, encore étourdie par sa chute, prit appui sur ses mains et commença à se redresser. Lorsqu'elle releva les yeux, elle aperçut Ekko qui tentait de la rejoindre.
« Ekko ! »
Sa voix se perdit presque entièrement dans le vacarme.
Une nouvelle poussée traversa soudain la foule.
Les Pacifieurs continuaient d'avancer et les manifestants reculèrent en masse sous la pression. Plusieurs personnes s'engouffrèrent brutalement entre Lucy et Ekko et, en quelques secondes, une véritable muraille de corps se forma devant lui.
Le cœur d'Ekko battait à tout rompre tandis que Lucy disparaissait au milieu de la foule compacte. Les Pacifieurs progressaient toujours, leurs matraques s'abattant sur les manifestants qui tentaient de fuir dans toutes les directions.
« Lucy ! » hurla-t-il de nouveau. « Où es-tu ?! »
Mais Lucy était désormais bien plus loin qu'il ne l'imaginait.
Après être parvenue à se relever au milieu de la foule paniquée, elle avait abandonné son panier et les provisions éparpillées sur le sol pour tenter de s'échapper de ce chaos général. Elle poussait, se faufilait comme elle le pouvait entre les corps, seulement guidée par l'espoir d'atteindre une rue moins encombrée. Plusieurs personnes la bousculèrent au passage sans même sembler remarquer sa présence, l'entraînant toujours davantage dans une direction opposée à celle où Ekko l'avait perdue.
Soudain, une main se referma brutalement autour de son bras.
Lucy eut à peine le temps de pousser une exclamation qu'on la tira en arrière. Pendant une fraction de seconde, elle crut qu'Ekko avait enfin réussi à la retrouver.
Puis elle aperçut l'uniforme bleu et son soulagement disparut aussitôt.
Un Pacifieur la tenait fermement par le bras, manifestement persuadé qu'il venait d'intercepter une manifestante Zaunite parmi les autres. Dans sa tenue actuelle, au beau milieu de cette foule, rien ne permettait de deviner qu'elle appartenait en réalité à l'une des familles les plus fortunées de Piltover.
Lucy se débattit immédiatement contre sa prise.
« Lâchez-moi ! »
La poigne du Pacifieur était implacable. Ses doigts gantés s'enfonçaient dans le bras de Lucy tandis qu'il la traînait vers la rangée de manifestants déjà arrêtés. Son casque dissimulait entièrement son expression, mais sa voix était froide et autoritaire.
« Arrête de résister. Tu viens avec nous. »
Lucy résista du mieux qu'elle put, cherchant vainement à dégager son bras. Elle n'avait désormais plus grand-chose de la jeune femme soignée qui avait quitté le refuge quelques heures plus tôt. Ses vêtements étaient sales, légèrement déchirés par endroits, son visage couvert de poussière et quelques égratignures et ecchymoses marquaient sa peau après sa chute et les nombreuses bousculades subies dans la foule.
« Je n'ai rien fait, lâchez-moi ! » s'exclama-t-elle tandis qu'il continuait de l'entraîner.
Le Pacifieur ne prêta aucune attention à ses protestations. À ses yeux, elle n'était qu'une Zaunite de plus impliquée dans l'émeute. Un second agent s'approcha et lui saisit fermement l'autre bras, mettant définitivement fin à ses tentatives pour se dégager.
« Arrête de te débattre. Tu vas à Stillwater. »
Lucy se figea.
Ses yeux s'écarquillèrent et, pendant quelques secondes, elle cessa complètement de résister. Elle connaissait ce nom. Ses parents l'avaient suffisamment prononcé au fil des années, toujours avec le même mépris et la même horreur : Stillwater, la prison où étaient enfermés les criminels les plus dangereux et, selon leurs propres termes, la « racaille » de Zaun.
Et maintenant, on comptait l'y envoyer avec eux.
« Quoi ? Stillwater ? Non... » murmura-t-elle.
Le Pacifieur poussa Lucy vers l'un des fourgons de transport qui attendaient plus loin, dont les portes arrière étaient déjà grandes ouvertes. Plusieurs manifestants y avaient été embarqués ; certains étaient blessés, le visage ou les vêtements encore ensanglantés après les affrontements.
