[Résumé des chapitres 1 et 2 :]
☆Novembre 1998 :
[Fox Mulder a entendu parler de folles rumeurs quant à la mystérieuse réapparition du Queen Anne (célèbre paquebot britannique porté disparu en 1939 sans laissé la moindre trace) aux abords des côtes de Puerto Rico. Téméraire, l'Agent du FBI se lance en solo dans sa quête à bord d'un petit bateau de location et son plan est simple : atteindre les coordonnées de l'entrée du Triangle des Bermudes et de la mer des Caraïbes, où le fameux paquebot vient d'être aperçu...
Cela vous dit quelque chose ? C'est normal, il s'agit du troisième épisode de la saison 6 de X-Files, nommé Triangle, dans lequel Mulder se retrouve propulsé en 1939 à bord du fameux navire en perdition. Il y rencontrera d'ailleurs plusieurs personnages de la série (Scully, Skinner, Spender...) version "art déco".
Hors ici je dévie complètement du canon et j'envoie notre Agent préféré quelques siècles plus tôt sur le pont d'un autre bâtiment bien connu des amateurs de Disney et de SF...
☆Novembre 1717 :
Hector Barbossa est fier de lui. Il vient d'orchestrer une mutinerie et d'être proclamé Capitaine à bord du Black Pearl. Il a exilé son miteux prédécesseur Jack Sparrow sur un minuscule îlot et s'apprête maintenant à faire cap sur l'île de la Muerta pour y découvrir un fabuleux trésor.
Mais un événement imprévu vient gâcher ses rêves de richesse : un mystérieux naufragé à l'allure et au parler très étranges est repêché à bord du Pearl, créant peur et superstition au sein de son équipage. La plupart de ses marins pense à une malédiction envoyée par les Dieux à cause du sort qu'ils ont réservé à leur ancien Capitaine. Barbossa n'a pas le choix et doit trancher : il envoie donc cet infernal inconnu par dessus bord afin qu'il connaisse le même sort misérable que Sparrow...
☆Parallèlement sur un minuscule îlot désert :
Le Capitaine Jack Sparrow désespère : ses hommes se sont mutinés au profit de Babossa et il est maintenant coincé sur cette île sans moyen d'en réchapper. Et surtout : il est à court de rhum. La chaleur et son éternel état d'ébriété le font divaguer d'hallucinations en hallucinations : Jack est persuadé que la noix de coco posée sur le sable à côté de lui est la plus belle et aimante des femmes, il croit apercevoir une sirène dans les vagues turquoises, et une saucisse volante (ou un éléphant de mer ?) vient même s'échouer sur le sable à une dizaine de mètres de sa position. Sauf que cette saucisse volante n'a rien d'une apparition : c'est en réalité le corps d'un naufragé à l'apparence bien étrange aux yeux d'un pirate du dix-huitième siècles au trois quart ivre...]
***
Chapitre 3 : Le Moineau et Le Renard
Le noir, l'obscurité.
Puis un goût douceâtre et sucré dans sa bouche se mêla aux sanglots déchirants d'un homme tout près de lui.
Fox Mulder tenta de prendre une grande inspiration mais le liquide qui coulait dans sa gorge lui souleva le cœur, le faisant recracher une impressionnante quantité d'eau salée. Ses mains tentèrent de s'agripper à quelque chose mais elles ne rencontrèrent que du sable humide sous lui.
Du sable.
La mer. Le bateau.
Les souvenirs affluèrent brusquement dans l'esprit de l'Agent du FBI, comme une succession d'images folles et insensées :
Sa quête du Queen Anne aux abords du triangle des Bermudes. Le ciel limpide. Ses instruments s'affolant soudain et le vortex de brume. Son naufrage. Puis le navire aux voiles noirs. L'équipage étrange. La dangereuse confrontation.
Fox se remémora alors sa chute depuis le pont du gigantesque bâtiment sous les rires des marins crasseux, sa nage effrénée et enfin l'espoir quand il avait aperçu une bande de terre au loin. Mais l'épuisement avait fini par engourdir ses membres et il avait progressivement sombré dans les ténèbres.
Était-il mort finalement ? La mer turquoise avait-elle fini par l'emporter dans ses flots étincelants ? Et pourquoi donc un homme sanglotait-il à côté de lui ?
Mulder ouvrit péniblement les yeux.
Le ciel bleu se dessinait au-dessus de lui, presque aveuglant sous les rayons du soleil des Caraïbes. Fox plissa les paupières, incapable dans un premier temps de distinguer autre chose qu'une silhouette sombre penchée au-dessus de lui.
Puis un visage apparut progressivement dans son champ de vision, entièrement couvert de barbe, de moustache, de dreadlocks ornées de perles et de breloques diverses, le tout surmonté d'un tricorne de cuir brun. Deux yeux sombres soulignés de noir trônaient au centre de ce curieux ensemble et le fixaient avec une étrange expression.
-Qui..., murmura l'Agent du FBI sans parvenir à finir sa phrase.
