Kâel Lame-Solaire, Tome 1 : La naissance d'un Sin'dorei

Chapitre 16 : Le sang des elfes

Par Papapoch

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Chapitre 16 : Le sang des elfes




L’aube sur l’Elrendar n’avait rien de glorieux. Seule une lueur blafarde filtrait à travers la canopée épaisse. Une lumière froide qui semblait elle-même redouter ce qu’elle allait éclairer. L’escouade de Kâel était en place depuis plusieurs heures, de l’autre côté de l’Elrendar, dans les bois qui bordaient le fleuve. Accroupi dans la fourche d’un chêne millénaire, le jeune forestier sentait le bois humide imprégner ses vêtements. Au pied de l’arbre reposaient des barils cerclés de fer et remplis d’un mélange visqueux de poix et d’huile alchimique.


La patience était leur arme la plus dure. Ils avaient passé les premières heures du jour à dissimuler leurs positions, à sceller leurs odeurs avec des essences de plantes, et à guetter le moindre signe de l’ennemi. L’air était frais, chargé de tension et de l’énergie magique accumulée par les magistères en amont. Kâel échangeait régulièrement des regards assurés avec ses compagnons pour se rassurer, multipliant les signes de tête. Quelle qu’en soit l’issue, cette bataille serait la dernière.


Un bruit battant l’air, sec et répétitif, déchira finalement le silence de la forêt.


— Gargouilles, chuchota Randril. Ne bougez plus. Si elles nous repèrent, tout est fichu.


Kâel se fit aussi immobile qu’une écorce. Au-dessus de la cime, une volée de créatures de pierre fendit la brume. Elles décrivirent des cercles lents, leurs yeux incandescents balayant le lit du fleuve et les berges, cherchant une faille dans la défense thalassienne. Mais les bois restèrent silencieux. Les gargouilles furent alors criblées de flèches tirées depuis les murs de la cité et finirent par s’éloigner, forcées au repli. Kâel souffla lentement, une buée blanche s’échappant de ses lèvres.


— Elles n’ont rien vu, constata Tina’Thiel, dissimulée dans des fougères à quelques mètres. Elles sont trop arrogantes pour soupçonner une embuscade ici.

— Restons quand même prudents, il pourrait y avoir d’autres éclaireurs. Mais ils approchent, indiqua Randril.


Le temps reprit son cours, plus lent et plus pesant encore. La brume matinale s’effaça petit à petit pour laisser place à un soleil timide. Puis, la terre se mit à frémir. D’abord un frisson sous leurs bottes, puis un battement lourd qui enfla rapidement en un fracas monstrueux et cadencé. Le Fléau arrivait.


Ses bataillons défilèrent lentement à proximité des bois dans lesquels les forestiers attendaient en silence. Kâel observa la marée de chair corrompue et d’acier rouillé. Au centre du cortège chevauchait Arthas, le chevalier de la mort, dont l’aura glaçait l’air environnant. Kâel sentait, à travers les lignes telluriques que les magistères manipulaient en amont, la tension monter jusqu'à la rupture. Le fleuve lui-même grondait, comme s’il refusait de laisser ces cadavres fouler ses eaux.


L’armée des morts s’engagea sur le pont massif en pierre qui enjambait l’eau. Dans un chaos monstrueux, les zombies et les goules serrèrent les rangs pour le traverser. Des morceaux de chair pourrissante tombèrent sur les pavés thalassiens jusqu’alors immaculés. Guidés par le contrôle mental des nécromanciens et des chevaliers de la mort, ainsi que par leur soif de sang, les premiers rangs du Fléau posèrent pied sur la rive opposée, au pied de l’imposante muraille de la cité. Plus haut, les archers bandèrent leurs arcs, attendant l’ordre de tirer. Un frisson d’hésitation parcourut soudain les premiers rangs du Fléau. Trop tard.


— Maintenant, pensa Kâel.


À peine la pensée du Quel’dorei eut-elle traversé son esprit que le signal fut donné. En amont, les magistères dissimulés libérèrent leur puissance. Une décharge d’énergie arcanique foudroya les arches du pont dans un grondement sourd. La structure de pierre se brisa comme du verre sous l’impact. Le pont s’effondra dans un fracas apocalyptique, entraînant des milliers de morts-vivants dans les eaux tumultueuses de l’Elrendar.


— Feu à volonté ! hurla Randril.


