La Malédiction du Triangle

Chapitre 8 : Le trésor de Maître Renard

Par piitiite

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Jack souquait depuis des heures ou des siècles au beau milieu de l'océan, il n'aurait su le dire exactement. Le soleil était désormais haut dans le ciel et jetait des éclats éblouissants tout autour de la chaloupe, rendant à la mer des Caraïbes son habit de saphir étincelant. Rien d'autre ne venait rompre le silence alentours que le clapotis régulier des rames et l'éternel chant de la houle, et Jack était le plus heureux des hommes.

Il n'avait certes pas encore récupéré le Black Pearl, il n'avait pas de rhum à portée de main, mais il voguait librement vers l'horizon et cela n'avait pas de prix.

Enfin, vers l'horizon...

Plutôt vers l'endroit où son Renard de Compagnon désirait aller le plus au monde.


L'étrange Saucisse Volante lui avait en effet parlé de son expédition. Il lui avait expliqué comment, depuis son époque qu'il appelait "chez lui", il s'était mis en tête de retrouver un navire disparu depuis soixante ans (le Queen Anne, a-t-on encore réellement idée de baptiser un bâtiment de la sorte ? Comme si celui de Barbe Noire n'avait pas suffi...). Puis l'Adorateur de Noix de Coco Grises et sans Poils lui avait décrit de quelle manière il s'était retrouvé happé par un banc de brume, et comment son embarcation avait violemment chaviré tout en le propulsant près de trois siècles en arrière.


Pour Sparrow, évidemment, cela n'avait absolument rien d'étonnant. Tout ceci était même d'une triste banalité à côté des monstres marins qu'il avait affrontés, des malédictions qu'il avait accidentellement déclenchées ou encore des sublimes créatures qu'il avait courtisées aux confins du monde. Excepté son histoire de noix de coco grises et sans poils tombant des étoiles, ce Renard du Futur ne pesait pas bien lourd face à toutes ses formidables aventures. Mais Jack aimait se focaliser sur le positif : il serait bientôt débarrassé de cet étrange phénomène venu d'ailleurs et il pourrait alors partir librement à la conquête de son précieux Black Pearl.



-Jack... nous tournons en rond depuis des heures.



La voix de la Saucisse de Renard, qui pagayait derrière lui avec la grâce d'un manchot, le fit soudain sursauter.

Le pirate bondit sur son banc de nage, se retourna prestement et détailla son compagnon : ce dernier avait le teint pâle, bien que ses joues fussent maintenant recouvertes d'une barbe plus que naissante. Ses cheveux bruns étaient plaqués contre son crâne comme s'il n'avait jamais réellement séché durant ces derniers jours, lui donnant l'air d'un animal triste et abattu. Ses frasques tissées de matières inconnues, auparavant d'un noir profond, étaient à présent striées de marques de sel et pendaient tristement sur ses épaules. Son avant-bras gauche portait encore les traces de morsures du terrible raton qui l'avait attaqué, et le ruban de satin émeraude bandé autour ne parvenait pas à dissimuler entièrement les cicatrices que cette rencontre allait lui laisser. Enfin, le regard de Maître Renard exprimait un profond il-ne-savait-quoi, que Jack interpréta immédiatement comme du désespoir ou de la faim : les hommes affamés, ou les prédateurs en quête de vérité, avaient parfois cette même expression étrange.



-Nous tournons en rond..., répéta alors lentement le forban. Voilà une excellente nouvelle, il fallait le dire plus tôt, reprit-il ensuite avec un enthousiasme non feint.



Le regard de Jack se porta instinctivement sur son compas. Le petit objet, posé en équilibre précaire sur les genoux de son Acolyte de Renard, indiquait un point quelque part à bâbord. Sans crier gare, le pirate vira alors brusquement de bord d'une seule rame, faisant faire un demi-tour quasi parfait à la chaloupe. L'aiguille du petit instrument indiquait maintenant tribord, au grand dam de la Saucisse Flottante Humide qui soupira :



-Êtes-vous réellement sûr de ce qu'indique votre compas ?



-Absolument. Car nous sommes arrivés !



-Arrivés ? Mais...



-Mais ! Mais ! Mais !



-Jack...



-Renard ?



-Le vortex... Ça ne peut pas être ici. Il n'y a pas de brume, ni...



-La brume n'a peut être rien à voir avec votre naufrage ici.



-Que voulez-vous dire ?