« Bouge. Les mains derrière le dos. »
« Non, attendez... » commença à supplier Lucy.
Elle serra brusquement les dents lorsque le second agent lui ramena les bras dans le dos pour lui passer les menottes. Le métal froid se referma beaucoup trop étroitement autour de ses poignets et le clic sec du mécanisme résonna désagréablement à ses oreilles.
« Vous ne pouvez pas m'arrêter, je n'ai rien fait... »
Aucun des deux Pacifieurs ne réagit. Un autre manifestant fut poussé à l'intérieur du véhicule devant elle, puis l'un des agents se tourna de nouveau dans sa direction.
« Monte. »
Lucy jeta un regard à l'intérieur. Le fourgon était exigu et déjà presque rempli de Zaunites entassés les uns contre les autres. Certains portaient les traces évidentes des affrontements, le visage tuméfié ou les vêtements tachés de sang. Une lourde odeur de sueur et de peur imprégnait l'espace.
Elle resta immobile.
Au lieu d'obéir, Lucy tourna de nouveau vers les deux agents un regard de plus en plus inquiet.
« S'il vous plaît... »
Le Pacifieur la saisit simplement par l'épaule et la poussa brutalement en avant. Lucy trébucha dans le fourgon avec un petit hoquet de surprise avant de parvenir à retrouver son équilibre parmi les autres détenus.
« S'il vous plaît ! Messieurs ! » s'exclama-t-elle en se retournant aussitôt vers les portes. « Écoutez-moi ! »
Elle n'obtint aucune réponse. La porte métallique se referma devant elle dans un fracas assourdissant avant d'être verrouillée de l'extérieur.
« Suivant ! » entendit-elle crier au-dehors.
À l'intérieur, en revanche, quelques ricanements étouffés accueillirent ses supplications. Certains prisonniers échangèrent des regards tandis que d'autres levaient simplement les yeux au ciel.
« Oh, super », grommela un Zaunite particulièrement costaud. « Encore une qui se croit supérieure à nous. »
Une femme maigre, dont les cheveux étaient coiffés en petites tresses serrées contre son crâne, lui lança un regard noir.
« Tais-toi avant de nous attirer des ennuis. »
Lucy regarda les autres détenus, partagée entre l'inquiétude et une forme d'excuse silencieuse. Elle ne répondit pourtant rien. Avec un soupir, elle finit par laisser retomber son front contre les barreaux devant elle.
Dans quel pétrin s'était-elle encore fourrée...
Le fourgon tressauta brusquement lorsqu'il démarra, arrachant plusieurs mouvements désordonnés aux prisonniers qui durent prendre appui contre les parois ou les uns contre les autres pour ne pas tomber.
Plus personne n'adressa la parole à Lucy. L'atmosphère demeurait lourde et méfiante. Ses manières, son vocabulaire et cette façon presque incongrue d'appeler les Pacifieurs « messieurs » suffisaient déjà à montrer qu'elle n'était pas tout à fait des leurs.
()
Stillwater.
La prison se dressait, sombre et crasseuse, au milieu d'une vaste étendue d'eau trouble. Son isolement suffisait à décourager presque toute tentative d'évasion : quiconque parvenait à franchir ses murs n'aurait d'autre choix que de se jeter dans ces eaux sales, au risque de s'y noyer ou de rencontrer les créatures qui se dissimulaient sous leur surface.
À l'intérieur, l'endroit était plus sinistre encore.
Lucy avançait malgré elle à travers l'un des longs couloirs de la prison, fermement tenue par le bras par un Pacifieur. De chaque côté s'alignaient des rangées de cellules, certaines vides, d'autres occupées par des détenus qui semblaient être là depuis si longtemps qu'ils faisaient désormais partie des murs eux-mêmes. L'humidité imprégnait la pierre et l'air empestait la rouille, la moisissure et l'urine.
À son passage, plusieurs prisonniers se rapprochèrent des barreaux. Certains crachèrent dans sa direction ou lancèrent des injures aux Pacifieurs. D'autres, en remarquant Lucy, laissèrent échapper des sifflements accompagnés de remarques salaces qui la poussèrent à garder les yeux obstinément devant elle.
Elle releva finalement son regard vers l'homme qui continuait de l'entraîner.
