Ce ne fut pas la première fois que Sonulia avait pénétré le Donjon d'Ombrecroc et qu'elle en sortait avec la tête décapité du maître de lieux dans son sac en toile de jute.
Sa première visite du donjon délabré, situé dans la partie sud de la Forêt de Pins Argentés et surplombant le village de Bois-du-Bûcher, c'était durant ses débuts en tant qu'assassin, quand elle voulait faire ses preuves auprès des Réprouvés qui l'avaient recruté. À l'époque, le donjon servait de base d'opération pour un mage malfaisant et déchu du Kirin Tor, l'archimage Arugal, qui fut la raison de la présence des worgens qui infestaient la région. À l'époque, il les avaient invoqué dans le but de combattre le Fléau qui ravageait ses terres à l'époque mais ignorant que ses "enfants" comme il les avait appelé avaient été prisonniers durant des millénaires dans la dimension où ils les avaient trouvés car jugés incontrôlables. Si bien qu'une fois invoqués sur Azeroth, les worgens affamés et pas moins enragés attaquaient sans distinction vivants et morts-vivants jusqu'à s'en prendre des années plus tard au royaume voisin de Gilnéas et transformant plus de la moitié de la population en homme-loups. Quant à Arugal, rongé par la culpabilité, il s'était retiré dans le sinistre donjon avec ses "enfants" qu'ils utilisaient dès lors pour avoir le contrôle de la région forestière. Jusqu'à ce qu'un groupe composé de nécrotraqueurs de Fossoyeuse, d'un démoniste Réprouvé du nom de Morpsev et Sonulia mit fin à son règne de terreur. L'assaut sur le donjon ne fût cependant pas une mince affaire. Pratiquement tous les nécrotraqueurs avaient péri sous les griffes des worgens et seul Sonulia et Morpsev en étaient sortis victorieux.
Des années plus tard, ce fut un noble Gilnéen du nom de Vincent Godfrey qui avait récemment pris possession des lieux, peu de temps après la chute de son royaume. Celui-ci avait survécu à l'invasion des worgens et s'étaient mis en tête de les traquer et de les exterminer jusqu'au dernier. Mais quand il découvrit que son propre roi était lui aussi touché par la malédiction, il tenta de le trahir sans succès avant de finalement se suicider en se jetant d'une falaise, préférant la mort que d'avoir une bête comme roi. Son corps fut toutefois récupéré et réanimé par les Réprouvés qui en firent l'un des leurs, lui ainsi que quelqu'uns de ses acolytes. Motivé par sa haine des worgens, il aida pendant un temps Sylvanas et ses Réprouvés à combattre les résistants gilnéens... jusqu'à ce qu'il décida de trahir la reine banshee et de se retirer avec ses sbires dans le Donjon d'Ombrecroc dans le but de préparer un plan pour reprendre Gilnéas et Lordaeron. Ironique qu'il choisit comme planque le même lieu que celui qui avait amené sur terre les worgens qu'il haïssait tant et étaient responsable de la chute de son royaume et la sienne par la même occasion.
Et une fois de plus, on fit appel à Sonulia, équipée de sabres jumeaux et de dagues cachées dans ses manches et ses bottes, pour venger Sylvanas et empêcher la haine aveugle du gilnéen déchu d'avoir de graves répercussions aussi bien sur la Horde que sur l'Alliance.
Cette fois, la jeune elfe de sang, vêtue d'une cape et de vêtements noirs, le visage masqué derrière un foulard ou sous un capuchon, avait acquis plus d'expérience avec le temps et s'était frotté avec des ennemis plus vicieux et redoutables qu'une horde de morts-vivants renégats, surtout après avoir survécu au Norfendre. D'autant qu'hormis ses résidents, le donjon n'avait pas tant changé et de ce fait, elle connaissait suffisamment les lieux pour s'y faufiler. Le donjon lui avait davantage donner du fil à retordre du temps où il était infesté de worgens que de goules et de squelettes décervelés. Elle avait notamment retenu une chose sur les morts-vivants et leur point faible : étant déjà morts de base, ils avaient moins peur de se prendre une méchante dérouillée que d'autres ennemis bien vivants et mortels et par conséquent, ils faisaient moins attention à leurs arrières. Les tuer en devenait presque trop facile.