-Que vous êtes peut être juste un piètre marin. À vrai dire, vous êtes le premier de votre espèce que je vois naviguer en pleine mer. Quoi qu'il en soit, Maître Renard, je suis formel : nous sommes arrivés à l'endroit où se trouve ce que vous désirez le plus au monde. Le passage qui vous ramènera chez vous se trouve bel et bien ici.



Loin de paraître rassuré, l'Adorateur de Noix de Coco Célestes prit le compas entre ses mains et se leva. Lentement, il se mit à tourner sur lui-même, et sa bouche s'ouvrit dans un parfait "Oh !" de stupéfaction. Et pour cause : l'aiguille suivait parfaitement son déplacement, indiquant toujours le même point où qu'il pivota.



-Nous sommes vraiment arrivés, finit par murmurer la Saucisse du Futur qui balayait maintenant la mer scintillante des yeux.



-C'est ce que je me tue à vous dire... Pourquoi donc personne ne me croit-il jamais ?



Mais le Renard Amateur de Noix de Coco Cosmiques n'écoutait plus ses paroles. Quelque chose à la surface de l'eau avait apparemment attiré son attention, au point qu'il n'hésita pas à se pencher par dessus bord en faisant dangereusement tanguer la chaloupe. La Saucisse du Futur attrapa alors le mystérieux objet porté par les flots, avant de se rassoir lentement sur son banc de nage. Son visage exprimait maintenant une profonde détresse (à moins que ce ne fut une joie intense), ses yeux écarquillés comme des soucoupes témoignant du choc de sa découverte.

Et Sparrow ne comprit absolument pas pourquoi.


Ce que le Flottant Renard tenait entre ses mains n'avait absolument ni queue ni tête et ne ressemblait à rien. Pire encore, cela n'avait aucune forme et semblait n'avoir d'autre fonction que d'être la chose la plus laide et inutile qui soit. Mais comme il était un homme charitable, Jack se vit contraint de demander :



-De quoi s'agit-il exactement ?



Après quelques secondes de silence, le regard de Maître Saucisse quitta l'immonde objet pour fixer Sparrow d'un air des plus bizarres qui soient. Un vaste sourire prit cependant possession de son visage lorsqu'il s'exclama :



-C'est mon sachet de graines de tournesol... Je l'avais sur mon bateau, je me souviens en avoir mangé juste avant d'entrer dans cette brume...



-Des graines de tournesol, demanda précipitamment Sparrow, soudain fort intéressé.



-Oui, il semblerait qu'elles aient traversé le vortex avec moi, dans leur sachet... Jack, c'est incroyable !



-C'est incroyable..., répéta le forban qui ne pouvait désormais détacher son regard du précieux paquet contenant les petites coques.



Le pirate ne se souvenait en effet que trop bien de son hallucination sur la petite île abandonnée : la splendide sirène qui lui était apparue et qui lui avait réclamé des graines de tournesol, puis l'immense déception qu'il avait ressentie lorsque cette dernière avait disparu car il n'en avait pas à lui offrir. Les méninges de Sparrow se mirent alors en marche à toute allure, espérant ainsi trouver le moyen de récupérer le paquet informe et son contenu.



-Jack ? Vous allez bien ?



-Fort bien, Maître Sauci... Renard. Nous voici donc arrivés, mais nous n'avons pas encore convenu du paiement pour ce formidable service que je vous ai rendu.



La Saucisse Flottante, prise au dépourvu, haussa les sourcils, les faisant presque disparaître derrière les mèches humides de ses cheveux bruns.



-En effet voyez-vous, reprit Jack, les temps sont rudes pour la piraterie. Et il me faudra être en possession de tous mes moyens pour que je parvienne jusqu'à Port Royal afin de dénicher un navire, puis à Tortuga pour enrôler un équipage, tout ceci dans l'ultime but de récupérer le Black Pearl.



-J'ai bien peur de vous décevoir, Jack. Je ne possède rien de plus que ce que je porte sur moi : des vêtements détrempés et aucun trésor digne de ce nom à vous offrir.



-Aaaah. Mais tous les trésors ne sont pas d'argent et d'or, Maître Renard. Je me verrais donc uniquement contraint de réquisitionner votre... euh... comment appelez-vous ça, poursuivit Sparrow en désignant l'emballage du menton.



-Un sachet ?



-C'est cela. Je réquisitionne donc votre sachet de graines de tournesol.