« S'il vous plaît, écoutez-moi... »
Le Pacifieur ne lui accorda même pas un regard. Ses pas résonnaient lourdement contre le sol humide tandis qu'il la conduisait toujours plus loin dans les profondeurs de Stillwater.
« Cellule 516 », grogna-t-il à l'attention d'un autre officier. « Nouvelle arrivée. »
Lucy tourna brièvement la tête vers les cellules qu'ils dépassaient. Des mains s'agrippaient aux barreaux, des visages apparaissaient dans la pénombre et quelques nouvelles remarques grossières fusèrent sur leur passage. Elle resserra les lèvres et tenta une nouvelle fois de se faire entendre.
« Je n'y suis pour rien dans tout ça. Je ne suis même pas de Zaun ! Vous devez me croire ! ... »
Mais le Pacifieur continua de l'entraîner vers sa cellule sans ralentir. Il s'arrêta finalement devant une lourde porte crasseuse et attendit qu'elle s'ouvre avant de retirer les menottes de Lucy et de la pousser à l'intérieur.
L'air y était plus nauséabond encore que dans le couloir. Une forte odeur de moisissure et de transpiration imprégnait les lieux, mêlée à l'humidité qui semblait avoir pénétré jusqu'aux murs. Un simple lit de camp était adossé contre l'un d'eux, son matelas couvert de taches dont Lucy préférait ne pas deviner l'origine.
Dans la cellule d'en face, un détenu s'agrippa aussitôt à ses barreaux.
« De la chair fraîche ! »
Lucy se retourna vivement vers le Pacifieur tandis que la porte commençait déjà à se refermer derrière elle.
« Vous n'avez pas le droit de m'enfermer ici ! »
L'homme ne lui accorda aucune réponse. Lucy se précipita vers les barreaux et les agrippa, regardant le Pacifieur tourner les talons.
« S'il vous plaît ! Je veux parler à un conseiller, au moins ! Talis ! Il s'appelle Jayce Talis ! »
Elle frappa une fois contre les barreaux, espérant désespérément que ce nom suffirait enfin à le faire réagir.
Mais le Pacifieur poursuivit son chemin sans même se retourner. Le bruit lourd de ses bottes résonna dans le couloir humide, s'éloigna progressivement, puis disparut lorsqu'il tourna au coin.
Lucy resta encore quelques secondes devant les barreaux, comme si elle espérait malgré tout le voir revenir. Rien.
Autour d'elle ne subsistaient plus que les bruits sinistres de Stillwater : quelques voix lointaines, les plaintes étouffées de certains détenus et, de temps à autre, les ordres aboyés par un garde quelque part dans les couloirs.
Lentement, Lucy lâcha les barreaux et se retourna. Elle y appuya son dos avant de se laisser glisser jusqu'au sol, le regard fixé sur le mur sale qui lui faisait face. Le désespoir qu'elle avait contenu depuis son arrestation finit par la rattraper.
Elle ramena ses jambes contre elle, enfouit son front contre ses genoux et laissa échapper un bref sanglot.
Mais alors qu'elle se croyait seule, une voix s'éleva soudain depuis un coin sombre de la cellule.
« Tu n'es pas une Zaunite. »
Lucy poussa un véritable petit cri de terreur et redressa brusquement la tête. Une main plaquée contre les pavés humides, froids et sales, elle fixa la partie de la cellule plongée dans l'ombre, le cœur battant à tout rompre.
Quelqu'un était là.
Une silhouette était assise en tailleur dans un coin, suffisamment loin de la faible lumière qui filtrait à travers les barreaux pour que Lucy ne l'ait pas remarquée en entrant. Elle était pourtant là depuis le début, à l'observer en silence.
La jeune femme se pencha légèrement en avant. Deux yeux bleus accrochèrent la lumière, puis Lucy distingua progressivement des cheveux roses, courts et indisciplinés, ainsi qu'un visage qui la contemplait avec un mélange de curiosité et de léger amusement.
« Détends-toi », dit l'inconnue d'une voix rauque, mais dépourvue d'hostilité. « Je vais pas te mordre. »
Encore bouleversée par son arrestation, son arrivée à Stillwater et maintenant cette apparition sortie de l'ombre, Lucy répondit beaucoup plus brusquement qu'elle ne l'aurait fait en temps normal.
