L'amour du Chapelier
Chapitre 1 : L'amour du Chapelier
1375 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 30/07/2026 13:30
Notes:
Les nuances et les émotions dans les yeux du Chapelier:
Vert : (et lavande/ violet) : Associé à la douceur, au calme ou à la fragilité.
Orange : Traduit le danger, la colère ou une vive agression.
Jaune : Exprime la manie, la frénésie ou la folie pure.
Bleu (turquoise, clair, foncé) : Reflète ses moments de détresse ou de vulnérabilité.
J’ai guiguandéliré vigoureusement lorsque la Reine Blanche a repris sa couronne. Seulement Alice est repartie dans le monde réel. Celui où le temps passe et… jamais ne s’arrête. Mais chez nous ? Actuellement, c’est l’heure du thé.
— Alice, prends ton…
Que dis-je… Elle est encore en retard. Mon regard se plonge dans le reflet de la théière. Des yeux bleus. Il est pourtant six heures. Elle devrait être là. Où est-elle ?
— Chapelier ! me dit Mallymkun qui me sort de mes pensées. Votre manteau ! — J’ai encore effiloché mon manteau ! Ce n’est pas possible ! Je dois ! Je dois ! Réparer ! Réparer ! — Chapelier ! Vos yeux sont jaunes !
Elle tape sa cuillère assez fort contre la tasse pour me remettre à ma place. Je me retourne d’un coup.
— Merci, dis-je d’un ton étouffé.
Je lève ma théière d’un geste distingué.
— C’est l’heure du thé !
Je suis prêt. Il est prêt. Nous sommes prêts. Il est chaud.
— Ali… !
Je baisse la théière. Tu n’es pas là. Il est six heures. Je sais que mes yeux virent au bleu une nouvelle fois, je ne sais pas sur quel pied danser. Mais tu es grande, le Pays des Merveilles n’est plus pour toi. Je monte sur la table. Cette fois, ils sont jaunes.
— Sais-tu par hasard pourquoi un corbeau ressemble à un bureau ?! hurle-je.
Personne ne répond. Tu ne le savais pas. Et moi ? Le sais-je ? Mes acolytes ne disent rien. Fût un temps, lorsque la Reine Rouge régnait, j’aurais perdu la tête, mais… Oh ! C’est déjà fait ! Je me mets à rire et regarde le Lièvre de Mars attendre que Mally lui lance un sucre. Ça fait mouche !
Suis-je fou d’attendre Alice ? Oui ! Fou ! Jusqu’au bout de mon haut-de-forme ! Alice, où es-tu ? Que dis-je, je sais où tu es. Et l’aiguille me pique le cœur, ce cœur qui a laissé la place à un trou que je ne peux recoudre avec de simples tissus. Comme lorsque je t’ai si souvent habillée. Mally regarde mes yeux bleu foncé avec tristesse. Elle sait. Elle me connaît. Alors ses épaules s’affaissent, le Lièvre de Mars la regarde et tremble en voyant mes yeux jaunes.
Je saute sur la table et lui fais voir ma montre à gousset. Il est six heures ! Le thé est prêt. Le thé est chaud. Je hurle une nouvelle fois :
— Alice, il est six heures ! Ne nous fais plus attendre !
Puis je grimace. Non. Elle n’est plus là. Elle est partie. Elle m’a peut-être oublié ? Et, dans le fond… aurait-elle supporté ma folie ? Tu es libre à présent. Un grand sourire se dessine sur mon visage. Je fais volte-face et retourne m’asseoir. Je prends une autre théière et regarde un bout de tissu. Je coupe, je couds, j’emmêle, je grogne, mais au final j’y arrive. Je la mets dans la théière et referme le couvercle avant de chuchoter :
— Dis-moi si c’est à la bonne taille.
Quelques secondes.
— Vous avez entendu ?
— Chapelier ? dit le Loir en inclinant la tête sur le côté.
— On a tapé, non ?
J’ouvre après encore quelques secondes.
Un grand sourire se coud à nouveau sur mon visage avant de se défaufiler aussitôt en voyant la robe : personne ne la porte. Alice. Elle n’est pas en train de la porter. Non. Alice n’est bel et bien plus là. Le Lièvre de Mars lance une tasse au fond brisé vers moi. Tasse que j’évite habilement en arborant un sourire tiré à quatre épingles. Il ne faut pas que j’y pense. Pas que j’y pense…
— Il est six heures ! C’est l’heure du thé !