Elle eut donc très vite raison du Seigneur Godfrey et de ses sbires, récupérant leurs tête et brûlant le reste de leur cadavre pour faire bonne mesure et s'assurer qu'ils ne fussent pas de nouveau réanimés.
En sortant du donjon, elle jeta un œil au mur Grisetête qui séparait Lordaeron de Gilnéas, au sud, à présent en ruine depuis que les Réprouvés avaient lancé leur assaut sur leurs voisins.
Jusqu'à présent, elle n'avait participé à l'invasion que de loin et ses missions constituaient à sécuriser la Forêt de Pins Argentés pour ses camarades Réprouvés.
Néanmoins, un sentiment de malaise l'envahissait quand elle vit au loin le royaume détruit de Gilnéas.
Elle ne nourrissait pas de ressentiments particuliers envers les gilnéens, si ce n'est pour avoir été passif quand Lordaeron et le royaume elfique de Quel'thalas se faisaient anéantir par le Fléau mort-vivant, alors que leur aide en des heures aussi sombres aurait été la bienvenu, même en cas d'échec.
Cependant, elle n'avait jamais pu pardonner aux humains la manière dont ils avaient traité son peuple après la chute de Quel'thalas et surtout d'avoir tenté de les exterminer après qu'ils avaient été décimé par le Fléau. Le pire étant qu'ils étaient encore alliés à l'époque et même sans que ce fût l'amour fou entre les différents peuples, c'était leur Alliance (avec celle des nains) qui avaient sauvé leur peuple et leur royaume respectifs de l'annihilation contre la Horde des orcs durant la Seconde Guerre. Et il n'y avait rien de plus inqualifiable et impardonnable que de vouloir exterminé un peuple allié déjà au bord de l'extinction. Pour cette raison, les humains ne valaient guère mieux aux yeux de la jeune elfe de sang que les orcs. Ou même les trolls des forêts avec lesquels son peuple ses disputaient le territoire depuis qu'ils avaient fondé Quel'thalas.
Mais pouvaient-elle pour autant cautionner ce que Sylvanas et ses Réprouvés étaient en train d'infliger à un royaume qui jusqu'à présent ne se mêlait que de ses affaires ? C'était une chose de nettoyer la région de bêtes féroces, sanguinaires et incontrôlables tel que les worgens ou encore des fanatiques aveuglés par la haine, s'en était une autre de s'en prendre à des innocents. D'autant plus que lâcher une armée mort-vivante sur un royaume rappelait douloureusement trop à Sonulia ce qui était arrivé à son propre royaume des années plus tôt. Elle avait tout perdu à cette époque et ce fut précisément ce qui l'avait amené à être une voleuse-assassine, obligée de tuer et de voler pour survivre. La seule famille qui lui restait était actuellement prisonnier au Trône de Glace pour empêcher une nouvelle invasion du Fléau.
Et en voyant ce qui se était en train de se passer à Gilnéas, elle se demanda si elle-même et ses camarades Réprouvés n'étaient pas en train d'infliger à des innocents ce qu'ils avaient subis par le passé et avait fait d'eux ce qu'il étaient à présent.
Elle finit par chasser ces vilaines pensées de sa tête. De toute évidence, les elfes de sang comme les Réprouvés n'étaient plus acceptés parmi les humains et cette guerre n'étaient qu'une question de survie. Et de garder ce que l'Alliance tentait jalousement de reconquérir. De reprendre ce qu'ils avaient lâchement abandonné des années plus tôt. Et en ce qui la concernait, elle n'était pas payé pour réfléchir ou éprouver des états d'âme mais pour exécuter, purement et simplement. Que cela lui plaisait ou non.
Elle descendit la colline où le donjon en ruine avait été construit et poursuivit son chemin à travers la forêt qui devait son nom aux immenses pins à l'écorce argentée. Cette forêt n'avait pas été épargné par le Fléau et cela se sentait. Ces fameux argentés étaient tous maladifs ou mourants et dans leur fuite, ses habitants avaient laissés derrière eux des mines et des fermes abandonnées. L'air y était chargé d'humidité et il y régnait un silence de mort, de temps à autre troublé par des hurlements de loup résonnant à travers les arbres. Et la brume qui tourbillonnait au-dessus du sol humide et mousseux renforçaient l'aspect sinistre et hanté de cette forêt-fantôme.
