Les Mondes de Tim Burton
À Wonderland, Alice découvre une porte entre deux arbres, à un endroit où elle jurerait qu'il n'y avait rien quelques minutes plus tôt. Cela ne signifie pas grand-chose ici : les chemins changent régulièrement d'avis, les portes sont susceptibles, et il lui est déjà arrivé de poursuivre un lapin jusque dans un terrier pour terminer la journée au tribunal devant un jeu de cartes. Elle s'approche malgré tout avec prudence, écartant du bout des chaussures les hautes herbes qui ont poussé contre l'encadrement comme si celui-ci se trouvait là depuis des années.
Le bois est d'un noir si profond qu'il semble absorber la lumière autour de lui. Aucune poignée, aucune serrure, pas même un écriteau réclamant qu'on la boive, qu'on la mange, qu'on la pousse ou qu'on réponde à une question absurde avant de l'emprunter. À Wonderland, les choses demandent généralement quelque chose avant d'essayer de vous tuer ; cette porte qui ne réclame rien lui paraît donc presque inquiétante.
Alice tend la main.
— Je ne ferais pas ça.
Elle s'arrête à quelques centimètres du bois et lève les yeux. Le Chat du Cheshire flotte au-dessus d'elle, allongé dans le vide, les pattes croisées avec l'air satisfait de quelqu'un qui vient d'arriver précisément au bon moment pour être inutile.
— Pourquoi ?
— Aucune idée.
— Alors pourquoi me dis-tu de ne pas le faire ?
— Parce que si tu le fais quand même, j'aurai eu raison de te prévenir.
Il commence à disparaître avant même qu'elle puisse lui répondre. Sa queue s'efface, puis son corps et enfin sa tête, tandis que son immense sourire reste suspendu une seconde de plus, comme s'il avait simplement oublié de partir avec le reste.
Alice soupire. Dans ce pays, le geste est devenu une ponctuation naturelle de son existence.
La porte s'ouvre d'elle-même.
— Évidemment.
Derrière le battant, Alice ne découvre ni pièce, ni chemin, ni paysage, mais une obscurité dense qui ne ressemble à aucun endroit qu'elle connaît. Elle a tout juste le temps de se pencher légèrement pour essayer d'en distinguer quelque chose lorsqu'une force invisible lui saisit brutalement le poignet.
— Oh, non, pas enco...
Elle disparaît dans les ténèbres et la porte claque derrière elle.
*
À Halloween Town, Jack Skellington accueille l'apparition avec beaucoup plus d'enthousiasme.
La porte se dresse au beau milieu de la place pavée, sous le ciel mauve qui surplombe éternellement la ville, et ne ressemble à aucun des passages qu'il connaît. Aucun symbole n'orne le battant, aucun arbre ne l'abrite et rien ne permet de deviner la fête, le lieu ou même le monde auquel elle pourrait appartenir.
Jack en fait lentement le tour, fasciné. Son costume noir rayé accentue encore sa haute silhouette squelettique, et ses longs doigts osseux effleurent bientôt l'encadrement avec la délicatesse d'un collectionneur découvrant une pièce rare.
— Sally ! Regarde-moi ça !
Quelques mètres plus loin, Sally s'est arrêtée. Ses longs cheveux roux encadrent son visage de tissu pâle et, lorsqu'elle croise les bras, les coutures visibles qui parcourent sa peau tirent légèrement.
— Je la vois très bien d'ici.
— Une porte vers un endroit inconnu !
— C'est précisément ce qui m'inquiète.
Jack ne paraît pas l'entendre. Il examine le battant, cherche un mécanisme, un dessin, n'importe quel indice susceptible de trahir ce qui se trouve de l'autre côté, puis se tourne vers elle avec cette expression qu'elle connaît trop bien.
— Tu imagines ce qu'il peut y avoir derrière ?
Sally le rejoint à contrecœur.
— Oui. C'est pour ça que je préférerais que tu ne l'ouvres pas.
— Quelle aventure ce serait !