-Holà, vous êtes en vie, sursauta l'inconnu. J'ai bien cru que vous étiez mort. J'ai même d'abord cru que vous étiez une saucisse flottante, ou un éléphant de mer, mais je me suis apparemment fourvoyé...
-Comment...?
-Doucement, vous avez perdu beaucoup d'eau. Il vous faut boire. Mais je n'ai plus de rhum. Toutes mes excuses, l'ami.
Avec une précaution qui frôlait presque l'extraordinaire, l'homme au tricorne souleva doucement la tête de Fox et approcha une grosse coquille brune de sa bouche. Le liquide sucré franchit à nouveau ses lèvres et l'Agent du FBI se rendit compte à quel point il était assoiffé.
-Adieu ma douce, psalmodia le déroutant inconnu au dessus de lui. Tu auras été une compagne extraordinaire, je t'avais aimée... je t'aurais aimée... nous nous eûmes aimés, nous... Haan !
Un sanglot secoua à nouveau l'homme étrange et un son, presque comique s'il n'avait pas été si déchirant, sortit de sa gorge en gargouillant.
-Est-ce... que... vous allez bien, réussit à articuler Mulder en se redressant légèrement.
-L'amour de ma vie est décédée.
-Je... suis désolé.
-Vous pouvez. Elle est morte pour vous sauver. Ma fabuleuse et tendre noix de coco...
-Vous... plaisantez, s'étouffa Fox en écartant la coquille velue de son visage.
-Je ne plaisante jamais avec les femmes. Vous ne seriez pas eunuque par hasard ?
-Je... non, balbutia l'Agent du FBI qui s'assit sur le sable tout en luttant contre une nouvelle vague nauséeuse. Où sommes-nous ? Qui êtes-vous ?
-Vous posez beaucoup de questions pour quelqu'un qui débarque de manière impromptue sur mon île.
-Votre île ?
-J'ai été nommé Gouverneur ici voyez-vous, répondit fièrement l'homme au tricorne. Par Hector Barbossa en personne.
Barbossa. L'homme imposant sur le pont. L'homme au petit singe beige et brun et à l'immense chapeau à plume. L'homme qui avait failli lui faire trancher la gorge. L'homme qui avait prononcé la sentence pour l'expulser par dessus bord.
-Vous faites une tête, l'ami. On dirait que vous avez vu un fantôme...
-Barbossa..., répéta l'Agent du FBI. J'étais sur son bateau. Un navire énorme avec des voiles noires, et un équipage... vraiment repoussant.
-Je reconnais bien là mes marins et ce bon vieux Hector dans votre description, fanfaronna le drôle d'individu, désormais hilare.
Mulder quant à lui luttait toujours contre une terrible sensation de vertige et il devait se concentrer pour ne pas rendre le peu d'eau de coco qu'il avait réussi à ingurgiter. Sa tête lui tournait affreusement et tout semblait tanguer autour de lui : la plage de sable fin et la mer droit devant, les palmiers qui bordaient le rivage, le ciel d'un bleu éclatant... Et que dire de ce personnage bizarre qui semblait tout droit sorti d'un mauvais film de pirates : sa chemise blanche à moitié ouverte sur sa poitrine bronzée, son corsaire avalé par d'immenses cuissardes tannées par le sel, ses innombrables breloques cliquetant au moindre geste, son odeur nauséabonde qui défiait toute comparaison...
-Mais qui êtes-vous donc, demanda finalement Fox à nouveau.
Amusé par le regard abasourdi et l'attention que lui portait le naufragé, l'énergumène sourit de plus belle, découvrant plusieurs dents en or :
-Enfin petit... je suis le Capitaine Jack Sparrow !
-Capitaine... mais où se trouve votre navire ?
-Vous n'écoutez donc rien ? Je suis, enfin j'étais, ou du moins je fusse... le Capitaine du Black Pearl... Cet immense bâtiment aux lignes effilées et rapide comme le vent, dirigé par un équipage aussi féroce que terrifiant.
-Mais...
-Mais ! Mais ! Mais Hector Barbossa, mon second, m'a devancé dans ma quête pour trouver l'île de la Muerta et son fabuleux trésor. Me voilà donc expulsé hors de mon bâtiment, victime d'une terrible mutinerie et prisonnier de cet îlot grotesque alors qu'un autre vogue à ma place vers le fabuleux butin de Cortès...
-Vous êtes... un pirate vous aussi ?
-Hélas, oui. Un forban sans vergogne et sans cœur qui pille et brûle tout sur son passage. Et que ne donnerais-je pas pour être à nouveau à bord du Pearl, fendant les flots, filant au gré des quatre vents...
Les yeux du flibustier se firent soudain vagues et brumeux, comme si cette simple pensée pouvait réaliser son rêve de liberté.
Mulder soupira et un sentiment de désespoir le submergea alors. Il n'était guère plus avancé que lorsqu'il avait été repêché à bord du Black Pearl au milieu de son équipage démoniaque : cet homme à priori ivre n'était probablement pas le mieux placé pour le renseigner et encore moins pour l'aider. Sans compter qu'un doute terrible courait maintenant dans l'esprit du grand brun : et s'il avait réellement effectué un saut dans le temps ? Et si cette brume était vraiment le vortex qui courbait le continuum-temps à ce point précis du globe ? Et pire encore, où, ou plutôt quand, avait-il atterri ?