Et pourtant, du point de vue da la jeune elfe de sang, ce n'était rien comparé aux Terres Fantômes qui depuis l'invasion du Fléau constituaient la partie sud du royaume de Quel'thalas. Là-bas, ce qui fut autrefois une partie de la paisible et chaleureuse Forêt des Chants Éternels, baignée de lumière et connue pour ses arbres aux feuilles dorés, était depuis le passage du Fléau une région hantée et plongée dans l'ombre, décrépite et gangrenée par la Mort en personne.
Depuis la guerre contre le Roi Liche au Norfendre, les Réprouvés avaient grandement gagné du terrain et notamment établi des avant-postes aux quatre coins de la Forêt de Pins Argentés, notamment sur les champs et les vergers laissés à l'abandon depuis la chute de Lordaeron.
Sonulia prit la route vers le nord pour rejoindre le cimetière du Sépulcre, où Sylvanas avait été transporté d'urgence après la trahison de Godfrey pour être remise sur pied. Niché au cœur des collines qui surplombaient le littoral ouest de Lordearon, c'était le plus sûr endroit pour les Réprouvés.
Arrivée au bien nommé Sépulcre après une longue marche, elle vit la reine banshee de nouveau sur pied, se tenant devant la crypte et en compagnie des Val'kyrs qui s'étaient vraisemblablement chargé de son rétablissement.
C'était de grande et redoutables femmes ailées en armure originaire du Norfendre qui avaient le pouvoir d'invoquer ceux qui étaient morts au combat. Elles avaient servi le Fléau jusqu'à la récente chute du Roi Liche et qui dès lors étaient entrées au service de Sylvanas.
— Dame Sylvanas, voici les têtes de Godfrey et de ses sbires, présenta Sonulia en tendant à la reine banshee le sac. J'ai pris soin de brûler leur cadavre...
— Alors brûlez les aussi, rétorqua froidement la reine banshee. Ou jetez les dans la mer, là bas. Ou dans le lac, si ça vous chante, qu'ils nourrissent les poissons et les murlocs. Mais que ces têtes soient hors de ma vue.
Atterrée par le peu d'égard que Sylvanas lui témoignait, Sonulia s'imagina un tout autre scénario où elle se serait montrée plus reconnaissante.
— Merci, jeune voleuse, de m'être débarrassée de ses traîtres, lui aurait dit Sylvanas. Merci d'avoir risqué votre vie pour me venger et les punir pour leur trahison. Excellent travail !
— Oh, je vous en prie ! lui aurait-elle répondu. Je n'ai fait que mon travail. Et puis je méprise les traîtres autant que vous. Ils n'ont eu que ce qu'ils méritaient.
Dire que du temps où Sylvanas était une elfe bien vivante, Sonulia la vénérait et la considérait comme son héroïne. Au point qu'elle avait rêvé étant petite de devenir forestière comme elle et ses sœurs, les Coursevent, et ainsi défendre ses terres et son peuple de toute menace extérieure.
Mais à quoi pouvait-elle s'attendre d'autre ? Depuis qu'elle avait été tuée et relevée en tant que mort-vivante par Arthas, Sylvanas était devenu aussi chaleureuse qu'une pierre tombale et aussi enthousiaste que si elle avait été à un enterrement. La Sylvanas que Sonulia avait connu n'était pas seulement morte physiquement, son âme l'était tout autant. Tout ce qui lui restait était un esprit à la fois mélancolique et vindicatif, prisonnier d'un corps aussi froid que la pierre. Tel était la malédiction des Réprouvés.
— Et où est donc ce bouffon à tête d'ogre ? s'impatienta Sylvanas.
La jeune elfe de sang demeura dubitative et silencieuse. De quel "bouffon à tête d'ogre" parlait-elle ?
Elle ne tarda pas avoir la réponse à sa question quand elle aperçut Garrosh Hurlenfer à la tête d'une cohorte d'orc lourdement armés et équipés.
— Ah, quand on parle du loup, s'exclama la reine Banshee. Je suis contente que vous ayez pu venir, chef de guerre.
— Cela a intérêt à être important, Sylvanas, grommela Garrosh. Vous savez combien je déteste cet endroit et cet odeur infecte. Où en est la prise de Gilnéas ?