Elle ferme les yeux un bref instant, résignée avant même que Jack pose la main sur la porte. Depuis le temps, elle sait reconnaître les batailles perdues.
Le battant pivote.
*
Charlie Bucket trouve la sienne au fond d'un couloir de la chocolaterie.
Il s'arrête aussitôt, recule de deux pas pour vérifier qu'il ne s'est pas trompé de direction, puis regarde de nouveau devant lui. Les murs colorés, la moquette rose et le ronronnement lointain des tuyaux transportant le chocolat lui sont familiers ; il connaît suffisamment bien cette partie du bâtiment pour pouvoir presque en compter les portes les yeux fermés.
Celle-ci n'en fait pas partie.
— Monsieur Wonka ?
Aucune réponse ne lui parvient.
Charlie s'approche avec précaution.
— Monsieur Wonka !
Une tête coiffée d'un haut-de-forme surgit brusquement derrière son épaule et Charlie bondit en lâchant un petit cri.
— Vous m'avez fait peur !
Willy Wonka ne semble pas particulièrement concerné par l'accusation. Il ajuste ses lunettes et se penche légèrement vers la nouvelle venue, dont le bois noir tranche avec les couleurs criardes du couloir.
— Moi ?
— Oui !
— Curieux. Je n'ai pourtant rien fait d'effrayant.
— Vous êtes apparu derrière moi sans faire de bruit.
Wonka considère la question quelques secondes avant de reporter toute son attention sur la porte.
— Je vois. Elle est nouvelle.
— Je sais.
— Je déteste quand quelqu'un modifie ma chocolaterie sans me demander mon avis.
La fermeté de cette déclaration rassure Charlie, qui se détend légèrement.
— Alors on ne l'ouvre pas ?
Wonka pose déjà la main sur le battant.
— Bien sûr que si.
*
Victor Van Dort remarque la porte immédiatement, dressée entre deux pierres tombales couvertes de mousse au milieu de la brume grise du royaume des morts. Elle pourrait presque se fondre dans le décor si Victor n'était pas désormais doté d'une méfiance assez solide envers tout ce qui apparaît sans prévenir dans son existence.
Il recule en ajustant nerveusement son col.
— Non.
Emily se penche à côté de lui. La jeune mariée à la peau bleutée porte toujours sa robe de noces déchirée, dont le long voile flotte doucement dans la brume, et observe déjà l'étrange apparition avec une curiosité que Victor aurait préféré voir dirigée vers n'importe quoi d'autre.
— Elle n'était pas là tout à l'heure.
— Je sais.
— C'est merveilleux.
Victor tourne lentement la tête vers elle.
— Emily...
Elle s'approche de l'encadrement.
— Une porte qui apparaît toute seule au milieu de nulle part, sans aucune indication de l'endroit où elle mène...
— Oui. C'est exactement la partie qui m'inquiète.
— Moi, c'est celle qui me donne envie de l'ouvrir.
Victor tend la main pour la retenir, mais Emily a déjà poussé le battant. Elle contemple quelques secondes l'obscurité qui s'étend derrière avant de lui adresser un regard ravi.
— Tu viens ?
— Non.
Une force invisible la saisit par la taille et l'arrache brusquement au sol.
— Emily !
Victor se précipite vers elle sans réfléchir, tend les bras et disparaît à son tour avant même d'avoir pu atteindre sa main.
*
La forêt les reçoit les uns après les autres, sans ordre et surtout sans ménagement.
Alice tombe la première dans un épais tapis de feuilles mortes, se redresse aussitôt en frottant ses genoux et pivote vers l'endroit d'où elle vient. La porte a déjà disparu.
Devant elle s'étend un bois noyé dans une brume légère où les arbres montent si haut que leurs cimes se perdent dans un plafond de branches. L'air frais sent la terre humide, les feuilles pourries et la mousse. Aucun panneau ne lui indique la direction à suivre, aucun chemin jaune ne traverse les fourrés et aucun lapin en retard ne surgit pour lui fournir au moins une mauvaise idée.
Pour une fois, Wonderland lui manque presque.