Le Renard Flottant sembla hésiter un instant, son regard surpris passant du pirate au petit paquet détrempé et au trois quarts vide. Le cœur de Jack quant à lui battait maintenant la chamade dans sa poitrine, ses yeux soulignés de khôl suspendus aux lèvres de sa Saucisse de Compagnon, attendant son verdict avec un soupçon d'appréhension. Si le flibustier avait rencontré moultes monstres, malédictions et sublimes créatures au cours de sa vie, il devait bien admettre qu'il n'avait jamais mis la main sur pareil butin. Et après un silence qui sembla durer une éternité, le sourire de Maître Renard s'élargit plus encore, lui donnant l'air d'une Saucisse Folle, et il lui tendit l'objet tant convoité :



-Je pense que vous l'avez en effet amplement mérité. Et ceci aussi est à vous.



Mêlant le geste à la parole, le Renard Flottant déposa également le compas sur le banc de nage devant lui, rendant l'instrument au pirate. Mais Jack n'avait désormais d'yeux que pour le sachet contenant les précieuses graines : pourvu que la merveilleuse sirène de son cœur réapparaisse, il pourrait alors enfin la combler totalement et à tous égards. Avec un frisson d'excitation et un sourire béat, le flibustier glissa l'emballage dans la poche de son manteau avant de raccrocher son fidèle compas à sa ceinture.



-Vous savez ce qu'il vous reste à faire, maintenant, murmura-t-il enfin au Renard Volant.



-Je crois que oui...



Et avec une infinie précaution, Maître Saucisse se pencha par dessus le bastingage de la chaloupe, comme s'il s'apprêtait à effectuer un plongeon tête la première dans la mer. Mais il s'arrêta soudain dans son élan et se tourna vers Sparrow une dernière fois :



-Jack...?



-Renard ?



-Parviendrez-vous à récupérer le Pearl ?



-Évidemment. Enfin fiston, je suis...



-... le Capitaine Jack Sparrow, finirent les deux hurluberlus d'une seule et même voix.



-Et d'autant plus que je serais désormais débarrassé de vous, poursuivit le pirate avec une profonde satisfaction. J'avancerai bien plus vite tout seul et j'aurai sans nul doute beaucoup moins d'ennuis.



Le Chercheur de Vérité et de Noix de Coco Étoilées le fixa un instant de ses iris verts et brillants, puis il murmura :



-Alors au revoir Jack. Et bonne chance.



Et le Renard des mers sauta, éclaboussant la barque et le pirate encore à bord. La Saucisse Flottante flottait enfin, avec une grâce digne d'un éléphant de mer privé de ses nageoires, ballotée qu'elle était par les flots turquoise de la mer des Caraïbes. Sparrow l'observa un moment puis, aussi brusquement qu'il avait plongé, le Renard disparut soudain, littéralement aspiré par les profondeurs. Un bref éclat vert balaya alors l'horizon au même instant, comme si une malédiction venait d'être levée (ou jetée), et Jack murmura à son tour :



-La Saucisse retourne aux abysses. Bonne chance, Maître Renard.



Sparrow resta encore immobile quelques secondes dans la chaloupe, bercé par le doux roulis des flots. Il fixait maintenant le banc de nage tristement vide devant lui : le forban ne parvenait pas à déterminer s'il était réellement soulagé ou déjà nostalgique de cette brusque séparation. Mais après tout, ce Renard avait-il vraiment existé ? Ou n'était-il qu'une énième apparition liée à la chaleur et au manque de rhum ? Et si ce Renard flottant, ou volant, n'existait pas, comment pouvait-il seulement lui manquer ? Finalement, que pouvait bien représenter l'hallucination d'une Saucisse Humide au beau milieu d'une vie de pirate si bien remplie ?


Et sur ces considérations philosophiques, Jack se cala confortablement au milieu de son embarcation puis, d'un geste qu'il avait déjà répété mille fois, il ouvrit le couvercle de son fabuleux compas. L'aiguille tourbillonna comme à son habitude, tremblota sur son axe puis se stabilisa vers un point au sud-est. Un sourire satisfait se dessina immédiatement sur le

visage du forban : il avait un cap, le premier d'une longue série avant qu'il ne puisse à nouveau fouler le pont du Black Pearl. Et avec un entrain des plus extraordinaires, le pirate saisit ses rames, non sans avoir frôlé au préalable le renflement que le petit sachet de graines de tournesol formait dans la poche de son manteau. Le sourire du flibustier s'élargit encore plus, et il se mit à souquer avec une énergie décuplée tout en fredonnant :



-Na na na na na, na na na na na, des maudits pirates... Trinquons mes jolies, yo-ho !








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