Sonulia n'était pas sûr d'apprécier le nouveau chef de guerre. De peu qu'elle en savait sur lui, Garrosh ne faisait que se plaindre, faire des reproches à tout-va et à s'emporter comme si on avait insulter sa mère quand quelqu'un le contredisait. Et depuis qu'il fut nommé chef de guerre par Thrall, son prédécesseur, il prenait un malin plaisir à faire son petit chef. Le genre jamais content, ne supportant pas la moindre critique et aimant s'entendre se donner des ordres. La jeune elfe avait connu des ours plus affables et des sangliers plus courtois que ce "bouffon à tête d'ogre" comme Sylvanas l'avait surnommé. Sans compter qu'elle lui rappelait un certain humain qui avait été la raison pour laquelle les elfes de sang avaient dû quitter l'Alliance.
— Gilnéas est pratiquement sous notre coupe, répondit Sylvanas. Ses habitants et son roi ont tous fuis et désertés leur ville. Il ne reste qu'un petit groupe de résistants mais croyez-moi, ils ne nous poseront pas de problèmes.
— Je l'espère, grogna Garrosh. Mais dans ce cas, pourquoi m'avoir fait venir ? Et plus important, qu'est ce que ces démons du Fléau viennent faire ici ?
Il désigna les valk'yrs qu'il contemplait avec haine et défiance.
— Avec la mort du Roi Liche, bon nombre des membres les plus intelligents du Fléau se retrouvèrent... sans emploi, s'expliqua Sylvanas avec calme et désinvolture comme si elle présentait la météo au chef de guerre. Les val'kyrs, ces "démons" comme vous les appelez si délicatement, sont désormais sous mes ordres... et en partie la raison pour laquelle j'ai demandé à vous voir.
— Venez en au fait, Sylvanas, l'ordonna sèchement Garrosh.
— Très bien, chef de guerre.
Elle le conduisit vers une fosse où étaient entassés des cadavres d'humains, probablement de Gilnéas, si ce n'était d'une contrée voisine et principalement des civiles, hommes femmes confondus, tous fraîchement tués.
Sonulia continuait d'assister à la réunion de loin, prévoyant où elle allait mené.
— J'ai résolu le problème des Réprouvés, repris Sylvanas. En tant que peuple, il nous est impossible de procréer. Mais avec l'aide des val'kyrs, nous sommes désormais en mesure de prendre les cadavres des défunts pour créer de nouveaux Réprouvés. Agatha, montrez au chef de guerre.
Une des valk'yrs, la dénommée Agatha, se détacha et survola la fosse de cadavres. Des éclairs jaillirent de ses paumes et frappa les cadavres qui se relevèrent. Leur corps encore frais avait entamé une décomposition à une vitesse record durant la procédure. Désormais, ils ressemblaient à s'y méprendre au Réprouvés qui les avaient rassemblés dans cette fosse après leur avoir ôté la vie.
Certains contemplèrent incrédule leur nouveaux corps décrépit avant de se tourner vers Sylvanas et s'agenouillèrent en signe de révérence.
De la nécromancie.
Aussi impressionnant et peu ragoûtant fût ce spectacle, ce ne fut pas une surprise pour Sonulia qui y avait déjà assisté lors de l'assaut sur Gilnéas, notamment la réanimation de ceux qu'elle venait d'assassiner et venait d'en rapporter les têtes.
Le chef de guerre ne manqua pas d'afficher son indignation et son dégoût :
— Ce que vous venez de faire, Sylvanas... va à l'encontre des lois de la nature ! "Écœurant" est le seul mot que j'ai pour décrire ça !
Sonulia roula des yeux et réprima une envie de répondre "Sans déconner !" en entendant le chef de guerre ce plaindre que ce à quoi il venait d'assister n'avait rien de naturel. Elle savait que Garrosh était arrivé sur Azeroth à peine un an avant d'être promu chef de guerre mais n'avait-il pas été présent durant la guerre contre le Roi Liche ? Était-il au courant qu'il s'adressait à une elfe mort-vivante ? Était-il seulement au courant que la magie existait aussi bien sur Azeroth que sur son monde d'origine, Draenor, et que sans cela leur deux monde n'auraient jamais pu se connecter ? Les portails qui menaient vers d'autres mondes, les mutations chez les orcs corrompus par les démons, c'était naturel selon lui ? La jeune elfe de sang ne put qu'ajouter "intelligence limité" à la déjà longue liste de défaut qu'elle faisait au chef de guerre actuel.