« Vous êtes qui, vous ?? »
La jeune femme eut un sourire narquois en entendant le ton sec de Lucy. Elle s'adossa plus confortablement contre le mur, les bras croisés derrière la tête.
« Je m'appelle Vi », répondit-elle avec une désinvolture presque déconcertante, comme si elles discutaient tranquillement dans un bar et non au fond d'une cellule de Stillwater. « T'es nouvelle ici. »
Un bref silence passa avant qu'elle n'ajoute :
« Et t'as certainement rien à faire à Stillwater. »
Lucy se releva rapidement et épousseta son pantalon déchiré d'un geste nerveux. La colère contenue depuis son arrestation remonta brusquement à la surface, suffisamment pour rendre son ton bien plus sec qu'à l'ordinaire.
« Non, effectivement ! J'ai été prise à partie dans une émeute et je me retrouve maintenant prisonnière ici ! »
Le sourire narquois de Vi s'atténua légèrement. Elle inclina la tête et détailla plus attentivement Lucy : ses vêtements zauniens déchirés et couverts de poussière, les quelques égratignures sur son visage, mais aussi sa posture, sa façon de s'exprimer et cette diction beaucoup trop soignée pour appartenir aux bas-fonds.
« T'es de Piltover », déclara-t-elle sans détour.
Ce n'était pas une question.
Vi resta appuyée contre le mur, les bras toujours croisés, mais sa désinvolture avait laissé place à une curiosité plus prudente.
Lucy releva les yeux vers elle après avoir tenté de remettre un peu d'ordre dans ses manches abîmées.
« Comment vous le savez ? » demanda-t-elle d'un ton encore un peu dur, clairement sur la défensive.
Vi renifla légèrement.
« T'es habillée comme une Zaunite, mais tu te comportes pas et tu parles pas comme nous », répondit-elle sans détour.
Elle plissa légèrement les yeux en observant Lucy. Sa façon de se tenir, son intonation, même lorsqu'elle était en colère... tout chez elle criait la fille riche de Piltover qui s'était perdue au mauvais endroit.
« Hm... »
Lucy fit une légère moue agacée avant de laisser retomber ses bras d'un geste brusque et exaspéré.
« Eh bien, oui, c'est vrai ! Je viens de Piltover. Mais vous êtes bien la seule à l'avoir remarqué, puisque ces idiots de Pacifieurs ne semblent pas l'avoir compris ! »
Les sourcils de Vi se haussèrent brusquement. Elle ne s'attendait visiblement pas à entendre une fille de Piltover parler ainsi.
« Mince alors », lâcha-t-elle, presque impressionnée malgré elle. « Vous autres, les filles de Piltover, vous perdez vraiment vite vos bonnes manières ici. »
Lucy se crispa légèrement. Elle croisa les bras et alla s'adosser contre les barreaux, comme pour mettre un peu de distance entre elles. Lorsqu'elle reprit la parole, sa voix était redevenue plus calme et posée, bien qu'encore tendue.
« Je suis... en colère. C'est tout. »
Vi observa la posture tendue de Lucy, la façon dont elle serrait ses bras contre elle comme si elle essayait encore de contenir tout ce qui menaçait de déborder. Cela lui rappelait ces gens qui venaient de recevoir un coup de poing dans le ventre mais refusaient obstinément de pleurer.
« Ouais », dit-elle simplement. « Je vois. »
Un instant passa avant que Vi ne se redresse. Elle traversa tranquillement la cellule pour aller s’asseoir sur le lit de camp, puis tapota de la main l’espace libre à côté d’elle, invitant silencieusement Lucy à la rejoindre.
Lucy regarda la place.
Elle hésita une seconde.
Puis deux.
Finalement, elle poussa un soupir théâtral et se décolla des barreaux d’un mouvement de l’épaule.
« Je le fais seulement parce que je suis fatiguée. Rien de plus ! »
Vi n’avait pourtant rien demandé.
Lucy traversa la cellule et vint se laisser tomber à côté d’elle sur le lit de camp. Toujours bougonne, elle croisa de nouveau les bras sur sa poitrine et fixa obstinément le mur d’en face.
Vi ne réagit pas aux bougonnements de Lucy. Elle resta simplement assise là, les jambes allongées devant elle, fixant avec elle le mur d'en face.