Un craquement de bois retentit derrière elle. Une nouvelle porte vient d'apparaître et Jack Skellington en sort d'un grand pas, avec l'enthousiasme manifeste de quelqu'un qui vient précisément d'obtenir ce qu'il espérait. Sally le suit avec beaucoup moins d'empressement.
Alice les regarde. Jack s'arrête en découvrant Alice, tandis que Sally observe alternativement l'un puis l'autre.
— Bonjour ! lance Jack.
— Bonjour, répond Alice après une légère hésitation.
Il lève son crâne blanc vers les arbres, admiratif.
— Quel endroit magnifique.
Alice regarde autour d'elle.
— C'est une forêt.
— Exactement !
Derrière lui, Sally adresse à Alice un petit sourire désolé. La jeune fille le lui rend presque instinctivement ; elle ne connaît pas encore cette étrange créature de tissu, mais elle reconnaît très bien la fatigue de quelqu'un qui passe beaucoup de temps à empêcher une autre personne d'avoir des idées.
Une troisième porte s'ouvre dans leur dos et expulse Charlie, qui manque de s'étaler dans les feuilles. Wonka le suit avec davantage de dignité, principalement parce qu'il consacre une énergie considérable à maintenir son haut-de-forme sur sa tête.
— Je proteste contre ce moyen de transport.
Charlie se redresse et découvre Jack.
Son regard remonte le long de ses jambes interminables, atteint son costume rayé, puis son crâne blanc. Il entrouvre la bouche.
Jack lui adresse un grand signe de la main.
— Bonjour !
— Bonjour..., répond Charlie en se rapprochant discrètement de Wonka.
La porte suivante laisse passer Emily, qui parvient presque à donner une certaine élégance au voyage en glissant au-dessus des feuilles dans les pans de sa robe. Victor arrive juste derrière elle avec beaucoup moins de grâce et termine allongé dans l'humus.
Emily se penche aussitôt.
— Tout va bien, mon aimé ?
Victor contemple les branches au-dessus de lui.
— Je vais rester là quelques secondes.
Wonka hoche la tête.
— Excellente idée.
Emily tend une main à son fiancé, qui la regarde longuement avant de la saisir.
— Tu as ouvert la porte.
— Oui.
— La porte inconnue.
— Oui.
— Qui venait d'apparaître de nulle part.
— Oui.
Victor se remet debout avec son aide et époussette son costume.
— Évidemment.
Emily lui dépose un baiser sur la joue.
— Et maintenant nous sommes dans une forêt mystérieuse.
Victor examine les alentours.
— Je ne vois pas en quoi c'est rassurant.
— Ce n'était pas censé l'être.
D'autres portes surgissent entre les arbres et déversent à leur tour des silhouettes venues d'ailleurs, certaines seules, d'autres accompagnées, jusqu'à ce que l'une d'elles s'ouvre avec fracas sur le Chapelier et le Lièvre de Mars. Le premier remet son immense chapeau en place, lève les yeux et découvre Jack.
Jack le regarde au même instant.
Une lueur d'intérêt identique passe sur leurs visages.
Alice les observe tour à tour.
— Non.
Sally tourne la tête vers elle.
— Quoi ?
— Je ne sais pas encore, mais non.
Le Chapelier incline légèrement son chapeau vers Jack, qui répond par un salut enthousiaste.
Alice soupire.
Un puissant battement d'ailes traverse soudain la canopée et interrompt les conversations. Cette fois, aucune porte ne s'ouvre : un faucon descend entre les branches, décrit un cercle au-dessus de la clairière puis plonge vers le sol. Sa métamorphose commence avant même qu'il se pose ; les ailes se rétractent, sa silhouette s'étire et une femme apparaît à sa place dans un froissement de plumes.
Miss Peregrine ajuste ses manches avant de relever les yeux.
Droite, élégante, vêtue avec une rigueur qui tranche avec l'étrangeté des lieux, elle observe longuement l'assemblée. Son regard passe d'Alice à Jack et Sally, s'attarde sur Charlie et Wonka, puis sur Victor encore couvert de quelques feuilles qu'Emily entreprend de retirer de son épaule.