— Chef de guerre, sans ces nouveaux Réprouvés et cette magie que vous jugez contre-nature, mon peuple s'éteindrait, se défendit Sylvanas qui ne peinait à cacher son impatience. Notre emprise sur Gilnéas et le nord de Lordaeron s'effondrerait.
— Avez-vous réfléchi à ce que cela implique, Sylvanas ? l'interrogea Garrosh toujours furibond et accusateur. Quelle différence y a-t-il entre vous et le Roi Liche ?
Sonulia ne voulut pas l'admettre mais le chef de guerre venait de marquer un point. Depuis la chute du Roi Liche, elle ne pouvait s'empêcher de remarquer que Sylvanas, autrefois son héroïne, se comportait de plus en plus comme le même individu qui avait anéanti son royaume, décimé son peuple et fait d'elle ce qu'elle était actuellement. L'assaut sur Gilnéas, l'usage de la Peste sur ses ennemis (pourtant interdit par le chef de guerre), comprenant des civils, et de la nécromancie pour grossir ses rangs indiquaient qu'elle entamait le même chemin que son bourreau. Qu'elle agissait de la sorte pour préserver son peuple de l'extinction et les défendre de leurs persécuteurs, cela s'entendait. Après tout, son peuple avait été dans la même situation quand ils avaient rejoint la Horde. Mais delà à étendre son empire au prix d'innombrables vies innocentes... À nouveau, Sonulia fut envahit d'un sentiment de culpabilité à l'idée de participer à de tels exactions, de faire subir à d'autres ce qu'elle même avait dû endurer.
— N'est-ce pas évident, chef de guerre ? répondit toutefois Sylvanas imperturbable. Je sers la Horde.
— Surveillez votre langue, sorcière ! l'invectiva Garrosh.
Au terme de la réunion, le chef de guerre laissa quelqu'uns de ses gardes d'élites pour surveiller la reine banshee et prévint cette dernière qu'un jour elle devra faire face à son jugement quand elle sera devant son "créateur". Et selon ses dires, "plus tôt que celui des autres". Ce qui ressemblait à une menace de mort... adressée à une mort-vivante.
Sentant que plus personne n'avait besoin d'elle, Sonulia se retira d'un pas traînant vers le versant ouest de la colline, surplombant le littoral et donnant ainsi sur la Grande Mer qu'elle contempla avec mélancolie.
Après ce à quoi elle venait d'assister, elle ne savait plus du tout où se placer et ne pouvait que redouter le pire pour l'avenir de la Horde et celui de son peuple.
D'un côté, il y avait ce chef de guerre au caractère de cochon, aussi susceptible, capricieux et difficile à satisfaire qu'un enfant pourri gâté. Et de l'autre, il y avait la reine banshee, qui fut un temps l'héroïne de la jeune elfe de sang et qui avait moins d'éthique et de scrupule que n'en avait son propre bourreau. Ou même moins que Sonulia, réduite à faire le sale boulot pour des gens comme eux. Et dont on appréciait à peine les efforts ou les exploits.
Après tout, personne ne l'avait félicité ou même remercié pour le rôle qu'elle avait joué dans la chute du Roi Liche. Ou pour avoir mis fin à la folie de celui qui fut jadis son prince. Et en même temps, de quoi devrait-on la féliciter ? D'avoir du sang sur les mains ?
Elle ouvrit son sac, contemplant avec dégoût les têtes décapités de mort-vivants qu'elle avait manifestement amené pour rien et les déversa sur le flanc de la colline, les laissant ainsi rouler jusqu'à la mer en contrebas.
Elle dégaina ensuite un de ses sabres jumeaux et vit son image se refléter sur sa lame bien que constellée de marques de sang. Elle retira sa capuchon et baissa son foulard qui masquait son visage marqué par les combats et les années à vivre dans la misère et à lutter pour sa survie, dévoilant également ses cheveux blonds noués en queue de cheval. Comment en était-elle arrivée là ? se demanda-t-elle en contemplant son triste visage sur la lame de son épée. Comment son peuple en était arrivé là ? Comment la Horde en était il arrivé là ?
Elle songea à son regretté frère qui n'avait jamais accepté de faire partie de la Horde. Et à présent, elle ne pouvait plus vraiment le blâmer. Une bonne chose que son esprit était retenu au Norfendre car il n'aurait supporté ni le nouveau chef de guerre, ni l'assaut sur Gilnéas ni la situation se trouvait actuellement sa sœur.