Fox déglutit avec difficulté, l'eau de coco ayant laissé une sensation pâteuse dans sa bouche. Le grand brun hésita, inspira profondément et demanda, peu assuré finalement que son interlocuteur comprenne sa question :
-Et... quand sommes-nous exactement ?
-Eh bien je dirais que nous sommes aujourd'hui, expliqua le pirate d'un air tout à fait sérieux. C'est un peu moins qu'hier mais toujours plus que demain...
-Je voulais dire, en quelle année ?
-En quelle année ? C'est à la fois une excellente question et une excellente année, surtout pour le rhum...
-Bon sang, s'exaspéra Mulder, en quelle année sommes-nous, à quelle époque, qui gouverne le pays dans lequel vous accostez et pillez avec tant d'ardeur ?
-Oooh, s'exclama Sparrow en faisant tinter ses dreadlocks. Le Roi Georges 1er doit bien avoir son postérieur enfariné posé sur un trône quelque part en Angleterre, à l'autre bout du monde, maintenant que vous le dites. Mais ce ne sont ni de lui ni de sa Marine Royale dont il faut se méfier, poursuivit-il d'un air soudain conspirateur. La Compagnie des Indes, voilà une bande de fripouilles vicieuses prête à tout pour mettre un terme à la piraterie.
Jack Sparrow accompagna ses mots d'un crachat dans le sable qui manqua de peu la cuisse de Mulder.
-Le roi Georges 1er... donc, nous sommes entre 1714 et 1727, c'est bien ça ?
-Fiston, je suis un pirate, pas un archiviste...
Fox soupira et sombra dans le silence, assimilant lentement l'information. Il avait traversé un portail électro-magnétique, il en était certain à présent. Tout ceci n'était ni une reconstitution historique ni un tournage de long métrage : il avait simplement été propulsé dans le passé via le triangle des Bermudes, comme bien d'autres navires avant lui. Et il avait bien plus perdu dans cette folle expédition que son bateau de location, ses papiers, son arme et son cellulaire... Il s'était égaré dans les méandres du temps, près de trois siècles avant son époque. Il ne possédait désormais plus que les vêtements qu'il portait, encore gorgés d'eau de mer et qui dégoulinaient lentement en formant une auréole sombre sur le sable autour de lui. Il n'avait aucun moyen d'appeler à l'aide ou de contacter le futur, et son cœur se serra à la pensée de Scully, seule quelque part dans un bureau au sous-sol du bâtiment Hoover de Washington. Combien de temps l'attendrait-elle avant de se lancer à sa recherche ? Combien de temps le rechercherait-elle avant de conclure à sa mort ?
-Je crois mon cher, s'exclama soudain le pirate assis à côté de lui, que nous poursuivons désormais un but commun : s'enfuir de cette île et rentrer chez nous... Moi sur mon magnifique Black Pearl, et vous... (le regard de Jack se figea et une mimique grotesque crispa la moitié gauche de son visage)... et vous, de là où vous venez.
-Avez-vous seulement une idée de comment nous pourrions nous échapper d'ici, demanda Mulder soudain porté par l'espoir. Et de comment je pourrais... rentrer chez moi ?
-J'en ai bien une, l'ami. Mais elle ne vous plaira sans doute pas. Car il faudra que nous attendions que la nuit tombe... Cela impliquera une vieille tortue de mer et du rhum, beaucoup de rhum...
Fox accusa le coup de ces paroles qui ne constituaient clairement pas un plan de sauvetage digne de ce nom. Il ne voyait en effet guère comment un reptile et de l'alcool pourraient leur être utiles dans leur situation actuelle, eux qui étaient perdus sur un minuscule îlot au beau milieu de la mer des Caraïbes. Et au dix-huitième siècle qui plus est.
Ce ne sont que les paroles d'un fou...
Soudain frappé par la fatigue et l'absence de solution, Mulder se prit la tête entre les mains sans prendre la peine de questionner davantage le pirate sur son plan saugrenu. Son escapade en Floride, la location de son petit bateau à moteur et ses recherches pour localiser le Queen Anne le matin même lui semblaient bien loin désormais. De 281 ans pour être exacte.
-Hey l'ami, lança soudain Jack avec douceur. Vous ne m'avez même pas dit votre nom.
L'Agent du FBI releva la tête et croisa le regard souligné de khôl de Sparrow. Cet homme était peut être ivre, fou, un authentique pirate ou tout à la fois, mais la lueur de compassion qui brilla fugacement dans ses yeux était sincère, le grand brun en était persuadé.
-Je m'appelle Mulder. Fox Mulder.
-Je vous ai demandé votre nom, pas votre espèce.
-Mon nom est Mulder, expliqua patiemment l'Agent du FBI. Et Fox est mon prénom, bien que personne ne m'appelle jamais plus comme ça.
-Fox... Un renard ? Voilà qui explique bien des choses. Je me disais bien que vous aviez une drôle de tête pour un éléphant de mer.