Elle ne semble pas davantage comprendre leur présence qu'eux la sienne.
Alice s'avance.
— Où sommes-nous ?
Peregrine examine les arbres autour d'elle.
— C'est justement ce qui m'inquiète.
Jack se rapproche, immédiatement intrigué.
— Vous ne le savez pas ?
— Non.
— Fascinant.
— Pas particulièrement.
Peregrine avance de quelques pas dans la clairière, attentive à cette sensation qui la dérange depuis son arrivée. Le temps existe ici, elle en est certaine, mais elle n'en perçoit pas le mouvement comme elle le devrait : il ne boucle pas, ne se brise pas davantage et ne paraît même pas suivre une direction précise. Tout semble suspendu entre plusieurs temporalités, comme si cet endroit n'avait jamais eu besoin de décider à quel monde il appartenait.
Pour une ymbryne, la sensation est profondément désagréable.
Charlie s'est rapproché de Wonka.
— Vous savez comment rentrer ?
— Pas encore.
— Ça veut dire non ?
— Ça veut dire « pas encore ». C'est beaucoup plus encourageant.
Victor observe les arbres, cherchant sans doute l'endroit où leur porte pourrait réapparaître.
— Peut-être qu'elles vont revenir.
Emily glisse son bras autour du sien.
— Et si elles ne reviennent pas, nous explorerons.
— Je préférerais vraiment la première possibilité.
Un rire résonne au-dessus d'eux.
Alice reconnaît immédiatement le son et lève la tête. Le Chat du Cheshire est étendu sur une branche qui paraît beaucoup trop fine pour le soutenir, la queue pendant paresseusement dans le vide.
— Elles reviendront.
— Tu sais où nous sommes ? demande Alice.
— Oui.
Tous les regards convergent vers lui.
Le Chat sourit et ne dit rien de plus.
Alice attend quelques secondes.
— Et ?
— Et quoi ?
— Où sommes-nous ?
Le Cheshire commence déjà à disparaître par la queue.
— Entre.
Son corps s'efface progressivement jusqu'à ce qu'il ne reste plus que sa tête, puis son sourire.
— Entre quoi ? demande Charlie.
Le sourire disparaît à son tour.
Alice serre les dents.
— Je déteste quand il fait ça.
Peregrine, elle, n'a pas besoin d'une réponse plus précise. Le mot confirme ce qu'elle commençait à soupçonner : cette forêt n'appartient à aucune temporalité, les portes sont capables d'arracher des êtres à des réalités différentes et l'endroit lui-même ne se situe dans aucun de leurs mondes, mais quelque part au seuil de plusieurs.
Cela ne devrait pas être possible.
Un souffle froid passe entre les arbres et soulève quelques feuilles. Peregrine se fige tandis que Sally frotte machinalement ses bras de tissu.
— Vous avez senti ?
Le vent revient presque aussitôt, plus mordant, puis une nouvelle rafale fait frissonner les branches au-dessus d'eux. Wonka pose une main sur l'épaule de Charlie et l'attire légèrement vers lui.
— Reste près de moi.
Victor commence à claquer des dents.
Emily l'observe avec curiosité.
— Tu as froid ?
— Beaucoup.
Elle pose spontanément ses deux mains sur ses joues et Victor sursaute au contact de ses doigts glacés.
— Emily !
— Pardon.
— Tu es encore plus froide que l'air !
— Je suis morte.
— Je sais !
— Je pensais que ça aiderait.
Alice détourne les yeux. Elle préfère ne pas essayer de comprendre le raisonnement.
Au-dessus de la forêt, la lumière diminue brusquement. Des nuages noirs arrivent de plusieurs directions à la fois et s'amassent au-dessus des arbres, étouffant progressivement les dernières trouées lumineuses.
Jack bascule la tête en arrière.
— Voilà qui devient intéressant.
— Jack...
— Quoi ?
Sally ne quitte pas le ciel des yeux.