— C'était quelque chose, cette réunion, quand même ! intervint une petite voix espiègle qui fit sursauter Sonulia. Ça aurait pu se placer plus mal. Et ce numéro de nécromancie, on ne voit pas ça tous les jours.
Surprise, la jeune elfe de sang fut à deux doigts de décapiter ce qui s'avérait être une gobeline en tenue d'ensorceleuse. Elle ne l'avait ni vu ni entendu arriver tant elle était petite et discrète.
— Qui es tu ? l'interrogea-t-elle méfiante. Et d'où tu viens d'abord ?
— Oh, moi, c'est Yezabella, répondit la gobeline. Et j'étais avec le big boss et ses troupes d'élites, à l'instant.
— Alors toi aussi t'es venue pour nous surveiller ? questionna Sonulia derechef.
— Oh, non, je ne travaille pour personne depuis l'autre enfant gâté là qui se prenait pour mon boss, se défendit Yesabella. En fait, je suis venu changer d'air. Et parce que je trouve un certains charme aux ruines de Lordaeron. Dire qu'à une époque ce royaume d'humain avait donné du fil à retordre à la Horde.
À cet époque, le peuple de Sonulia, encore appelé "hauts-elfes", avaient combattu la Horde auprès des humains et des nains, de cet Alliance précisément créé à Lordaeron. Aujourd'hui, il n'en restait que des ruines et les hauts-elfes survivants, rebaptisés les elfes de sang, devaient s'acoquiner à ceux qui furent jadis leurs ennemis : les orcs, les trolls, les mort-vivants et maintenant les gobelins. Le monde que la jeune elfe de sang avait connu avait déjà perdu tout son sens avec la chute de Lordearon et depuis le récent Cataclysme, cela venait d'atteindre son paroxysme.
— En plus, je crois qu'ici que je peux davantage donner libre cours à mon art et mes pouvoirs qu'à Orgrimmar, reprit la gobeline. Là bas, l'usage de nos pouvoirs est restreint car le big boss n'aime décidément pas ce qui est magique et ça devait contraignant pour moi.
— À quel "art" faîtes vous allusion, au juste ? demanda la jeune elfe de sang suspicieuse. Quelle magie pratiquez vous, exactement ?
Pour toute réponse, la gobeline fit apparaître un cercle d'invocation à ses pieds et quelques secondes plus tard, un diablotin apparût.
Une démoniste.
Sonulia avait affaire à une démoniste gobeline. De mieux en mieux !
La dernière fois qu'elle avait fait affaire — et même fait équipe avec un démoniste, il s'agissait de Morspev. Et elle n'en gardait pas un bon souvenir. Si elle avait été encore présent cependant, Sylvanas aurait été ravie de l'avoir à son service. Fort probable qu'il aurait été sur la même longueur d'onde, songeait Sonulia.
— Hé, mais je la connais celle-là ! s'exclama soudain le diablotin de sa voix crispante en désignant la jeune elfe de sang. Elle travaillait avec mon ancien maître !... Avant de le trahir !
Sonulia se figea d'horreur en comprenant qu'il s'agissait bien du diablotin de Morpsev.
— Ah bon ? s'étonna innocemment la gobelin. Bah que le monde est petit alors !
— M-m-mais, c-c-comment est-ce possible ? demanda Sonulia au bord de l'affolement. Que vous puissiez invoquer le serviteur d'un autre démoniste !
— Ah ça, on m'a expliqué que ça peut arriver, s'expliqua Yezabella. Qu'on puisse invoquer du Néant Distordu un démon ayant déjà servi un autre démoniste mais dont le lien aurait été rompu. Afin qu'il ne soit pas au chômage.
— Et puis détends-toi, blondasse ! intervint de nouveau le diablotin. Mon ancien maître n'est plus de ce monde, de toute façon ! Avec ce qui reste de son corps, il n'est pas prêt de refaire du mal à qui que ce soit et il faudrait plus que de la nécromancie pour le ramener. Par contre son esprit est bien présent dans le Néant d'où on m'a invoqué. Et il te passe les bonjour.
Sonulia avala sa salive. Elle sentit fond d'elle que les choses n'allaient pas s'amélioraient.