Je grimpe sur la table et verse le thé dans les tasses de mes deux acolytes qui se jettent leurs couverts à la figure. Le Lièvre de Mars attrape, lui qui n’a jamais été doué pour ça, la cuillère avec dextérité. Il la regarde avec insistance et intensité.
— Cuillère !
— Bravo !
Le Loir et moi applaudissons sa prouesse alors que nous le voyons loucher sur son désormais trésor. L’heure passe, le thé refroidit, doucement mais sûrement. Inévitablement.
— Alice n’est plus… Elle a vaincu le Jabberwocky, dit Cheshire en se montrant, volant au-dessus d’une tasse.
Il trempe le doigt et le fait tourner dans le thé destiné à Alice.
— Ne touche pas à cette tasse ! Elle est à Alice !
Cheshire remarque le changement de couleur de mes yeux. L’un d'eux est bleu tandis que l’autre se veut orange. Je ne suis pas à l’aise. Ce chat ! Ce satané chat et son sourire ! Il aura ma peau un jour ou l'autre et je sais que je n’aurai pas revu Alice avant mon dernier souffle. Mais… Il est six heures. Ici, le temps s’arrête, il reste figé. C’est là où vit Alice que le temps continue, qu’il s’enfuit tel du thé qui s’écoule de la tasse pour finir dans la bouche du buveur. Je balance une tasse en direction du chat qui l'évite en disparaissant. Mally me hurle :
— Chapelier, vous êtes…
Je la coupe.
— Fou ?
Je ris à gorge déployée.
— J'ai même totalement perdu la tête !
Je me retourne d’un coup sec, un geste si brusque que le ruban de mon haut-de-forme vient me fouetter le visage. Mon rire s’est éteint depuis quelques secondes déjà, faisant virer mes yeux à l'orange.
— Mally ! crié-je en désignant du bout de mon doigt où se trouve mon dé à coudre la table de thé. Regarde ! REGARDE CE QU'IL A FAIT !
Cheshire flotte au-dessus du dossier de la chaise, sa queue touffue balayant l'air avec une nonchalance certaine. Sur le rebord de la porcelaine fine, une trace de patte vaporeuse s’est imprimée. C’est la tasse d'Alice. Personne ne doit la toucher. J’essuie la trace et regarde mon reflet dans la porcelaine blanche, ils sont turquoise. Vais-je la revoir ? Oui !
— Alice est en retard ! N’y touche pas ! Mally ! Il a mis ses coussinets spectraux dessus ! m'égosillé-je, la voix basculant brièvement dans un ton grave et rocailleux qui m'échappe quand la colère se fait sentir. Il l'a décalée de trois millimètres vers le sucre roux ! Tout est gâché, le cycle est rompu, l'heure du thé est souillée !
Mon amie le Loir ajuste son petit bandeau sur l'œil et croise les bras, poussant un soupir.
— Cheshire, espèce de sac à puces volant, peste-t-elle en dégainant son aiguille. Tu sais très bien qu'il ne faut pas toucher à la vaisselle de la table !
Le Chat se fend d'un sourire gigantesque, laissant apparaître ses crocs avant de se volatiliser lentement, ne laissant derrière lui que ses deux yeux vert clair qui flottent dans le vide.
— Voyons, Chapelier… ronronne sa voix suspendue dans l'air. Ce n'est qu'une tasse. Et la petite Alice est partie rejoindre son monde où l’heure du thé n’est pas suspendue dans le temps. Elle ne reviendra pas le boire ici.
— Ne dis pas n’importe quoi ! Les meilleurs gens sont toujours un peu fous… et les plus fous finissent toujours par retrouver le chemin du thé.
Je m'accroupis pour replacer la tasse à sa place. Sa place exacte. Au millimètre près. Je me redresse et ajuste mon haut-de-forme, me retournant pour aller à mon siège. Une fois assis, je regarde ma montre, me racle la gorge et, d’un geste raffiné, je tapote ma cuillère sur ma tasse.
— C’est l’heure du thé !