Kâel banda son arc, embrasa sa flèche et la tira dans le flanc d’une abomination piégée devant lui sur la rive. Au moment de l’impact, le mélange de poix et d’huile explosa, transformant le monstre en une torche vivante qui se propagea rapidement aux cadavres voisins. Partout le long de la lisière, les forestiers imitèrent son geste. Une véritable pluie de feu s’abattit sur la rive, déchiquetant les rangs du Fléau. Privés de passage, les morts s’entassèrent dans une confusion totale.


Redoublant d’efforts, les magistères firent surgir de l’Elrendar des lames d'eau monstrueuses, des vagues de courant qui venaient balayer les morts comme de vulgaires brindilles, les entraînant par centaines dans le tourbillon du fleuve en furie. Kâel tirait sans relâche, insensible à la puanteur de la chair brûlée et aux hurlements stridents des créatures mourantes. Les cadavres ayant réussi à traverser le pont avant sa destruction furent également balayés par des volées de flèches tirées par les forces de Sylvanas sur les murs.


Pour la première fois, la victoire semblait accessible. Le Fléau était fragmenté, en proie aux flammes et au courant.


Mais un silence anormal reprit place sur le champ de bataille. Kâel balaya frénétiquement la berge du regard pour repérer Arthas, resté en retrait. Le chevalier de la mort ne montrait aucun signe de déstabilisation. Il descendit lentement de sa monture squelettique et avança vers le fleuve déchaîné.


Il saisit la garde de sa lame encore accrochée à sa ceinture et la porta devant lui avant de la plonger dans les eaux bouillonnantes de l’Elrendar.


Une onde de choc glaciale, d’un froid absolu, irradia de l’épée. À l’endroit où le métal toucha l’eau, le courant se figea instantanément. Le mouvement frénétique des vagues, la puissance magique des magistères… Tout fut terrassé par une chape de glace surnaturelle. Le gel se propagea à une vitesse prodigieuse, transformant l’Elrendar en un miroir rigide. La glace monta même le long des berges, emprisonnant les pieds des créatures du Fléau qui s’y trouvaient. Elle étouffa aussi les flammes qui s’étaient propagées.


Kâel sentit la température de l’air s’effondrer. Un froid mordant lui brûla la peau à travers son armure. Le jeune forestier ne vit pas seulement le fleuve se figer. L'air se distordit à son tour. Dans les volutes de givre qui s'élevaient, il aperçut les silhouettes de forestiers tombés aux mains d’Arthas. Il crut même entendre des plaintes sourdes et lointaines, comme aspirées par la puissance de l’épée. Derrière lui, des magistères épuisés s’écroulèrent de fatigue.


— On ne peut pas lutter, sa magie est trop puissante… dit l’un d’entre eux, à bout de souffle et suant à grosses gouttes.

— C’est impossible… souffla Tina’Thiel, les yeux écarquillés d’incrédulité. Il vient de geler le fleuve !


Arthas remonta sur son cheval, braqua son épée vers les portes de Lune-d’Argent, et sa horde se rua sur la glace, ignorant tout sauf leur marche inexorable vers les murs de la cité. Au même instant, des forces morts-vivantes se jetèrent à l’assaut des escouades de forestiers dissimulées dans les bois et désormais démasquées.


— Ils approchent, en formation de combat ! cria le capitaine de l’escouade.


Kâel jeta son arc et dégaina ses deux lames elfiques avant de se placer en première ligne. Il ferma un instant les yeux pour se concentrer sur son devoir. Vaincre le Fléau. Protéger les siens. Rester maître. Il ouvrit les yeux alors que les premiers zombies titubants n’étaient plus qu’à dix mètres.


— Pour Quel’Thalas ! hurla-t-il en s’élançant.


Des flèches sifflèrent autour de lui pendant sa charge, fauchant les premiers assaillants. L’impact fut brutal. Kâel percuta violemment un cadavre décharné de l’épaule avant de planter une de ses lames en plein thorax d’un coup vertical. Il pivota sur lui-même pour asséner un coup circulaire, fauchant deux autres adversaires sur son passage. À ses côtés, les forestiers hurlaient et frappaient avec une force désespérée. Des centaines de morts se dressaient devant eux. Randril bloqua un coup de griffe avec son bouclier avant d’en planter la pointe dans le crâne de la goule qui lui faisait face.


— Vers les murs ! Dirigez-vous vers les murs ! On doit traverser le fleuve pendant qu’il est gelé !