« T'as faim ? »
La question tomba soudainement. Pourtant, à la façon dont Vi l'observait du coin de l'œil, elle semblait avoir deviné que Lucy n'avait probablement rien avalé depuis un moment. Elle fouilla dans la poche de son uniforme de prisonnière et en sortit la moitié d'un petit pain rassis, manifestement conservé depuis son petit-déjeuner.
« Non. Je ne peux rien avaler en ce moment », marmonna Lucy.
Malgré ses paroles, son regard descendit lentement vers le morceau de pain.
Vi le remarqua, mais n'insista pas.
« Comme tu veux. »
Elle haussa les épaules et en prit elle-même une petite bouchée. Le pain était sec comme de la pierre — comme à peu près tout ce qu'on pouvait servir à Stillwater — mais elle mâcha sans se plaindre.
Après avoir avalé, Vi jeta un nouveau coup d'œil à Lucy.
« T'as de la famille ? Ils savent que t'es là ? »
Cette fois, Lucy ne répondit pas immédiatement. Son regard quitta le pain pour se poser sur le sol humide de la cellule et, lorsqu'elle parla enfin, sa voix était devenue plus basse et plus calme.
« ...Non. Ils ne le savent pas. »
Elle n'ajouta rien. Parler davantage de sa famille serait une très mauvaise idée ici.
Vi mâchait lentement une deuxième bouchée, perdue dans ses pensées. Le silence s’étira entre elles, pas véritablement gênant, mais suffisamment pesant pour que les bruits lointains de Stillwater paraissent soudain plus présents.
« Tes parents s’en fichent ? »
Il n’y avait aucun jugement dans sa voix. Seulement une curiosité assez directe.
Vi déglutit et s’essuya la bouche du revers de la main avant de poursuivre.
« Ou alors t’as fait exprès de rien leur dire ? »
Lucy ne répondit pas.
Vi avait visé un peu trop juste.
À l’heure qu’il était, ses parents étaient peut-être encore en train de la chercher dans tout Piltover. À moins que son père n’ait finalement décidé qu’il ne voulait plus entendre parler d’une fille capable de déshonorer leur nom à ce point. Lucy ignorait presque laquelle de ces deux possibilités lui faisait le plus mal.
Vi observa attentivement son visage. Le silence lui en disait déjà suffisamment. Elle expira doucement par le nez et s’adossa davantage contre le mur, levant brièvement les yeux vers le plafond.
« Alors ils t’ont mise à la porte. »
Ce n’était pas une question. Mais après quelques secondes, Vi tourna légèrement la tête vers elle et ajouta, plus doucement :
« Ou t’as fui ? »
Lucy baissa encore un peu les yeux.
« ...Probablement les deux... » soupira-t-elle.
C’était pourtant elle qui avait fui la maison. Mais cette fois, elle était convaincue d’être allée trop loin. Son père ne la laisserait pas revenir après ça. Pas après une nouvelle fugue. Pas après Zaun.
Pas cette fois.
Vi resta longtemps silencieuse. À l'extérieur de leur cellule, Stillwater était bruyante : des cris lointains, des chocs métalliques, quelques hurlements occasionnels... mais entre leurs quatre murs, le silence régnait.
Puis Vi se leva brusquement.
« Attends », dit-elle d'un ton bourru avant de s'approcher des barreaux et de frapper deux fois dessus avec ses phalanges.
Un garde posté au bout du couloir jeta un coup d'œil dans leur direction.
« ...Eh, qu'est-ce que tu fais ?? » s'exclama Lucy dans une sorte de cri murmuré.
Vi ignora complètement sa question. Le garde finit par s'approcher, ses clés tintant à sa ceinture à chacun de ses pas.
« Quoi ? » grogna-t-il à travers les barreaux.
Vi ne sourit pas. Elle ne le faisait jamais avec les Pacifieurs.
« Ma codétenue a besoin d'un examen médical », déclara-t-elle d'un ton parfaitement neutre. « Elle est malade. »
Lucy la fixa pendant quelques secondes.
Puis elle comprit.
Sans prévenir, elle se pencha brusquement en avant et simula un haut-le-cœur particulièrement convaincant, accompagné d'un bruit qui ressemblait suffisamment à celui d'un véritable vomissement pour faire reculer légèrement le garde.