— Quand tu trouves quelque chose intéressant, ça finit rarement bien.
Un cri strident fend l'air.
Victor sursaute, Charlie se rapproche encore de Wonka et Peregrine lève brutalement les yeux. Toute couleur vient de quitter son visage.
Le cri retentit une seconde fois.
Une chouette immense et sombre traverse les nuages avant de descendre en cercle au-dessus de la forêt, ses ailes déployées masquant par instants les dernières lueurs du ciel. Peregrine suit son vol sans bouger, comme si quelque chose dans cette silhouette venait de réveiller un souvenir qu'elle aurait préféré laisser enterré.
Non.
La chouette pousse un nouveau cri puis fonce, non pas vers eux, mais vers une porte qui vient de surgir entre les arbres. Elle disparaît à travers le passage et ressort presque aussitôt par un autre, plusieurs mètres plus loin.
Alice fronce les sourcils.
— Elle passe d'un monde à l'autre...
Peregrine ne lui répond pas. Son attention vient de se porter sur une plume qui se détache de l'oiseau et tournoie lentement dans l'air, bientôt suivie d'une autre, puis de dizaines. Certaines disparaissent à travers les portes ouvertes tandis que d'autres descendent jusqu'à la forêt et se posent parmi les feuilles mortes.
L'une d'elles atterrit aux pieds du Chapelier.
Il baisse les yeux et son visage s'illumine.
— OOOOH !
Alice se retourne aussitôt.
— Non.
— Regarde !
— Non.
— Une plume !
— J'avais remarqué.
Le Chapelier s'accroupit pour la ramasser.
— Elle serait magnifique sur mon chapeau.
Alice lui attrape le poignet avant qu'il puisse la toucher.
— Une chouette vient de traverser plusieurs mondes en plein orage en semant des plumes partout. Tu ne trouves pas ça légèrement suspect ?
Il réfléchit sérieusement à la question.
— Si.
Alice relâche son poignet.
— Merci.
— Mais elle serait quand même magnifique sur mon chapeau.
Il tend l'autre main.
Le Lièvre de Mars surgit avant lui.
— À MOI !
Il attrape la plume et détale en riant, immédiatement poursuivi par le Chapelier.
— RENDS-LA-MOI !
— Elle est à moi !
— Voleur !
Le Lièvre traverse la clairière, regarde derrière lui pour vérifier que son poursuivant ne gagne pas trop de terrain et arrive droit sur Alice.
— Tiens !
— Non.
Il lui fourre la plume dans la main.
— Je l'ai pluuuuus !
Il repart sans regarder devant lui et percute un arbre de plein fouet.
Le choc résonne dans toute la clairière. Jack penche la tête, Sally grimace, Charlie ouvre de grands yeux et Emily porte une main à sa bouche tandis que Victor ferme brièvement les siens.
Le Lièvre reste une seconde debout contre le tronc avant de glisser lentement jusqu'au sol.
— Je vais très bien.
Wonka l'observe.
— Personne n'avait encore demandé.
Alice baisse les yeux vers la plume qu'elle tient. Le contact lui paraît étrangement chaud, presque trop pour quelque chose qui vient de tomber d'un ciel glacé.
Peregrine la voit au même instant.
Son expression change.
— Posez ça.
Alice relève la tête.
— Quoi ?
— La plume. Posez-la.
Quelque chose dans sa voix suffit à faire disparaître toute envie de discuter. Alice ouvre les doigts et laisse tomber la plume dans l'herbe.
— Mais..., commence le Chapelier.
Peregrine tourne la tête vers lui.
— Personne n'y touche.
La chouette disparaît dans les nuages et un éclair fend le ciel. Charlie porte les mains à ses oreilles, mais aucun tonnerre ne suit ; presque aussitôt, les nuages commencent à se déchirer, le vent tombe et le froid recule avec une rapidité aussi anormale que son apparition.
Quelques secondes plus tôt, une chouette traversait des mondes sous un ciel noir. La forêt paraît désormais parfaitement paisible.