L’ordre parcourut les rangs et les unités redoublèrent d’ardeur pour forcer le passage vers les berges de l’Elrendar, situées à quelques dizaines de mètres. Tina’Thiel virevoltait à travers les lignes ennemies, utilisant ses dagues pour trancher les points faibles des créatures ou sectionner les coutures grotesques des abominations, les empêchant ainsi de charger. Ronae, les babines retroussées, surgit également aux côtés de Kâel pour saisir un zombie à la gorge et enfoncer ses crocs dans les tissus putréfiés de la créature. Delios se situait juste derrière, agitant sa lance avec aisance pour déséquilibrer ses adversaires avant de les achever au sol. Enfin, Elyria couvrait ses compagnons à distance et empêchait tout débordement. Dès qu’un mort passait à travers les lignes sans être tué, il était aussitôt criblé de flèches tirées avec une précision extrême.


Avec méthodologie, les premières lignes des Quel’dorei parvinrent à repousser les morts pour s’approcher de la surface gelée du fleuve. Mais chaque mètre gagné vers les murs de la cité coûtait une sueur froide et un épuisement profond. Les vagues incessantes de morts-vivants se refermaient lentement sur eux dans un étau insoutenable.


— On ne tiendra pas longtemps à ce rythme ! cracha Delios, la pointe de sa lance ébréchée, en frappant le crâne d’une goule décérébrée avec le manche en bois orné de son arme.

— On y est presque ! Ne vous arrêtez pas ! ordonna Randril pour remotiver ses troupes.


Mais la fatigue alourdissait les bras. Les gestes perdaient en précision, et plusieurs forestiers furent submergés, engloutis dans la cohue.


— Respire. Reste maître. Ne laisse pas le feu prendre le contrôle, se répéta-t-il intérieurement.


Avec maîtrise, il canalisa toute la chaleur et le mana accumulés dans son corps. Il sentit ses veines se tendre et le feu surgir dans la paume de sa main. 


— Anar’alah Belore ! rugit-il avant d’enflammer ses épées d’une flamme vive et orangée.


La chaleur dégagée par ses lames fit l’effet d’un souffle dans les rangs du Fléau. Les zombies et les goules se recroquevillèrent sur eux-mêmes par crainte du feu. Kâel en profita pour bondir dans la brèche et tailler à travers les rangs ennemis.


— Avancez ! Maintenant ! s’époumona Randril qui avait suivi le mouvement.


L’escouade se rua dans le sillage de flammes, bientôt suivie par les autres unités. Ils progressèrent de quelques mètres cruciaux pour se retrouver sur le sol gelé de l’Elrendar, qui se déchaînait encore quelques minutes plus tôt. Mais ce répit fut de courte durée. Le Fléau, infatigable, s’engouffra dans les espaces laissés vides, et la pression reprit, plus forte encore. Tina’Thiel poussa un cri de douleur alors qu’une lame rouillée lui entaillait la cuisse, l’obligeant à s’appuyer sur Randril. Delios fut également sauvé par son plastron, qui dévia un coup d’épée porté par un elfe réanimé. Ils étaient en difficulté, le dos tourné à la forêt, les portes encore trop lointaines. Kâel chancela, le visage baigné de sueur, son cœur battant à un rythme effréné. Il sentit ses mains commencer à brûler et sa peau se craqueler sous l’effort de cette maîtrise totale.


C’est alors qu’une lueur bleutée déchira le champ de bataille. Une flèche d’énergie, d’une puissance colossale, vint pulvériser une abomination qui fondait sur les forestiers et leur barrait le passage. Sylvanas Coursevent venait de sortir du bastion, montée sur un majestueux faucon pérégrin aux plumes blanches. Derrière elle, des centaines de forestiers montés s’engouffrèrent sur le fleuve gelé comme une lame dorée fendant une vague de goudron. Le choc des montures contre les lignes du Fléau provoqua un craquement d’os généralisé.


— Ralliez la générale ! hurla Randril, sa voix dominant le tumulte alors qu’il épaulait Tina’Thiel. Couvrez leurs flancs !


Kâel, domptant la douleur lancinante de ses mains, resserra l’emprise sur ses deux épées dont les flammes s'amenuisaient. Randril plongea dans le sillage de la cavalerie, le reste de l’escouade sur ses talons.


Sylvanas n’avait qu’un but : tuer la mort elle-même. Son faucon pérégrin franchit les lignes ennemies d’un bond prodigieux alors qu’elle tirait des salves de flèches destructrices, fauchant des dizaines de morts-vivants sur son passage. Elle fonça droit vers le centre du fleuve où Arthas Menethil l’attendait, immobile sur sa monture, ses cheveux blanchâtres flottant sous son casque de saronite.


