L'Éclipse des Égarés - Tome 1 : L'Aube

Chapitre 21 : Épilogue

3035 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 28/03/2026 15:58

-       Prête ? lui demanda Grayson.

Irys ne répondit pas. Ce n’était pas comme si elle avait vraiment le choix.

Les deux portes de la chambre du Conseil, démesurément grandes, se dressaient devant elles. Cela faisait déjà dix longues minutes qu’elles attendaient l’ouverture de la séance. 

-       Ça va aller, la rassura la jeune shérif, d’une voix grave et posée. Avec ta mère au Conseil, ta peine risque d’être allégée.

Irys laissa échapper un souffle suffisant. Sa mère était seule face à six autres conseillers. Kiramman ou pas, Irys avait pertinemment conscience des deux options qui s’offraient à elle : Stillwater ou l’exil. Croupir en prison, ou être à jamais bannie de tout ce qu’elle avait toujours connu. Dans les deux cas, ça ne pouvait pas être pire.

-       D’ailleurs…, continua Grayson en fouillant dans sa poche, je suis allée voir ton ami d’en-Bas.

Irys releva d’un geste vif la tête.

-       Comment va-t-il ? s’empressa de demander la jeune femme.

-       J’imagine que ça ne peut pas être pire qu’il y a quelques mois. En tout cas, il semble intéressé par notre… partenariat.

Les lèvres d’Irys se relevèrent un peu. Elle savait que Vander accepterait.

-       Mais c’est une sacrée tête de mule ! Il va falloir que je négocie.

La pacifieuse rigola, mais, voyant que la jeune Kiramman n’était pas d’humeur, elle ravala ses rires contre un soupir compatissant.

-       Il m’a aussi demandé de tes nouvelles. On dirait qu’il tient beaucoup à toi. Il m’a donné ça.

Elle se décida enfin à tirer un papier froissé de sa poche et le tendit à Irys. Cette dernière l’attrapa si délicatement qu’on aurait dit qu’il s’agissait d’une relique fragile.

« Irys,

Tu dois sûrement être coincée dans une de ces prisons dorées. Je devrais être à ta place. Je suis désolé pour tout ce qui est arrivé, tu n’aurais pas dû être mêlée à tout ça…

Décidément, je suis vraiment nul pour écrire ce genre de choses.

Bref. Une pacifieuse est venue me voir. Elle m’a dit qu’elle te connaissait. Contrairement à ses confrères, elle a l’air de vouloir la paix elle aussi. Je ferai mon possible pour que tout ça ne recommence pas.

Tu dois te demander comment ça se passe dans les Voies maintenant. Je ne dirais pas que tout est rentré dans l’ordre, mais les choses commencent à se tasser. J’ai pu rouvrir le bar. J’ai l’impression que les filles vont un peu mieux, même si c’est pas facile pour elles depuis que

Et merde. C’est dur. J’imagine que pour toi aussi. Toutes les nuits j’arrête pas d’y repenser.

Si jamais tu demandes, j’ai cherché partout. Il est clair qu’il ne veut pas être retrouvé. Si tu savais à quel point je m’en veux.

Enfin bref. J’espère te revoir un jour.

Tas de cailloux et ampoules partout.

V. »

Irys déglutit difficilement, la gorge serrée et les yeux humides. Elle n’avait pas revu Vander depuis... ce qui s’était passé. Ni…

Silco.

Avait-il survécu à ses blessures ? Était-il même encore en vie ?

Elle ferma les yeux et aucune larme ne coula. En trois mois, la rivière avait été séchée de toute son eau, vidée par trop de pertes.

Félicia.

Orrenvald, retrouvé pendu dans ses appartements, d’après les journaux. L’homme qui lui avait ouvert les yeux sur le monde. Son professeur. Son mentor. Son ami. Peut-être n’avait-il pas supporté ce qu’il s’était passé ? Trop de violence. Trop de cadavres. Trop d’injustices.

Des centaines d’innocents exécutés par la folie froide du pouvoir.