Peregrine continue pourtant de fixer l'endroit où l'oiseau a disparu.
Charlie s'approche timidement.
— Ce n'était qu'une chouette...
Elle tourne la tête vers lui.
— Non.
Victor déglutit.
— Vous la connaissez ?
Peregrine ne répond pas immédiatement. Son regard revient vers les plumes éparpillées autour d'eux.
— Je dois en être certaine.
Elle reprend sa forme de faucon et s'élance entre les branches, disparaissant rapidement au-dessus de la forêt.
Alice la suit des yeux.
— C'est très rassurant.
— Je trouve aussi, répond Victor.
Elle tourne la tête vers lui.
— J'étais sarcastique.
— Moi aussi.
Alice le dévisage avec une certaine surprise. Victor paraît presque étonné de sa propre réponse.
— Désolé.
Emily lui prend le bras.
— Je suis fière de toi.
— Pourquoi ?
Elle réfléchit.
— Je ne sais pas encore.
Pendant ce temps, les plumes sont toujours éparpillées autour d'eux. Jack s'accroupit devant l'une d'elles et Sally l'attrape immédiatement par le bras.
— Tu as entendu Peregrine.
— Je voulais seulement regarder.
— Avec les mains ?
Jack hésite.
— Éventuellement.
Un peu plus loin, le Chapelier s'est déjà rapproché d'une autre plume.
— N'y pense même pas, prévient Alice.
— Je ne pensais à rien.
— C'est précisément ce qui m'inquiète.
Le Lièvre, remis de sa rencontre avec l'arbre, profite de leur échange pour en ramasser une. Victor se penche à son tour, davantage par curiosité que par envie de désobéir, et Emily l'imite en retournant délicatement l'une des plumes entre ses doigts.
Charlie tend la main vers celle qui se trouve devant lui, mais Wonka lui attrape le poignet.
— Non.
Le garçon relève les yeux.
— Mais vous auriez ouvert la porte.
Wonka marque un temps.
— C'est totalement différent.
— Pourquoi ?
Il regarde Charlie, puis la plume.
— Parce que je l'ai décidé.
Charlie fronce les sourcils. Il n'a manifestement pas obtenu la réponse qu'il espérait. Un battement d'ailes interrompt leur discussion.
Peregrine plonge entre les branches et reprend forme humaine au milieu de la clairière.
— Ne touchez surtout pas...
Elle s'arrête. Le Lièvre tient une plume, Victor aussi, Emily en fait tourner une entre ses doigts et le Chapelier vient manifestement de réussir à récupérer celle qu'Alice lui interdisait d'approcher. Peregrine pâlit.
— NON ! Lâchez-les ! Immédiatement !
Victor ouvre les doigts, bientôt imité par Emily. Le Lièvre regarde sa plume avec hésitation.
— Mais elle...
— Maintenant !
Les dernières plumes tombent.Un rire échappe à Victor. Il porte aussitôt une main à sa bouche, surpris, tandis qu'Alice se tourne vers lui.
— C'était vous ?
— Non.
Un deuxième rire lui échappe avant qu'il puisse terminer sa réponse. Il secoue la tête, tente visiblement de reprendre contenance, puis son attention se fixe brusquement sur un arbre.
Le rire cesse, Victor s'approche du tronc avec une concentration inquiétante.
— Vous.
Alice regarde l'arbre, puis Victor.
— Tout va bien ?
— Parfaitement. Vous, en revanche, vous avez un problème.
Emily rejoint son fiancé et examine le tronc avec le même sérieux que s'il s'agissait d'un véritable différend.
— Qu'est-ce qu'il a fait ?
Victor pointe une branche.
— Regarde-le.
Emily obéit et prend le temps d'étudier l'arbre.
— Je vois.
Victor attend.
— Et ?
— Il a l'air très sûr de lui.
Il hoche gravement la tête.
— Merci.
Alice les contemple tous les deux.
— Formidable. Ils sont deux maintenant.
Le Chapelier éclate de rire et le Lièvre se relève brusquement.
— LE THÉ !
Il part en courant.