Le duel s’engagea avec violence. Sylvanas fit cabrer sa monture, décochant trois flèches simultanées à bout portant. Mais d’un seul revers de lame, le prince déchu balaya les deux premières. La troisième ricocha contre son armure de plaques noires. Elle tira alors un projectile chargé d’énergie arcanique qu’Arthas bloqua à nouveau en y opposant le plat de son épée. L’onde de choc du métal contre la flèche fit se craqueler la glace sous leurs pieds. La Grande Générale bondit de sa selle alors que sa monture était fauchée par le crochet d’une abomination, et se réceptionna avec une grâce parfaite, ses lames courtes déjà sorties.


Kâel et son escouade luttaient à vingt mètres de là contre une garde de soldats squelettiques pour tenter d'atteindre le cercle du duel. Les lames courtes de Sylvanas et l’épée d’Arthas s’entrechoquèrent à plusieurs reprises dans un crépitement d’étincelles. 


— Deuillegivre sera ta fin, elfe ! déclara-t-il d’une voix sombre.

— Tu ne passeras pas les portes de cette cité, monstre ! répliqua-t-elle en bondissant par-dessus son adversaire.


Il tenta de la toucher en hauteur mais elle se saisit de cette occasion pour porter un coup plongeant sur le bras du chevalier, dans un interstice de son armure. La blessure lui arracha un grognement de douleur. 


Tout en tranchant la chair morte autour de lui, Kâel observa Sylvanas virevolter, esquiver les assauts lourds et destructeurs d'Arthas avec une rapidité stupéfiante. Mais à chaque passage de la lame runique, le froid absolu engourdissait les membres de la Générale des forestiers. Ses mouvements devinrent imperceptiblement plus lents. Une fraction de seconde de retard. Ce fut tout ce qu'il suffit à Arthas. 


D'un mouvement d'une effroyable fluidité, le chevalier de la mort feinta un coup descendant pour finalement enfoncer Deuillegivre en plein cœur de la Grande Générale. Le temps s’arrêta. Kâel vit le corps de Sylvanas tomber à genoux et se figer, ses yeux d’ordinaire si fiers écarquillés par la stupeur. Un gémissement d’agonie déchira ses lèvres, tandis que la lame brillait d’une lueur d’un bleu cruel.


Arthas leva sa main libre et prononça une incantation funeste. Kâel sentit l’esprit de sa générale se briser et être aspiré par la lame plantée dans sa poitrine dans un déchirement atroce. L’instant d’après, une onde de choc nécrotique balaya le champ de bataille, noircissant le givre et flétrissant la végétation alentour. De la dépouille encore chaude de Sylvanas s'éleva une silhouette éthérée, distordue par une souffrance éternelle. Une Banshee.


La créature poussa un cri strident, un hurlement de détresse et de haine qui percuta l'esprit des Quel’dorei survivants. Plaquant leurs mains sur leurs oreilles, les forestiers s’effondrèrent à genoux, les yeux noyés de larmes. La Grande Générale des forestiers de Quel’Thalas appartenait désormais au Fléau. 


Kâel, le regard fixé sur le spectre hurlant de celle qu’il avait juré de suivre jusqu’au bout, fut saisi d’un vertige. Ses jambes manquèrent de se dérober et son esprit refusa d’assimiler ce qu’il venait de voir. Son feu intérieur s'éteignit presque instantanément sous le coup d'un désespoir glacial, le laissant pétrifié au milieu du chaos. Sa torpeur fut brisée par un hurlement sauvage.


— Non ! C’est impossible ! 


Le chagrin et la rage balayèrent la blessure de Tina’Thiel. Elle se rua en avant, ses deux dagues dressées. Un chevalier de la mort, juché sur sa monture, fondit sur elle. D’une agilité déroutante, elle glissa sur la glace, passant sous le poitrail de la créature pour lui sectionner les pattes. Le destrier squelettique s’effondra dans un fracas d’os. Avant que le cavalier noir ne se redresse, Tina’Thiel bondit avec rage et planta ses deux dagues de toutes ses forces à travers la visière du heaume impie. Un râle d’agonie s’échappa de l’armure qui s’affaissa, inerte.