Tout le monde autour d’elle finissait par disparaître. Peut-être ne serait-il pas une mauvaise idée qu’on l’éloigne de ceux qu’elle aimait, du peu qu’il en restait ?

-       Si tu veux, je lui ferai passer ta réponse.

Perdue dans ses pensées, Irys releva les yeux vers la seule femme qui semblait avoir ne serait-ce qu’un peu les pieds sur terre.

-       Merci, répondit-elle simplement, en lui adressant un sourire reconnaissant.

Un puissant bruit métallique retentit : les portes s’ouvraient dans une grâce lente.

-       Je crois qu’il est temps, finit par dire Grayson.

La jeune femme inspira profondément, le ventre tendu, et s’engagea dans l’immense salle du Conseil, Grayson tout près derrière elle. Elle savait que ce moment arriverait, elle s’y était préparée. Sa mère, sa sœur, l’y avaient préparée.

« Ne dis rien. Laisse les conseillers parler, et peut-être ta peine sera plus clémente. »

Cela faisait trois mois qu’elle attendait son procès, depuis que les pacifieurs l’avaient ramenée du pont. Trois mois enfermée dans le manoir Kiramman. Elle aurait pu passer tout ce temps en prison, mais finalement : quelle différence ? 

Les émeutes avaient perduré plusieurs semaines, plongeant la cité du Progrès dans le chaos. Le bilan humain fut un désastre des deux côtés, tout comme… le bilan économique. Au bout du compte, des accords furent convenus : la fin des violences contre des revalorisations sociétales. Les groupes révolutionnaires furent dissous en échange de quelques hausses de salaires, quelques mines fermées. Un système de purification de l’air souterreux était en cours d’analyse. Un système qu’Irys avait réussi à faire adopter par sa sœur, avant que celle-ci eût convaincu leur mère.

Ainsi, le parfum de la paix se faisait à nouveau sentir. Mais les effluves des tensions récentes persistaient : les vitrines des commerces brisées, les patrouilles de pacifieurs à chaque coin de rue, les bandages sur les mains, les taches sombres sur le sol… tant de rappels à la réalité qui maintenaient autour des cous une corde tissée d’angoisse.

Et malgré le fait qu’elle s’était préparée à son audience, Irys sentait sa gorge se nouer. 

Elle avançait lourdement sur le marbre brillant, le bas de sa robe trop serrée frottant le dessus de ses bottes sombres. Le bruit de ses pas résonnait dans l'immensité de la pièce, vide. Il n’y avait pas de public, pas de spectateurs qui pourraient assister à sa chute. Sa mère avait fait en sorte que l’affaire reste privée, ne s’étendant pas aux sphères mondaines.

Au fond, seuls les sept conseillers l’attendaient autour de la grande table du Conseil, chacun plongé dans un petit tas de papier posé devant eux. De droite à gauche, Irys les balaya d’un regard acéré : Salo, dont le siège allait bientôt hériter à son jeune fils ambitieux ; Hoskel, un sourire narquois flottant sur son visage ;  Boblock, dont l’humanité était difficilement perceptible à travers son visage de métal ; Heimerdinger, le doyen de l’Académie et chef du Conseil ; Turner, la vieille tante du pacifieur calciné ; Shoola, jeune avocate ambitieuse nouvellement admise au Conseil ; et enfin, Liora, sa mère, dont les yeux sombres laissaient échapper un vent de réconfort.

La lumière du soleil disparaissait sous les rideaux de fer qui s’alignaient au-dessus de leur tête, effaçant la grande coupole vitrée et les quelques vitraux colorés.

Irys s’arrêta net au milieu du cercle formé par la table du Conseil. Le silence fut soudain et la salle fut plongée dans le noir.

-       Irys Kiramman.

La voix puissante de Liora résonna dans chaque coin de la salle. Un faisceau de lumière sans vie s’écrasa sur Irys.

Elle se redressa, la tête haute, tout en essayant de masquer le tremblement de sa main gantée.