Tant pis pour sa dignité.
Les yeux de Vi s'écarquillèrent très légèrement devant cette soudaine participation, mais son visage retrouva presque immédiatement son impassibilité. Le Pacifieur, lui, plissa le nez avec dégoût.
« Pff ! Qu'est-ce qui lui prend ?! »
Vi ne broncha pas, ne laissant absolument rien paraître de la comédie qui se jouait sous ses yeux.
Lucy poussa même le dévouement un peu plus loin. Elle se laissa tomber sur le flanc, les bras repliés contre son ventre, et laissa échapper un faible gémissement de malaise.
« S'il vous plaît... » marmonna-t-elle. « Aidez-moi... »
Le gardien jura entre ses dents et chercha ses clés à tâtons avant de déverrouiller la porte de la cellule dans un grand cliquetis.
« Lève-toi », ordonna-t-il brutalement à Lucy. « Infirmerie. Maintenant. »
Vi recula pour lui laisser de l'espace, mais adressa à Lucy un minuscule signe de tête, presque imperceptible. Un encouragement silencieux à continuer.
Lucy opina lentement et se releva de la couchette avec la même lenteur calculée. Une main pressée contre son ventre, elle se traîna presque jusqu'au garde et, juste avant de franchir les barreaux, lança un bref regard en coin à Vi.
Le gardien lui empoigna brutalement le bras et l'entraîna dans le couloir après avoir reverrouillé la cellule derrière eux. Les néons vacillaient au-dessus de leurs têtes, projetant des ombres inquiétantes sur les murs de béton humide. Vi resta derrière les barreaux, les suivant du regard tandis qu'ils s'éloignaient en direction de la petite infirmerie du bloc C.
Quelques détenus se rapprochèrent de leurs cellules au passage de Lucy, mais elle continua de se laisser guider sans abandonner son rôle. Après quelques mètres, elle s'arrêta brusquement et prit appui contre un muret, se courbant sur elle-même comme si une nouvelle nausée venait de la saisir.
Le garde poussa un soupir excédé et resserra sa prise sur son bras.
« Pas ici », grogna-t-il. « Tu vomis à l'infirmerie. Pas dans mon couloir. »
Il la tira de nouveau en avant et Lucy reprit sa marche chancelante jusqu'à une petite porte métallique située au fond du couloir, marquée d'une croix rouge grossièrement peinte.
Elle s'immobilisa devant et releva vers lui un visage toujours volontairement pâle et souffrant.
« C'est ici ? ... »
Le garde poussa la porte d’un coup d’épaule, révélant une infirmerie exiguë. Un lit de camp était adossé au mur et, dans un coin de la pièce, un infirmier à l’air épuisé, vêtu d’une blouse blanche tachée, était penché sur plusieurs papiers étalés devant lui.
« Docteur », aboya le Pacifieur. « Votre patiente. »
Il poussa pratiquement Lucy à l’intérieur avant de claquer la porte derrière elle.
Lucy sursauta légèrement au bruit et resta plantée là quelques secondes, tournant lentement les yeux autour d’elle. Son regard passa du lit de camp au matériel médical disposé dans la pièce, puis à la blouse douteuse de l’homme derrière son bureau.
Cela ne lui semblait pas particulièrement... conforme.
Elle reporta finalement son attention sur lui et s’approcha de quelques pas.
« S’il vous plaît... »
L’homme ne leva pas immédiatement les yeux. Il termina tranquillement de griffonner quelque chose sur son bloc-notes avant de finalement regarder Lucy. Ses yeux fatigués et injectés de sang témoignaient à eux seuls des longues heures passées à s’occuper des détenus de Stillwater.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? » demanda-t-il d’un ton neutre.
Il désigna vaguement le lit de camp, attendant manifestement qu’elle s’y installe et lui explique elle-même pourquoi on venait de la lui amener.
« Oh, oui... pardon. »
Lucy tourna les talons et alla s’asseoir sur le bord du lit. Elle prit quelques secondes pour s’installer correctement, puis attendit encore un instant dans le silence avant de relever les yeux vers lui.
« J’aimerais parler à un conseiller. Je suis une Laufeyson. Lucy... Laufeyson. »