Mais alors qu'elle s'extrayait du corps, un second chevalier de la mort la frappa dans le dos de sa lame runique. Tina’Thiel s'écroula sur la glace noire de l’Elrendar. Kâel se précipita, mais la magie nécrotique était trop rapide. Sous ses yeux horrifiés, les blessures de l’elfe cessèrent de saigner, scellées par la magie impie. Ses yeux s'ouvrirent à nouveau, mais leur lueur chaleureuse avait laissé place au bleu glacial et vide du Fléau. Elle se redressa d'un mouvement mécanique, ramassa ses dagues, et se tourna vers ses anciens camarades, le regard vitreux.


— Tina’Thiel… Non… souffla Elyria, horrifiée, laissant tomber sa garde. 

— Re… Reformez les rangs ! martela Randril. Ne cédez pas !


Kâel avait le souffle court et la bouche sèche. Une sensation atroce lui déchira l’estomac. L’impuissance. Par pur instinct de survie, il esquiva de justesse l’attaque d’une goule avant de la trancher en deux. Autour de lui, les Quel’dorei étaient en déroute. Des cadavres de forestiers jonchaient le sol. Les forces du Fléau les encerclaient sans leur ouvrir aucune issue. C’est alors que Delios s’installa seul au milieu du passage.


— Delios ! Ne fais pas ça ! implora Randril.

— Repliez-vous ! Je vous couvre ! hurla-t-il à l’attention de ses camarades.

— Non ! On ne laisse personne derrière !

— Alors on y passera tous ! Partez !


Il devint un véritable démon sur le champ de bataille. Sa lance fendait l'air à une vitesse surnaturelle, décrivant des arcs de cercle parfaits. Il empala deux goules d'un seul coup, puis fit pivoter son arme pour briser la mâchoire d'un squelette. Il créa rapidement un rempart de corps mutilés autour de lui et ouvrit une brèche dans les rangs adverses.


— Approchez, maudits tas de viande ! beugla-t-il, les yeux injectés de sang, terrassant un zombie d'un lancer de poignard en plein crâne avant d’enfoncer la pointe de sa lance dans la gueule d’une autre goule.  


Ronae se battait à ses côtés, une extension de sa propre fureur, déchirant les membres des morts qui tentaient de déborder son maître. Randril saisit Kâel par le plastron.


— Repli ! 

— Mais…

— C’est un ordre ! Récupère Elyria !


Kâel fonça vers sa coéquipière en jetant un regard inquiet par-dessus son épaule. À eux deux, Delios et Ronae tinrent la position pendant de précieuses secondes, abattant des dizaines de serviteurs du Fléau. Mais la lance de Delios se brisa soudain dans le thorax d’un mort-vivant cuirassé. Désarmé et submergé par cinq créatures à la fois, il continua de frapper à mains nues jusqu’à ce qu’une lame massive, brandie par un mort-vivant colossal, tranche l’air.


Dans un craquement sinistre, le combat du forestier prit fin. Sa tête fut séparée de ses épaules, et son corps s’effondra sur lui-même. Ronae, hurlant de détresse, refusa de fuir. Les babines retroussées, elle protégea avec loyauté le corps de son maître, se jetant férocement sur son bourreau en lui plantant ses crocs dans la gorge. Le lynx disparut dans la mêlée et on n’entendit bientôt plus qu’un couinement de douleur puis de la chair déchiquetée. 


Kâel assista à toute la scène. Son pouvoir, un instant éteint par le choc, refit surface avec une violence dévastatrice. Ses yeux virèrent au blanc pur. Il voulait voir ce fleuve maudit brûler dans un enfer éternel. Une flamme intense s’échappa du bout de ses doigts.


— “Ne laisse pas le feu prendre le contrôle. Rappelle-toi pourquoi tu te bats.” 


La voix de sa mère s'imposa dans le chaos. Il observa Elyria, tremblante, incapable de lever ses armes face à la silhouette de Tina’Thiel qui s'avançait désormais vers eux, ses dagues pointées dans leur direction. S'il libérait son feu ici, il détruirait ce qu'il restait de son groupe. Au prix d’un effort titanesque qui lui arracha un cri de douleur, le Quel’dorei musela sa magie. Il étouffa la bête. Ses yeux redevinrent bleus et ses flammes s’éteignirent, laissant ses épées nues et rougeoyantes. Il attrapa violemment Elyria par le bras pour l’arracher à sa paralysie.


— On s’en va ! Maintenant ! s’époumona-t-il.