-       Vous êtes accusée d’avoir transgressé les lois de Piltover sur bien des plans lors des émeutes survenues il y a trois mois. Nous sommes donc réunis ici afin d’examiner la conduite à tenir face à ces infractions.

-       Sachant qu’il s’agit de votre fille, Liora, continua Heimerdinger, nous comptons sur vous pour faire preuve d’impartialité et de lucidité. Autrement, nous n’aurons d’autre choix que de poursuivre la séance sans vous.

-       Naturellement, acquiesça Liora.

-       Bien, nous pouvons commencer.

-       Les rapports sont explicites, releva Shoola en claquant son dossier d’un geste sec. La jeune femme a traversé les lignes de sécurité, rejoint les insurgés, et combattu à leurs côtés. De nombreux pacifieurs ont été blessés par sa faute.

-       Et des hommes, des femmes et des enfants sont morts par leur faute, intervint Irys, le ton dur.

Liora se tourna vers sa fille, les yeux larges.

« Ne dis rien. Laisse les conseillers parler, et peut-être ta peine sera plus clémente. »

Irys sentit sa nuque se raidir. Elle devait tout bonnement se soumettre. C’était une option plus que difficile pour elle. Mais sa mère avait promis de lui obtenir la peine la plus légère. Alors, pour une fois, elle se plia à ses exigences.

Ignorant les propos de la jeune femme, Shoola reprit, ses griffes dorées tapotant la table d’un air las :

-       C’est plus que limpide : il s’agit là d’une participation intentionnelle à des agissements criminels.

-       Sans oublier qu’utiliser son statut social et politique pour influencer les forces de l’ordre relève de l’abus de pouvoir, renchérit Boblock, sa voix robotique difficilement discernable à travers son masque.

Des murmures d’approbation circulèrent. Les têtes se tournèrent vers Liora. Elle ne détournait pas le regard, mais les muscles de sa mâchoire tremblaient. Irys retint sa langue entre ses dents, bloquant le déferlement de paroles qui ne demandaient qu’à s’échapper.

Une étincelle espiègle brillant aux coins de ses yeux ridés, la conseillère Turner rompit le silence :

-       Il est également à noter que ses actions ont eu lieu au moment précis où Piltover tentait de reprendre le contrôle sur l’insurrection. Insurrection qui causa de nombreuses pertes. Si une simple citoyenne avait fait cela, il est évident que la sentence aurait déjà été prononcée.

La jeune femme la dévisagea, dents et poings serrés, ses yeux verts plissés, affûtés comme deux lames de poignard. Le neveu de la conseillère avait été brûlé vif, sûrement était-il décédé des suites de ses blessures. Irys l’espérait de tout son être. Mais il était évident que la vieille tante ferait tout pour nuire à ceux ayant pris parti pour la Basse-Ville.

-       C’est un cas d’école. Kiramman, ou pas, déclara Salo, le regard appuyé sur Liora, la sentence est claire : Stillwater ou le bannissement.

Irys sentit un goût de métal chaud dans sa bouche.

-       Une Kiramman derrière les barreaux ! Voilà qui ferait parler, s’amusa Hoskel.

-       Voilà précisément ce que nous souhaitons éviter, intervint enfin Liora.

Elle marqua une pause face au silence sceptique de ses pairs.

-       Je ne nie pas que ma fille a commis une faute grave. Mais elle n’a ni organisé cette révolte, ni armé ces hommes.

Mais ils n’étaient même pas armés ! Ils oublient bien de mentionner que ce sont les pacifieurs qui ont ouvert le feu sur des civils désarmés. 

La rage qui grandissait en Irys devenait difficilement contenable. Elle savait pourtant que recadrer leur « réalité » des faits ne servirait à rien. Ils n’entendaient que ce qu’ils souhaitaient.

Turner croisa les bras.

-       Il est pourtant clair qu’elle a choisi son camp.

-       Il s’agit d’une trahison envers la cité, compléta Salo.