— Où vas-tu ? crie Alice.
— OUI !
— Ce n'était pas la question !
Charlie commence à rire à son tour, d'abord doucement, puis avec une intensité qui lui fait plaquer les deux mains sur sa bouche. Le rire continue malgré lui et Wonka s'accroupit devant le garçon, dont les yeux commencent à se remplir de larmes.
— Charlie ?
Il secoue la tête, incapable de répondre. La folie gagne progressivement toute la clairière. Le Chapelier parle de plus en plus vite tandis que le Lièvre court entre les arbres à la recherche d'un thé qui n'existe pas. Victor exige désormais des excuses de son arbre, avec Emily pour médiatrice.
— Victor, peut-être qu'il ne peut simplement pas parler.
Il se tourne vers elle, scandalisé.
— Alors pourquoi me regarde-t-il comme ça ?
Emily examine de nouveau le tronc.
— C'est vrai que ce n'est pas très poli.
Alice éclate de rire, elle s'arrête aussitôt, surprise par son propre comportement, puis porte une main à sa bouche lorsqu'un nouveau rire la secoue.
— Oh, non...
Jack, lui, contemple son bras droit avec une fascination croissante. Il le lève, le baisse, puis le relève avant que Sally s'approche de lui.
— Jack ?
— Il me contredit.
— C'est ton bras.
— Justement.
Le Chapelier profite de l'inattention d'Alice pour récupérer une plume et s'approche d'elle avec beaucoup trop d'enthousiasme.
— Ne t'approche pas.
— J'ai une idée.
— C'est encore pire.
Il tente de glisser la plume dans ses cheveux. Alice lui tape sur la main et tous les deux éclatent de rire.
Peregrine ne les rejoint pas. Elle reste au milieu de la clairière, observant la folie se répandre d'une personne à l'autre, et le doute qu'elle entretenait encore disparaît définitivement. Elle connaît les symptômes, connaît le poison et, surtout, elle connaît les plumes qui en sont responsables.
— Owling...
L'air se met à vibrer. Tout autour de la clairière, les portes réapparaissent par dizaines et s'ouvrent presque simultanément, soulevant les feuilles mortes dans une bourrasque assez violente pour déséquilibrer ceux qui tiennent encore debout.
Alice est la première à quitter le sol.
— Qu'est-ce que...
Elle tente de se rattraper à une branche tandis que Charlie s'agrippe à Wonka. Victor, lui, est happé à reculons vers l'une des portes, toujours occupé à pointer son arbre d'un doigt accusateur.
— Nous n'avons pas terminé cette conversation !
— Victor !
Emily s'élance derrière lui et traverse le même passage sans hésiter. Le Chapelier disparaît en riant, tandis que le Lièvre est aspiré tête la première dans une autre porte. Sally tend la main vers Jack mais ses doigts le manquent de quelques centimètres ; il disparaît avant elle, puis une nouvelle bourrasque l'emporte à son tour.
Charlie s'accroche de toutes ses forces à la manche de Wonka. Le chocolatier le saisit par le bras.
Ils sont aspirés ensemble. Alice tient encore quelques secondes à une grosse racine qui dépasse du sol, les doigts crispés sur l'écorce.
— Je déteste les po...
Sa prise cède et la porte l'avale avant qu'elle puisse terminer.
Les passages claquent les uns après les autres et disparaissent, jusqu'à ce que la forêt retrouve brutalement son silence.
Miss Peregrine reste seule au milieu de la clairière tandis que les dernières feuilles soulevées par la tempête redescendent autour d'elle.
Une plume repose dans l'herbe à quelques pas, elle ne la touche pas.
Au-dessus des arbres, le ciel est redevenu parfaitement clair, comme si rien de ce qui vient de se produire n'avait jamais eu lieu.
Peregrine contemple longuement la plume.
— Qu'est-ce que vous avez fait... ?
Très loin, une chouette pousse un cri. Peregrine relève la tête. Elle n'a plus besoin de chercher pour savoir qui se trouve derrière tout cela.
Elle sait.