La retraite sur la glace ne fut plus qu’une fuite éperdue. Kâel courait à en perdre haleine. Ses bottes glissaient sur le givre rougi par le sang des elfes. Il tirait Elyria par le bras. La forestière était abasourdie, incapable de se ressaisir. Devant eux, les imposantes portes de Lune-d’Argent représentaient leur dernier espoir de survie. Ils quittèrent le sol gelé du fleuve pour retrouver la terre ferme. Sur les remparts, les derniers gardes s’affairaient, harcelés par les gargouilles du Fléau. Mais avant même que les derniers forestiers ne puissent atteindre les murs, un fracas titanesque ébranla les fondations de la muraille. Sous les assauts des armes de siège du Fléau et les coups de boutoir répétés de ses monstruosités, les vantaux massifs de bois magique et de fer forgé volèrent en éclats. Un déluge de débris et de gravats s’abattit sur l’entrée, noyant la brèche dans un nuage de poussière asphyxiant. 


Le choc projeta Kâel au sol. Sonné, encerclé par la fumée et les éclats de pierre, il se retrouva à genoux, incapable de se relever alors que la marée noire du Fléau s’engouffrait déjà à travers les ruines de la porte. En tête de file, une abomination de trois mètres de haut, brandissant une hache de boucher rouillée, fonça droit sur le jeune forestier.


— Kâel ! gémit Elyria, séparée de lui et aveuglée par la poussière.


Le choc avait fait reprendre ses esprits à la forestière. Mais trop tard. L’abomination avait déjà levé son arme au-dessus de Kâel et s’apprêtait à frapper.


C’est alors que Randril surgit du chaos. Dans un ultime réflexe de commandement, le capitaine se jeta en avant. Il se glissa entre Kâel et le monstre, ancra ses appuis au sol et leva son bouclier thalassien de toutes ses forces.


L’acier de l’abomination frappa le bouclier dans un choc d’une violence inouïe. Le bouclier se plia en deux, et sous la pression cinétique, le bras gauche de Randril reçut tout l’impact. Le métal du bouclier broya l’armure de mailles. Dans un bruit d’os brisés et de chairs déchirées, le bras du capitaine fut littéralement déchiqueté, sectionné presque net sous l’épaule.


Randril laissa échapper un hurlement de douleur qui glaça le sang de Kâel, qui peinait à se relever. Son capitaine fut projeté en arrière, s’effondrant dans une mare de son propre sang.


Kâel n’écouta plus que son instinct. Profitant de l’inertie de l’abomination, il bondit, passa sous sa garde et planta ses deux épées rougeoyantes dans sa gorge. La chaleur résiduelle de ses lames fit bouillir les fluides corrompus de la monstruosité qui s’écroula en râlant.


— Elyria, aide-moi ! Vite ! s’écria-t-il en saisissant Randril par le plastron.


Ensemble, ils traînèrent le corps pantelant de leur capitaine vers une ruelle latérale, s'extrayant de l'artère principale juste à temps. Derrière eux, l’enfer entrait dans Lune-d’Argent.


Arthas Menethil franchit la brèche. Le prince déchu ne daigna même pas jeter un regard aux blessés qui agonisaient dans les décombres. Fixant l’horizon d’un œil glacial, il pointa Deuillegivre devant lui. Le gros de son armée s’engouffra à sa suite dans une marche inexorable, filant droit vers un objectif unique. Le Puits de Soleil.


Mais si la majorité de ses forces suivait Arthas, des détachements de morts-vivants, accompagnés de chevaliers de la mort, se séparèrent du cortège. Comme des loups affamés, ils bifurquèrent dans les ruelles perpendiculaires pour traquer les survivants et massacrer les civils.


Kâel et Elyria pressèrent frénétiquement le moignon sanglant de Randril. Le capitaine était au bord de l’inconscience et serrait les dents pour ne pas hurler. Il posa un regard fiévreux sur Kâel.


— C’est… c’est fini. Ils sont passés… Fuyez.


Un instant plus tard, des bruits lointains vinrent glacer le sang du jeune Quel’dorei. Ce n’était plus le fracas des armes ou des armures, mais des voix. Des cris d’horreur aigus, terrorisés, s’élevaient et résonnaient depuis les autres quartiers de la capitale. L’un des détachements du Fléau venait de tourner directement vers les quartiers commerçants. Vers le Bazar. Là où sa famille l’attendait.


Kâel se redressa lentement, laissant Elyria prodiguer les premiers soins au capitaine. Ses mains craquelées tremblaient encore sous l’effet des brûlures de sa propre magie, mais son regard s’endurcit en se tournant vers le cœur de la ville. La bataille de Lune-d’Argent venait de prendre fin, mais celle pour la survie des siens ne faisait que commencer.






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