-       Ici, le mot trahison semble bien relatif, cracha Irys, à bout.

Sa mère baissa lourdement ses paupières, comme si cela était inévitable. 

Un silence lourd de tensions s’installa.

Seul le professeur Heimerdinger regardait Irys dans les yeux. Ses sourcils gigotèrent sous l’effet de son indulgence.

-       Irys Kiramman est également l’une des étudiantes les plus brillantes que l’Académie ait formées depuis bien des années, expliqua-t-il. Première de sa promotion tout au long de son cursus, elle devait même recevoir le prix portant mon nom. Nous savons tous que la jeunesse nous pousse à faire des choix que nous pouvons regretter.

Irys ne regrettait aucune des décisions qu’on lui reprochait. 

Le doyen continua :

-       Ces choix n’en définissent pas pour autant qui nous sommes.

-       Ce Conseil n’est pas là pour reconnaître les talents d’une étudiante, mais pour juger une traîtresse à la cité, jugea Turner.

Heimerdinger croisa ses deux petites mains poilues.

-       Piltover traverse une période de grande fragilité. C’est à peine si nous venons de valider les accords avec la Basse-Ville. Une exécution politique visant un membre d’un des clans les plus appréciés de la ville serait… imprudente.

Shoola fronça ses sourcils dans un mouvement de recul :

-       Vous proposez donc l’impunité ?

-       Non, seulement une sanction exemplaire qui suffirait à lui faire comprendre la leçon. C’est une enfant intelligente, nul besoin d’employer les grands moyens.  

Liora acquiesça alors que ses épaules s’affaissaient de soulagement.

-       Vous dites que ses talents diplomatiques sont remarquables, nota Boblock. Qu’elle nous le prouve. Si c’est bien le cas, cela permettrait de conserver un atout politique intéressant.

Irys arqua un sourcil. Elle ne comprenait pas encore si cela jouait en sa faveur ou non.

-       Qu’il en soit ainsi, répliqua Shoola. Mais qu’on lui interdise tout contact avec la Basse-Ville.

-       Que ces missions soient aussi placées sous la juridiction directe du Conseil, proposa Hoskel, ce qui lui valut un regard noir de la part de Turner et Salo.

-       Très bien, conclut Heimerdinger, le regard attristé.

Il prit une grande inspiration avant d’annoncer :

-        Je propose qu’Irys soit exclue de la liste des nommées au prix Heimerdinger ; que le diplôme de l’Académie lui soit retiré. Pour autant, ses missions diplomatiques, placées sous la tutelle du Conseil, seront considérées d’utilité publique à la cité. Tout contact avec la Basse-Ville, par n’importe quel moyen qu’il soit, lui sera également refusé. Enfreindre ses conditions l’exposerait à un bannissement immédiat de Piltover.

Irys en eut le souffle coupé. Ces phrases lui firent l’effet d’une douche froide, contractant chacun des muscles de son corps. Ils ne pouvaient pas lui faire ça. Toute une vie à travailler si dur pour finir enchaînée aux pieds des conseillers – ces êtres meurtriers qui refusaient de voir la réalité en face, qui ne respiraient que pour l’éclat factice de leur trône doré.

-       Ceux qui sont pour.

Heimerdinger leva sa main.

Liora en fit de même.

Suivie de Shoola.

Et finalement de Boblock.

Quatre contre trois.

-       Votre fille est sauvée, Liora. Mais elle ne devra plus jamais mettre les pieds dans la Basse-Ville, finit Heimerdinger.

Le regard égaré d’Irys flottait dans le vide de son avenir. Les prisons les plus redoutables ne sont pas toujours celles affichant de grands barreaux.


-       Prêt ?

-       Êtes-vous certain de vouloir poursuivre ? Le progrès exige des sacrifices que peu sont prêts à consentir.

-       Les sacrifices sont inévitables. Je vous fournis les moyens. Apportez-moi des résultats. Le reste suivra. Nous deviendrons ce qu’ils craignent le plus.

Laisser un commentaire ?