Tranche de vie

Chapitre 20 : Un arbre pas comme les autres

1135 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 15/01/2026 19:18

La porte de la chambre de Jonah était entrouverte, juste assez pour laisser filtrer la lumière du corridor. Sur son bureau, les crayons de couleur étaient éparpillés autour d’une grande feuille blanche qui trônait au milieu, toujours désespérément vide.

Jonah soupira pour la troisième fois en moins de deux minutes.

Un arbre généalogique, avait dit madame Alvarez.

« Amusez-vous, soyez créatifs », avait-elle ajouté avec un sourire.

Jonah posa son menton dans sa main et fixa la feuille. Un arbre, ça avait des racines. Des branches. Des noms bien rangés. Un papa, une maman. Des grands-parents, des oncles, des tantes. Tout bien droit.

Sa famille à lui… ce n’était pas exactement ça.

Il savait qu’elle était différente des autres. Ses papas le lui avaient souvent répété que ça les rendait uniques. L’important, c’était l’amour. Mais quand il fallait tout mettre noir sur blanc dans un devoir d’école, l’exercice devenait plus compliqué.

Il griffonna d’abord son propre prénom au centre de la feuille, puis traça deux branches vers le haut.

Tyler Kennedy – père.

Carlos – père.

Ça, au moins, c’était simple.

Jonah ajouta une autre branche, un peu plus bas.

Rose – sœur.

Puis… plus rien.

Le crayon resta suspendu au-dessus de la feuille.

Devait-il ajouter son père biologique ? Enzo. Pouvait-on inscrire, dans un arbre généalogique, quelqu’un qui était en prison ? Devait-il dessiner une branche cassée pour montrer que cet homme faisait partie de son passé ? En avait-il seulement envie ?

Enzo n’était, pour Jonah, guère plus qu’un souvenir flou. Sans cette photo qui traînait sur une étagère de sa chambre, il n’aurait même pas été certain de reconnaître son visage. C’était une histoire qu’on ne racontait plus depuis longtemps, un prénom qu’on prononçait à peine. Et écrire père biologique à côté d’Enzo lui semblait sonner faux.

Il reposa le crayon.

Il pensa à sa mère.

S’il avait peu de souvenir d’Enzo, avec Gwen il en avait encore moins Ou peut-être que ses souvenirs étaient surtout faits de ce que les autres lui avaient raconté. Pourtant, elle devait avoir une place dans son devoir. Mais où ? Au-dessus de son prénom à lui ? Au-dessus de TK ? Pouvait-on mettre une même personne deux fois sur un arbre ?

Pourquoi madame Alvarez ne leur avait-elle pas donné plus d’indications ?

Sans doute parce qu’un grand frère qui adoptait son petit frère, ça n’arrivait presque jamais…

À douze ans, Jonah savait des choses que les autres enfants de sa classe n’avaient jamais eu besoin de comprendre. Il savait que les gens pouvaient disparaître. Qu’un parent pouvait mourir. Qu’un autre pouvait faire quelque chose d’assez grave pour ne plus être là. Il savait aussi qu’on n’avait pas besoin de partager le même sang pour considérer quelqu’un comme sa sœur.

Il inscrivit finalement le prénom de sa mère.

Gwyneth – mère.

Puis il traça deux traits : un vers TK, un autre vers lui.

Les lignes se croisèrent maladroitement.

Ça ne ressemblait pas à un arbre.

Ça ressemblait à un nœud.

Jonah laissa tomber sa tête contre le bureau.

Et puis il y avait tous les autres.

Owen, son grand-père.

Tata Marjan, Nancy, Mathéo, Paul et Judd. C’était la grande famille de la 126, mais est-ce que c’était la sienne aussi ?

Abuela Andrea, qui lui caressait les cheveux comme s’il avait toujours été son petit-fils.

Tía Isabella et Tía Maria, qui disaient mi amor sans jamais préciser à partir de quand il était devenu le leur.

Ils faisaient tous partie de sa vie. Mais parfois, Jonah avait l’impression d’être entré par une porte dérobée.

Comme s’il avait glissé dans cette famille parce que TK avait ouvert l’espace pour lui.

Carlos ne l’aurait jamais connu autrement que comme le petit frère de son mari.

Jonah leva les yeux et observa sa chambre.

Les photos épinglées au babillard au-dessus de son bureau. Lui, plus petit, coincé entre TK et Carlos. Rose, encore bébé, blottie dans les bras d’Abuela. La 126, toujours présente à ses anniversaires.

Des souvenirs qui n’étaient pas empruntés.

Ils étaient vécus.

Quelqu’un poussa doucement la porte. Rose passa la tête dans l’embrasure.

— Tu fais encore tes devoirs ? demanda-t-elle. Tu m’avais promis de jouer au ballon dans la cour avant le repas. Et papa viens de commencer à couper des légumes…

Jonah haussa les épaules.

Elle s’approcha et examina la feuille.

— C’est moche, déclara-t-elle franchement.

Il la regarda.

— Merci.

— C’est quoi ?

— Ça devrait être un arbre avec toute ma famille…

— Alors pourquoi t’as pas mis tout le monde ?

— J’sais pas trop qui mettre…

Rose le fixa avec de grands yeux sérieux, comme si la réponse allait de soi.

— Ben voyons. Tu dois ajouter tous ceux qui t’aiment… et que t’aimes en retour.

Jonah resta immobile quelques secondes. Rose, elle se dirigeait déjà vers la sortie.

La porte se referma doucement derrière elle.

Jonah baissa les yeux vers la feuille.

Il prit une gomme et effaça lentement les traits. La feuille redevint presque blanche.

Il inspira, puis recommença.

Cette fois, il ne dessina pas un arbre bien droit. Il traça un tronc un peu croche, solide quand même, avec des racines qui s’étendaient dans tous les sens.

Au milieu, il écrivit :

Jonah.

Juste au-dessus, deux branches épaisses.

TK.

Carlos.

Il ajouta Rose, tout près de lui.

Puis il continua.

Une branche pour Owen.

Une autre pour Abuela Andrea.

Une pour Tia Isabella et une pour Tia Maria, puis il ajouta tout plein de feuille au bout de celles-ci pour ses cousins et cousines.

D’autres branches se ramifiaient sans trop d’ordre : Nancy, Marjan, Judd, Mateo, Paul. Même la 126 trouva sa place, comme un grand cercle autour de son l’arbre, comme si les branches d’autres arbres poussait tout près du sien.

Il hésita, le crayon suspendu, puis écrivit finalement :

Gwyneth.

Pas en haut. Pas en bas.

Dans les racines.

Ça lui sembla juste.

Il fit aussi une place à Enzo. Car au bout du compte, sans lui il ne serait pas là…

Quand il recula sa chaise pour observer son dessin, Jonah sentit quelque chose se détendre dans sa poitrine.

Ce n’était pas un arbre parfait.

Mais il était vivant.

Et pour la première fois depuis le début du devoir, Jonah sourit.


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